Sinuosités

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Sinuosités (...) est un hommage sans réserve à la femme. Sans l'avouer, mais procédant par des touches de peinture délicates et sensuelles, l'écrivain s'avoue amoureux de la femme congolaise, la femme idéale, plutôt platonique. Bien entendu, cet exercice à la fois de semi-confidence, d'épanchement romantique et de démarche chevaleresque n'est pas sans risque !
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296184251
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Sinuosités
Mots d'amour pour maux d'amour

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04308-4 EAN : 9782296043084

Henri Mav A Sakanyi

Sinuosités
Mots d'amour pour maux d'amour

Préface

de Lye Mudaba

YOKA

EDITIONS SAFAR!

L'HARMA

'TT AN

Ce livre est publié dans la série
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Rendus»
(PARIS)

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IL EST COÉDITÉ PAR LES ÉDITIONS L'HARMATTAN ET LES ÉDITIONS SAFARI

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. Henri

Dossiers littéraires»

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pour maux d'amour.

Mova Sakanyi, Sinuosités,

Mots d'amour

Préface
de Lye Mudaba YOKA
Difficile de cerner et d'apprivoiser l'inspiration d'un poète. Cela devient encore plus périlleux dès qu'il s'agit d'un poète prolixe comme Henri Mova, amoureux de la belle formule, mais aussi amoureux de la vie. Contrairement au titre du recueil, «Sinuosités », qui tente de dépayser le lecteur et d'installer une sorte de ceinture de pudeur, voire d'autocensure entre le lecteur et l'écrivain, c'est un hommage sans réserve à la femme. Sans l'avouer, mais procédant par des touches de peinture délicates et sensuelles, l'écrivain s'avoue amoureux de la femme congolaise, la femme idéale, plutôt platonique. Bien entendu, cet exercice à la fois de semiconfidence, d'épanchement romantique et de démarche chevaleresque n'est pas sans risque!

Tout en défendant le « sexe faible », la nymphe, l'auteur sans
doute au comble de l'exaltation, semble revenir malgré tout ici et là à des réflexes mâles de domination phallocratique. Je rassure aussitôt en m'empressant de nuancer que ces «transports» lyriques à fond de train ne sont pas l'essentiel de l'apologie de l'auteur. Le poète, de bout en bout, se veut le porte-drapeau de l'émancipation féminine, mais surtout le chantre de la beauté et du charme de la femme congolaise. Du coup, notre perception un peu hâtive et nos préjugés, surtout mâles, se brouillent et se contredisent devant les divers tableaux pittoresques et sublimes que la galerie enchantée et enchanteresse d'Henri Mova nous présente. Et voilà que la femme congolaise, dans la pureté et la nudité de ses formes plastiques, se révèle comme créature de rêve. En échangeant avec l'auteur, je lui ai fait remarquer que cette vision idyllique et platonique de la femme risquait d'occulter les

vérités triviales de nos sœurs victimes de toutes sortes de barbaries à l'Est, ou soumises partout dans notre pays, notamment dans les campagnes profondes, aux épreuves de la crise, et aux calamités naturelles. J'ai même ajouté malicieusement à l'adresse de mon interlocuteur de poète qu'à la rigueur, cette femme congolaise idéale n'existait pas... J'ai alors senti la fermeté dans le regard et le ton: le poète révélait l'homme engagé, défenseur acharné de la veuve et de l'orphelin. J'ai senti de la sincérité et de l'émotion chez l'homme, le poète et le... politique. Débat inachevé et, peut-être, inachevable, que je cède au lecteur pour le poursuivre à sa façon avec l'auteur...
Professeur Lye M. YOKA Membre d'Honneur de l'Association des Critiques Littéraires de Kinshasa (A.C.L.K.)

