Poésies de Mme Évelines Désormery, recueillies et publiées par N. Delangle

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Delangle frères (Paris). 1828. In-16, VI-142 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1828
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POÉSIES
, 1)K aiAUAMK
ÉYÉLINES DÉSORMERY^
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PARiN.DELkÏÏGLE,
PARIS:
v.;iDELANGLE FRÈRES,
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POÉSIES
DE MADAME
L. E. DÉSORMERY.
PARIS. — JMPttBIEIUE DE G, DOYEN,
HUH SAIKT-JACQIiES . N. 38.
POESIES
DE MADAME
EYELINES DESORMERY,
AECDEILLIES ET PUBLIEES
PAR N. DELANGLE.
PARIS.
^■*%ELANGLE FRÈRES, .
ÙDITEUBS-LtnHàlIlES ,
RUE DU BATTOIB.-SAINT-ANDBÉ-DES-ARCS, N. 4 9,
M DCCC XXVIII.
PREFACE
DEjL'ÉDITEUR.
Tout le inonde reconnaît que la poésie
est entrée dans une voie nouvelle. Depuis
quelques années, elle s'éloigne sensible-
ment des ide'es matérialisées de la mytho-
logie et de la monotonie didactique du style
descriptif, pour pénétrer dans les secrets
les plus intimes du coeur, pour revêtir de
couleurs naïves des sentirnens , des affec-
tions et des croyances. On conçoit facile-
II PREFACE
ment que ce nouveau genre d'inspirations
ait été plus favorable au génie des femmes,
dont la sensibilité délicate et gracieuse,
mais irritable et passionnée, est à elle
seule une poésie. C'est peut-être ce que la
spirituelle antiquité avait voulu exprimer
dans un de ses ingénieux emblèmes en
confiant la lyre à de jeunes vierges, qui
ne connaissent la vie que par les chastes
révélations du sentiment. Orphée n'est
qu'un poète ; Polymnie est une déesse.
Pour éclaircir ces théories, les exemples
sont plus sûrs que les raisonnemens. Quel
siècle a vu briller aux mêmes jours trois
talens comparables à celui de ces trois
Muses que nos lecteurs ont déjà nommées,
et qu'une réserve respectueuse nous em-
pêche de nommer après eux ? La gloire
des femmes a sa pudeur comme leur inno-
cence.
Nous n'avons pas entrepris de leur
DE L'ÉDITEUR. III
opposer une rivale; nous avons conçu
l'espoir de leur donner une émule. On
n'adorait que trois Grâces à Orchomène,
mais les anciens en connaissaient davan-
tage.
Livré par une vocation qui nous est pro-
pre au culte modeste des dieux inconnus,
nous aimons à chercher le talent qui s'ignore
lui-même, et à lui révéler qu'il existe.
Malgré tous les efforts qu'elle a faits pour
se cacher au monde, madame Désormery
a un de ces noms qui recommandent les
livres. Le roman à!Agnès de Méranie, si
exactement historique, si remarquable
par une rare intelligence des localités et
des caractères, si touchant d'intérêt et si
riche de détails, vivra parmi les meilleurs
ouvrages de ce genre. Il a formé des imi-
tateurs; il a inspiré des poètes; c'était un
admirable sujet que les infortunes d'une
jeune princesse qui, sans autre puissance
IV PRÉFACE
que son amour, luttant contre les inté-
rêts de la politique et les censures de
l'Eglise, succombe et meurt. Il y avait du
génie à le tenter. Il y aurait eu plus de
gloire à le remplir, si l'on faisait aujour-
d'hui des succès éclatans avec le talent
tout seul.
