Sur les bords de tout

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Sur les bords de tout est le troisième volet des aventures du lieutenant de vaisseau Passavant des Baleines. Par l'entremise de ce double, François Sureau revient sur vingt ans d'aventures dans les points chauds du globe, aventures qu'il traite sur un mode à la fois attendri et parodique. Ce récit poétique a l'allure d'un collage où les éléments les plus prosaïques et parfois les plus cruels de notre monde moderne servent malgré eux à une forme d'accomplissement. Hommage à peine voilé à Cendrars comme aux ermites égyptiens des premiers siècles, Sur les bords de tout explore les rivages du fleuve qui nous emporte vers on ne sait où.
Publié le : jeudi 3 mars 2016
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EAN13 : 9782072657283
Nombre de pages : 120
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FRANÇOIS SUREAU

SUR LES BORDS
DE TOUT

La chanson de Passavant III

GALLIMARD
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À la mémoire de Jean-François Bertoncello

« Je veux aller courir parmi le monde,

où je vivrai comme un enfant perdu ;

j’ai pris l’humeur d’une âme vagabonde,

après avoir tout mon bien répandu. »

JEAN-JOSEPH SURIN, s.j.

« Every man thinks meanly of himself for not having been a soldier, or not having been at sea. »

SAMUEL JOHNSON

À L’AMIRAL CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE LA MARINE

« Le 13 août 2013, en milieu de journée, un engin explosif improvisé a explosé sur le passage d’un convoi, à proximité du village d’Abeibara dans la région de l’Adrar des Ifoghas au Mali.

Un véhicule de l’avant blindé a été détruit, causant la mort de deux personnels. Quatre autres ont été blessés. Les blessés ont été immédiatement évacués vers Bamako. Les deux morts ont été transportés le lendemain. L’unité concernée est le 2e régiment étranger d’infanterie de Nîmes.

L’un des tués n’appartenait pas à ce régiment. Il s’agit du capitaine X, servant dans la réserve opérationnelle en qualité de conseiller juridique du chef d’état-major des éléments français. Dans le civil, il était magistrat de l’ordre administratif. Les raisons de sa participation au convoi ne sont pas claires.

Eu égard au caractère sensible de la mission dévolue au capitaine X, qui était chargé en particulier d’établir les règles imposées aux unités pour l’interrogatoire des prisonniers et de contrôler leur respect, la prévôté a immédiatement inspecté les effets du mort rassemblés à son dernier cantonnement à Gao.

Ceux-ci comprenaient notamment une pochette imperméable de l’armée de terre de bonne taille dans laquelle se trouvaient, à côté d’ordres de mission, plusieurs chemises plastifiées contenant des lettres personnelles et des documents divers. Y étaient joints six carnets à quadrillage en moleskine noire. À l’examen, il est apparu que de nombreuses pièces étaient relatives au lieutenant de vaisseau Patrocle Passavant des Baleines, disparu en mer au large d’Aldabra (océan Indien) à une date imprécise.

Décision a été prise par le commandement d’adresser l’ensemble à l’état-major de la marine à Paris. Parmi les pièces rassemblées, certaines peuvent être considérées comme couvertes par le secret de la défense nationale. D’autres en revanche pourraient relever de ce qu’on appelle la littérature. »

 

Ce compte rendu porte une première annotation manuscrite dont le rédacteur n’est pas connu.

 

« Les pièces à détruire ont été détruites. Quant aux autres, je ne suis vraiment pas sûr qu’elles méritent d’être publiées. »

 

Une seconde annotation mentionne :

 

« À conserver pour l’éternité, si ça existe. »

 

Cette dernière annotation a été rayée. Il semble que l’ensemble du dossier a été déclassé par l’effet d’une note de service du chef d’état-major de la marine, note dont il ne subsiste aucune trace.

Les planches à Mamoudzou

Quand à la fin j’aurai fini

De plastiquer des bâtiments

Afin de voir filer les ans

J’irai barger à Dzaoudzi

 

Je monterai vers les murs blancs

Où la Légion a fait son lit

Nous boirons là le lourd vin blanc

Dont les schlabors craignent le fruit

 

Puis je prendrai en serre-flanc

Le chemin creux du paradis

Et chez Guerlain à tous les vents

Je sentirai les troncs vernis

 

Sur Bandrélé aux requins gris

J’évoquerai Denard le roi

De la Comore aux choux farcis

Aux papillons aux coups d’État

 

Comme les fauves d’autrefois

Et Bob Sinclar le héros coi

Dans mon canot de buis béni

Je pagaierai avant l’oubli

 

J’aurai l’Alcoran sous un bras

Et dessous l’autre un vieux whisky

Je monterai comme un soldat

Dans les nuages au Combani

 

J’irai barger à Dzaoudzi

En attendant que pour une fois

Le monde vienne à moi pétri

Du remords fou de n’être pas

Je crois qu’il semblait bête à beaucoup de gens. Passavant ne présentait pas d’idées. À peine lâchait-il parfois une anecdote qui ressemblait à une fable. Il refusait de débattre, mais comme il n’entrait dans ce refus aucune morgue, comme ses silences étaient pleins d’amitié, personne ne songeait à lui faire un reproche, même aujourd’hui où le monde est devenu si bavard qu’il se fâche quand on se tait ; et qu’il fût impossible de lui en vouloir de sa réserve ne donnait aucun ressentiment même à ceux qui eussent aimé qu’il se laissât davantage deviner.

Je me suis demandé si, s’étant laissé emporter une ou deux fois dans ces conversations brûlantes où nulle vérité ne passe plus, il ne s’était pas obligé à se taire, par une décision irrévocable.

