Stevie Smith

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Florence Margaret Smith (1902-1971), plus tard surnommée Stevie, est un poète original, voire inclassable. Elle manie à la fois, d'un même élan, l'humour et le tragique, ce qui donne à son oeuvre un ton pathétique et badin. On sourit à ses facéties verbales, mais l'inquiétude vient vite. La poésie de Stevie Smith est une poésie de l'incarnation, des souffrances et des joies de la chair.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296314771
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Stevie Smith

POEMES

Edition bilingue Sélection, introduction, traduction et notes: Anne Mounic

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Œuvres de Stevie Smith:
Collected Poems. London: Penguin, 1975. A Selection. Edited by Hermione Lee. London: Faber, 1983. NovelOn Yellow Paper. London: Virago Press, 1980. Première édition, 1936. Over the Frontier. London: Virago Press, 1980. Première édition, 1938. The Holiday. London: Virago Press, 1999. Première édition, 1949. A Very Pleasant Evening with Stevie Smith, Selected short prose. New York: New Directions Books, 1995. Me Again: Uncollected Writings ofStevie Smith. Edited by Jack Barbera and William McBrien. London: Virago, 1981. Some Are More Human than Others. A Sketchbook by Stevie Smith. New York: New Directions Books, 1989.Première édition, 1958.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4001-4

Introduction
Florence Margaret Smith est née à Hull, sur l'Humber, dans le Yorkshire, le 20 septembre 1902. Quatre ans plus tard, la famille s'installe au nord de Londres, à Palmers Green. Comme l'écrit Stevie Smith, la demeure du 1, Avondale Road était "habitée par des femmes", le père, Charles Wood Smith ayant quitté femme et famille en 1905, ainsi qu'elle le dépeint dans "Papa Love Baby" ("Papa aimer Bébé"). La maisonnée de Palmers Green se composait désormais de la mère de Stevie, Ethel Smith, de sa tante, Madge Spear, sœur d'Ethel; de Molly, sœur de Stevie, de deux années plus âgée, puis, de 1916 jusqu'à sa mort, en 1924, de Martha Hearn Clode, grand-tante des deux enfants. C'est ce que décrit le poète dans "A House of Mercy" ("Demeure de miséricorde"). L'existence y fut ponctuée de deuils, mort de sa mère en février 1919, mort de sa grand-tante et départ de sa sœur Molly, ce qui explique sans doute la familiarité de Stevie avec son ami, masculin, Death, ou le trépas, autrement dénommé "The Ambassador" ("L'ambassadeur"), ou Hermès:
l'enfer sur un cheval blanc, il regarde en avant [et en arri ère. Les portes s'ouvrent devant lui et se ferment quand il est [ passé." "Traversant

Stevie, qui tient son surnom, à partir de 1930, du célèbre jockey Steve Donaghue, auquel des gamins, la voyant passer à cheval, la comparèrent, a tendance à s'identifier avec le dieu psychopompe, capable de voguer sans obstacles d'un monde à l'autre, dieu du passage et de

la lisière, dieu de la "parole obscure".l C'est à l'âge de huit ans que l'enfant conçut pour la première fois cette familiarité avec la mort. Malade, elle fut alors placée en maison de convalescence pendant trois années, ne retournant chez elle que pour les vacances d'été. La "demeure de miséricorde" lui manqua cruellement, d'autant plus qu'elle s'inquiétait également de la médiocre santé de sa mère. Elle confia plus tard, lors d'un entretien avec un journaliste du Guardian: "C'est à l'âge de huit ans, en fait, que j'ai songé pour la première fois au suicide. L'idée me rendit merveilleusement espoir et me sauva quasiment la vie. Car si l'on peut prendre congé du monde à n'importe quel moment, pourquoi spécialement maintenant ?"2 Ce sentiment permanent de la mort lui permet de trouver la nécessaire distance à l'égard de la vie. Comme elle l'écrit dans le dernier roman qu'elle ait publié, The Holiday (Les vacances, 1949), en se comparant à sa sœur, cette présence lui permet de transcender les humeurs de l'existence quotidienne: "C'est ainsi qu'au lieu de ce riche sentiment de la mort que je possède, d'une si riche anarchie et sur lequel on peut se reposer, elle connaît cette furieuse sensation d'emportement terrestre. Cela fait donc d'elle une difficile compagne. Peut-être est-il mieux
de se reposer sur les eaux noires.
,,3