Nous savions que madame Désormery
avait composé des vers, novs les avons re-
cueillis, non sans quelque résistance de
sa part. «Pourquoime nommer, nous écrit-
« elle? L'anonyme me va si bien! S'il y a
« des inconvéniens à taire son nom, il y
« en a bien davantage à le révéler. Les
« sots nous'punissent de manquer de ce-
ci lébrité, et les envieux d'en avoir. J'ai-
« mais mon obscurité, mais vous l'avez
« résolu; mon mari y consent, mes amis
« ne s'y opposent pas, et je livre mon
« nom et mes vers à la critique. J'espère
« que le public se montrera indulgent
DE L'ÉDITEUR. V
« pour ces bagatelles qui n'avaient pas été
« composées dans l'intention de l'occuper
« de moi. Je n'ai pas fait des vers pour
« devenir poète; j'ai voulu exprimer seu-
« lement des émotions ou des rêveries
« dans un langage qui m'était déjà fa-
« milier; car avant de savoir lire, avant
« de savoir qu'il y eût de la poésie sous
« le ciel, je composais des chansons et des
« complaintes semblables à celles des sau-
«vages, disposition naturelle peut-être
« aune enfance solitaire et mélancolique,
« et qu'ont assiégée de nombreux mal-
ci heurs... »
Nous nous sommes étrangement trompé
en plaçant quelques lignes de la prose de
madame Désormery dans cette préface, si
elle n'est pas une recommandation pour ses
vers.
Il nous reste à parler de nous, et cela
est un peu plus facile, car notre industrie
VI PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.
est une chose plus positive que notre juge-
ment, et la critique a moins de prise sur
l'exécution matérielle d'un ouvrage que
sur le choix du manuscrit. Amateur avant
d'être libraire, ou plutôt, libraire parce
que nous avons été amateur, nous n'em-
brassons que par circonstance les grandes
spéculations de notre commerce. Notre
ambition se réduit à publier avec tout le
soin dont nous sommes capable, de jolis
volumes, tirés à petit nombre, destinés par
la forme comme par le fonds à tenir une
place honorable dans les bibliothèques.
Celui-ci nous a paru tout-à-fait digne d'y
être admis. Le public en jugera.
N. DELANGLE.
ÉLÉGIES.
LES TROIS LYRES \
Le temps est incertain, le ciel est à l'orage;
Dans un lointain obscur j'ai \u briller l'éclair;
Le ramier fatigué s'abat près du rivage :
Délaissant pour un jour les régions de l'air,
Il s'endort.... et je veille.... Assise sur la plage,
J'écoute les brisans des flots tumultueux,
Quand les zéphyrs craintifs cherchent sous le feuillage
L'abri que le vallon n'offre plus à leurs jeux.
* On ne peut douter que l'intention de l'Auteur n'ait été de faire
allusion aux trois nouvelles Muses dont s'honore la poésie française,
et que le lecteur nommera probablement de lui-même.
(Note da l'Éditeur.)
I.
4 LES TROIS LYRES.
Mais quels sons argentins échappés de la lyre
S'unissent aux accens d'un rhythme harmonieux ?...
C'est le langage aimé des hommes et des dieux,
C'est la nymphe des champs qu'Apollon fait sourire :
Elle paraît; sa grâce, sa beauté,
Ses cheveux d'or, sa robe d'innocence,
Ses yeux d'azur, son heureuse fierté ,
Fout l'ornement de son adolescence ;
Ses premiers chants ont l'attrait du bonheur :
Poursuis ton vol, fille de Mnémosine;
Enivre-toi d'un encens créateur,
Mais sois fidèle à la harpe divine.
Quels accords ! que de pleurs ! quel sourd gémissement
A troublé le plaisir que j'avais à l'entendre!...
Une mère éplorée agite lentement
Sous ses doigts délicats la corde vive et tendre
Qui redit son malheur, et les instans si doux
Où son enfant chéri, bercé sur ses genoux ,
LES TROIS LYRES. 5
Et couvert des baisers de ses lèvres tremblantes,
Lui rendait au réveil ces caresses ardentes
Dont les cruels destins se sont montrés jaloux.
Aujourd'hui, sans espoir, rêveuse sur la pierre
Où tout ce qu'elle aima disparut sans retour,
On l'entend s'écrier : « Objet de mon amour!
" Ta tombe est mon seul bien, et, pour elle, la mère
« Abandonne l'éclat et les plaisirs du jour. »
Mes yeux se sont mouillés, et je pleure comme elle ;
Comme elle, je gémis sur la cendre des morts.
Mais l'orage se tait ; l'écho pur et fidèle,
Suave messager, répète les transports
Et les récits heureux d'une muse nouvelle.