Cette disposition d’esprit le rapprochait des légionnaires, des mains du commerce et des marchands de journaux qui sont, pour de mystérieuses raisons, les moins bavards des hommes.

 

Pendant la dernière guerre balkanique, il s’était presque immédiatement dépris des Yougoslaves, qui sont intarissables sur ce qu’ils sont, attitude qui à ses yeux n’était pas le moindre des défauts.

Chant de la Neretva

J’ai peur que Metkovic n’efface ma mémoire

Les châteaux de Nadja dans le petit matin

La forêt du Grand Meaulnes aux marais incertains

J’ai peur que Metkovic n’efface ma mémoire

 

Et Friedrich qui jouait devant le boudin noir

De la flûte à six trous pour de belles catins

Songes fous des milices abreuvez nos destins

Et Friedrich qui jouait devant le boudin noir

 

Les rails aux herbes folles dessinaient les trottoirs

Le canon de marine cognait dans le lointain

Des filles aux cent faux cils dansaient au 21

Leurs hommes au paseo les regardaient sans boire

 

Sur le musée d’en face un tagueur aux doigts noirs

Avait prédit l’enfer au gré du lendemain

Les bombes en explosant avaient fumé les trains

Dont les carcasses jaunes semblaient des ostensoirs

 

L’hôtel où nous rêvions datait d’avant l’histoire

Quand des skieurs en bleu passaient dans les sapins

Des foules buissonnières il ne restait plus rien

Que trois soldats français rengagés sur le tard

 

À Metkovic enfin ce ne fut pas la gloire

Les servants ivres morts des canons aériens

Nous ont collés au mur comme au temps de Guingouin

L’officier commandant nous voyait en passoires

 

Les Galeb en vol bas ont écrasé pour voir

Le pont et le village aux arbres sans chagrin

Nous nous sommes enfuis au milieu des lapins

Qui couraient se cacher parmi les urinoirs

 

J’ai peur que Metkovic n’efface ma mémoire

Avec elle Friedrich devant le boudin noir

L’hôtel où nous rêvions les tramways et les gares

Et la vie sans la guerre évanouie dans le soir

Dublin deux

Nous passons l’archipel des Hortefages

Nous longeons les îles Guéantiques

Sous les pompes de Valls le déroulé du large

Son avenue d’un bleu cinématique

 

Afghans si mal venus noyés dans les passages

Je vois sous l’eau vos ombres électriques

Dans la cour du dépôt un juge sans mirages

Vous renvoie vers l’abîme au pays de la trique

 

Je veux chanter pour vous ministres extatiques

Costumés bienveillants adorant les images

Que si l’on vous déporte aux îles despotiques

Vous n’en apprendrez rien car vous êtes des sages

Un air d’autrefois

Les rescapés du Merdikum

Ont rendez-vous à Djibouti

Pour s’y bourrer de faux loukoums

Dans le soir lourd du Kempinski

 

Les sous-préfets aux cerveaux frits

Les échotiers aux doigts tremblants

Les généraux laqués vernis

Et les ministres affolants

 

Ils ont tous un pays vraiment

Dans cette Corne qui vieillit

On voit la même à leurs fronts blancs

Ils sont cocus et sans souci

 

Ambassadeurs en lapin blanc

Beaux chefs de bureau engourdis

Vous qui avez les foies ardents

De mes cagoles de parti

 

C’est vous que j’aime tendrement

Vous qui vivez comme on s’oublie

Quand on est vieux pissant au lit

De l’air faraud qu’ont les enfants

 

France ô ma France très belle

 

Tu as pété la manivelle

Limé les freins coulé la bielle

Ton âme usée de bartavelle

Gagne les vieux des péronnelles

Et moi je monte en caravelle

 

Je te fais mes adieux

Loin de chez nous

Les euphorbes qu’on fait brûler

Sous le bois des souvenirs

Font lever à l’étranger

Un parfum lent à mourir

 

Notre-Dame des monts d’Arrée

Je suis parti sans rien chérir

Te retrouvant sous les cyprès

Je mets au feu ce qu’il faut dire

 

Et sans prière à présenter

Ô Panaghia je crains le pire

Dans l’île nue où j’ai échoué

Je voudrais tant pouvoir t’offrir

 

Tous mes voyages inventés

Au lieu des vrais qui font souffrir

Et pour finir un soir d’été

Pouvoir enfin me repentir

Syfnos, 2015.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

LA CORRUPTION DU SIÈCLE, 1988. Prix Colette 1989.

L’INFORTUNE, 1990. Grand Prix du roman de l’Académie française (« Folio », no2429).

L’AILE DE NOS CHIMÈRES, 1993.

LES ALEXANDRINS, 2003. Prix Méditerranée.

LA CHANSON DE PASSAVANT, 2005.

L’OBÉISSANCE, 2007. Prix du roman historique (Folio », no4805).

INIGO, 2010. Prix des écrivains croyants (« Folio » no5345).

SANS BRUIT SANS TRACE, 2011.

LE CHEMIN DES MORTS, 2013.

JE NE PENSE PLUS VOYAGER, 2016.

Chez d’autres éditeurs

LES HOMMES N’EN SAURONT RIEN, 1995, Grasset poche.

LE SPHINX DE DARWIN, 1997, Fayard.

LAMBERT PACHA, 1998, Grasset poche.

Cette édition électronique du livre

Sur les bords de tout de François Sureau

a été réalisée le 23 février 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage

(ISBN : 9782070178384 - Numéro d’édition : 296683)
Code Sodis : N80288 - ISBN : 9782072657283

Numéro d’édition : 296684

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.

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