Le détachement qu'induit, à toute heure, la conscience de la disponibilité de la mort, va de pair avec celui que procure l'humour.4 S'esquisse là le double caractère de la poésie de Stevie Smith, son sens de l'humour télescopant son sentiment du tragique en une joyeuse liberté. Il n'est que de lire "The Donkey" ("L'âne"), libéré du labeur et paissant dans les "douces

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prairies de l'anarchie", prélude à "l'anarchie plus bizarre de la mort". Ce poème apparaît dans son dernier recueil, Scorpion and Other Poems (Scorpion et autres poèmes, 1972). L'auteur fut, en effet, durant les dernières années de son existence, libérée du labeur qui lui pesait tellement. Elle était secrétaire dans une société d'édition de presse et s'ennuyait beaucoup, prisonnière, dans son bureau, comme en témoigne "Childe Rolandine" ("Chevalier Rolandine"). Elle écrivait des poèmes pour passer le temps, y ajoutant des petits dessins très expressifs, qu'elle nommait ses "griffonnages". Dessins et vers tentent de maintenir la déplaisante réalité à distance. Comme elle le dit à Kay Dick, qui l'interviewait quelque temps avant sa mort: "Je n'avais pas envie de me trouver là. Comme je ne pouvais pas en fait m'échapper, je faisais
semblant. ,,5

Ce désir d'échapper à l'ordinaire apparaît dans des poèmes comme "I rode with my darling" ("A cheval avec mon aimé"), "My Hat" ("Mon chapeau"), "Fafnir and the Knights" ("Fafnir et les chevaliers"), "The Frog Prince" ("Le prince grenouille"), "Persephone" ("Perséphone"), "To Carry the Child" ("Emporter l'enfant") et "The Forlorn Sea" ("La mer de mélancolie"). Le poète emprunte au monde des fées et des mythes, créant en ces poèmes une atmosphère qui n'est pas sans rappeler le monde de Puck, Oberon et Titania dans Le songe d'une nuit d'été. Stevie Smith recherche l'enchantement du merveilleux et, comme le suggère "Persephone" ("Perséphone"), son appel de la mort s'avère aspiration à une autre vie, celle qui "est ailleurs" et pourrait satisfaire l'idéal ici-bas déçu. Citant les paroles du Notre-Père dans 7

son entretien avec Kay Dick, elle fait ce commentaire: "C'est absolument merveilleux. Cela signifie que le bien absolu, le bien absolu, domine tout. En conséquence, bien sûr, on aspire à mourir, parce que le bien dominerait plus là-bas qu'ici, parce que vivre, c'est être en territoire ennemi. A mon avis, on a l'impression que le bien suprême, Dieu, a abdiqué sa puissance en ce monde. Làbas, on se sent chez soi: le ciel, c'est ça, et, bien sûr, j'ai ,,6 beaucoup écrit là-dessus. Ses invocations de la mort ont donc la même fonction que l'humour: libérer le surmoi des défaillances, ici-bas, de l'absolu, s'accommoder de l'à-peu-près en ce "territoire ennemi" qu'est la vie, qu'elle quitta le 7 mars 1971, date à laquelle elle mourut d'une tumeur au cerveau. Cependant, malgré cette insistance sur les références à la mort, personnifiée au masculin, la poésie de Stevie Smith est peuplée de vie. Elle défend la nature contre les agressions du genre humain:
"La nature en a soupé de l'homme De son agitation, de sa fulmination, De ses douleurs De son esprit tapageur Qui mène son corps De plus en plus vite Dans la mauvaise direction."

