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Puisque chante la nuit

De
93 pages

Un vétéran vieillissant parmi les quatre cents âmes de Merna, Nebraska. Des gens à l’existence faite de grisaille, d’alcool et de dettes. Des rêves qui s’éteignent trop vite. Des gens simples qui vont assister à l’agonie d’un homme dont la descente aux enfers sera aussi violente qu’une balle dans l’estomac. Où même la poésie ne survit plus à la douleur et que la vie devient aussi fragile que le silence de Long Creek. Car c’est en affrontant ses plus noirs démons que l’homme parvient à trouver la rédemption.

Où, parfois, grâce au chant de la rivière, la tristesse peut se réconcilier avec l’envol d’une libellule.


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Puisque chante la Nuit

 

 

Théo Giacometti

 

 

 

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© NeoBook Éditions 2012

 

« Cette œuvre est protégée par les droits d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

 

 

À Lola, qui que tu sois, où que tu ailles,

Aux amis, auxquels je lève mon verre,

Et à la vie, qui malgré tout,

Poursuit sa route, par delà les mers,

Dans le vol des goélands,

Perdus dans la tempête.

 

 

Vous comprenez,

Il fallait vraiment que j’aille en enfer.

J’avais pour ainsi dire, le mal du pays.

 

N. Tosches

 

 

 

 

 

Première Partie

 

 

 

 

L’Automne

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Où, chaque jour, le soleil peine à percer les nuages

 

 

Je voyais au loin le soleil qui baissait dans le ciel, disparaissant petit à petit derrière l’immense toit de tôle de la grange du vieux Ed. Je marchais lentement jusqu’à chez moi, sentant le sable sous mes pieds, l’odeur de la poussière qui s’infiltrait jusque sous mes vêtements, poussée par une légère brise. L’automne habillait les arbres d’un rouge orangé, profond et lumineux. Je suis parti tôt ce matin, je voulais monter jusqu’à la vieille cabane dans les montagnes au sud de Merna, de laquelle on voit le petit lac où mon oncle Harry m’emmenait pêcher, il y a de ça presque cinquante ans, à la période où ma mère est tombée malade. C’est lui qui s’occupait de moi, à cette époque. Après plusieurs années de service, mon père s’était barré avec quelques Marines, ils avaient filé vers le sud et le soleil.

Le vent soufflait dans le vieux chêne gris à l’entrée du village, faisant s’agiter ses branches sèches et mortes, comme un squelette au gré des rafales. Si l’on y prêtait attention au bon moment, on pouvait entendre le tronc craquer sous le souffle puissant. Je trouvais ce chant sinistre très beau en réalité. J’ai toujours aimé le vent, celui qui chasse les nuages après les lourds orages d’été, qui pousse l’air frais jusqu’aux brûlantes après-midi d’août, quand il fait jouer les hirondelles au gré de ses courants. J’accélérai le pas jusqu’à chez moi, au croisement de Morrisson Avenue et de la South Railroad Avenue, languissant de m’affaler enfin dans le gros fauteuil beige du salon. Même déchiré et usé jusqu’à la corde, ce fauteuil de cuir représente beaucoup pour moi. J’y ai passé tellement d’heures, à écouter passer le temps, les saisons, les années... Le lourd balancement de l’horloge. Bien plus que cette petite maison minable pour laquelle je n’ai jamais réellement eu d’affection, ou cet amoncellement de plastique et de fer rouillé que je fais rouler depuis plus de quarante ans sur toutes les routes du Comté. Ce fauteuil a traversé les temps, et je sais qu’il servira encore après ma mort. J’aime cet aspect sacré que prennent certains objets communs à être trop usés. Faut dire que j’y ai chialé plus d’une fois sur ce fauteuil. Alors, évidemment, ça crée des liens.

En poussant la double porte, je me dirige directement vers la petite cuisine au fond du couloir, attrape la cafetière italienne encore pleine du marc du café de ce matin, la nettoie, et refais une cafetière entière. Enfin, après une longue journée de marche lente et calme, je m’assois au plus profond du fauteuil, une tasse fumante entre les mains, et ferme doucement les yeux. Comme souvent depuis quelques mois, lorsque mon esprit se laisse aller à errer, reviennent en moi les images terribles et hurlantes de ces trop longs mois au Koweït. Jamais la haine et la peur qui m’ont été insufflées là-bas ne pourront quitter mes veines pour de bon. Je les sens toutes les nuits remonter là, juste derrière mes yeux, à frapper à grands coups de pioche pour que je les laisse apparaître à nouveau. Les yeux de la peur, de la haine. Mon café est déjà froid. Fait chier.

