Tsylla

De
Ouvrage des Editions Salamata coédité par NENA.

En face de la vie, la littérature est désarmée. Les plus beaux des poèmes, les vers les plus enchanteurs et les rythmes les plus endiablés ne sauraient expliquer ni la mort, ni la faim et la misère. Mais -et cela Cheikh Diop en a une conscience aiguë- privé de l'art, l'homme perdrait le seul moyen de léguer son image à l'histoire et de rendre « supportable » la vie.
C'est la direction que semble indiquer le poète qui, en passant constamment de l'expression des motifs sociaux de l'ouvre à leur intégration dans le mouvement de la création littéraire, fait de la littérature une forme d'exorcisme, un art de vivre par temps de catastrophe, une réponse poétique aux événements et à l'Histoire. Et, surtout, une façon de panser les blessures du temps pour que chaque minute de vie ne semble pas arrachée au destin et aux forces obscures qui se jouent de l'homme.
Publié le : samedi 19 septembre 2015
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EAN13 : 9782370151261
Nombre de pages : 64
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Préface
Du royaume d’enfance à la parole d’amour

C’est Tsylla, « chef-d’œuvre de grâce et de volupté », qui déclenche et motive l’écriture poétique. La tonalité générale est indiquée par le premier texte qui est un lieu stratégique dans lequel le poète précise l’essentiel de ses orientations. Tsylla n’est pas seulement un terroir. Dans la rêverie du « poète insomniaque », Tsylla est surtout une femme que ses « yeux surréels étincelants », son « regard », son « rire », son « sourire peuplé d’énigmes », sa « chevelure rebelle », son « nez gracieux », son « front candide » et ses « lèvres succulentes » transforment en une « Joconde noire » qui attire irrésistiblement le poète. Pour l’essentiel, le recueil est une déclaration d’amour adressée à cette femme dont les parties du corps sont dispersées dans les différents poèmes. La mythologie personnelle élaborée par Cheikh Diop fait de Tsylla une « Déesse de la Beauté », une muse qui donne son impulsion initiale à la création poétique. Et, par endroits, le poème devient cosmique car quand le poète et Tsylla s’aiment, leurs amours semblent ébranler les assisses du monde.

En fait, il s’agit d’un royaume d’enfance. Le royaume renvoie d’abord à des lieux précis. En somme, ce monde, qui se superpose aux « verts paradis des amours enfantines » dont parle Baudelaire, évoque les racines profondes de Cheikh Diop et les lieux où son rêve de poésie a pris naissance. Par la seule vertu de son pouvoir poétique, Diop fait de l’absence une présence et ressuscite le lointain passé personnel dans sa dimension spatio-temporelle. Le royaume d’enfance que le poète semble regretter amèrement lui permet d’entrer dans l’univers du rêve, de lutter contre le désespoir et de domestiquer le temps. Situé « ailleurs et autrefois », le royaume d’enfance est, à l’intérieur de la poésie, transposée « ici et maintenant » parce qu'il permet la naissance d’un véritable bonheur qui est envisagé dans un cadre géographique très précis. Le poème est ainsi fondé sur une politique de la mémoire qui rappelle l'histoire du Cayor et, surtout, l'histoire personnelle de Cheikh Diop qui voudrait faire du présent une forme de prolongement du passé.

Signe d’une harmonie cachée, le royaume d’enfance est un paradis perdu dont le poète essaie de forcer les portes afin de retrouver la vraie vie dans son intégralité et son innocence. Chez Diop, être poète, c’est donc utiliser la puissance de la faculté imaginative qui légitime toutes les transgressions possibles pour revenir à la terre de Tsylla souvent évoquée en rapport avec une imagerie paradisiaque. Par cette régression dans le temps et dans l’espace, le poète retrouve un état premier de l’être et du langage :

     « Tsylla
     Je démolirai tous les téléviseurs
     Car la nuit pour égayer nos veillées au clair de Lune

     Il ne nous faudra que Daudet et Birago
     Ô Tsylla ! Ô ma Muse ! ».