8

Attnosphère

et décor

Stupeur! Le spectacle hallucinant a pourtant pris fin, mais on tarde encore à réaliser que cela fût vrai. Des sentiments macabres, lugubres, dramatiques s'entrechoquent dans les méninges de gens présents: la honte, la révolte, l'apathie, l'honneur, l'exaspération, l'hébétude, etc. Un reste coi, sans phrase. Le choc dépasse les limites humaines. Pourtant, on a tour à tour applaudi, levé une bronca, sifflé, crié,.. .On est impavide, personne n'ose bouger de son siège. Chacun s'est frileusement recroquevillé sur lui. On évite le regard de l'autre. On y décèle de l'inquisition, du sarcasme, du narcissisme. On aurait souhaité voir le sol craqueler sous les pieds afin que la trappe de l'histoire immerge l'humanité dans l'inconnu, l'immatériel, l'irréel, etc. Stupéfaction: la réalité dépasse la fiction. L'imagination humaine ne sait rejoindre la réalité qui trotte sur la cime des montagnes. Le pire qu'on imagine irréalisable est là, abruptement, brutalement, bruyamment. On a longtemps pensé que l'humain était en position équidistante entre l'ange et la bête.. .Non cela n'est ni immuable ni intangible. Il peut faire pire: être en dessous de la bête! On a longtemps cru que l'homme moderne était plus vertueux, raffiné, affiné et policé par la civilisation, on découvre l'horreur lorsqu'on rencontre le côté obscur de l'homo sapiens. Il se targue de proclamer qu'il sait, mais ce qu'il sait n'a pas empêché qu'il tombe dans les travers ténébreux qu'aurait impressionné le zinjanthrope.

André Roux n'avait par tort d'écrire en 1980 : « La troisième
guerre mondiale est déjà commencée. Des voix autorisées le proclament. Le xxième siècle s'achève dans des génocides qu'aucune autorité s'amplifie à tous les niveaux et dans tous les

milieux, gagnant les continents et les peuples.(...) La société est atteinte d'un mal profond dans ses structures les plus intimes, (1) dans ses fondations mêmes» Entre la langueur de l'élite organisatrice effrénée des relents bestiaux en l'homme, la société tangue dangereusement. Son vestige le plonge alors dans un fantomatique regain de violence. Avec la magie de la technologie moderne, les événements du monde entier défilent devant nous, en des miroirs grossissants. Sa douleur quotidienne s'enfle et s'amplifie de l'ajout venu de celle des autres, d'ailleurs. Il faut un brin de cynisme, un iota de satisme, une dose de fatalisme pour passer quiètement sa journée. Si on se voue à l'apostolat de gober toute l'information du monde, on plonge dans la folie, dans la pathologie phobique ou la permissivité abjecte. On a envie de fermer les yeux pour ne pas voir. Mais on entend malgré tout, on sent, ...Victime d'overdose d'informations, on ne sait même pas les trier, les sérier, les hiérarchiser.. .Elles s'imposent toutes, brutalement, sans code d'interprétation, sans grille de lecture. Elles nous tuent à petit feu. J'en étais encore à ces réflexions peut-être pour échapper à la prégnance de la réalité; j'en étais encore à philosopher lorsque enfin s'allume la lumière qui éclaire la salle et aveugle les convives. La douleur est plus atroce et la souffrance plus aiguë. Nous venions de vivre une réalité que nous cherchions à dissimuler sous nos rires homériques ou dans nos candides rêveries. Quelques cris d'orfraie de la gent féminine résonnent encore à nos oreilles. Abasourdis par ces bruits assourdissants, nous peinons à nous relever du K.O. que nous inflige l'animalité humaine. Nous en étions blêmes, blafards, groggy, étourdis, ... Il ne fallait pas avoir nécessairement l'émotion à fleur de peau pour sentir la gorge nouée et une boule qu'étreint la poitrine. Un temps d'arrêt. Personne ne bouge. Nul ne quitte son siège.
(1)

Préface

à V A YSSE, M., Présence de la femme et de la mère, Paris, La Pensée universelle,

1980, p.

10

On est encore sidéré. L'atmosphère est à couper au couteau. On est à cran contre les forces maléfiques qui ravalent l'homme à la bestialité. Les secondes s'égrènent. Elles durent une éternité. Les bouches restent closes. Aucune langue ne se délie, le moral étant à croupetons. On ne savait pas s'il fallait en rire ou en pleurer. Puis une brave dame lève la bannière du courage. Elle est

intrépide.

