Verlaine : la parole ou l'oubli

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Verlaine fut un poète d'une formidable énergie. Dès le début de son œuvre, l'auteur est en possession de toutes ses forces, personnelles, poétiques, politiques. Mais une faille intime le guette en permanence. En lui se trouve une terreur liée à une toujours possible absence, dont il ira jusqu'à dire qu'elle représente pour lui « l'enfer ». Cet essai étudie ainsi la manière dont la parole verlainienne, à la fois forte et mélancolique, lutte contre l'oubli qui guette continuellement l'homme.
Publié le : vendredi 1 février 2013
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EAN13 : 9782296516922
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Cette collection, dirigée par Samia Kassab-Charf , voudrait être le déposi taire d’expériences
de déplacement, réel ou fctif : des migrations historiques aux voyages, des exils volontaires aux
errances et décentrements.
C’est toute la palette d’expérimentation des passages d’un lieu vers un autre, par tropisme mental
et/ou culturel, et de son impact sur l’identité qui pourrait être déclinée : du Sud vers le Nord,
de l’Occident vers l’Orient, de l’Europe vers le Nouveau Monde...
Yann Frém Y
ien que sa réputation ne l’établisse guère suffsamment, Verlaine est un
poète d’une formidable énergie. Quand Rimbaud le rencontre en 1871, Bl’auteur des Poèmes saturniens, des Fêtes galantes et de La Bonne Chanson est en
possession de toutes ses forces, personnelles, poétiques, politiques. Mais une
faille intime le guette en permanence. En lui se trouve, s’est toujours trouvée
une inquiétude fondamentale : une terreur liée à une toujours possible absence
dont Verlaine ira jusqu’à dire qu’elle n’est autre que « l’Enfer ». Chez ce poète
pourtant dans la radicale possession de ses moyens intellectuels et poétiques,
va s’effectuer continuellement un retournement de la présence en défaut, Verlaine :
carence, défection. Des Amies à Amour, cet essai se propose d’étudier comment
la parole verlainienne, à la fois famboyante et mélancolique, exprime,
relaie, relève, lutte contre l’oubli qui guette l’homme à chaque la parole instant.
Ya Frém Y est co-rédacteur en chef de Parade sauvage et de la
Revue Verlaine. Il est l’auteur de « Te voilà, c’est la force ». Essai
sur Une Saison en enfer (Classiques Garnier, 2009) et a assuré ou l’oubli
la direction du volume Forces de Verlaine (Revue des sciences
humaines, 1/2007). Co-directeur du séminaire Verlaine/Rimbaud
(Université Paris III-Sorbonne Nouvelle), il est membre associé du groupe
CERIEL à l’Université de Strasbourg.
ISBN : 978-2-8061-0085-6
22 € - 24 € hors Belgique et Francewww.editions-academia.be
nnnn
SEFAR (5)
Ya Frém Y
Verlaine: la parole ou l’oubli
SEFAR (5)VERLAINE : LA PAROLE
OU L’OUBLICollection dirigée par
S K SS -C
Parutions
1)   Patrick   VAUDAY,  Gauguin, voyage au bout de la peinture , 
2010.
2)  Ilaria    VITALI,  Intrangers (I). Post-migration et nouvelles
frontières de la littérature beur , 2011.
3 )  Ilaria    VITALI, Intrangers (II). Littérature beur, de l’ écriture
à la traduction ,  2011 .
4)  Pierre-Yves    DUFEU  et   Antoine  HATZENBERGER, 
L’ Afrique indéfinie, 2012.
5)   Yann  FRÉMY,  Verlaine : la parole ou l’oubli,  2012.
iiaafbraamhaYann Frémy
VERLAINE : LA PAROLE
OU L’OUBLI
S N° 5
arfeMise en page: CW Design
D/2013/4910/21 ISBN: 978-2-8061-0085-6
© Academia-L’ Harmattan s.a.
Grand’ Place, 29
B-1348 L - -
Tous droits de reproduction, d’ adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’ autorisation de l’ éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
vueeionvaaulnAvant-propos
La parole ou l’ oubli
Bien  que   sa  réputation   ne   l’ établisse  guère  suffisamment, 
Verlaine   fut   un   poète  d’  une  formidable  énergie.  Quand 
1Rimbaud  le  rencontre  en  1871,   «  Pauvre  Lelian  »   est  en  pos-
session  de  toutes   ses  forces,   personnelles,  poétiques  et  politi-
ques.   Mais  une  faille   intime  le  guette  en  permanence.  En  lui  
se  trouve,  s’ est  constamment  trouvée  une  inquiétude  fonda-
mentale   :  une   terreur  liée  à  une  toujours  possible  absence 
2dont  il  ira  jusqu’ à  dire  qu’ elle  est  «  l’ Enfer  » .
