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Routes d'antan

De
105 pages
Non loin de son campement dans la forêt polonaise, une jeune rromni semble dialoguer avec les oiseaux, les mousses, le ruisseau, les rochers, avec des inflexions saisissantes dans la voix : c'est ce que découvre en 1949 près de Szczecin lors d'une mission de terrain le jeune poète varsovien Jerzy Ficowski. Il va alors encourager Papùsa à consigner par écrit ses improvisations,ce qu'elle fait bien volontiers - écrivant ainsi un chapitre original de la poésie des Rroms.
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ROUTES D'ANTAN XARGATUNE DROMA

PAPÙŚA

ROUTES D'ANTAN XARGATUNE DROMA

Traduit du rromani par Marcel Courthiade

L’HARMATTAN

Ouvrage recommandé par le Commissariat à la langue et aux droits linguistiques de l'Union Rromani Internationale.

Nous tenons à remercier le Muzeum Okręgowe de Tarnów pour son autorisation gracieuse de publier textes et illustrations, retravaillées par Natalia Gancarz, ainsi qu'Annette Max pour sa relecture et ses conseils.

Description CIP : Xargatune droma – Routes d'antan : Papùśa (Bronisława Wajs) traduit en français par Marcel COURTHIADE Paris: INALCO (Centre d'Etudes balkaniques) & RROMANI BAXT (de l'URI), quatrième trimestre de 2010 L'HARMATTAN 5, 7, rue de l'Ecole polytechnique – 75005 PARIS http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L'HARMATTAN, 2010 © Muzeum Okręgowe w Tarnowie 2000 pour les photos ISBN : 978-2-296-13072-2 EAN : 9782296130722