«

A Dieu va », doit-elle se dire. Iconoclaste, elle brise

la glace. Elle jette à terre les tabous. Elle brave les interdits. On aurait cru qu'un gros orage allait déferler en déluge sur la ville et l'immerger. Personne n'ose ronchonner. Elle vient de nous sauver d'une mort certaine par inanition: ce silence était cauchemardesque. Il prolongeait notre angoisse et le désarroi engendré par ce que nous venions de vivre. On a eu coutume au Congo de déplorer à bon escient des millions de morts suite à la guerre venue de pays voisins. On a quelquefois stigmatisé l'errance et la déshérence des millions de réfugiés et des déplacés. On a souvent mis une sourdine, minimisé voire banalisé la situation indicible de mort lente des femmes violées et violentées. Si le phénomène est mondial, il a pris des proportions gargantuesques, incommensurables dans la foulée des fléaux et affres de la guerre. Les propos que tenaient les femmes violées et qui témoignaient à visage découvert, laissaient perplexes. Elles auraient souhaité la mort que l'humiliation suprême qu'elles avaient vécue. C'était poignant. Comme un être humain pouvait donc se sentir si avili et abâtardi par des actes des violences sexuelles! Ces femmes qui osaient s'exprimer sur leur Calvaire en souffraient davantage. Chaque évocation remettait à flot des souvenirs macabres. Si on banalisait le phénomène, c'est peut-être parce que les témoignages qui circulaient dans les médias mettaient en scène des femmes des contrées qui paraissaient lointaines. Elles avaient sans la plupart des cas les visages protégés par respect pour leur intimé et leur dignité. Mais dans le film documentaire que nous venions de vivre (et non de regarder), ces femmes nous étaient 11

familières. Elles nous étaient proches. Le langage était cru sans être vulgaire même si elle s'efforçait d'user d'euphémisme. Le pot qui nous fut servi après le spectacle mérita plus que jamais son statut de «verre de consolation ». On avait l'impression d'avoir enterré un être cher. Les discussions entre les convives ne purent se permettre d'être oiseuses. Tout le monde semblait avoir la mesure du drame. La face cachée de la guerre se révélait au grand jour. Les violences sexuelles étaient érigées par le droit international en crime contre l'humanité. En tant que telles, elles étaient imprescriptibles, c'est-à-dire les responsables seraient recherchés pour sanction leur vie durant. Au-delà du droit, le terme imprescriptible reprenait pour moi

son sens premier et le plus fort:

«

ce qui ne peut être effacépar

le temps.» ces femmes avaient été humiliées pour toutes leurs vies. Pire, toutes leurs familles se sentaient affectées au même degré par l'opprobre. La pensée de Alexis Carrel me revint à l'esprit: « La Société moderne s'est construite au hasard de découvertes scientifiques et suivant les caprices des idéologies sans aucun égard pour les lois de notre corps et de notre âme. Nous avons été les victimes d'une illusion désastreuse, l'illusion que nous pouvions vivre selon notre fantaisie et nous émanciper des lois naturelles. Nous avons oublié que la nature ne pardonne jamais. Afin de durer, la

société et l'individu doivent se conformer aux lois de la vie.
(L'homme cet inconnu, 1935).

»

Le regard des étrangers présents dans la scène nous semblait accusateur. Nous nous sentions coupables, tous. En tant que Congolais d'abord, un anathème, un opprobre, une ignominie, un déshonneur, une honte abjecte venaient d'être jetés sur le drapeau national. En tant que mâle, humain de sexe masculin, on se s entait coupable car les criminels n'avaient pas de visage dans le film. Quand le coupable n'est pas démasqué, tout le monde est suspect. Ce jour, tous les hommes me parurent suspects dans la souffrance endurée par les femmes violées pendant la guerre. En tant q'humain, je voyais l'humanité 12

s'émousser. La notion me paraissait tout d'un coup idéelle, furtive, virtuelle. Je la remettais en doute. L'émoi était à son comble et la douleur à son paroxysme lorsque l'héroïne du film nous fut présentée séance tenante. La mineure abusée ne relevait pas d'affabulation. Elle était là. Elle nous regardait et il fut particulièrement spectral de soutenir son regard. Elle semblait interroger tous les hommes qui étaient là. D'air naïf, parfois indolent, innocent, elle semblait nous dire: « Qu'avez-vous fait de moi? ». Sa protectrice Aziza qui l'avait recueillie et resocialisée également là après avoir participé au tournage du documentaire et à la narration. On était dans l'ambivalence: entre la compassion qu'on éprouve face à la fille mineure et la vénération face à la grandeur de cœur d'Aziza. Un autre détail: le documentaire avait la signature d'un non Mricain (ou plutôt d'une non Africaine). Alors, on se demandait pourquoi. La gêne crut dans les mêmes proportions que la honte. On ressentait tout d'un coup de la haine envers ceux qui avaient commis des actes de maltraitance sur les femmes. Ils nous exposaient aux railleries des autres. On pensait être la risée des étrangers. On aurait souhaité n'avoir jamais existé. Ses étrangers ne pensaient-ils pas que nous étions aux conditions de l'homme de caverne? On s'épiait et nos regards se fuyaient. Ils allaient