Verlaine  a  fait  très   tôt  de  la  perte  et  de  l’ absence  une   cons-
cience.  Le  titre   Poëmes saturniens   ne  doit  pas   nous  abuser  :  
Verlaine   y  déploie   avec  efficacité  ses   talents   poétiques,  issus 
notamment  de   sa  réflexion  puissante   sur   l’ apport   décisif   de  
Baudelaire.  Sa  voix  personnelle  perce  d’  emblée  dans  le  recueil.  
1.  Cette   anagramme  du  nom   de  Paul  Verlaine  a  été   voulue   par   le  poète 
et  prend  place  dans   la  biographie   que  lui-même   se  consacre  dans  Les
Poètes maudits   (Pr 686-691).
Dans  cet  essai,  les   abréviations  suivantes  sont   utilisées   :  Po  :  Verlaine  Paul, 
Œuvres poétiques complètes ,  texte  établi   et   annoté  par  Yves-Gérard  Le 
Dantec.  Édition   revue,   complétée   et   présentée   par  Jacques   Borel,   Paris,  
Gallimard,   coll.   «  Bibliothèque   de  la  Pléiade  »,  1962 .  Pr  :  Verlaine  Paul, Œuvres
en prose complètes,  texte  établi,   présenté  et   annoté  par  Jacques  Borel, 
Gallimard,  Paris,   coll.   «  Bibliothèque   de  la  Pléiade  », 1972.  OC   :  Rimbaud 
Arthur,  Œuvres complètes,  édition   établie   par   Pierre  Brunel,   Paris,  Le   Livre 
de  Poche,  coll.   «  La   Pochothèque   »,  1999 .
2.  «  Elle   ne   savait   pas  que  l’ Enfer   c’  est  l’ absence  »  (Amoureuse du Diable, 
Po 397).
5
Avant-proposSi  elle  se  frotte  aux  autres  voix  de  son  siècle,  ce  n’ est  jamais 
que  pour  essayer  la  sienne.  Ne  doutons  pas  de  la  santé  morale 
3et  poétique  de  Verlaine  à  cette  époque .  Toutefois,  le  recueil 
comporte  deux  sections  intitulées  Melancholia et  Paysages
tristes,  où  le  deuil  joue  déjà  un  rôle  important.  Que  l’ œuvre 
suivante, Fêtes galantes,  repose  sur  une  large  part  d’ artificia-
lité,  il  n’ en  est  pas  à  douter.  Encore  faut-il  voir  que  le  désir  chez 
Verlaine  est  premier  et  que  ce  n’ est  que  dans  un  second 
temps  qu’ il  rencontre  les  codes.  Les  fantoches  sont  les  visages 
convoqués  par  une  mélancolie  intense.  Progressivement,  le 
monde  des  formes  s’ étiole  au  profit  d’ une  expression  de  plus 
en  plus  implicative  de  l’ affect  destructeur,  au  fur  et  à  mesure 
que  la  part  de  l’ existence  s’ accroît  et  à  laquelle  les  mythes 
personnels  de  Verlaine  (songeons  à  la  conversion  de Sagesse 
ou  à  la  paternité  revendiquée  dans  Amour)  ne  parviennent 
plus  vraiment  à  faire  écran.
À  divers  degrés, les Poëmes saturniens, La Bonne Chanson, 
puis  les  Romances sans paroles,  Sagesse et  Amour  lutteront 
sans  cesse  avec  l’ absence,  qu’ il  s’ agisse  de  la  défection  provi-
soire  de  Mathilde,  de  la  disparition  de  Rimbaud  qui  implique 
en  retour  une  surprésence  de  Dieu  ou  de  la  mort  de  Lucien 
Létinois.  Ce  parcours  mélancolique  laisse,  en  1884,  le  voya-
geur  seul  dans  un  compartiment  de  chemin  de  fer,  avec  ses 
Notes de Nuit…,  qui  disent  l’ absence,  mais  également  la  survie 
à  tout  prix. 
3.  Edmond  Lepelletier  estime  (de  manière  sans  doute  excessive)  que 
«  [l]es  douleurs  qu’ il  [Verlaine]  annonce  et  qu’ il  chante  sont  de  simples 
suppositions.  […]  Il  n’ avait  encore  reçu  aucun  choc  de  la  vie.  Il  était  jeune, 
bien  portant,  sans  amour  au  cœur,  satisfait  des  plaisirs  rapides  à  sa  por-
tée  »  (Paul Verlaine. Sa Vie, son Œuvre,  Paris,  Mercure  de  France,  1907, 
p. 153).  Quant  à  Louis-Xavier  de  Ricard,  il  note  :  «  Quand  je  connus  Ver-
laine,  il  n’ avait  vraiment,  en  apparence,  aucun  motif  à  se  croire  prédestiné 
à  tant  de  malédictions  »  (Petits mémoires d’ un Parnassien,  Paris,  Lettres 
modernes-Minard, 1967,  p. 112).
