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Traduit du pays de ma mémoire

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102 pages
Caya Makhélé nous offre un recueil puissant, opaque, grillagé de souffrances, zébré d'un éclair d'espoir, dont le sens apparaît peu à peu, une fois la lecture terminée, reprise et encore reprise : comme s'il existait dans l'implicite, au-delà des mots, une force qui circule, prend corps peu à peu, et nous atteint enfin.
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CAYAMAKHÉLÉ
Traduit du pays de ma mémoire
Préface de JACQUESCHEVRIER
POÉSIE
ACORIA ÉDITIONS
Du même auteur
Romans L’homme au landau(L’Harmattan) Le cercle des vertiges(L’Harmattan) Ces jours qui dansent avec la nuit(Acoria)
Nouvelles Les travaux d’Ariane,Grand Prix de la meilleure nouvelle de langue française RFI/ACCT, 1994. (Sépia) L’outremer(Revue Corto, n° 20, 1996, Casterman)
Poésie À plein cœur, poésie, coll. Le buisson ardent(l’Arbre à paroles)
Théâtre Le coup de vieux,en collaboration avecSony Labou Tansi(Présence Africaine) La danse aux amulettes(Acoria, 2e édition) La Fable du cloître des cimetières, Grand Prix Tchicaya U Tam’si de RFI, 1993, Chilcote Award du Festival de Cleveland, 1996.(La Chartreuse, réédité chez L’Harmattan) Les travaux d’Ariane(Aspha éditions) Quelque part en ce monde(Aspha éditions) Destins(Aspha éditions) Sortilèges(Acoria)
Littérature jeunesse Une vie d’éléphant, récit(Edicef) Les aventures de Kimboo, Boubou et Ako, contes(Edicef) Le voyage inattendu, récit (L’harmattan) Le vieil homme et le petit garnement, récit(Hurtubise) L’enfant sorcier, récit(Acoria) Le défi, roman(Acoria)
Essais L’Afrique des syncrétismes culturels(L’arbre à palabres) Écrire l’Afrique et ses diasporas(Acoria)
Ouvrage collectif Nous TintinavecMichel Serres, Erik Orsena, William Boyd, etc. (Télérama/Moulinsart, Paris - Bruxelles)
Traduit du pays de ma mémoire
Tous droits de traduction, de reproduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays.
© Éditions Acoria, 2014 contact@acoria.fr www.acoria.net ISBN 978-2-35572-123-6
Caya Makhélé
Traduit du pays de ma mémoire Poésie
Préface de Jacques Chevrier
ACORIA ÉDITIONS
PRÉFACE
Le lecteur décontenancé
Caya Makhélé ne fait pas partie de ces figures littéraires faciles à ranger dans une nomenclature. Écrivain discret, ce critique littéraire est en effet l’auteur d’une œuvre singulière et largement méconnue qui se partage entre le roman et le théâtre. Aux romans dérangeants, tel cetHomme au landau dont la silhouette inquiétante traverse son premier roman, vient s’ajouter une série de textes dramatiques aux titres énigmatiques,La Fable du cloître des cimetières,Le coup de vieuxécrit en collaboration avec Sony Labou Tansi, ou encoreSortilèges, inspiré par le personnage d’Ondine de Dvořák, une pièce créée en première mondiale à Prague en 2012. L’univers des mythes convient en effet à Caya Makhélé, qui n’hésite pas le cas échéant à les inverser, avec la volonté affichée de déranger et d’interpeller ses lecteurs. Évoluant volontiers entre réalité et fantastique, il confie d’ailleurs dans son romanLe cercle des vertigesson rêve d’« écrire la vie en petits récits d’épouvante afin », dit-il, « de réveiller ceux qui s’endorment pour trop longtemps, loin de la vie réelle, notre vie. » Au moment où l’auteur délaisse (provisoirement ?) les territoires du roman et du théâtre pour aborder aux rivages de la poésie, nous sommes évidemment en droit de nous interroger sur ses intentions et sur le sens à donner au titre du recueil :Traduit du pays de ma mémoire. Pourquoi une traduction et dans quel dessein ?