On l'entend au bord des ruisseaux
Moduler des accords magiques ;
Ses souvenirs patriotiques
Donnent la vie à ses tableaux,
Et, fiers de leur indépendance,
G LES TROIS LYRES.
Honorent les nobles travaux
Des enfans chéris de la France :
La gloire a fait battre son coeur;
C'est elle dont le feu l'inspire ;
Ce feu sacré soutient sa lyre,
Riche de verve et de douceur :
11 l'entraîne sur la colline
Où le dieu qui préside au jour,
Entouré d'une illustre cour,
Accorde une palme divine
Aux soeurs dignes de son amour.
Par fois, s'égarant dans la plaine,
Des fils de l'air la fraîche haleine
Caresse un luth ingénieux :
Le son part ; l'àme, ensevelie
Dans ses pensers délicieux,
Recueille un chant mélodieux
Où règne la mélancolie.
LES TROIS LYRES. 7
Le prestige a cessé, l'écho ne dit plus rien;
Mais j'aperçois encor les jeunes immortelles,
Les cheveux recouverts d'un voile aérien,
Suivre le flot rapide ami de leurs nacelles.
Favorites du Pinde, il vous conduit au port!
Aux coucerts animés de vos lyres d'ivoire
L'Aquilon envieux, ou se tait, ou s'endort.
Que vos chants , avoués des filles de mémoire,
Appèlent sur vos fronts les palmes de la gloire!
Le triomphe est le prix où tend un noble effort :
Ce prix, vous l'obtenez quand, seule sur la rive
Où ma main languissante effeuille le cyprès,
Je ne laisse tomber de ma harpe plaintive
Que des sons étouffés, et l'accent des regrets.
Indifférente au sort, indolente, pensive,
Je puis sourire encor à vos brillans succès;
Mon coeur n'est point jaloux de vos fraîches couronnes :
Dieu cher à la beauté! si c'est toi qui les donnes,
Mou frout décoloré n'en recevra jamais.
REGRETS D'UNE EXILEE.
Vous av ez fui, jours heureux de l'enfance,
Et vous aussi beaux jours de mon printemps ;
Jours consacrés aux jeux de l'innocence,
Vous avez fui sur les ailes du Temps.
Plaisirs chéris, courts instans sans nuages,
Riens enfantins qui faites le bonheur,
Vous n'êtes plus ! ni vous, purs badinages
D'un coeur naïf et rempli de candeur.
Champêtre asile où je vis la lumière,
Qu'à tes rochers je donne de regrets !
10 REGRETS DUNE EXILÉE.
Là je trouvais sur le mont solitaire
La liberté, le silence, et la paix.
Être éternel ! j'y lisais ta puissance,
Devant mes yeux ton ciel semblait s'ouvrir;
Mon coeur ardent, et riche d'espérance,
Se transportait dans les temps à venir.
Ils sont passés ces rêves du jeune âge,
D'autres encor se sont évanouis;
Des maux réels abattent mon courage,
Je ne sens plus que l'instant où je vis.
Loin de ces lieux où repose mon père ,
Je dois subir l'arrêt de mon destin;
Et, sans appui, simple fleur bocagère ,
Je tomberai sous le veut du matin.
A MA SOEUR.
Prête à ma voix une oreille attentive,
Ma soeur! cjuitte un instant le séjour de la mort;
J'arrête auprès de toi ma course fugitive :
Apprends-moi s'il existe un abri dans le port,
Lorsque les vens fougueux ont dévasté la rive
Où nul n'est à couvert des outrages du sort.
Mais pourquoi troubler ta chère ombre ?
Pourquoi, par des voeux superflus,
Poursuivre ton esprit dans sa retraite sombre,
Quand l'Éternel l'a mis au nombre
De ceux qui ne souffriront plus ?
(2 A MA SOEUR.
Ah ! combien de fois ma prière
A demandé ce repos funéraire
Que ta jeune âme entrevit sans effroi!...
Tu te sentais mourir; chacun autour de toi
Ne pouvait calmer ses alarmes :
Ta caressante main, en essuyant mes larmes,
Cherchait encore à s'attacher à moi.