encore nous sortir du

«

macaque à peine descendu des arbres et

qui garde encore ses réflexes bestiaux». Heureusement, le monde avait entre-temps évolué. Je voyais tous les hommes raser les murs. D'autres passaient sous les tables. Le tableau était fantasmagorique. Tous, jeunes et vieux, blancs ou noirs, étrangers ou nationaux, nous ressentions de l'amertume. Quelques-uns parlaient de nausée. Tous les hommes s'assimilaient aux voyous responsables de l'innommable. On se confondait tous dans des excuses. Chacun battait sa coulpe devant n'importe quelle dame qui osait s'approcher de lui. Mea culpa...

13

Si au moins un des mécréants violeurs avaient été montré. On se serait senti soulagé. Mais point de visage. Le crime paraissait anonyme. Il incombait donc à tous. A tous les hommes mâles. Mais nous ne convolions pas allègrement au partage des actes que tous n'avaient commis. En face des dames qui avaient assisté à la projection du documentaire, la canaille n'était pas à chercher loin. Il ne fallait pas aller dans la forêt profonde, dans les buissons brumeux ni les sentiers rocailleux pour y dénicher les salauds qui agressaient les femmes. Le violeur doit avoir un visage, même imaginé. Cela soulage la victime. Curieusement, les dames qui étaient au cocktail ne montraient pas de signes d'abattement. Elles avaient trouvé dans le film une source d'énergie. Elles venaient d'ouvrir au monde, qui n'en croyait pas ses yeux, le côté sombre de l'être humain. Elles en faisaient un objet didactique. En pédagogues, elles enseignaient, disaient des oracles pour conjurer le mauvais qui était le leur. Elles plastronnaient et se jouaient des convenances. Elles me semblaient avoir pris une dimension plus noble. Elles avaient pris le pouvoir sur les hommes hagards. Des hommes, il ne restait que des loques, des lambeaux de chair. L'embonpoint avait disparu. Le roi était nu et l'ange déchu. Il avait perdu de sa superbe. Pourtant, les femmes ne me semblaient pas être à cran contre les hommes. Elles savaient rester dignes même dans la désolation. Psychologues, elles se dépassaient pour consoler ( !) les hommes qu'elles savaient abattus. Pourtant, l'on venait de vivre une fresque sanguinolente qui mettait en scène Dracula et Frankenstein. On pensait en être à hue et à dia avec les femmes, mais elles gardaient encore de la hauteur et du courage pour trouver dans le film des raisons de vivre et de l'énergie pour les combats futurs! Il vint le temps des e séparer. Le jour déclinait et l'obscurité gagnait en amplitude. On était comme scotché sur place. Comme si celui qui partirait le premier, signerait ainsi son crime. Une fois encore, on dut recourir au courage des dames 14