Elle se rebelle contre la cruauté envers les bêtes ("It is Disgraceful and Abominable", "The Zoo" ; "C'est scandaleux et abominable", "Le zoo") et d'ailleurs on trouve de nombreux animaux dans son œuvre (le chien Belvoir, dans "The Hound of Ulster", "Le chien d'Ulster", "Heber", Ie perroquet de "Who Killed Lawless Lean?", 8

"Qui a tué Echalas Sans Foi ni Loi ?", "The Wild Dog", "Le chien sauvage" ou "Monsieur Pussy-Cat", qui est un maître-chanteur). Dans le même mouvement, Stevie Smith conteste le dogme chrétien de la souffrance et du châtiment ("Sunt Leones", "Unser Vater", "Thoughts about the Christian Doctrine of Eternal Hell", "Considérations sur la doctrine chrétienne de l'enfer éternel"). De même, son attitude à l'égard du tragique est double: ou bien, elle le conteste avec humour, comme dans "Phèdre", ou bien le rend accessible à l'expérience de l'être de tous les jours ("Songe d'Athalie"). Par là même, elle lutte contre sa propre mélancolie "("Away, Melancholy", "Every lovely Limb's a desolation" ; "Va-ten, Mélancolie", "Chaque joli membre, une affliction"), en recourant notamment aux ressources du mythe et de la fantaisie. Sa poésie est peuplée de fées, de dragons, de sorcières et de fantômes. On y croise Cuchulain, Fafnir, Hermès, Perséphone, le fantôme du père d'Hamlet, un fleuve qui est un dieu, un prince grenouille ou bien la Lorelei. Toutefois, si le poète aspire à l'enchantement, elle rejette les histoires inventées par la religion pour asseoir la morale. On opposera "The Heavenly City" ("La cité céleste") à "Will Man Ever Face Fact and not Feel Flat?" ("L'Homme fera-t-il jamais face aux faits sans se sentir défait ?") : le dogme, dans une perspective qui nous rappelle celle de Nietzsche dans Le gai savoir, bloque le travail de l'imagination et ignore la vie, comme le lien impossible du grand inquisiteur Torquemada avec le chien Beppo le souligne dans le bref poème intitulé "Torquemada" . L'enchantement, c'est certain, s'oppose au divin. C'est ce que dit le "prince grenouille" :

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"Venez donc, fille royale et temps royaux, V enez vite, Je peux être heureux jusqu'à votre venue, Mais ne peux être divin, Aux seuls êtres désenchantés Il est donné d'être divins."

Le monde de l'imagination ressemble à l'Hadès, car il est monde peuplé d'ombres, univers de vie désincarnée. C'est ce que nous trouvons d'abord dans "Perséphone" :
"En mon nouveau pays plus avisée, Des amas de neige les doigts brûlés, Glace, ouragan, je crie: jamais ne reviendrai.

Mon époux le roi sait-il, devine-t-il Qu'en en cette hivernale rigueur Réside mon bonheur ?" La mélancolie" même : idée revient dans "La mer de

"Le roi et la princesse ont des silhouettes d'ombre, Sp lendides toutefois, Ils sont servis par des chats blancs Qui se montrent consciencieux. "