6
Verlaine : la parole ou l’oubliChez  ce  poète,  pourtant  dans  la  radicale  possession  de  ses 
moyens  intellectuels  et  poétiques,  va  ainsi  s’ effectuer  conti-
n uellement  un  retournement  de  la  présence  en  défaut,  carence,  
insuffisance.  Des  Amies  aux  toutes  dernières  créations,  la 
parole  verlainienne,  à  la  fois  flamboyante  et  inquiète,  lutte 
contre  l’ oubli  qui  guette  l’ homme  à  chaque  instant.
7
Avant-proposRemerciements
Tous   nos  remerciements  vont   à  Samia  Kassab-Charfi,  qui  a 
bien  voulu  accueillir  ce   livre  dans  sa  collection,  et  dont  l’  ami-
tié  et   la  générosité  en   ont   rendu   possible  la  réalisation. 
Christophe   Bataillé,   Arnaud   Bernadet,   Solenn  Dupas,  Steve 
Murphy,  Philippe  Rocher,  Seth  Whidden   ont  été,  comme   à  leur  
habitude,   des  amis   indéfectibles  et   des  soutiens  précieux   et 
m’ ont   fait  percevoir   à  quel  point  la  critique  verlainienne  est 
une  aventure  collective.  Il  nous  faut  également  remercier 
tous   ceux  qui,  au   fil   des  années,  nous   ont  conseillé  et  inspiré   :  
Élina   Absalyomova,  Jean-Louis   Aroui,   Jean-Pierre   Bobillot,  Pierre  
Borel,   Pierre  Brunel,  Alain   Buisine  (†),  Bruno  Claisse,  Dominique 
Combe,  Benoît de  Cornulier, Bertrand Degott, Antoine Fongaro, 
Georges  Kliebenstein,  Michael  Pakenham,  Louis-Claude  Paulic,  
Éléonore  Reverzy,  Henri  Scepi,  Jean-Luc  Steinmetz.  Nous  remer-
cions   Marie-Hélène  Bohner-Cante,  Rosetta  Cavaleri,   Marie-
Claude  Nicolaysen-Vincent  et,  une   nouvelle   fois,   Christophe  
Bataillé  et  Steve   Murphy  qui  ont   bien  voulu   relire   le  tapuscrit 
et   nous  indiquer   les   améliorations  nécessaires  et,  pour  d’ au -
tres   raisons,  nos  parents   et  Catherine.  Plusieurs   des  chapitres 
proposés  dans  cet   essai  ont  paru   initialement   sous  forme 
d’ articles   dans L’ Actualité Verlaine,  Europe,  sur  le  site   Fabula, 
d ans  Lectures de Rimbaud   aux  Presses   Universitaires  de   Rennes , 
Plaisance,  la  Revue Verlaine ,  la  Revue des Sciences Humaines . 
Que  tous  ceux  qui   en  ont  permis  la  publication  en  soient   éga-
lement  remerciés.
9
RemerciementsChapitre 1
Le premier Verlaine :
un poète de la force
Qu’ il   s’ agisse  de  dessins,  de  peintures,  de  photographies, 
de  sculptures,  les  figurations  verlainiennes  sont  particulière-
ment  riches  et  variées. 
Les  contemporains   du  poète,   puis  les  critiques  n’ ont  pas 
toujours  été  tendres  avec  le  physique  de  Verlaine.  Edmond 
1Lepelletier  le  juge  «  d’  une  laideur   intense  » .  Lors  d’ une  visite,  
Verlaine  aurait  fait  à  la  mère  de  son   ami  «  l’ effet  d’ un  orang-
2outang  échappé   du  Jardin  des  plantes  » .   Quant   à  Marcel  
Coulon,  il   estime  que  le  poète  «  a  recueilli  les  signes   de  chacun 
3susceptibles  de  tourner  au  laid  et   les  additionne  » .  Max 
4Nordau  parle  abruptement   d’  «  un  effrayant  dégénéré  » .   Les  
5témoignages   en   ce  sens  sont  donc  légion ,   et  pourtant,  à 
cette  époque,  Verlaine  apparaît  également  comme  un  poète 
de la force.  Il  est alors doté  d’ un   réel charme que  des témoins 
1.  Lepelletier  Edmond,  Paul Verlaine. Sa Vie, son Œuvre, op. cit.,  p. 212.
2.  Ibid.,   p.  88 .
3.  Coulon  Marcel,  Verlaine, poète saturnien ,  Paris,   Grasset, 1929,  p.  32.
4.  Cité   par  Cazals   Frédéric-Auguste  et   Le   Rouge   Gustave,   Les derniers
jours de Paul Verlaine,  Paris,   Mercure  de   France,  1911 ,  p. 36.
