Poésies, par Théophile Denis,...

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impr. de A. d'Aubers (Douai). 1853. In-8° , 27 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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POÉSIES
PAR
THÉOPHILE DEIS,
sorS-OFFICIER AU 3e DE LIGNE.
DOUAI.
ADAM D'AUBERS, IMPRIMEUR RUE DES PROCUREURS, 12.
l 80"3 -
,'.
-"
LE SOLMT ,
A JLXnAPiis, colonel, commandant le 3e de ligne.
,, 7, F Il -, n
'-re inconnu me tourmente et m'enflamme,
Et jette un bruit nouveau dans l'écho de mon âme ?
Faible Muse des champs qui m'entraînais toujours
Sous le dôme des bois, pour parler des amours ;
Toi qu'un chant de Bulbul jadis rendait heureuse ,
Qui ne mêlais ta voix qu'à la brise amoureuse ,
Aux soupirs de la source , aux chansons de l'espoir,
Qui recherchais surtout le silence du soir ;
D'où vient que s'oubliant, ta main frêle et tremblante
Va chercher sur la lyre une corde puissante ?.
Quand Horace exhalait, sous les bois de Tibur,
Les accords délicats d'un luth aimable et pur,
Il craignait de troubler les cascades rieuses ,
En jetant à leurs flots des voix trop belliqueuses.
Que l'enfant du Iélès, chantant guerriers et rois,
Des Grecs et des Troyens redise les exploits ;
Que le fier Ossian , ce barde des batailles,
Célèbre, dans Selma, d'illustres funérailles.
Qu'à nos cœurs étonnés le chantre Sorrenlin
( 4 )
Des chevaliers croisés redise le destin ;
Pour toi, Muse timide, enfant si folle encore ,
Chante plus doucement, comme on chante à l'aurore,
Comme chante l'oiseau dans l'hymne du matin.
La fleur dont l'aimable sourire
Se reflète dans le courant,
Rêve à la brise qui soupire ,
Au flot qui la baise en mourant.
Tout-à-coup la tempête gronde,
L'Autan vient secouer la fleur,
L'eau du ciel la courbe et l'inonde,
Le torrent l'entraîne , ô douleur !.
Ainsi la Muse du poète ,
Dans le sentier silencieux
Se promène , songe , s'arrête,
Admire en paix le front des cieux.
Bientôt en son âme s'élève
Un vent jaloux de ce bonheur ,
Qui la jette loin de son rêve ,
Comme l'Autan jeta la fleur.
Mon âme, en proie à ce délire,
Veut prendre un trop sublime essor ;
Mes doigts crispés brûlent la lyre,
Il faut obéir au transport.
Dans les temps primitifs, berceau de ce vieux monde ,
Où le sol, vierge encor de ces races d'humains
Qu'il semble rejeter comme un flot qui l'inonde,
Assurait aux mortels de joyeux lendemains ;
i s )
Où toute affection ne sortait des familles
Que pour donner sa part au monarque du ciel ;
Où le saint patriarche , à l'ombre des charmilles,
Régnait sur ses enfants, au nom de l'Eternel ;
Alors qu'il suffisait d'une simple prière
Pour donner au sommeil les plus charmants attraits
Oh ! c'était bien assez d'envoyer, de la terre ,
Des nuages d'encens à l'Ange de la Paix.
Mais quand les fils nombreux de l'engeance prem ère
Surgirent tout poudreux des débris de Babel ,
Quand on les vit courir , noirâtre fourmilière ,
Comme un flot de volcan au jet perpétuel ,
Des champs de Sennaar à tous les points du monde ;
Quand ces troupeaux errants , noyaux des nations ,
Ayant enfin cessé leur course vagabonde,
Eurent fixé le choix de leurs possessions,
Il fallut invoquer la Déité contraire ,
Auprès de l'olivier, symbole du repos,
Faire briller le glaive aux bras noirs de la Guerre,
Autour d'elle semant le deuil et les tombeaux.
Chaque peuple, parqué dans des bornes prescrites ,
Se fit le défenseur de sa propriété,
Ou, forcé d'agrandir ses étroites limites,
Devint le conquérant d'un pays convoité.