Le monde du rêve se situe donc, comme les pérégrinations d'Hermès, à la lisière de deux univers, entre renoncement à la vie et bonheur de l'esprit. On remarquera aussi, en liaison avec une obsession de la noyade sur laquelle je reviendrai, un goût des paysages de bord de mer, lisière de la terre ferme et de l'élément liquide, qui appelle une incertitude sur l'intérêt et le sens 10

de l'existence ("A Dream of Comparison", "Rêve comparatif'), mais aussi un doute sur la possibilité de se faire comprendre à l'aide de signes, a fortiori donc, grâce à la poésie ("Not Waving but Drowning", "Pas coucou, mais coule"). L'autre serait-il inaccessible? En tout cas, ce paysage saturé d'eau pourrait provenir de l'enfance du côté de Hull, le fleuve s'ouvrant sur la mer jusqu'à y disparaître. Telle est la première strophe de "Rêve comparatif' :
"Deux dames se promenaient sur la tendre herbe verte De la berge d'un fleuve, au bord de la mer, L'une était Marie et l'autre, Eve. Elles parlaient philosophie. "

Stevie Smith, d'une part, appelle la mort ("Corne, Death, 1,2", "Viens, Trépas 1,2"), mais aime la vie ("Oh grateful colours, bright looks!", "Oh couleurs de gratitude, mines joyeuses! "). Pour cette raison même, elle cherche à alléger la tragédie. Phèdre, cette jeune femme, victime de Vénus, qui ne devrait pas être incarnée par des actrices d'âge mûr, devrait tout bonnement épouser Hyp. :
"Oui, j'aimerais que la pauvre Phèdre honorable simple [adorable comme il faut Soit heureuse. Il faut être plutôt simple Pour être heureuse avec ce fat d'Hippolyte, Mais elle était simple. A mon avis, cela aurait pu réussir, Si j'écrivais l'histoire, J'en aurais fait une réussite."

Il

Didon, elle, par contre, choisit de mourir. Il s'agit là de sa seule revanche sur le destin. Elle fait le même choix, "courageux", qu'Harold, dans "Harold's Leap" ("Le saut d'Harold"). L'obsession de la noyade se marque aussi dans "Not Waving but Drowning" ("Pas coucou, mais coule"), poème dont le pathétique découle de l'association étroite entre humour et tragique:
"Personne ne l'entendait, le mort, Pourtant, il gémissait encore: J'étais bien plus loin que vous ne pensiez, Ne faisais pas coucou, coulais."

Cependant, comme l'auteur le dit dans "Was He Married?" ("Etait-il marié ?"), "la vision comique / N'améliore pas le désespoir". L'humour, chez elle, aurait plutôt, comme chez Kiergegaard, une fonction de critique, voire de rébellion. Chez le philosophe danois, il permet de dépasser le stade éthique pour atteindre la foi véritable; il constitue, chez Stevie Smith, une critique de la morale pour atteindre à la fois l'enchantement et le sentiment authentique de la vie. L'élément liquide tient à la fois de la matrice, l'attachement à la mère étant capital chez Stevie Smith ( "Human Affection" , "The Wanderer" , "A Dream of Nourishment" ; "Affection humaine", "L'errante", "Rêve de nourriture"), de l'inconscient et de la dissolution de l'être en ses songes ("Look!", "The Frog Prince", "The Forlorn Sea" ; "Regardez!", "Le prince grenouille", "La mer de mélancolie"), du risque que constitue la vie ("She Said", "Elle dit") et de la mort ("The River God", "Die Lorelei" ; "Le dieu fleuve"). La situation de Didon, dans le port de Carthage, appelant la mort à la lisière des

