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PORT-AU-PRINCE Entre deuil et mémoire
Yves Patrick AUGUSTIN PORT-AU-PRINCE Entre deuil et mémoire
© L’HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54384-3 EAN : 9782296543843
Je suis né sur une terre apprivoisée par la souffrance où gesticule un peuple de martyrs. Cette terre
a tremblé jusque dans mes entrailles, le temps d'une fuite
d'étoile, d'un glissement de larmes ou d'un silence. Depuis ce soir sanglant de janvier, nous sommes des millions à compter les étoiles, à verser des torrents de
larmes, à vivre dans le monde du silence… La route, de
cette terre éventrée à mon corps, ce sont des hurlements, des cris, une saison de sang dans mon langage, et un mutisme assourdissant… Le visage des hommes s'est éclipsé de mes songes.
Dans mon sommeil, je ne vois que la boursouflure des corps, la détresse des enfants, le désarroi des femmes, la souffrance des vieillards, la désespérance de la terre, le
vol coutumier des oiseaux qui arpentent le ciel au-dessus de nos malheurs et la danse des insectes sur les joues indifférentes des fleurs aux parfums de mélancolie.
Combien de fois mon cœur devra-t-il saigner, combien de fois devrai-je mourir pour qu'enfin renaisse ma terre ?
Depuis cette fissure dans ma chair, j'entends la
voix du poète qui me parle dans l'éternité de son silence
pour me dire que ma ville de naissance n'est rien d'autre
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qu'une nécropole, « La capitale de la douleur ». Maintenant que cette douleur s'est installée dans mon
quotidien, je ne suis plus qu'une ombre renversée parmi
les ombres aveugles qui traduisent le vertige de l'angoisse
et l'avortement du rêve. Pourtant, l'aube caresse toujours mes collines d'espoir comme si ma terre n'était plus femme sans les boutons de soleil sur ses mamelons, sans
la danse des vagues sur ses flancs, sans l'étreinte du vent dans les amandiers… Alors, pourquoi emprunter la route obscure de l'amertume? Jamais mon exil ne sera assez profond pour que je t'oublie ma terre de mémoire, pour que, sur mes traces,
les arbres se plongent dans le mutisme du chagrin. Je ne
suis pas une orchidée entre deux versants qui ne cherche que la lumière, je suis une part de ta douleur, un poète qui revendique le droit de mourir avec ton mal dans ses bras.
C'est pourquoi ma poésie précède mon ombre : c'est mon
itinéraire de délivrance.
Pour tous ceux qui se promènent avec la carte de
l'absence contre leur cœur, pour tous ceux qui crient dans la nuit des déserts, pour tous ceux qui pleurent sur les places assiégées par le malheur, pour tous ceux qui n'ont
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reçu nul écho à l'écho de leur voix étouffée sous les décombres, pour ma mère dont la plainte a traversé l'océan, mes mots, rien que mes mots pour soulager la peine et conjurer la tristesse.
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