On ne vit point toujours éclater la vaillance ,
Au nom de la Justice ou de la Liberté,
Et l'on sut oublier souvent la différence
Entre l'ambition et la nécessité.
Point de scrupule alors ; point de lois pour la guerre :
Le seul droit du plus fort était incontesté ;
( 6 )
La tribu s'emparait sans cause , sans bannière ,
Du pays qu'en chemin elle avait rencontré.
Pour reprendre bientôt son incertain voyage ,
Où s'arrêtait sa marche, elle épuisait le sol :
Ainsi l'on voit s'abattre, en un champ de carnage ,
Des vautours affamés , et reprendre leur vol.
Le Chasseur vint qui sut établir la conquête ;
Cent Nemrods, après lui, fondèrent des États ;
Mais pour se dire entr'eux : « Voici mon bien, arrête! »
Chacun comprit, dès lors, qu'il fallait des soldats.
Un sentiment nouveau naissait au cœur de l'homme,
Sorti des derniers jours du paisible âge d'or,
L'amour de la Patrie !. Ainsi tout cœur le nomme,
Et cherche à lui donner le plus sublime essor.
Le Soldat !. à ce nom , j'entends frémir la terre
Et dans ses flancs vieillis gronder la foudre altière ,
Je vois s'entr'ouvrir des tombeaux,
Le monde entier s'éveille , et tous les âges passent
Avec leurs fiers guerriers qui tonnent, qui menacent :
0 ciel ! qu'ils sont grands ! qu'ils sont beaux!.,
Comme l'on voit voler sous l'aquilon d'orage
Les sables soulevés d'une lointaine plage ;
Au vent fiévreux du souvenir ,
Sur l'horizon des temps, un tourbillon s'élève
D'innombrables héros que l'âme , ainsi qu'en rêve ,
Voit naître , passer et mourir.
Phalanges de l'Asie, ou de Grèce, ou de Rome,
Soldats du Capitole , ou de Troie, ou d'Ithôme,
( 1 )
Vos bruits font peur à mes esprits I
Le char de Sésostris roule au milieu des Thraces,
Et, d'un pas orgueilleux , Cyrus laisse des traces
De Balthazar à Thomiris.
Je vois tomber Messène avant Lacédémone,
Alexandre ébranler ou briser chaque trône ;
Je vois combattre à Marathon ;
J'entends rugir encor les flots de Salamine ;
Là-bas c'est Annibal, c'est Carthage en ruine ;
Voici le fer de Scipion.
César naît et grandit, fait trembler les deux pôles ,
Et, rapide géant, marche à travers les Gaules ;
Le franc m'apparaît à Soissons ,
Frappant du dernier coup les milices romaines ;
Et Charles fait peser, après trente ans de haines ,
Son joug sur le front des Saxons !.
Son sceptre tombe. Un homme à la divine essence,
Colosse au bras terrible , à la pensée immense ,
Après mille ans l'ose saisir.
Dix ans il a plané sur le monde en alarmes 1
L'univers délivré de ce grand bruit des armes
Tressaille encore au souvenir.
Et ce n'est point l'orgueil d'un esprit sanguinaire
Qui poussa ces mortels à ravager la terre ;
Ce n'est point seulement l'espoir d'un vain renom
Qui leur jetait au cœur ce dédain de la vie ;
S'ils semaient sans remords le deuil et l'agonie ,
Ce n'est point qu'ils briguaient un buste au Panthéon !
( 8 )
Loin d'eux ce froid calcul, ce féroce égoïsine !
Emportés par l'ardeur du vrai patriotisme ,
Avant leur propre gloire , ils songeaient à verser
La splendeur sur le front de l'idole chérie
Que leur cœur encensait sous le nom de Patrie.
Rien d'autre ne gonflait ces poitrines d'acier.
Ce sentiment brillait dans leurs regards de flamme,
Leurs yeux dardaient l'audace et la grandeur de l'âme ;
Et comme un vent qui court à travers les épis ,
Leur force et leur courage , autans aux larges aîles ,
Soufflaient dans tous les rangs leurs haleines mortelles,
Stygmatisant les traits de redoutables plis.