5.  Ces   témoignages  ont  été  recensés  et   commentés   par  Alain  Buisine  
dans Verlaine. Histoire d’ un corps ,   Tallandier,  coll.   «  Figures  de  proue  », 1995,  
pp.  9-18.
11
Le premier Verlaine : un poète de la force6lui  reconnaissent   et,  en  tout   cas,  manifeste  une  cer taine 
confiance,  celle  que   lui  a  donnée  notamment  une  œuvr e  poé-
tique  pleine   de  promesses.  En  outre,  le  poète  a  fait  un  mariage 
intéressant,   occupe  un  emploi  confortable   à  l’  Hôtel  de  Ville  et 
7profite  d’ «  une   situation  financière  assez  enviable  » .
Comment  dès   lors  interpréter  deux   portraits  de   Verlaine 
jeune  :  Portrait de Paul Verlaine en troubadour   par  Frédéric 
Bazille  et   un  dessin   représentant  le  poète  daté  du  17   mars 
1869  par  Jules  Péaron   ?
Dans   le  portrait  de   Verlaine  par  Bazille,  daté  de   1868 ,   le 
poète  est  tout  sauf  laid,   ce  qui  a,  certes,  de  quoi  surprendre. 
Alain  Buisine  note  que,  dans  le  portrait  réalisé  par  Frédéric 
Bazille,   «  Verlaine,  qui  a   vingt-quatre  ans,  semble  en  pleine 
8forme  »   et  présente  «  [u]n  visage  encore  préservé  des   rava-
ges   du  temps  et  des  excès,  qui  nous  ravit  par  une  paradoxale 
hybridation  de  la  légèreté   et  de   la  force,   de  la   désincarnation 
9et   de  l’ incarnation  » .  Verlaine,  certes,   «  n’ a  pas  toujours  été 
uniquement  ce   corps   avachi   et   affaissé  devant  son  verre  
d’ absinthe  sur  une   table  d’ une   propreté  fort  douteuse,  dans  
10quelque  misérable  mastroquet  » .   Le  portrait  de  Verlaine 
en  troubadour  constitue  un   hommage   au  poète  des  Fêtes
6.  Edmond  Lepelletier  estime   que  la  «   hideur  spéciale  »  de   Verlaine  «  pou-
vait   intéresser  et  même   plaire  »   (Paul Verlaine. Sa Vie, son Œuvre, op.  cit., 
p.  88).  Pour   sa  part,  Charles  Morice  trouve  le  poète  «  extraordinaire  beau  »  
gr âce  à  «  une  certaine  harmonie   des   traits  avec  leur  expression  »  (Verlaine,
l’ homme et l’ œuvre,  Paris,  Vanier, 1888,  p. 10 ).
7.  Murphy   Steve,   «  “Le  roman  de   vivre  à  deux  hommes”  :  Rimbaud  et 
Verlaine   »,   Dédicaces à Paul Verlaine ,   Metz,  Éditions  Serpenoise,  1996, 
p.  50 .
8. Verlaine. Histoire d’ un corps, op. cit.,  p. 10.
9.  Ibid.,  p. 11.
10.  Ibid. Sur  la   question  complexe  de  l’  attribution   du  portrait   à  Bazille  et  
d e  l’  identification  du   poète,  voir  Alain  Buisine,  Verlaine. Histoire d’ un corps,
op. cit.,   p. 10,  n° 1  et   Verlaine  Paul, Romances sans paroles ,  édition  critique  
de  Steve  Murphy,   avec  la  collaboration  de   Jean  Bonna  et  Jean-Jacques 
Lefrère,  Paris,  Honoré   Champion, 2003,   p. 327,  note 39 .
12
Verlaine : la parole ou l’oubligalantes ,  un   poète   comédien,  jouisseur,  conscient.  Ces  perspec-
tives  picturales  d’  un  Verlaine  éminemment  figurable  impli-
quent   une  lecture  nouvelle   des  premiers  recueils  à  l’ aune  de 
11cette  force  inhérente  au  poète .