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Si vous êtes amateur d’une poésie contemporaine qui respecterait les règles d’antan, avec alexandrins rimés et sages quatrains, laissez ici toute espérance. Caya Makhélé nous offre un recueil puissant, opaque, grillagé de souffrances, zébré d’un éclair d’espoir, dont le sens apparaît peu à peu, une fois la lecture terminée, reprise et encore reprise : comme s’il existait dans l’implicite, au-delà des mots, une force qui circule, prend corps peu à peu, et nous atteint enfin. Cette compréhension en quelque sorte différée tient sans doute au fait que la forme fait sens : elle explose littéralement, tant les douleurs exprimées par le poète sont destructrices. Bien qu’elles ne découlent pas d’une source unique, elles sont entrelacées, elles se nourrissent sans cesse l’une de l’autre et s’expriment par des images et métaphores d’une remarquable cohérence. Il semble cependant possible de distinguer, dans cet enchevêtrement constant, deux origines distinctes aux douleurs du poète.
La cause première de la souffrance, c’est « le pays de ma mémoire », là-bas, « mon Congo en effervescence et en sang ». Terre de misère, d’efforts et de larmes, clouée par l’échec des indépendances, elle s’impose dans tout le recueil, tant par des évocations ténues, discrètes, que par des images fulgurantes. La douleur est vécue dans la propre chair du poète : « toi, femme / la hotte que la main du soleil sur ton dos écrase / l’enfant au rythme de ton corps penché / et la houe me déchire la peau. » (p. 91) Pour autant, nous ne notons aucune complaisance ni concession à la nostalgie : « or je suis de la race des sans-souvenirs / mon imagination est morte / dans les bras d’un rêve écorché. » (p. 70) La souffrance seconde qui, grâce aux images, s’entrelace perpétuellement avec la première, relève donc d’unmoiqui se situe au-delà de toute appartenance géographique : « j’écris ce monde / encre en larmes d’un orphelin ». (p. 59)
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D’une violence extrême, souvent proche de la déréliction, ce voyage dans l’enfer de la douleur s’organise autour de thèmes récurrents : la chair qui souffre, le sang, la nuit ; les excrétions, les hurlements ; la peau, la toux, la maladie ; la mort, le rêve, le silence. À quoi s’ajoute un sentiment aigu de la fuite du temps : « ta vie dans l’épuisette trouée des ans ». (p. 76) Au bout de la « déraison » et de l’« insomnie », le poète effaré, ayant oublié jusqu’à son nom, entre dans le pays du délire, où toute réalité semble se métamorphoser et exploser en miettes sanglantes.
L’écriture poétique de la souffrance jaillit ainsi dans un double non-sens : au poète, les mots se refusent, retranchés dans leur solide « coque ». Au lecteur, le sens se refuse aussi parce que, dans une adéquation parfaite, l’ordre des mots explose, les phrases sont hachées, l’organisation grammaticale en miettes. Comme tâtonnant dans l’obscurité de la douleur, les vers eux-mêmes, par les distorsions qu’ils imposent, concourent à empêcher toute lecture linéaire — et confortable. Si nous reprenons deux citations qui s’organisent autour d’une homophonie entre « mot » et « maux » : « ces maux semés de syllabes éreintées » (p. 69) et « la chronique des mots restés dans ma gorge », (p. 76) nous comprenons que dans leur chaos, « mots » et « maux » font corps, bien au-delà du sens.
Cette lutte titanesque ouvre — mais est-ce un paradoxe ? sur une injonction à vivre et à écrire, où abondent les métaphores de fertilité, comme le menu travail qui consiste à « sarcler » pour que les semailles mûrissent en moisson féconde. Nous sommes à « l’arrière-saison d’un pays sans mémoire » et, écrit le poète, « le vivre est immense en nous. »
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