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mondes, représente parfaitement la poésie de Stevie Smith. La parole poétique, néanmoins, même si elle se dérobe à la manière du marin troyen qui déçoit les attentes de l'amour (prenant le large d'ailleurs comme l'avait fait le père du poète), cherche à attirer le regard d'autrui, comme il découle du premier miroir, le regard de la mère, dans "The White Thought" ("La pensée blanche"), poème accompagné d'un "griffonnage" représentant mère et fille, la mère regardant sa fille, celleci saisissant dans ses mains la main de sa mère, sans la regarder. Si cet autre tend à mal interpréter le dire du poète ("Pas coucou, mais coule"), ce dernier tout de même s'empare d'autrui, non seulement en mêlant à la sienne propre la langue des autres: latin, allemand, français, allusions au monde grec, mais aussi en faisant sans cesse référence à d'autres œuvres et à d'autres artistes et poètes (Goya, Greco, Blake, Wordsworth, Racine, Virgile, Shakespeare, Heine, Coleridge, Hadrien, Browning, entre autres). Le mythe fait surgir des horizons divers, de la mythologie nordique ("Fafnir et les chevaliers") à la mythologie grecque ("Perséphone"ou "L'ambassadeur"). Dans ce jeu de soi et de l'autre, la mort constitue un alter ego, l'ultime interlocuteur faisant figure de libérateur, puisqu'il affranchit enfin l'être de la réalité qui l'oppresse:
"Je me sens malade. Que peut-il se passer? Je demanderais bien à Dieu d'avoir pitié de moi, Mais je me tourne vers celui que je connais, et dis: Viens, Trépas, emporte-moi."

La mort s'allie avec l'humour pour alléger le mal de vivre. L'humour est, comme le décrit Freud en son 13

article inclus dans L'inquiétante étrangeté et autres essais, une sorte d'indulgence du surmoi: "Il veut dire: "Regarde, voilà donc le monde qui paraît si dangereux. Un jeu d'enfant, tout juste bon à faire l'objet d'une plaisanterie! "7,, L'humour s'avère donc le seul recours possible pour l'adulte qui a, selon l'expression de Stevie Smith, "emporté l'enfant". Il anime l'œil anarchiste qui tente de se soustraire à la carapace:
"Mais oh, le pauvre, pauvre enfant, que peut-il faire, Pris au piège de la carapace adulte, Sinon promener son regard hors de sa prison De l'œil d'un anarchiste ?"

Tout réside alors dans le plaisir des mots, ce goût que les poètes ont en commun avec les enfants, sur le mode de la comptine, du conte, de la subversion du tragique et de l'ironie. La poésie devient un "Rêve de nourriture" qui donne à l'être joie et épaisseur par le pur délice sonore:
"Nourris-moi d'un œut: Nounou, De bière brune en bouteille me sustentes Et je serai un homme Avant que le secret ne s'évente."

Les mots ne vont pas chercher l'abstrait, mais s'attachent à la dimension corporelle de l'être. On rencontre la douleur dans "Sunt Leones" :
"Ce que je veux montrer, et qui jusqu'à présent manque de [clarté,
C'est que ce sont les lions qui ont apporté En mâchonnant sang nerfs chair et os Le martyre qui a fait le terreau de l'Eglise."

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La satisfaction orale se manifeste dans "A Dream of Nourishment" ("Rêve de nourriture") :
"J'ai fait un rêve de nourriture Contre le sein Se pressait mon visage de nourrisson Pauvre de moi, quelle satiété en tirai-je Quelle force, quelle exaltation en ce liquide nourrissant, Me nourrir De bébé tout mon plaisir Car, oh, le soleil de vigueur palpitait dans mes veines Et me gavait de plénitude, couchée sous le soleil le plus [éclatant Toute prête à germer, tout éclosion, tout ravissement."

L'environnement acquiert une véritable présence physique dans "Oh couleurs de gratitude, mines joyeuses" :
"L'herbe est verte, La tulipe, rouge Un chat roux foule Les pétales roses d'amandier sur le massif. J'en ai dit assez pour signifier Que c'est de la vie qu'il s'agit. Oh Couleurs de gratitude, mines joyeuses!"