 

Je me lève brusquement, traîne encore ma carcasse vers la cuisine, attrape la grosse boîte en fer blanc sur l’étagère au dessus du four, y prends une feuille de papier à rouler, une petite quantité de tabac brun un peu sec que je répartis équitablement, et que je roule en un cylindre étrange. Je dépose ma cigarette précautionneusement sur le plan de travail, referme correctement la boîte, la remets bien à sa place, passe un petit coup de chiffon pour rassembler les miettes de tabac, les pousser jusqu’au creux de ma main noueuse et tremblante, pour les jeter dans la petite corbeille sous l’évier. Je me dirige vers la porte d’entrée, fais demi-tour, ouvre le frigo, prends une bière bien fraîche, retourne jusqu’à la terrasse, m’assois sur ma belle chaise en bois, unique mobilier de ma minuscule terrasse ombragée. La journée était chaude et l’air encore doux pour un mois de novembre. Il faisait voler jusqu’à moi l’odeur douce et agréable de l’automne, de la terre mouillée et fertile, des champignons des bois qui poussent encore un peu et de la mousse qui finit sa vie avant les grandes neiges de l’hiver.

Je suis de ceux plus sensibles à ce qui se passe chez les voisins et dans la rue devant chez moi, qu’à la table des rois à l’autre bout du monde. Tout en allumant ma cigarette, je jette un œil averti sur mon petit jardin. Tout est là, ma boîte aux lettres en tôle, devenu un refuge à piafs depuis un certain temps, étant donné que je ne reçois que très peu de courrier, et que Tommy, le facteur, m’apporte toujours mes lettres en main propre, sachant que ce geste lui vaudra bien un verre ou deux.

 

Au bout de la rue, j’aperçois le 4x4 d’Henry, mon fils, qui se dirige vers moi. Il se gare dans ma petite allée, coupe le moteur, descend de la voiture et marche jusqu’à moi.

– Salut Dave, quoi de neuf ?

– Salut Henry, t’es pas au boulot ?

– Non, pas aujourd’hui, j’ai enfin une journée de congé. J’en ai profité pour passer un peu de temps avec Lucy et Julia, que je ne vois même plus grandir.

– C’est bien. Et comment va Molly ? Ça fait un bail que je l’ai pas vue.

– Aucune idée, j’m’en fous. Elle passe, elle s’en va. En ce moment tu sais... C’est pas la joie.

– Putains de femmes… Je comprends pas. Et tu dis rien ? À se demander si on est de la même famille.

– Va te faire foutre, toi et tes remarques. C’est pas toi qui va me donner des leçons à ce niveau-là, tu vaux pas mieux que moi, seul du matin au soir depuis près de dix ans que l’autre s’est tirée...

– T’as le putain de culot de venir jusque chez ton vieux une fois par mois pour m’insulter, merde ! Dégage d’ici vite fait !

 

Mon fils Henry bosse depuis une quinzaine d’années à Broken Bow, un peu plus au sud de Merna, comme contremaître à l’usine de cigares. C’est un homme assez grand, un peu courbé, un peu gauche même, comme si le monde entier pesait sur ses épaules. Ses traits sont fins, secs, comme si son visage, osseux et tendu, avait été taillé au couteau. Il a les cheveux châtain clair, coupés très courts et tirant sur le grisâtre, les sourcils épais et bas, couvrant et protégeant ses yeux bleus très clairs, presque délavés par la vie et comme trop écartés par rapport à son nez fin et pointu. Je crois que je n’ai pas su y faire. Il n’a pas le goût des choses. Ce n’est qu’un petit con prétentieux. Il n’aime ni l’Amérique, ni Dieu, ni le Blues, ni les balades en forêt. Ce gamin n’a même pas fait son service militaire, à cause d’un soi-disant problème auditif. Tu parles ! Il n’a pourtant aucun problème pour passer des journées entières planqué dans de petits abris en bois, à guetter un cerf, et lui vider son chargeur entre les côtes.

Sans lui accorder un mot de plus, ni même un regard, je rentre à l’intérieur, allume la radio en passant et me dirige à nouveau vers mon vieux fauteuil. L’appareil est depuis des années réglé sur la même station, qui passe des vieux blues rouillés du matin au soir. Aux premières notes de Me and the Devil Blues1, j’oubliais déjà les reproches de mon fils dont j’entendais démarrer le pick-up.

Et ma vie passait ainsi, du fauteuil aux bords du lac, le long des chemins de poussière, bercée par Son House, Howlin’ Wolf et Elmore James.

 

***

 

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