Le  dessin  de  Péaron  présente  à  nouveau   un  Verlaine  fort, 
sans  doute  ambitieux,  décidé  à  faire   carrière   dans   les  lettres. 
Les   sourcils  relevés   du  poète,  épais,  encore  noircis  par  le  
crayon,  mettent  en   valeur  l’ ovale  des  yeux  qui   abritent  un 
12regard   qu’ Alain  Buisine  qualifie  de  «  diabolique  » ,  mais   qui  
montre  surtout  la  confiance  impertinente  de   Verlaine  à  cette 
époque.  Les  cheveux  longs,  la  barbe   le  font  ressembler  à  un 
faune  ironique.
Une  caricature   du   même  Péaron,  parue  à  l’ occasion  des 
13Poëmes saturniens ,   propose  une  figuration  du  poète  en 
squelette  moustachu,  arborant   un   visage  décidé,   dévoilant   un 
front   proéminent  et   des   cheveux  au  vent.  Verlaine  se   tient 
11.  L’ œuvre  de   Louis  Devedeux, Portrait présumé de Verlaine jeune (1866 , 
[Ill.2])  comporte  une  indication  figurant  au  dos  du  cadre   qui  fournit 
les   précisions  suivantes  :  «   Verlaine  à  l’  époque   de  ses  fiançailles  »,  avec  
comme  mention  finale  «   beau  portrait,  document  précieux  et   rare,  vu  
l’ époque  (…)  ».   Semblable  appréciation   peut  laisser  penser   qu’ il  pourrait 
ne  pas  s’ agir   de   Verlaine,  la   valeur   du   tableau  étant  liée  à  la  dimension 
paradoxale   d’ une  telle  représentation.   Il  serait  intéressant   et  même 
déterminant  de  savoir  si  de  telles  précisions   sont  de   la  main  du   peintre 
ou  allographes.   Une  comparaison  d’ ordre  graphologique  devrait  y  suffire,  
du  m oins  orienter   sérieusement   l’ identification.  En  même  temps,   ces   dou-
tes,   pour   légitimes  qu’ ils  soient,  ne  sont-ils  pas  révélateurs  d’ un   désir 
commun  de  représenter,   de   se  représenter   Verlaine  déchu,   ne  serait-ce 
que  pour   favoriser  une  commode  opposition  avec  un  Rimbaud  solaire  ? 
Ce  Verlaine  chevelu,  provisoirement  assagi  par   la  perspective  du  mariage, 
mais  dont   le  regard  recèle  toujours  une  latence  inquiétante,  rend   proba-
ble   bien  des  possibles  :  la  conformité  sociale   que   poursuit  le  poète  abrite  
une   puissance   de   disruption,   qui  annonce  un  avenir   incertain  mais 
ouvert.  Tel  est  notre  rêve   sur  ce  portrait possible.
12.  Buisine   Alain,  «  Les  visages  du   poète  »,   Magazine littéraire, dossier  
consacré  à  Verlaine,  mai  1994 ,  p. 29.
13.  Pour   une   reproduction,  voir  Verlaine  Paul, Poëmes saturniens ,  édition  
critique  de  Steve  Murphy,  Paris,  Honoré  Champion,  2008,  p.  570.
13
Le premier Verlaine : un poète de la forcedebout  sur   le  squelette   d’  un   cheval   face  à  un   public  de 
démons  et  de   morts   enthousiasmés  par  le  «  grand  succès   » 
obtenu  par  le  recueil,   comme  l’ indique   un  étendard  dans  le 
ciel  flottant   à  côté  de   la  planète  Saturne.  Le   dessin  semble 
illustrer  le  vers  de  Baudelaire  :  «   Les   charmes  de  l’ horreur 
14n’ enivrent  que  les   forts  !   » ,  mais   dans  un  contexte  évident  de  
dérision,  qui  indique  également  la  hardiesse  que   l’ on  attri-
buait   alors  au  poète.
Un  croquis   représentant  Verlaine   en  1869 ,  attribué  à  Henry 
15Cros ,  montre  un  Verlaine  à  nouveau  moustachu  et  chevelu, 
cette   fois  de  profil.   Le  front  dégage   (selon  une   idée  de   l’épo-
que)   une  pleine  disposition  intellectuelle.  Le   regard  volontaire  
est  encore  souligné   par   des  sourcils   épais,  dessinés  et  éten-
dus.  La  bouche  forme   une  légère  moue,  prélude  à  un   probable 
agacement.   Le  menton   et  le  cou  sont   géométriquement  mar-
qués.  Les  lignes  de  force  sont  omniprésentes.  Cette  étude   de  
Verlaine   en   possible   jeune e mpereur   est  alors  ouvertement  en 
opposition  avec  les  propos   caricaturaux  et  dévalorisants  tenus 
notamment  par  Edmond  Lepelletier,  Marcel   Coulon   et  Max  
Nordau. 