Allitérations, assonances, rimes, rythme et mètre, humour et tragique donnent au poème sa chair, c'est-àdire cette sensation de la vie éprouvée de l'intérieur, en l'invisible du plaisir et du déplaisir, de l'allégresse et du martyre. La poésie de Stevie Smith nous révèle cette vie secrète, insoupçonnable sans la médiation du langage. Elle ouvre la porte de ce monde caché de l'incarnation 15

pour en faire ressortir toutes les aspérités, les déceptions, les défaillances. "Pas coucou, mais coule." De l'ambivalence de la chair incarnée, il reste le poème, ambivalent lui-même, entre humour et tragique, pathétique. Tous les passages vers le mystère de l'existence s'ouvrent devant Hermès, l'ambassadeur. La Muse se tient sur le seuil entre les mondes, la porte s'étant ouverte grâce au repentir de Dieu. Elle séjourne sur la lisière entre vie et mort que dessine la mélancolie:
"Pourquoi ma Muse ne parle-t-elle qu'au moment où elle [est malheureuse? Ce n'est pas cela, je n'écoute que malheureuse Heureuse, je vis et méprise l'écriture Ce qui, pour ma Muse, ne peut que s'avérer décourageant."

La Muse est une sorte de mère. En poésie se mêlent nourriture et "affection humaine", même si le poète est toujours en partance:
"Je suis contente que le voyage soit fixé, contente de partir, Contente, vraiment, que mes amis ignorent ce que je ressens."

La poésie est passage, à la fois naissance et mort. D'où, très certainement, face à l'ambivalence du destin, l'abondance des exclamations (le vers est parsemé de "oh" et de "ah, pauvre de moi ") et des marqueurs de concession, notamment "But" . Le poète marque sa surprise et sa révolte face au destin de la chair: la souffrance du dragon Fafnir est à la fois concrète, ressentie et pathétique; le visage de la mort n'a rien d'abstrait pour Athalie; l'expérience est cruelle, dans "She said..." ("Elle dit... ") :

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"Elle dit en poussant le bébé: Va, petit bébé, sombrer ou nager, Je t'ai mis au monde, que puis-je faire de plus? Que toujours de toi je réponde, l'espères-tu ?"

Le poète se rebelle contre la dictature de la dualité et de l'esprit:
"L'Homme est un esprit. Ceci, la pauvre chair le sait, Mais, quand souffle le vent, donne sans rechigner l'hospitalité, Pourquoi cet invité devrait-il froncer le nez ?"

L'omniprésence des animaux dans cette œuvre renforce sa qualité sensible: l'animal éprouve l'existence en sa chair sans se leurrer avec l'idéal. De plus, il s'avère faible le plus souvent au regard de l'humaine volonté. Il s'ensuit que le véritable sujet de la poésie de Stevie Smith n'est pas la mort, mais l'inquiétude de l'incarnation, son émerveillement ("Oh") et ses rigueurs ("But"). C'est pour cette raison que "le mot" ("The Word") est à craindre:
"J'ai peur du mot, de le dire et de l'écrire, J'ai peur de tout ce qui vient au monde et naît; Cette peur donne à ma joie l'allure d'un triste sire."

Le poète en a peur, car il révèle son exacte situation d'être incarné, souffrant et exultant en sa chair, livré à cette ambivalence du naître et du mourir, jouissant de la vie, tout en demeurant en deuil de l'idéal:
"J'aspire à la contrée céleste Où passent les êtres célestes, Où la mer est calme comme un miroir De verre, beau à ne pas y croire."