pour nous prier de quitter les lieux. On se dispersa à la congolaise (pas à l'anglaise) : on se parlait encore et encore. On voulait par nos bruits couvrir l'amertume que l'on ressentait. Furtivement quelques ombres se dissipaient dans l'obscurité de la nuit qui avait fini par avoir raison de la lueur du jour. Pour certains, il fallait vite partir. Quitter ce lieu. S'en éloigner car il se confondait avec un lieu du crime. Quelques attroupements s'attardaient encore. Surtout faits de femmes. Elles épiloguaient ou arrêtaient des stratégies pour que plus jamais cela ne fût possible. On démarrait en trombe. Sur les chapeaux de roue. Les hommes semblaient fuir. Des évadés d'une prison dont les murs étaient abattus au bulldozer. Tout alentour, la ville innocente grouillait de monde. Les ouvriers retardataires retournaient gaiement à leurs logis. Un vent de folie soufflait parmi eux. Ils n'étaient peut-être pas au courant qu'un film avait capté la racaille et la gangrène humaines. Mais les faits, ils devaient les connaître. Dans nos cités-dortoirs, il se passe également des viols que les convenances sociales taisent pour sauver l'harmonie (sic) dans la société. En divers lieux, des drames font rage. L'orage gronde partout. Nos contemporains s'en émeuvent une fois. Puis s'habituent et font avec. Il vaut mieux que la société continue. Des drames, c'est des accidents de parcours. Belle hypocrisie là où les femmes se savent dévergondées pour aplanir la rugosité de la société. J'enrageais. Mais qu'y pouvais-je? L'ennui m'accable. Je pousse machinalement le bouton pour écouter de la musique dans la voiture. Bien m'en prit. C'est justement un rythme langoureux de notre rumba millénaire. Tant mieux. Le vacarme dans ma tête sera couvert par les pétarades de nos chansons qui atteignent le ton endiablé au bout de quelques secondes. Que non, cette fois-ci, la chanson se termine sans tintamarre. Je rêve? Je la reprends. Du rythme, je passe aux paroles. Tiens, on y vénère la femme dans un

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romantisme cathartique. Une symphonie poétique exhale un parfum froufroutant. Une brise matinale. Dans la chaleur moite, voici un bol d'air frais. Il émousse un instant mes soucis. Le spectacle des femmes maltraitées se dilue dans la bombance du discours que déclame cet amant à sa dulcinée. Il lui trouve toutes les qualités du monde. Une vraie chantefable. Une ritournelle en peint des reliefs exotiques. Elle vous transporte au firmament. Dans le miaulement des guitares, une voix pleureuse implore la beauté de ne point s'éloigner. On dirait une prière. Et quelle voix. C'est Fally Ipupa. Encore plus amène, plus disert sur sa faconde. Tout est riche. La mélodie, la mélopée, la poésie, le charme, etc. La femme dont je venais de vivre l'ignoble humiliation dans le documentaire, devenait tout d'un coup objet de vénération et d'adoration. Hypocrisie ou cynisme? Ou alors deux mondes séparés? Ou le tueur, par sadisme, loue sa victime avant le meurtre? Ou des chants qui accompagnent le convoi funèbre? Il me fallait positiver. L'artiste musicien me rappelait peutêtre la réalité bipolaire de l'homme, son caractère complexe. Une main capable d'offrir des fleurs, la même capable de poignarder. Ainsi, il remettait en moi l'image du cône renversé qu'il replaçait à l'endroit. Il remettait un peu de lumière à ma nuit sombre. Un bol d'air. Un roucoulement de pigeon après un rugissement strident d'un lion. L'artiste venait de pincer ma fibre artistique pour me rappeler le rôle cajoleur et enjolivant des fous de l'art. Celui-ci ne tend-il pas à continuer l'œuvre de Dieu? Ne tend-il pas à corriger les aspérités de la vie et à embellir ce qui serait autrement morne, terne et en berne? J'entrepris donc de me souvenir de la sagacité de R.G. Collingwood: « L'artiste doit prophétiser, non pas en prédisant les choses à venir, mais en découvrant à ses lecteurs, au risque de leur déplaire, les secrets de leur propre cœur. Son affaire, en tant qu'artiste, est de parler ouvertement, de dire ce qu'il a sur la conscience. Mais ce qu'il doit exprimer, ce ne sont pas, ainsi que 16