Leur présence chassait et le doute et la crainte ;
Leur foi gravait aux cœurs son invisible empreinte.
C'est qu'on ne pliait peint sous un simple mortel
Dont on eût voulu faire une idole illusoire :
Avant tout, la Patrie a droit seule à la gloire ;
Leur ferveur s'adressait à cet unique autel.
A différents degrés, comme un instinct sublime,
Ce feu brûle tout cœur, et l'exalte , et l'anime.
Comme un souffle d'enfant suffit à raviver
La flamme qui s'endort au languissant foyer ,
Un seul cri dont le sens est un puissant prestige ,
Peut élever soudain cet amour au vertige !
Voyez-vous ce jeune homme avec ses beaux vingt ans ?
Il montre sur son front le calme du printemps:
Ses muscles sont tendus à la besogne rude,
Le labeur matériel est son unique étude,
( 9 )
Soit que son bras se prête aux travaux d'atelier ,
Soit qu'il porte le poids du rustique métier.
La force est dans sa veine , et son corps la respire ;
Aux fatigues toujours répond un franc sourire.
Loin des soucis il garde un esprit en repos ;
L'amour seul a peut-être en lui quelques échos.
Un jour, le pauvre enfant ! la voix du sort l'appelle
Sous les drapeaux. Alors un monde se révèle,
Avec ses nouveautés, à sa jeune raison ;
Son œil avec terreur a sondé l'horizon.
Soldat! ce mot l'effraie. Il regarde sa mère,
Son passé lui sourit. Lors une larme amère,
Eloquente tristesse où parlent les regrets ,
Roule silencieuse en sillonnant ses traits.
Il part. Sur le chemin , déjà son âme laisse
Ces pleurs qui le noyaient dans des flots de tristesse ;
Sa pensée est moins sombre ; il s'inquiète moins
De ce qu'il a perdu que de ses nouveaux soins.
Entré dans la famille immense, tutélaire,
Où, pour lui, chaque enfant lui tend la main d'un frère,
Son visage a chassé la ride du chagrin :
Ainsi fond au soleil la brume du matin.
Mais quel bruit tout-à-coup résonne à la frontière ?
L'écho frappe les cieux d'une clameur guerrière ;
Un nuage poudreux assombrit l'horizon ;
0 ciel ! l'air s'est ouvert au roulis du canon !
Un lugubre concert où pleure un cri d'alarmes ,
Semble chanter la mort dans le fracas des armes.
L'on veut d'un peuple en paix saper la liberté !
Le jeune homme a pâli. Dans son sein révolté
( 10 )
Gronde une ire funeste, un désir de vengeance !
Comme le fier coursier dans l'arène de sang,
La raison ne peut plus maîtriser son élan :
Le sacrilége pas d'une race étrangère
Vient profaner un sol de son vil caractère ,
Un sol que l'habitant, tout fier de ses aïeux ,
Chérit avec ardeur comme on chérit les cieux ,
Qui lui dit : « Défends-moi, car je suis ta patrie ,
Tu réponds de l'affront dont je serais flétrie ! »
Arrière , audacieux. l'enfant s'est fait lion ,
Pour broyer votre espoir et votre ambition ,
Arrière. Renversez vos flatteuses pensées,
Sa griffe en un instant les aura lacérées ;
De ce rire effacez le sardonique pli,
La mort le va couvrir avec son teint bleui.
Oh ! vous ne savez pas ce que vaut la colère
D'un enfant qui rugit quand on touche à sa mère.
Mais le frein est brisé. La rage prend son cours.
Bataille ! Et l'on entend l'écho des alentours
Crier : « Bataille ! » Mais laissons dans le silence
La justice punir l'orgueil et l'insolence :
C'est assez qu'un soleil ait jeté ses rayons
Sur tant de moissonneurs de ces sanglants sillons.
La Patrie est vengée ! Et sa vie , et sa gloire,
Dont parleront longtemps les pages de l'histoire,
Elle doit tout au sang d'un brave et vaillant cœur
Dont le métier superbe est d'apprendre l'honneur.
Septembre 1851.

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