Compagne aimable de l'enfance,
Seul et premier espoir de mes premiers beaux jours,
Avec toi s'enfuit pour toujours
Le charme heureux de l'innocence.
Dès-lors, sans liens, sans appuis,
J'ai parcouru ce monde où tout n'est que chimère :
Au milieu de la foule, errante et solitaire,
J'ai vécu de douleurs et de sombres ennuis.
Ma soeur ! sous ta pierre endormie,
Tu ne connus jamais un sinistre réveil;
A MA SOEUR. 45
L'éternité de ton dernier sommeil
Te préserva du songe de la vie :
Jamais tu n'éprouvas un affreux désespoir ;
Jamais tes jours, tranchés vers l'aube matinale,
Ne furent attristés des orages du soir ;
Rien ni flétri ton âme virginale.
Repose en paix sous l'abri protecteur
Qu'une mère, dans sa douleur,
Entretint d'une main soigneuse....
De ses deux enfans, ô ma soeur !
Tu n'es pas la plus malheureuse.
J'ai vécu trop longtemps.... de ton dernier matin
Il fallait partager la touchante couronne :
Le sort ne pouvait-il unir à ton destin
Le destin cruel qu'il me donne ?
Tant de fois nous avions dans le même berceau,
Vu se lever une éclatante aurore!...
14 A MA SOEUR.
Des feux pourprés dont l'azur se colore,'
Avec toi j'admirais le spectacle nouveau :
Je n'admire plus rien, et, du ciel, je n'implore
Que la moitié de ce tombeau.
Ma douleur n'est pas impuissante ;
Elle hâte le jour qui me conduit vers toi :
Chaque instant détache de moi
Une grâce, un attrait, cette fraîcheur brillante
Que le temps entraîne après soi.
Déjà la nuance d'ébène,
Qui de mon teint relevait la blancheur,
Dans mon printemps a perdu sa couleur:
Avant qu'un autre hiver revienne,
Des fils d'argent s'enlaceront
Parmi la longue chevelure
Que j'assemble encor sur mon front:
D'avance, enfin, je paie à la nature
Un tribut que rien n'interrompt.
Eh ! qui peut savoir la mesure
A MA SOEUR. 15
D'un temps dont le vol est si prompt ?
Peut-être encore un jour, peut-être encore une heure,
Et j'aurai pour jamais oublié tous mes maux ;
J'irai m'ensevelir sous ta froide demeure :
Ce tombeau sur lequel je pleure
Sera pour moi l'asile du repos;
Ma cendre ira se mêler à ta cendre
Mais, ma soeur, dis-le-moi, quel sera ton accueil?....
Insensible peut-être, au fond de ton cercueil,
Ton coeur, jadis aimant, ne peut plus me comprendre :
Le mien, nourri de tristesse et de deuil,
Conserve un souvenir et si vif et si tendre !....
Quand tu restes sourde à ma voix
Ton doux adieu résonne à mes oreilles ;
Tu parles, je t'entends, et même je te vois :
Dans mon illusiou, par fois ,
Je crois encor que tu sommeilles ;
Je ne songe plus au trépas....
Si je pouvais te serrer dans mes bras!
Si mes voeux te faisaient revivre!...
16 A MA SOEUR.
Ah ! qu'ai-je dit!... non , je ne voudrais pas
Changer l'arrêt qui te délivre;
Sous ton cyprès, ma soeur, je préfère te suivre:
Avec toi reposant sous ce triste arbrisseau,
Je serai, comme toi, sans crainte, sans souffrance:
Les[souvenirs amers, la passive espérance,
N'agitent plus l'habitant du tombeau.
ADIEUX A L'ITALIE.
Adieu, bois et vallons, témoins de mes douleurs;
Adieu, terre étrangère, adieu, belle Ausonie!
Je quitte sans regrets ton ciel pur et tes lieras,
Comme à mon dernier soir je quitterai la vie :
Tu n'obtiendras aucun soupir :
Ce n'est qu'aux lieux où l'âme fut heureuse
Qu'elle se plaît à revenir,
Et cherche à remplacer par une erreur flatteuse
Tout ce qu'un bien réel ajoutait au plaisir :
Mais moi, jouet du sort, souffrante, malheureuse,
Aux temps qui ne sont plus qu'irais-je demander?...