IL ÉTAIT UNE FOIS UNE RROMNI — PAPÙA Jeta Duka 

Jèta DÙKA IL ÉTAIT UNE FOIS UNE RROMNI — PAPÙA (résumé en français) Il y a bien des années que j'ai entendu parler de Papùa mais je ne connaissais pas son œuvre. Finalement c'est une rromni toute simple, comme moi : où elle a grandi, quel a été son cheminement, quel a été son sort – tout cela m'intéressait beaucoup. Et maintenant, je me rends compte, à la lecture des chants qu'elle nous a laissés, que c'était une rromni très sensible, que la vie a beaucoup fait souffrir, et aussi les autres gens. Elle était comme écartelée, peut-on dire, entre l'amour des forêts, puisqu'elle a composé de nombreux poèmes sur la forêt, comme si c'était un songe, un idéal, et la vérité – à savoir qu'on ne peut pas vivre comme un humain dans la forêt, loin des humains. Le loup lui le peut, car ce qui l'a précédé ne l'intéresse pas, non plus que ce qui va se passer. Ce qui se présente à lui, il le mange, mais l'humain ne saurait vivre ainsi. Papùa donc est ambiguë : d'une part elle fait l'éloge des bois, tout en faisant sentir qu'on ne peut pas y vivre, et d'autre part elle dit qu'il faut vivre dans le village – mais malgré tout elle se plaint de devoir quitter les forêts, comme si elle ne savait pas elle-même de quel côté pencher. Quand elle s'inquiète du sort des oiseaux mourant de faim dans l'immensité de la neige, en vérité, c'est le sort des Rroms qu'elle pleure (« une tente tsigane les recouvre », « l'oiseau endormi sous la neige, comme bien souvent le pauvre petit enfant rrom »). L'oiseau symbolise chez elle le Rrom dans sa précarité, et tout particulièrement le petit enfant ; elle connaît bien cette vie cruelle, car elle-même a grandi comme ça. Elle raconte aussi la mort du jeune homme dans la steppe, mais sans dire comment il a été tué ; elle a repris ce motif populaire simplement parce qu'en elle il répondait à quelque chose de symbolique ; à nouveau, c'est un chant de compassion et il se termine avec une belle chute ; on pourrait le chanter en musique. Un autre poème, « Sur la bonne route », donne l'impression d'avoir été dicté par des fonctionnaires. Il manifeste aussi particulièrement bien son ambiguïté : elle n'arrive pas à dire correctement aux Rroms de se sédentariser et de renoncer au voyage, on sent qu'il y a un o par derrière, qui lui fait « dis
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comme ci, dis comme ça », car il y trouve son intérêt ; le  ne fait rien si ce n'est son intérêt – il n'est pas fou. Elle transmet ses paroles, disant que c'est lui qui a fait d'eux des hommes, qu'il les a conduits à la ville (en fait ils ne l'ont pas attendu pour venir en ville) et qu'ils ont dans la tête « de l'obscurité et des âmes sales » ; c'est surtout à cause de cela que les Rroms de son groupe se sont mis en colère contre elle : pour l'injure vis-à-vis de l'âme rromani qu'ils y trouvaient. Malgré tout, elle n'était pas coupable, ne sachant ni lire ni écrire. Elle n'a pas saisi quel était le plan qui se tramait dans son dos, quels intérêts étaient en jeu, même si elle en a tiré une petite promotion, au point qu'on parle d'elle aujourd'hui encore. Mais on ne peut pas affirmer que les vieux souhaitaient sincèrement s'implanter en ville : d'une part ils le voulaient après cinq ans dans les forêts – toute la durée de la guerre, mais d'autre part ils se sont révoltés de ce qu'elle aurait soi-disant insulté la tradition des Rroms. On constate qu'elle ne savait pas qui suivre : le o (et une certaine logique aussi puisqu'il n'est pas possible de vivre l'hiver en forêt), ou les vieux, dépositaires de « l'enseignement » que leur avaient donné les bois. Il est intéressant de voir qu'elle parvient à exprimer avec plus de grâce la nostalgie des vieux que le message qui est mis dans sa bouche. Ceci n'empêche pas que tout ce qui est dit sur les propriétaires qui chassaient les Rroms des villages, les tolérant seulement à la périphérie, est vrai, comme est aussi vrai qu'ils les rejetaient souvent dans les bois, pour qu'ils ne s'affirment pas et qu'ils ne risquent pas de prendre leur place. Qu'est-ce qu'ils faisaient ? Ils les chassaient dans les bois. Et dans les bois, qu'y a-t-il ? « Qui voit les bois, voit le ciel – et les oiseaux ! » (proverbe, NdT). Dans les bois, ton esprit reste arriéré, il pense à la faim, au froid, à la peur, à la magie, à ces choses-là ; comme on dit « la forêt te laisse dans la forêt (sauvage) ». Et tout ce que dit Papùa des propriétaires et des paysans, c'est vrai, ces Rroms-là sont donc restés arriérés, eux qui vivaient entre les loups et les oiseaux. Le poème « Nous ne voulons pas de richesses » exprime aussi la douleur de Papùsa de voir les Rroms abandonner le voyage : on ne les voit plus camper près des rivières, dans les champs à l'orée des bois. Cette idée est omniprésente dans ses
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chants – mais peut-être ici parvient-elle à exprimer mieux encore qu'ailleurs sa vérité, à travers la métaphore des oiseaux : en réalité ce sont les Rroms, elle est inquiète du sort des Rroms. Que deviendra la tsiganité (symbolisée par les bois) sans les Rroms ? La place des Rroms sera vide dans la forêt, que deviendra cette forêt sans eux, mais aussi quels seront après cela les Rroms, les nouveaux Rroms ? La fin de ce poème est particulièrement belle et elle pourrait être mise en musique. Le poème « composé dans sa tête », comme elle dit, est lui aussi d'une grande beauté, il fait l'éloge de la forêt, qui est bien réellement leur vie, et il serait impossible de dire qu'elle a voulu l'abandonner de son propre gré. Il est difficile de trouver chant qui fasse un éloge plus enflammé des bois, mais pour aller dans les bois, il faut avoir des ressources (artisanat par exemple) pour y vivre en humain, et non en) pour y vivre en humain, et non en loup. De même, dans l'autre poème sur les « boucles d'oreilles », c'est cette idée qui ressort : les bois. C'est là-bas que se trouve la passion du Rrom, vers l'eau, vers les bois. Acceptable en été, il est impossible en hiver de vivre dans la forêt ; le mieux est alors d'aller en ville, pour que les enfants étudient, qu'ils aient en main les compétences requises, qu'ils ne soient pas obligés de dépendre des autres et qu'ils ne passent plus pour des sauvages, ne sachant pas ce qui va se passer et ce qui va advenir d'eux. Il faut dépasser le discours des gaés qui prétendent être plus compétents que les Rroms et refusent d'écouter leur avis. Pour le moment, c'est peut-être ainsi, mais il faut que le plus vite possible le Rrom acquière les compétences dont disposent les autres. Pourquoi seraient-ils plus capables que nous ? D'un autre côté, pourquoi abandonner complètement la forêt, qui est nôtre en quelque sorte – il n'y a pas de raison d'y renoncer : il faut savoir combiner les deux. Papùa était prise entre deux feux et n'a pas su trancher. Pour moi, en tant que Rromni, le plus beau poème est « Je suis une pauvre tsigane ». Même une Rromni qui a grandi dans les bois, mais qui a vu ce qu'est la poésie, ce que sont les livres, elle aussi va avoir la volonté de laisser quelque chose après sa mort, pour que sa poésie soit lue après elle, pour qu'on parle d'elle des années plus tard. Il ne faut pas croire que quelqu'un sans instruction n'a pas envie de laisser après lui quelque chose de beau : chansons, argent, pensée et encore plus il souhaite que 
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