Les  représentations  de   Verlaine  sont  donc  loin  d’ être  tou-
tes  négatives.  Dans  un  portrait  qu’ il  donne  de   Verlaine,   un  
«  dessin   au  crayon  et  pastel  bleu,  rehaussé  de  gouache   blanche  
16et   rose,  collé  sur  un  papier  crème   »  [Illustration 1] ,   Frédéric-
Auguste  Cazals  représente  le  poète   en  uniforme  bleu  de  lycée 
avec  une   casquette   de  même  couleur   et  fumant   une  ciga-
14.  Baudelaire  Charles,  Œuvres complètes,  t.  I,  texte  établi,   présenté  et 
annoté   par  Claude  Pichois,   Paris,   Gallimard,  coll.   «  Bibliothèque   de  la 
Pléiade  », 1975,  p. 97 .
15.  Il sert d’ illustration  de  couverture  au volume Lectures de Verlaine , éd. 
Steve  Murphy,  Rennes,  Presses   Universitaires  de  Rennes, 2007.
16.   Les   références  entre  crochets  renvoient   à   Paul Verlaine. Portraits :
peintures, dessins, photographies,  Paris,  Librairie  Giraud-Badin,  Librairie 
Jean-Claude  Vrain, 1994.
14
Verlaine : la parole ou l’oublirette.  Or,  ce  dessin,  bien  que  réalisé  entre 1894  ou 1895,  autre-
ment  dit  à   l’ époque  de  la  «  déchéance  »  de  Verlaine,   choisit 
d’ indiquer  que  l’ élève   du  Lycée  Bonaparte,  aujourd’ hui 
Condorcet,  jouissait   d’  une  bonne  santé  morale,  faisait  montre 
d’ une   certaine  arrogance.  Quelle  théâtralité   en  effet  dans  la  
pose,   torse  en  avant  –  et  cambrure,   si  nous   osons  dire,  parfaite 
–  en  prolongement  plastique  de  deux   jambes   longues  et  min-
ces.   Dans  Dédicaces,  XXVII,   Verlaine   propose   un  portrait  de  lui 
jeune  :   «  […]  Oui,  rêvasseur  et  mauvais   sujet.  /  Ma  tête   alors  
désirait  et   ma   chair  songeait  »  (Po 572).   Toutefois,  le  dessin  au 
crayon  montre  moins  un   Verlaine  «  rêvasseur  »  (avec  la  nuance  
péjorative   apportée   par  le  suffixe)   qu’ un  Verlaine,   il  est  vrai, 
songeur  et  déjà  sans  doute   penseur .   Le  poète  contemple  
moins  la  cigarette  qu’ il  tient  entre   ses   doigts  qu’ il  ne  semble 
17«  accroché  »  par   ses   pensées ,   qui  sont  effectivement  sans 
doute  celles  d’  un  «  mauvais   sujet  ».  Un  trait  simple  dessine  la 
bouche  formée  d’ un  pli  horizontal,   le  regard  est  fixe,  les  sour-
cils   graves  :   certes,   Verlaine   prépare  quelque  chose.  La  fumée 
de   la   cigarette   ne  forme   pas   un   nuage  suffisamment  vapo-
reux  pour  que  le  poète  s’ absorbe   dans  le  rêve  et  s’ adonne 
à   une  «  jouissance  de  néant   meilleure   que   toute  plénitude  » 
(Pr  462).  C’ est  plutôt  la  brûlure   de  la   cigarette  que   Verlaine 
sent  au  bout  de   ses  doigts  et   qui  fait  réfléchir  ce  poète   ora-
geux.  Que  cette   figuration  de  Verlaine  soit différée  n’ interdit 
pas  de  classer   Cazals   parmi   ceux   qui  perçoivent   une  certaine 
énergie  chez  le  poète.
Avançons  donc  dans  le  temps  et  demandons-nous  qui  est 
Verlaine  en 1871.  Qui  est  ce   Verlaine  que   Rimbaud   attend  à  la 
gare  de  l’ Est,  mais  qu’ il  manquera  ?   Politiquement,   Verlaine 
est  un  républicain,  parmi   les   plus  radicaux.  Il  a  fréquenté  les 
17.  «  [D]e  la  pensée   accrochant  la  pensée   et   tirant   »  écrit  Rimbaud   dans 
la  seconde  lettre  dite  «  du   voyant   »  (OC  246).