Dans les songes de ma jeunesse
3
18 ADIEUX A L ITALIE.
Est-il un souvenir que je voudrais garder?
En est-il un dont la tristesse
Ne me rende présent un passé qui m'oppresse?
Le besoin d'oublier naît toujours après lui.
Le soleil et la nuit, le bruit et le silence,
Hier, demain, même aujourd'hui,
Sont des mots sans valeur, des temps sans espérance :
La douleur, la joie ou l'ennui,
Rien ne remplit mon existence;
Depuis long-temps mon dernier jour a lui.
Sais-je encor si je vis quand la froide apathie
Endort mes esprits épuisés?...
Je m'abandonne aux vagues de la vie;
Dédaignant l'avenir, sur mes agrès brisés
J'arrête sans projets mon âme appesantie :
Le souffle des vents alizés
N'agite plus ma voile ralentie.
Bientôt, peut-être, sans effort,
Sans m'éveiller, terminant mon voyage,
J'aborderai le paisible rivage
ADIEUX A LITALIE. 49
Où l'homme ne craint plus les rigueurs de la mort :
Chaque moment, chaque seconde achève
Le temps qui nous est limité :
Ajouter un instant aux instans d'un long rêve,
C'est suspendre le trait qu'un bras nerveux soulève
Et relance, plus tard, avec rapidité;
C'est retrancher de notre éternité
Un souffle, un rien, un éclair, un atome....
Eh! pourquoi serais-je économe
De jours remplis d'adversité?...
Si le bien-être est un fantôme,
Dois-je enchaîner ma liberté?...
J'échappe à la douleur, je brise mes entraves ;
Je vois déjà sur le vaste horizon
Les mânes des mortels qui, cessant d'être esclaves,
Ont fui leur étroite prison.
Parmi des sons harmonieux et graves,
De mes amis j'ai distingué les chants ;
Et du sein vaporeux des orages flottans,
M'apparaissent enfin les touchantes images
2.
20 ADIEUX A L ITALIE.
De ceux que j'ai pleures à mon dernier printemps.
Oh ! restez devant moi, restez dans les nuages ;
Ne vous dérobez point à mes derniers regards ;
Que de votre course incertaine
Je suive les rayons épars !
Arrêtez-vous à la rive prochaine,
Demain j'y serai sans effroi :
Je glisse doucement, et le courant m'entraîne
Où mes aïeux passèrent avant moi.
ADIEUX A LA VIE.
D'où vient que l'aquilon gémit dans la bruyère?...
Est-ce toi qui m'appelle, auguste voix des morts?..;
Mon oreille jamais n'entendit sur la terre
De si tristes accords.
Un luth mystérieux vibre des sons étranges ;
Ces sons lents et plaintifs ont fait battre mon coeur :
Ils ressemblent aux chants que murmurent les anges
Dans un jour de douleur.
Quels accens solennels bercent ma rêverie !
Annoncent-ils des temps purs et divins comme eux?..;
22 ADIEUX A LA VIE.
Quand pourrai-je du ciel promener sur la vie
Un regard dédaigneux ?
Comme l'oiseau timide, au sein de la tourmente,
Dans son vol empressé cherche un feuillage épais,
Je cherche la demeure où l'âme indépendante
Doit reposer en paix.
D'autres yeux , je le sais , ont découvert des charmes
Aux heures que le sort leur donnait comme à moi:
Pour eux le temps fut calme, et des jours sans alarmes
N'éveillent point l'effroi.
Quelques heureux mortels voguent sans défiance,
La nef qui les entraîne a deviné l'écueil ;
Le rivage est pour eux beau comme l'espérance ,
Ou comme un doux accueil.
Sans doute qu'à leur char la fortune fidèle
Leur accordait ces biens que je n'ai pas connus:
ADIEUX A LA VIE. 25
Les songes du printemps envolés sur son aile
Ne sont pas revenus.
Près du lit des mourans une brûlante flammé: ■
Ne s'est pas épuisée en efforts douloureux,
Et les premiers objets qui remplissaient leur âme
Vivent encor pour eux.