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On atteint en fait à une subjectivité de la chair et de l'éprouvé, pareille à celle que décrit Michel Henry dans ses ouvrages, de son renversement de la phénoménologie à sa philosophie de l'incarnation: "Mais l'homme, nous le savons, est un sujet incarné, sa connaissance est située dans l'univers, les choses qui lui sont données sous des perspectives qui s'orientent à partir de son propre corps. Celui-ci ne doit-il pas, par conséquent, faire le thème d'une recherche qui prendra pour objet l'homme réel, non plus l'homme abstrait de l'idéalisme, mais cet être de chair et de sang que nous sommes tous ?,,8 La parole, dès lors, n'est plus l'idéal qui s'oppose au corps en ne pouvant l'atteindre, mais la condition même de la révélation de la vie: "La vie s'éprouve soimême dans un pathos; [...] L'Affectivité originaire est la matière phénoménologique de l'auto-révélation qui ,,9 constitue l'essence de la vie. Michel Henry place cette révélation sous le signe johannique : "Le Verbe s'est fait chair". C'est ici, chez Stevie Smith, la poésie qui se fait chair en délaissant le dogme pour retrouver l'éprouvé de l'existence corporelle. Le langage ne se dissocie pas de son objet: il se fait épiphanie de l'invisible, comme le tableau du Greco révèle la souffrance du Christ dans "Spanish School" ("L'Ecole espagnole"). Quel dieu dès lors incarnerait mieux la poésie que celui de la "parole obscure", Hermès, "ambassadeur" du secret, des corridors mystérieux du pathos et de leurs accès? La poésie est passage, vers soi, vers l'autre, vers l'au-delà du visible.
"Je mange donc tout ce qu'ils me donnent, Parce que j'ai lu Que si l'on mange la nourriture des fées Jamais on ne se réveille dans son lit à soi, 18

Mais on continue de vivre, Comme cela m'est arrivé, Loin, très loin Près de la mer de mélancolie."

Et n'oublions pas que Stevie Smith excellait à faire vibrer la chair sonore de ses poèmes durant ses fameuses lectures, qui connurent un immense succès. Elle donne à sa poésie un caractère nettement musical, d'abord en indiquant parfois un air pour en chanter les vers, mais aussi par le recours à des formes traditionnelles comme la ballade (rime aux second et quatrième vers, alternance de vers de trois et quatre pieds), ou bien à des vers réguliers, comme ce pentamètre iambique:
"And one was Mary and the other Eve"

Ses poèmes constituent un tissu sonores d'assonances, d'allitérations et de rimes, qui contribuent le plus souvent à l'humour et au pathétique. Le poète est cette âme errante, qui ressemble à Psyché, en proie aux épreuves de Vénus, désir et frustration du désir, tourments de l'incarnation. "Seule dans le bois noir le soir", elle rencontre une tour qui parle, de même que l'épouse de l'Amour, qui se voit révéler, par le même édifice, dans le Livre VI de L'âne d'or d'Apulée, comment pénétrer aux enfers en étant assurée d'en revenir, tout comme le fait si aisément Hermès, guide de Stevie, dont l'errance, dans "I rode with my darling. .." ("A cheval avec mon aimé. .."), ne se conclut pas. J'ai éprouvé un très grand plaisir à traduire ces poèmes, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu'il n'y ait pas 19

eu au cours de ce travail, interrogations, hésitations et choix difficiles. J'ai tenté, autant que faire se pouvait, de conserver le caractère rythmique et sonore de la poésie de Stevie Smith, m'attachant à recréer allitérations et assonances quand cet aspect prévalait ("Who Killed Lawless Lean ?" "Qui a tué Echalas sans Foi ni Loi ?"), restant, dans d'autres cas, plus près du sens que du son ("Gnat and Gnu", "mouche et gnou", dans "Egocentric" "Egocentrique", préférant ici toutefois "mouche" à "moucheron" pour ne pas scinder l'assonance en introduisant au milieu le son "on"). Je me suis efforcée de sauvegarder la rime en évitant toutefois de me livrer à des acrobaties de langage pour rimer à tout prix.
Je veux ici exprimer ma gratitude à Hamish MacGibbon qui a rendu ce projet possible par sa compréhension. Je remercie Guy Braun de son aide pour la reproduction et la mise en page des dessins, qui sont, le plus souvent, répétés en miroir du côté de la traduction.
l

2 Entretien avec John Horder, The Guardian, 7 juin 1965. Cité par Frances Spalding, Stevie Smith, A Critical Biography. London: Faber, 1988, p. 17. 3 Stevie Smith, The Holiday. London: Virago Press, 1999, p. 61. Première édition, 1949. 4 Voir les pages consacrées à Stevie Smith dans Les tribulations de Perséphone, Poésie, autre, au-delà (Kathleen Raine, Stevie Smith, Veronica Forrest-Thomson). Paris: L'Harmattan, 2002.
5

Voir Eschyle,Les Choéphores.