la théorie individualiste de l'art voudrait nous le faire croire, ses pensées intimes. Comme porte-parole de sa communauté, ce sont les secrets de celle-ci qu'il doit énoncer. La raison pour laquelle cette communauté a besoin de lui, c'est qu'aucune société ne connaît à fond ses propres sentiments. Faute de cette connaissance, toute la communauté se leurre sur l'unique sujet dont l'ignorance signifie la mort. Contre les maux qui proviennent de cette ignorance, le poète, ne suggère aucun remède, car il en a déjà donné un. Ce remède est le poème luimême. L'art est le remède contre la pire maladie de l'esprit, la corruption de la conscience.» Fally Ipupa réussit ainsi à me réveiller de ma torpeur(1). L'hébétude était passée. Il fallait aller à l'assaut de la corruption de la conscience à travers l'art. Il n'y avait en effet, plus que les autres pour bonifier sans boniment la joliesse de la femme et sa promptitude à sauver la société. Les arts plastiques, la musique, la poésie, le théâtre, l'architecture, le cinéma, etc. rendaient encore une image paradisiaque de la femme ou de l'homme dans sa version féminine. Je résolus donc de participer à l'entreprise. De remettre la femme sur son piédestal. De la bercer sans la berner. De ne plus la blâmer ce qui aurait été la brimer. De lui célébrer une catharsis qui la remonte au nirvana afin que l'humanité d'origine féminine retrouve ses sources perdues. Pour me saisir de cette belle œuvre et exaltante création j'eus à recourir aux chatouillements de la fleur bleue qui mijotait en moi. La poésie s'offrait pour moi en bête expiatoire pour peindre la femme du coup devenue objet de vénération. C'était ma façon de battre la coulpe au non des hommes capables ou innocents de pires atrocités sur l'intimité de la femme.
(1) Son album Droit Chemin m'a inspiré, particulièrement 6 poèmes repris dans le recueil. Le titre Sinuosités est un pied de nez que j'oppose à son Droit chemin, car, me semble-t-il, les mots et les émotions d'amour ne sont jamais directs et n'empruntent pas la ligne droite ou la méticulosité des dessins scientifiques. L'amour est en relief: avec ses platitudes, ses reliefs et ses boursouflures. 17

Même la bien-pensance moderne et la pensée unique qui chosifient la femme devaient rendre leurs armes car elles sont coupables. Même déclinée sous la forme exquise de la publicité et de la peoplelisation à outrance de la femme (ou mieux de son corps). On ne peut plus vendre une paire de chaussettes, sans déshabiller une femme, une voiture, une machine à laver, une eau minérale, une fleur, un parfum, un gel démaquillant, etc. Les hommes semblent assouvir un besoin enfoui dans le tréfonds de leur subconscient. La femme tient lieu d'ersatz pour l'accomplissement de leurs fins. Un patchwork où convergent leurs bas instincts. Un périmètre d'expulsion de leurs excès pour un soulagement éternel. J'entrepris de prendre le contre-pied de cette distorsion: la femme était l'avenir du monde, l'avenir de l'homme. Sans jouer à la contrepèterie en quête d'images grivoises ou obscènes, il me fallait ajouter une pierre à l'édifice que les artistes construisaient en vue de la magnificence de la femme. On ne tissait plus de choses agréables aux oreilles de femmes. Les lettres d'amour n'existaient plus. Le texto aride et infecte avait remplacé le romantisme d'antan et de jadis. C'était peut-être l'évolution. Mais elle était abjecte. Je pris l'engagement de revenir aux sources quitte à apparaître ringard. Il fallait donner un coup de pied à ces certitudes des hommes qui aiment à la va-vite et se servent l'amour et de l'amour comme un «menu» de «fast food» ou de «take away». L'amour est un plat qui se mange froid. Ces consommateurs patentés d'images, abusent des films pornographiques et amplifient la chosification de la femme dans son assimilation à une marchandise ou un objet de plaisir. A l'autre extrême, les adeptes de l'égalitarisme oublient de rappeler les différences essentielles et souhaitables entre l'homme et la femme. Ils excellent dans l'art du machisme à rebours consistant notamment à gommer la féminité de la femme. Elle est l'égale de l'homme tout en lui étant différente.

18

Les modèles masculins en crlse se déclinent en trois voies
perverses (1) :

La violence qui s'est déplacée de la société vers le couple et de celui-ci vers la société (barbarie, viols, guerres,. . .) L'apathie qui s'est substituée au fameux esprit d'entreprise masculin. Le «questionnement sur soi» pour l'homme en perte des repères.