Tant de revers, peut-être, ont passé sur leurs têtes,
Mais des coeurs trop légers ne les ont pas sentis
L'enfant ouvre à regret sous le ciel des tempêtes
Ses yeux appesantis.
Sans guide, sans appui dans ma pénible course ,
Ai-je touché le but où j'osais aspirer?
Mes lèvres ont puisé le poison à la source
Sans se désaltérer.
Que ferai-je des jours que le destin me laisse!...
L'habile nautonnier craint un phare imposteur:
24 ADIEUX A LA VIE.
J'abandonne aux heureux l'espoir de la jeunesse ,
Je garde mon malheur.
Un autre espoir, nourri par les âmes pensives,
Me rend ces biens du ciel que j'ai souvent rêvés:
Aux festins éternels pour de chastes convives
Dieu les a réservés.
Sujet d'un autre monde, ami que je révère!
Toi qu'un songe funèbre a parfois reproduit,
Je t'appelle souvent à la douce lumière
Des filles de la Nuit.
Habitant des lieux saints! vers la route inconnue
Où tes heureux esprits dirigent leur essor,
Pareils au doux rayon qui se perd dans la nue,
Mon oeil te cherche encor.
Endormi mollement entre les bras des anges,
Tu n'as plus du passé gardé le souvenir;
ADIEUX A LA VIE. 25
Nos ennuis et nos jeux sont de tristes mélanges
Que tu ne peux sentir.
Si la voix de ta fille aux célestes demeures
Eût porté le récit des maux qu'elle a soufferts,
Elle aurait vu changer en de paisibles heures
Ses jours les plus amers.
Le cercle de la vie autour de moi s'achève;
Le moment qui s'enfuit terminera son cours :
Attends une saison, et mon pénible rêve
S'efface pour toujours.
Comme un frêle rameau se détache de l'arbre,
Et meurt inaperçu dans l'ombre des coteaux,
Mon nom sevré d'éclat s'éteindra sous le marbre
Qui cèle les tombeaux.
Pourtant je crus presser une harpe sonore;
Mais ses cordes d'airain ne m'ont rien répondu,
26 ADIEUX A LA VIE.
Et le frémissement du son qui s'évapore
Sous mes doigts s'est perdu.
LE RETOUR A LA VIE.
A
M. JANIN(DE SAINT-JUST ),
DOCTEUR-MÉDECIN.
Tes rayons dorés, ô Soleil !
Charment les tourmens que j'endure;
Roi des cieux et de la nature,
J'assiste encore à ton réveil !
Ton oeil, du couchant à l'aurore,
Dirige, éclaire nos travaux;
28 LE RETOUR A LA VIE.
Ta présence apaise les maux
De cet univers qui t'implore.
Sais-je, ô Soleil! si dans ton cours
Tes feux combattront les orages ?
Sous un ciel couvert de nuages,
Est-il pour moi quelques beaux jours?
A cet éclat qui t'environne,
Soudain l'Imagination
Apparaît comme un doux rayou
Qu'on n'attend plus aux jours d'automne.
Hélas! de ses changeans reflets
Se composent les destinées :
Au soir de mes belles années
Qu'elle épargne au moins les regrets!-
Mais qu'importe qu'à ma prière
Le sort refuse un doux repos !
LE RETOUR A LA VIE. 29
Mon esquif battu par les flots
N'entraîne qu'une passagère.
La fleur née autour des volcans,
Dans son germe atteinte et flétrie,
Implore vainement la vie :
Elle tombe aux premiers autans.
Ainsi des plus brûlantes âmes
Les jours volent précipités,
Et c'est toi qui les as comptés ,
Esprit divin qui les enflammes!
Tu frappes le sein appauvri
Que ton souffle enivrant altère,
Comme l'enfant dans sa colère
Frappe le sein qui l'a nourri.
STANCES.
Quelle est Cette jeune beauté
Qu'environnent d'épais nuages?