Une telle poésie accorde naturellement une importance exceptionnelle à la mémoire et au souvenir qui sont divinisées parce qu’ils constituent des magasins de l’invention rhétorique et permettent la confusion (au sens étymologique de ‘fondre avec’) du passé et du présent. C’est pourquoi le royaume d’enfance est présenté sur le mode d’un paradis qui permet d'abolir les contraires et de raccorder circulairement les deux bouts de la chaîne du temps
La représentation paradisiaque du royaume d’enfance permet de lutter contre les séductions de l’Occident. La beauté du monde et l’accord parfait de l’homme avec l’univers sont surtout perçus à travers le royaume d’enfance dont le poète regrette l’absence ou la disparition. Nécessaire à la réalisation de la poésie comme pratique existentielle, ce royaume est intégré dans la démarche de création littéraire. Il constitue un univers dans lequel la parole littéraire atteint sa véritable dimension, un univers où le mot dit la chose et où la résonance de la parole poétique étend le temps de sa vibration afin d’ébranler les lecteurs.
À ce point de son écriture, le poème devient une parole naïve, au sens de la proximité des origines. Les mots participent à la création d’une rêverie qui consacre l’accès à la Terre Promise, restaure l’unité première de l’être et du langage et qui, en même temps, rétablit l’espérance : le plus beau mot du langage humain, après l’amour.
Seule une intime fierté d’une grande ferveur guide le poète parce que la terre de Tsylla est associée à une fierté, une âpreté et une intransigeance première qui permettent de marcher sans faiblesse sur les chemins enténébrés de l’homme. Pour le poète, avide de présence et non d’absence mallarméenne, écrire est donc un commandement d’honneur. C’est au contact d’une réalité concrète, au plus près des êtres et des choses de son terroir que se situe Cheikh Diop qui engage son entreprise poétique dans le sens d’une réhabilitation des valeurs et de l’histoire africaines.

Enraciné dans le milieu de sa naissance et de son développement, le recueil porte les traces de l’expérience du poète; c’est le condensé d’un itinéraire. Dans ce texte aux allures auto-biographiques, le poète amorce, naturellement, une profonde réflexion sur la question de l’identité. Le recueil est asservi à une idée directrice ayant force d’exigence absolue au point de donner le sentiment d’une obsession : l’appartenance à la fière terre du Cayor. Mais cette appartenance au Cayor n’est qu'un point de départ car le poète opère une dilatation de l’espace : le Cayor, le Sénégal, l’Afrique.
Pour Cheikh Diop, on naît à la vie comme le poète naît à la souffrance qui gouverne intérieurement le régime des énoncés poétiques. Le poète parle de ses « jours d’angoisse et de lassitude » et « des années d’humiliation » À travers toutes les rues et universités de France ». Mais, malgré cette souffrance, le poète ne prononce pas une seule parole de haine. Il chante l’espoir. À elle seule, cette vie qui informe l'écriture est une leçon, elle montre que la sagesse est de vivre en poésie et qu'elle est la poésie même. Avec une patience de grand pédagogue, une sérénité que rien ne vient perturber et une tranquille assurance, le poète a construit un univers littéraire à la mesure de ses ambitions esthétiques et éthiques, il réalise une alchimie de l’oratoire et prononce des mots qui sont, littéralement, des enfants de l’Amour. Amour du terroir, de l’Afrique et, surtout, amour de la femme. Cheikh Diop raconte l’amour sur tous les modes et ravive le rêve d’or et d’azur. Dans Tsylla, le langage devient une caresse. Les yeux dans les yeux, d’âme à âme, le poète parle à la Sopée en utilisant un langage qui est d’éminente souveraineté.

Dans les différents poèmes que sont « Tsylla », « Liberté », « Mars et Eros », « Cosmogonie », « Tam-tam », « Miroirs », « Jalousie », « Regarde ma Sopé », « Regge ju », « Querelle », la parole de Cheikh Diop ne se referme pas sur elle-même; elle s’évade constamment pour aller à la rencontre d’autres paroles. En même temps qu’elle dialogue avec la peinture (Léonard de Vinci, Van Gogh, Goya, Géricault, Picasso), elle entre en résonance avec les paroles de Ronsard, Nietzsche, Nerval, Senghor, David Diop... Car Cheikh Diop est un poète, c’est-à-dire que, pour lui, le travail sur le langage est primordial. Une très évidente volonté de renouvellement est visible à travers la vision et l’expression qui informent en profondeur l’écriture du recueil. Le poète de Tsylla prononce une parole à la fois musicale et radicalement neuve :

     « Je confonds Bach et Beethoven
     Puisque je suis le rythme fou endiablé
     D'une répétition qui ne se répète pas ».

Ainsi chante le poète. Écoutons-le; il a beaucoup à nous apprendre car sa probité envers la vie est aussi grande qu'envers son art. Il donne une chance à la poésie. Et sa leçon est d’optimisme.
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