La tendance générale pour les hommes est de verser dans des rôles nouveaux qu'expriment l'infantilisation (les gigolos pullulent en nos rues et cités) et la féminisation (caractéristique des hommes obéissants ou romantiques). «Be a man », c'est tout ce que la femme demande à l'homme: d'être un homme. Tout simplement. Tant d'autres avant moi avaient chanté la magnificence de la femme, en prose ou en poésie. En cela, je n'innove point. Mais je m'y engageais pour dire pardon à la femme dont des hommes avaient abusé. Il fallait la reconsidérer dans toutes ses dimensions qui nous ont tant servis: mère, femme, amie, fille, collègue, voisine, star, femme lambda, courtisane, paysanne, institutrice, égérie, etc. En mieux, il fallait susciter en chaque homme un élan pour déclamer une ample rhétorique à l'honneur de sa femme. Il fallait faire germer la graine épique et lyrique en chaque homme pour qu'il stimule son romantisme. Trois grands maîtres de la poésie s'en épanchèrent dans le passé et bien leur en prit car ils connurent du succès. Le style pétrarquiste trouva, en effet, des émules en Du Bellay, Tyard et Ronsard. La rhétorique du pétrarquisme (un «quoi» indissolublement lié à un «comment») est constituée par la somme des critères suivants (2):
(1) Lire à ce sujet Willy P ASINI, Des hommes à aimer, Paris, Odile Jacob, (2) André GENDRE, Introduction, présentation et annotation à l'œuvre (Pierre de), Les Amours et les Folastries, Le livre de poche, 1993. 2007. de RONSARD

19

1. Le pétrarquisme (de Pétrarque, poète italien qui marqua ses successeurs au point qu'on lui attribue la paternité du style, hérité par lui de l'Antiquité, des troubadours,

du

«

stil novo» et de Dante) pose comme essentielle la

2.

3.

4.

5.

vassalité de l'amant, lequel cherche à s'élever au terme d'une entreprise dynamique. Cette vassalité peut aller de pair avec la non-réciprocité amoureuse. Le pétrarquisme insiste sur le caractère unique de l'aventure sentimentale. Cette aventure comporte une dimension existentielle, ce qui implique: a) que l'action est située dans l'inaccompli, le manque, le trouble, voire l'obsession d'un salut possible; b) que le registre du style est élevé. La femme peut être belle et cruelle sans que soit justifiée cette dernière attitude. L'amant(*), se trouve alors en conflit avec lui-même, partagé entre la révolte et l'acceptation béate. Cet état constitue l'origine de son discours amoureux. L'amant est saisi d'un transfert dont la chair n'est pas exclue, mais où dominent l'exaltation des sentiments et l'introversion. L'entreprise devrait avoir comme fin dernière la sublimation. la forme de pétrarquisme, elle est évidemment variable. On y trouve: des figures de mots Des figures de syntaxe des tropes qui comportent: a) des métaphores qui appartiennent aux registres suivants:

Quant à multiple et 1. 2. 3.

(*) Dans l' œuvre pétrarquiste, le terme « maîtresse» n'est pas pris au sens moderne de « femme entretenant des rapports sexuels avec un homme qui n'est pas son moi », mais au sens que le mot avait aux XVIè et XVIIè siècles et que Littré définit ainsi: « Fille ou femme recherchée en mariage, ou simplement, aimée de quelqu'un, ainsi dite de l'empire qu'elle exerce sur l'homme qui l'aime ». Même distinction pour l'emploi du terme «amant». Ce qui pour nous pouvait bien se rendre par un néologisme: « aimant », qui aime par rapport à « aimé », qui est aimé. 20

du corps à l'âme: les flèches pénètrent des yeux jusqu'au cœur; le portrait de l'aimé est gravé au cœur de l'amant. la chasse et la capture: la belle ou (plus souvent) l'amant est un gibier; ce dernier est capturé dans les rets de cheveux, son cœur est pris à l'hameçon. associations élémentaires: la chaleur amoureuse, les pleurs (eau) et les soupirs (air), le cœur de pierre commandent les images dominantes. Le feu occupe la première place: l'amant est une salamandre; les yeux sont un soleil qui invite à l'élévation. b) les antonomases, comme appeler l'amante «douce guerrière» ou David « le berger qui rompit le front de Goliath». c) des synecdoques, par exemple, on isole une partie du corps (yeux, cheveux, mains) pour dire l'attrait général de la personne aimée. 4. Des figures de pensée: a) «l'innamoramento» (l'instant où l'on tombe amoureux) daté b) l'allégorie (par exemple, celle de la barque pour signifier l'errance) c) l'antithèse: on ordonne dans une longue phrase des séries de propositions aux termes opposés d) l' oxymore, brève opposition illogique, comme
«

geler en ardeur», etc.