Kay Dick, Ivy and Stevie, Conversations and reflections with Ivy

Compton-Burnett. and Stevie Smith. London: Duckworth, 1971, p. 76.
6 Id., pp. 44-45. 7 S. Freud, L'inquiétante étrangeté et autres essais. Paris: Gallimard, 1985, p. 328. 8 Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps. Paris: P.U.F., 2001, p. 10. Première édition, 1965. 9 Michel Henry, Incarnation. Paris: Seuil, 2000, pp. 89-90.

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II

The Hound of Ulster
Little boy Will you stop And take a look

In the puppy shop

-

Dogs blue and liver Noses aquiver Little dogs big dogs Dogs for sport and pleasure Fat dogs meagre dogs Dogs for lap and leisure. Do you see that wire-haired terrier? Could anything be merrier? Do you see that Labrador retriever? His name is Belvoir. Thank you courteous stranger, said the child, By your words I am beguiled, But tell me I pray What lurks in the gray Cold shadows at the back of the shop? Little boy do not stop Come away From the puppy shop. For the Hound of Ulster lies tethered there Cuchulain tethered by his golden hair His eyes are closed and his lips are pale Hurry little boy he is not for sale.

Le chien d'UIster2
Mon garçon Arrête-toi donc Et regarde Les chiots dans la boutique: Gris bleu ou brun roux aussi, La truffe qui frémit De petits chiens de gros chiens Chiens pour le sport et pour le plaisir Chiens gras chiens maigres Chiens de manchon et de loisir. Vois-tu ce terrier à poils durs? Imagines-tu plus espiègle allure? Vois-tu ce Labrador? Il s'appelle Belvoir. Merci, courtois étranger, dit l'enfant, Tes paroles me séduisent, Mais dis-moi, je te prie, Qu'est-ce qui rôde dans l'ombre grise Et froide au fond de la boutique? Mon garçon, ne t'arrête pas, non Quitte Les chiots et la boutique. Car c'est le chien d'Ulster qui est attaché là Nul autre que Cuchulainn lié à sa chevelure d'or Les yeux clos, les lèvres blêmes Va-t-en vite, mon petit, car il n'est pas à vendre.

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Papa Love Baby
My mother was a romantic girl So she had to marry a man with his hair in curl Who subsequently became my unrespected papa, But that was a long time ago now. What folly it is that daughters are always supposed to be In love with papa. It wasn't the case with me l couldn't take to him at all But he took to me What a sad fate to befall A child of three. l sat upright in my baby carriage And wished mama hadn't made such a foolish marriage. I tried to hide it, but it showed in my eyes unfortunately And a fortnight later papa ran away to sea. He used to come home on leave It was always the same I could not grieve But I think I was somewhat to blame.

~

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Papa aimer Bébé3
Ma mère étant une fille romantique Il lui fallut épouser un homme aux boucles erratiques Qui de ce fait devint mon papa que je ne respecte pas, Mais on dira désormais que c'était autrefois. Quelle folie de penser que les filles soient toujours Eprises de papa. J'ai pris ceci à rebours Impossible de m'attacher à lui du tout Mais il se prit pour moi de sentiment Quel triste sort entre tous Pour une enfant de trois ans.
Assise sur mon séant dans ma poussette d'enfant Je regrettais que maman eût conclu un mariage aberrant. J'essayais de dissimuler, mais cela se vit dans mes yeux, [quel avatar Papa avait pris le large quinze jours plus tard.

Alors il rentrait à la maison en permission Toujours de la même façon

De chagrin, chez moi, pas la'moindredose

Mais, à mon avis, j'y étais pour quelque chose>

.'''."

"

~

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