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Le premier Verlaine : un poète de la forcemilieux  révolutionnaires  et  ses   convictions  communardes, 
par  la   suite,  lui  feront   craindre,  après  les  exécutions  de  la 
Semaine  sanglante,   l’ emprisonnement  ou  la  déportation. 
D’ ailleurs,  le  poète  s’ exila  de  lui-même…  à  Fampoux  dans   le  
Pas-de-Calais,   ce  qui   n’ est  en  rien   lâcheté  de   sa  part,  puisqu’  il 
18risquait  effectivement  une  telle  condamnation .  Verlaine  
envisageait  également  la  publication  d’ un  ouvrage  intitulé 
Les Vaincus ,  du   nom  même  du  poème  recueilli  dans Jadis et
Naguère,  livre  à  caractère   politique  et  subversif.  À  cet  effet, 
Delahaye   souligne  que  Rimbaud  «  venait  de  lire,  dans   le 
Parnasse, Les Vaincus,  poème  qui  montrait   le  Verlaine  d’ alors 
comme   un  violent  insurgé   et  ainsi  le  lui  rendait   encore   plus 
19sympathique  » .   Posons  de  nouveau  la   question   :  qui   est 
Verlaine  en  1871,  que  représente  en   1871  Verlaine  pour  
Rimbaud   ?  Delahaye  reconstitue   (à  sa  manière,  laquelle  est 
sans  doute  plus  vraisemblable  que  véridique)  les   circonstan-
ces  de  l’ élection  d’ un   poète   à  qui  Rimbaud  enverra  plus  tard 
ses  vers  :
[N]ous  pensions   à  Banville,  qui   nous  semblait  tellement   jeune.  
Seulement,   voilà   :  il   passait  pour  un  homme  rangé,  vivant  en 
famille  ;   nous  avions   quelque  appréhension.  […]   [I]l  jetait  son  
18.  Rappelant   que,  bien  avant  l’  arrivée   de  Rimbaud,  Verlaine  était  consi-
déré   comme  un   républicain  particulièrement  subversif,  Steve   Murphy 
indique  que  «   [b]eau-frère  du  compositeur  Charles  de  Sivry   que  les   Ver-
saillais  internèrent  à  Satory,  mari  d’  une   amie  intime   de  la  communarde 
la  plus  célèbre,  Louise   Michel,  Verlaine  s’  empressa  de   quitter  Paris  après  
la   Commune  ».  En   effet,  «   [n’ ]ayant  pas  déserté  sa  place   d’ employé  à 
l’ Hôtel  de  Ville  pendant  la  lutte,   il  était  devenu  un  objet  privilégié  de  
soupçons  et  de   délations  »  («  Colères   révolutionnaires  »,  Magazine litté-
raire, op. cit. ,  p. 37).
19.  Eigeldinger  Frédéric  et  Gendre  André, Delahaye témoin de Rimbaud ,  
Neuchâtel,   À  la  Baconnière, 1974 ,  p. 39.  En   réalité,  Rimbaud  a  pris  con-
naissance   de  la  première   version  de   ce  poème   intitulée Les Poètes  et  qui 
ne  comporte  que  les   quarante  premiers   vers  (Po 366-369).  La  radicalité 
révolutionnaire   est   moindre  dans   cette  première  version,  mais  la   dernièr e 
strophe,   particulièrement  énergique  (v. 37-40),  a  dû  séduire  Rimbaud.
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Verlaine : la parole ou l’oublidévolu  sur  un  poète  qui  le  séduisait  particulièrement  :  Léon 
Dierx.  Là-dessus  nous  n’ étions  plus   d’  accord  :  «  Non,   disais-je,  pas 
lui   ;  c’ est   un   mélancolique…  merveilleux  artiste,  soit,   mais  défiant  
de  la   vie…  Dierx,  à  le  lire,  me  fait   cette  impression  ;  je  parie   qu’ il 
te  donnera  des  conseils  ultra-raisonnables,   comme  de  continuer 
tes  études  et  rester  à  Charleville.   »  Rimbaud,  ébranlé,  ne  tenta 
pas  l’ expérience.  […]
–  Enfin,  à   qui   donc   envoyer  mes  vers  ?  insistait  Rimbaud.
–  Il  faut  un  emballé.
20–  Il   y  a  bien  Verlaine…  celui-là  remplit  les  conditions .