Sa main caresse les orages,
Ou les repousse avec fierté :
Son manteau dérobe la fraude
Aux yeux denses faibles amans,
Et découvre les ornemens
De sa parure d'émeraude :
Brillante au milieu de sa cour,
Et reine aimable des chimères,
52 STANCES.
Elle sourit à nos misères,
Ou nous échappe sans retour :
Plus légère que les gazelles
Fuyant à l'aspect des chasseurs,
Vers de nouveaux adorateurs
Elle court déployer ses ailes :
Au malheur avare des biens
Que promet sa voix généreuse,
« Est-ce moi qui, pour être heureuse, »
Dit-elle, « ai cherché les humains? »
Non, mais rarement son sourire
Du vieillard essuya les pleurs :
Elle entoure un berceau de fleurs,
Et bientôt sa main les déchire :
Parfois elle attache un bandeau
Sur les yeux épris de ses charmes,
STANCES. 35
De ses amans tarit les larmes,
Et les conduit jusqu'au tombeau :
Telle est la trompeuse Espérance,
Si fertile en séductions ;
J'ai connu ses illusions,
Et le tourment de son absence :
Le mortel au sein des plaisirs
La préfère aux autres déesses ;
Elle tient pour lui ses promesses,
Et réalise ses désirs :
Mais, chargé du poids de ses chaînes,
L'homme étranger aux heureux jours
Doit repousser les vains secours
Qui ne changent rien à ses peines.
3
L'AVENIR.
STANCES IRRÉGULIÈRES.
Sur les débris des temps qui ne sont plus
Le douteux avenir languissamment repose;
L'espérance le berce, et les songes confus
Attachent sur sou front le cyprès ou la rose :
L'instant de son réveil cesse d'être incertain ;
La gloire, les plaisirs, les heures malheureuses,
Vont s'échapper de sa terrible main,
Et sur ses ailes vaporeuses
Sont écrits les tourmens qu'il apporte demain.
Le voilà donc ce jour que je demande!
Les voiles de la nuit déjà sont reployés,
5.
56 L AVENIR.
Et l'aube matinale arrose sa guirlande
Des pleurs qu'un souffle pur a bientôt essuyés.
Midi paraît, le temps s'écoule;
Comme un trait le présent s'enfuit,
Ma pensée en vain le poursuit,
Et les instans passés vont rejoindre la foule
Des instans qui n'ont rien produit.
Mais du repos pourquoi me plaindre ?
L'absence du malheur est le seul bien réel.
Autour de mes cheveux il n'est plus temps de ceindre
Ces rameaux verdoyans nés pour l'heureux mortel :
Brille sur d'autres fronts, couleur de l'espérance !
Sur le mien chaque fleur s'est changée en cyprès:
Dors, funeste avenir dont je crains la puissance !
Épargne-moi ta fatale présence :
Un jour de plus ajoute à mes regrets.
Ah ! n'exauce pas ma prière;
De ton vol inégal hâte l'essor pesant :
STANCES. 37
Alors naîtra cette heure où ma paupière.
Sera fermée au jour présent.
Sais-je si l'amitié, fidèle à sa promesse,
Sur mon tombeau répandra quelques pleurs?...
Trop souvent son accueil repoussa ma tristesse;
Peut-être elle oublîra qu'aux instans de détresse
Mon oreille attentive écoutait ses douleurs.
ENVOI A AMÉLIE W
Aimable enfant, encor si fortunée,
Tu préfères les champs aux lambris de l'orgueil f
Le gazon couvrira ma cendre abandonnée ;
Approche, que tes jeux entourent mon cercueil!
A tes regards ces lieux n'offrent qu'une prairie....
De plus graves erreurs te tiendront sous leur loi:
Que crains-tu , chère enfant ? ah ! reste près de moi :
Du palais de la mort je veille sur ta vie....
Aux pieds de l'Éternel j'irai prier pour toi.
LES REGRETS
D'UNE JEUNE MÈRE.
Nul crêpe ne voile vos charmes,
Chantez, mes compagnes, chantez!
Mais quoi! vous répandez des larmes..
Est-ce un fils que vous regrettez?
Votre peine n'est point amère,
Moi seule j'excite vos pleurs :
Si vous pleuriez comme une mère,
•Vos accens briseraient les coeurs.
Par vos travaux ornez vos charmes,
40 LES REGRETS
Filez, mes compagnes, filez!
C'est à moi de verser des larmes,
Mes plus beaux jours sont écoulés.