e) l'hyperbole, pour marquer les rares qualités de la belle, la puissance de la poésie ou l'humilité du chantre indigne. Je convenus en moi-même d'en emprunter un florilège d'épis sur le fond et sur la forme sans néanmoins retomber dans la poésie classique du sonnet. Ma plume, je la voulais libre comme celle d'un oiseau qui, au hasard des voltiges, s'en va au gré du 21

vent, vers des espaces inconnus. Elle planait, planait encore, picorant des odes, des sérénades.. .Elle allait ça et là susciter des désirs qu'elle mêlait aux horreurs. Elle était libre comme l'air et voguait à son rythme. Elle allumait des lampes pour dissiper la nuit sombre. Elle s'étiolait au lever de l'aurore. Elle tendait vers l'éternité.. .Elle râlait parfois, baillait d'ennui quelques fois, esquissait une danse endiablée souvent, elle montait et descendait sans coup férir en alternant lumières et ténèbres. Mais elle luisait, imperturbablement. Devant la mutilation du monument féminin du fait d'atrocités subies, tout était bon pour le redorer ce blason qui n'a jamais terni, cette source qui n'a guère tari. Il faut donc s'empêcher de voir en ces poèmes innocents, l'ombre d'un ange maléfique. Ils ne sont point de subtils effluves d'un homme à la réputation à vent et à vapeur. C'est la voix qui crie parmi les humains pour leur rappeler la responsabilité du respect dû à la femme, don de Dieu. Si la femme n'avait pas existé ?.. Il n'est pas question de psychanalyser pour esquisser une forme immanente liée à la personnalité de l'auteur. Il ne s'agit pas non plus d'une transcendance hasardeuse. Les hommes politiques ont une réputation parfois sulfureuse en matière de sentiment amoureux. Cette œuvre ne rentre pas dans le cercle de ce débat-là. Elle ne vient pas subsumer, subodorer ou concrétiser la pensée gauche de Henry Kissinger:« Le pouvoir est un aphrodisiaque absolu». La frivolité de certains hommes politiques, il n'est pas question ici. On laisse la tâche au psychanalyste ou à certaine presse friande de sensationnalisme. Pour nous, l'homopoliticus n'est pas nécessairement homo sexus(l). Qu'a-t-il de si extraordinaire pour exister en marge des critères de tous les humains? Aucun lynchage, aucune stigmatisation, aucune schizophrénie ne trouvent grâce à mes yeux. Cette psychanalyse à l'envers (qui fait des pulsions sexuelles le moteur du pouvoir politique) est dénuée de
(1)

DELOIRE, c.

et DUBOIS,

C., SeXNSpolitieNs, Paris, Albin

Michel,

2006.

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pertinence, de sens et de fondement. Ils peuvent bien être fous, ces hommes gouvernent sans cesser d'être des hommes(1). Ailleurs, sur cette même question des violences faites aux femmes, j'avais pris position à l'occasion de la journée internationale de la femme en 2006: le journal Potentiel en publia une partie du texte, dans sa livraison n03684 du lundi 27 mars 2006.

(1)

De SUTTER,

P., Ces Fous qui nous gouvernent, Paris, Les Arènes,

2007.

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I nétouffante

espérance

Qui prétendaient sur divers tempos Qui éructaient à tue-tête Sur tous les toits Sur tous les tons Qui criaillaient en maints jargons Qui vociféraient à brûle-pourpoint Qui babillaient sans intermèdes Qui jacassaient en moult basse- cours Qui jasaient indéfiniment A longueur des jours Qui claironnaient bruyamment Où sont les matamores Qui prétendaient que l'amour était une fiction Où sont-ils? Où sont-ils ceux qui péroraient interminablement? Que l'amour n'existait? Qu'est- ce donc qui me brûle le cœur? Qu'est- ce donc cette chape de plomb Qui étreint ma poitrine? Qu'est- ce qui me met dans cet état second? Qu'est-ce cette boule de feu Qui m'est tombée dessus ? Qu'est- ce cette tare qui m'écrase? Qu'est- ce cette for.cequi m'enchaîne? Qu'est- ce qui me rend si gai? Qu'est- ce qui me rend si mélancolique? Qu'est- ce qui induit tant de romantisme Tant de romance, de pittoresque, de poésie en moi? Si ce n'est l'amour C'est donc quoi?
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