Rassuré   sur  l’ homme,   sur  la  nature  de   son  engagement  poli-
tique  ainsi  que  sur  son  génie   poétique,  Rimbaud,  dans  la  lettre  
du 15  mai 1871  à  Paul  Demeny,  considérera  Verlaine  comme 
un  « voyant  ».   Dans  une   lettre  à  Izambard  du 25  août 1870 ,   il 
donne  ses  impressions  sur   le  volume  de  1869 :
−  J’ ai  les Fêtes Galantes   de  Paul  Verlaine,  un  joli  in-12  écu.  C’ est 
fort  bizarre,  très   drôle  ;  mais  vraiment,  c’ est  adorable.  Parfois  de  
fortes   licences  :  ainsi,
«  Et  la  tigresse  épou–vantable  d’  Hyrcanie   »
est  un  vers  de  ce  volume.  (OC 185 )
Pour   Rimbaud,  Verlaine  n’ est  pas  un   poète  langoureux.  Sa 
poésie   musicale   fait  en   effet  souvent  montre  d’  une  certaine 
brutalité,   à  l’ exemple   de  cette  césure   passant  à  l’  intérieur 
d’ un  mot. 
Le   volume  antérieur,  Poèmes saturniens, fait  également  
apparaître  nombre  de   paradigmes  typiques  de   Baudelaire, 
poète  à  la  mélancolie  féroce.  Le  rattachement  de   Verlaine  à 
Baudelaire  est  de  fait  proprement  sacrificiel,  ainsi  que  l’ atteste  
sans  ambages   l’ essai   que   Verlaine  consacre  au  poète  en 1865 :
20.  Cité  par  Lefrère   Jean-Jacques,   Arthur Rimbaud ,  Paris,  Fayard,  2001, 
p. 322.
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Le premier Verlaine : un poète de la forceLa  profonde  originalité  de  Ch.  Baudelaire,  c’ est,  à  mon  sens,  de 
représenter puissamment et  essentiellement l’ homme moderne  ; 
et  par  ce  mot,  l’  homme   moderne,  je  ne  veux  pas,  pour  une  cause 
qui   s’ expliquera  tout  à  l’ heure,  désigner   l’ homme  moral,  politi-
que  et  social.  Je  n’  entends   ici  que   l’  homme  physique  moderne, 
tel   que   l’ ont  fait  les   raffinements   d’  une  civilisation   excessive,  
l’ homme  moderne,  avec   ses  sens  aiguisés  et  vibrants,  son  esprit 
douloureusement  subtil,  son  cerveau  saturé  de   tabac,  son   sang 
brûlé  d’ alcool,  en   un  mot,  le  biliosonerveux   par  excellence, 
21comme  dirait   H.  Taine .   (Pr  599-600)
Dès  lors,  que  faut-il  admirer   dans  les Poèmes saturniens ? 
Assurément,  on  peut   aborder  le  recueil  selon  la  logique  tracée 
par  Jules  de  Goncourt  qui,  de   la  manière  suivante,   entreprend  
l’ éloge  de  la  pièce   intitulée Nocturne parisien :
Votre  pièce  sur  la Seine  est  un  beau  poème  sinistre,  mêlant  
comme  une  Morgue   à  une   Notre-Dame.  Vous   sentez   et  vous  
22souffrez  Paris   et  votre   temps.
Ce  qu’ expose   donc   Verlaine   dans   les  Poèmes saturniens 
n’ est  autre  que ce  lien, cette ligature   qui existe entre une cer-
taine  force  poétique   et  la  négativité.
Le  recueil  des Fêtes galantes ,  que  nous  avons  déjà  évoqué,  
témoigne   d’  une  semblable  intensité.  L’ œuvre  n’ est  nullement  
réductible  à  son  esthétisme  (passablement  trompeur),  il   con-
tient  maints  éléments   troublants,  sinon  inacceptables  pour  
l’ époque  comme  les  allusions   homosexuelles  présentes   dans  
23Colloque sentimental .  Ces   contes  immoraux   recèlent   bien 
21.  Comme  l’ indique  Steve  Murphy,  qui   fournit  une  transcription  exacte 
de  l’ essai  sur   Baudelaire,   le   terme   exact  est  « biliosonerveux  »  et   non  
«  bilio-nerveux  »,  contrairement  à  ce  qui  est  indiqué  dans   la  Pléiade.   Voir 
Verlaine  Paul, Poëmes saturniens,  édition  de  Steve  Murphy,  pp. 599-611.
22.  Cité  par   Murphy  Steve,  «   Pour  l’  étude  des Poèmes saturniens   », Revue
Verlaine ,  n°  3-4 , 1996,  p. 247.
23.  Voir   notamment   Franc  Anne-Marie,  «  Des  fleurs  et  des  branches  dans  
les Fêtes galantes  »,  Revue Verlaine ,  n° 3 -4, op. cit.,  p.  119  et  Kliebenstein 
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Verlaine : la parole ou l’oubli

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