J'ai vu deux fois dans nos campagnes
Couper la tige des moissons ;
J'ai vu deux fois sur nos montagnes
Les neiges céder aux gazons ;
El je garde en ma rêverie
Un souvenir infortuné :
On meurt aux plaisirs de la vie
Alors qu'on perd un premier-né.
Votre joie augmente vos charmes,
Chantez, mes compagnes, chantez !
Mes yeux ne trouvent plus ces larmes
Dont vos beaux yeux sont humectés.
Bientôt vous deviendrez épouses
D UNE JEUNE MERE. 41
Ah ! si l'hymen vous a souri,
Que l'oubli des Parques jalouses
Protège votre fils chéri !
Mes compagnes, devenez mères;
Filez pour vos jeunes enfans :
Je filais comme vous, naguères,
Et le bonheur dictait mes chants.
Laissant et la gloire et l'armée,
L'époux dont j'ai reçu la foi
Viendra revoir sa bien-aimée;
Hélas ! quel sera son effroi !
Une de vous, dans sa chaumière,
Fètera-t-elle son retour?
Lui direz-vous qu'au cimetière
J'endors le fils de notre amour?
Ne chantez plus, voilez vos charmes ;
42 LES REGRETS D UNE JEUNE MERE.
La pitié sait mieux consoler :
Alors elle essuîra les larmes
Que vos récits feront couler.
Adieu , mes compagnes chéries !
Je vais au champ des longs regrets :
Pensez à moi dans ces prairies
Que je ne reverrai jamais.
Elle traverse la bruyère
A pas lents, les cheveux épars,
Et vers le toit de sa chaumière
Jette encor ses derniers regards.
L'oiseau de sinistre présage
Soudain pousse des cris confus:
L'époux revenait au village
Où sa compagne n'était plus.
STANCES
COMPOSEES AU PIED DES APENNINS.
De ces monts sourcilleux l'aspect triste et sauvage
Convient à ma douleur et calme mes tourmens:
Ils ont aussi du temps éprouvé le ravage,
Et leurs fronts dépouillés de leurs verts ornemens
Attestent partout son passage.
Quand, poussés par les vents, les noirs enfans du nord
Ramènent des hivers l'àpreté rigoureuse,
Les rochers en débris roulent avec effort,
Et, plongés dans les flots d'une onde impétueuse,
Offrent l'image de la mort.
44 STANCES.
Bientôt amoncelés au sein des mers profondes,
Leur cime arrêtera l'imprudent voyageur;
Il ne verra jamais ces limites des mondes
Qu'interroge avec joie un oeil observateur;
Non, plus de courses vagabondes.
Ses jours remplis d'espoir, ses jours seront éteints;
Il aura pour jamais disparu de l'espace;
Ses amis oublîront ses funestes destins,
Et les ailes du temps effaceront la trace
De ses voeux sur le sable empreints.
Ainsi tout se détruit, tout meurt ou s'évapore;
Et follement jaloux d'un éclat incertain,
On brigue des honneurs que le néant dévore :
Des faits, des noms guerriers, sont gravés sur l'airain,
Quand l'homme heureux brille une aurore,
Un jour cédant au choc des élémeus divers,
Et dissous à la voix de son auteur céleste ,
STANCES. 45
Ce globe évanoui dans le vague des airs,
De ses bois, de ses monts n'offrant plus aucun reste,
Disparaîtra de l'univers.
Jouets infortunés d'une vaine espérance,
De combien de projets nous chargeons l'avenir !
A peine sommes-nous échappés à l'enfance,
Que la haine, l'amour, l'orgueil, le repentir,
Se disputent notre existence.
Ah! si de tant de maux le ciel n'était le prix !
Si ce grand héritage au temps de la détresse
Trompait un noble espoir!... non, Dieu nous l'a promis,
Et la foudre échappée à sa main vengeresse
Ne tombera pas sur ses fils.
Contre les coups du sort il est donc un asile!...
Mortels, rassurons-nous; Dieu lit dans notre coeur:
Sa clémence au remords ouvre un séjour tranquille,
Et l'âme, s'élevant jusqu'à son créateur,
A brisé sa prison d'argile.

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