Poésies pour un âge

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La poésie vous sauve-t-elle la vie ? ou faut-il dire qu’elle sauve par le chant l’expérience inouïe de l’âge ? En écrivant sans contraintes ni de forme ni de fond, Bernard Blanc a joui, soir après soir, des bonheurs qu’apporte la vieillesse, et du nouvel horizon réjouissant : la mort.

Ce n’est pas de chanter le troisième âge qu’il s’agit du reste, combien d’âges y a-t-il ? Grâce à l’amoncellement du vécu et à la persistance des joies, ce sont tous les âges qui viennent gonfler le ballon du char céleste. Et l’ego qui se libère, qui lâche prise après prise, ne se trouve pas haïssable ; il convoque ; il peut parler avec amour (et même colère) des gens rencontrés, autres, nouveaux, des vagabonds heureux, des peuples opprimés, du torrent, du granit et des figuiers d’un village catalan. À mesure qu’on se défait, on noue de nouvelles amitiés.


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9999998689
Nombre de pages : non-communiqué
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Poésies pour un âge
de deux amis au jardin de Veronica
L’un est assis sur le banc de pierre, posture un peu torse, la main en conque à l’oreille. Il ne répond rien depuis vingt minutes; ce n’est pas un petit téléphone à son oreille, plutôt une voix venue de l’Espace. Il entend le bruit de la mer et ça l’empêche de bouger.
L’autre va s’isoler à une table de pierre, pose son carnet bien ouvert. Son oreille cherche à distinguer, par delà le vent, des grésillements de cigales. Il y en a, encore peu aguerries. Des pépiements çà et là, — où est çà où est là ? ces trilles sont bien lointains, et le socle du grand parasol tinte parfois sur la dalle. Un carnet un beau stylo, qui va lui dicter quoi ?
Un alexandrin part tout seul : « le poète est celui qui n’a plus rien à dire ». L’ami déjà s’approche avec des visiteurs, très im-portun vraiment. La cigale s’y met avec entrain. Une roue grince au loin. Cri d’âne, ou de canard. Ne me laisse pas seul, cigale ! En toute hâte il écrit : « le poète n’a pas de texte pré-conçu ». Et puis : « si je me tais je meurs ». Les amis sont là, on serre des mains, tous s’installent, donnent des nouvelles et de l’orangeade.
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Poésies pour un âge
Vos secrets âpres mots toujours à portée de ma main comme ces petits galets de brique ou de verre, en forme de cœur sou-vent, que l’on cueille sur la plage de Collioure. Quand je les fais sortir tous de ma poche, ça laisse au fond un peu de poudre rose. Ainsi donc l’usure, qui les a faits si singuliers si parfaits, galets, se poursuit encore hors de mer et de grève dans l’inu-sage et l’ensommeil ! Suis-je assez fou de vouloir les scruter, ils sont déjà si petits. Pygmalion lui-même n’a pas cassé son idole de marbre, il n’y aurait trouvé rien que des grains, et l’absence de tout sens.
Pygmalion a chéri sa statue plus parfaite que toutes les filles. Il bandait célibataire pour ce simulacre dont il avait tiré la forme à force de piquer d’ôter de frotter, la sculpture est un art d’érosion. Il la palpait comme un fou avec ses doigts nus, il la fit devenir tiède. Son pouce ô surprise laissa un moment une marque dans la cuisse si blanche. Puis elle ouvrit les yeux. L’être vivant non plus que le marbre ne donne son secret à celui qui le casse.
Enveloppe apparence surface de séparation, vous êtes tout ce qui nous est donné à connaître des êtres, tout ce qui se propose à aimer. Petits galets petites statues, depuis que les galaxies spirales ont développé leurs longs bras gazeux, qu’est-ce qu’il a fait le colossal Cosmos, en concrétant les roches en durcissant les globes en y condensant l’eau ? il n’a rien fait que commencer à peine une tentative inlassable d’invention
Poésies pour un âge
et d’usure. Plus patient que le statuaire, car il lui fallut d’abord faire advenir le marbre et l’éléphant. Années par milliards à grouper et distancier, resserrer et user, pour le seul dessein que s’est donné Cosmos : créer des formes. Et qu’elles soient usables cassables dévorables.
Joli caillou voué au frottement éternel, je vais te le dire en latin de Lucrèce : Prinkipio uenti uis uerberat inkita pontum. Mer que le vent balaie et fouette depuis son principe, mer qui roule et charrie les débris de la côte, et qui sait en faire de longs sablons. Dont chaque grain parvenu au terme ultime de l’ano-nyme s’use encore contre l’autre sans nom et mille autres. Ses cristaux d’origine sont devenus méconnaissables, feldspath quartz mica étincelant. Tu nous offres libérale la dune puis-sante l’ample plage, on ne dénombre pas tes grains.
Or les mots ne peuvent rien dire des formes, leur pouvoir est ailleurs. Je ne suis pas peintre, je n’ai rien hélas de Jean-Pierre à genoux devant un chevalet très bas. A hauteur des pre-mières herbes du talus, car il ne veut regarder qu’elles. Dans une petite boite de carton dix craies de pastel gras. Les écarte du doigt attrape la plus claire, la plante comme une bande-rille. Virgule apostrophe cunéiforme. Aussitôt se relève et recule à six pas, pour voir tête penchée ce qui vient de chan-ger dans le tableau. Son élément de base, sa particule, son pho-nème à lui, c’est un minuscule fanion, un triangle presque blanc, tel qu’il se multiplie sur les tiges graciles de la folle avoine. Imprévisible le tableau se fait de ces petits coups, et le
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peintre à genoux regarde le talus, et jamais son œuvre ne se met à ressembler.
C’est par les mots que tout commence en poésie, entendus dans la rue ou jetés par erreur. Le mot une fois posé tout vient, tout revient les instants et les rêves, des heures des fleurs, des milliers de pas perdus pour tout le monde. A chaque fois j’écris un petit chapitre de ma revue d’éternité.
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