Poésies, précédées d'un avant-propos [par Ch. Guignard, Sta. Dadant et Em. Voillard] et d'une préface [par Émile Voillard]...

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impr. de Vve Miot-Dadant (Chaumont). 1871. In-8° , XX-154 p., portr..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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ÀBEL DUVERNOIS
I?B:ËSIES
vÇfiliifÎBlKS'ti'TJN AYANT-PROPOS ET D'UNE PRÉFACE
ET
ORÎNFÉES D'U:* PORTRAIT
CHAUMONT
(HaulOrMiinie)
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE DE \'° MIOT-DADANT
1871
ABEL DUYEMOIS
POÉSIES
PRÉCÉDÉES D'UN AVANT-PROPOS ET D'UNE PRÉFACE
ET
ORNÉES D'UN PORTRAIT
CHAUMONT
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE DE Ve MIOT-DADANT.
4871
ERRATA
Page 45, ligne 16, au lieu de :
Si je n'avais juré une haine éternelle
Lisez :
Si je n'avais un jour juré haine éternelle.
Page 48, ligne 1", au lieu de : Causeries des salons
Lisez : Nouvelles des salons.
Page 84, ligne 20, au lieu de : De gais amours
Lisez : Des gais Amours.
Page 99, ligne 3, au lieu de : L'aslringeant Chambertin
Lisez : L'astringent Chambertin.
La mort nous a ravi un de nos plus sympa-
thiques et spirituels amis, Abel Duvernois, qui
nous avait quittés, depuis plusieurs années, pour
aller à Paris et, en dernier lieu, à Arras où il
se trouvait à la tête d'une maison de commerce
considérable.
Éditer ses oeuvres, c'est déposer sur sa tombe
l'hommage dû à son esprit et à son coeur ; c'est
en même temps répondre à un désir qui nous a
été souvent exprimé : celui de perpétuer la mé-
moire d'un enfant de la Haute-Marne, dont le
talent poétique fut incontestable. Il nous est doux
de lui rendre publiquement, au nom de tous
ceux qui l'ont connu et aimé, ce dernier témoi-
gnage de regret et d'affectueuse estime. Nous re-
VIII
grettons seulement de ne pouvoir publier aujour-
d'hui qu'une très-faible partie de ses productions :
celles qui sont restées entre nos mains.
Nous faisons un appel à- l'obligeance de toutes
les personnes qui pourraient nous fournir la ma-
tière d'un second volume, et nous les prions
d'adresser à Mme V"' Miot-Dadant, imprimeur-
libraire, à Chaumont (Haute-Marne), les oeuvres
d'Abel Duvernois qui ne figurent pas dans ce
recueil.
Indépendamment d'une foule de poésies légères,
nous connaissons de notre ami des ouvrages plus
importants.
Sans une fierté de caractère fort honorable,
Duvernois serait arrivé au Théâtre Français. LE
QUARANTIÈME JOUE, comédie en cinq actes et en
vers, a été lu et bien accueilli au comité de la
rue Richelieu. Mais il fallait au nouveau-^uenu
ce qu'on appelle un marche-pied. Duvernois re-
fusa ; il voulait être seul, et la comédie resta
dans les cartons. On nous a dit qu'elle avait
obtenu plus tard beaucoup de succès sur le thé-
âtre d'Arras.
IX
Nous citerons encore un conte d'une grande
valeur, dédié à Alfred de Musset, l'un de ses
poètes de prédilection ; — quelques opéras ; — un
charmant proverbe langrois, en vers, intitulé
MOITIÉ FOUS, MOITIÉ ENRAGÉS, qui fut joué à
Langres et à Ghaumont, et peut-être ailleurs ; —
quelques vaudevilles, etc.
Hélas ! que sont devenus tous ces trésors, sou-
venirs de notre jeunesse !
Nous cherchons et nous espérons pouvoir bien-
tôt les offrir au public.
CH. GUIGNARD, STA. DADANT,
EM. VOILLARD.
Chaumont (Haute-Marne), 4871.
PREFACE
Dans une charmante préface l écrite par un
jeune littérateur de nos amis, M. Alexandre Pié-
dagnel, nous lisons :
Il n'y a en France, pour les vers, que cinq
cents lecteurs, — deux cents de plus qu'on ne
comptait aux Thermopyles de combattants, ces
dévoués qui les égalent à peine en héroïsme.
Cette spirituelle boutade renferme, hélas ! un
fonds de triste vérité.
Il est certain que le « langage des dieux »
n'est plus de saison, et qu'il y aurait quelque
hardiesse à vouloir aujourd'hui faire revivre le
1 La préface des Haltes, poésies, par André Chaten.— Paris.
—1868.
XII
culte de la Poésie. Aussi n'est-ce pas sans hési-
tation, qu'au milieu de cette indifférence générale
en matière poétique, nous nous sommes décidés
à publier les ouvrages de notre ami tant regret-
té. Sans vouloir préjuger l'accueil qui leur est
réservé, nous sommes cependant encouragés à
croire qu'il sera relativement favorable, grâce au
mérite qui distingue ces productions, et que nous
allons essayer de faire ressortir.
Abel Duvernois est né à Langres. C'est là que
s'est écoulée paisiblement sa jeunesse, au sein
de nombreuses et sincères affections. C'est à
Langres aussi que, possédé de bonne heure par
« le démon des vers », il composa une grande
partie de ses oeuvres, sachant, comme Frédéric
Bérat, mener de front le commerce et la poésie.
Sans être beau selon les règles sévères de l'art,
Duvernois avait un physique distingué, une vraie
tête de poète : le visage long, le front développé,
les traits réguliers. Sa physionomie exprimait ce
qui dominait en lui : la franchise et la bonté.
xnr
Modeste, simple dans ses moeurs, il trouvait le
plaisir près de lui, au milieu des personnes qu'il
aimait, car il avait surtout, comme dit La Fon-
taine, le don d'être ami. Il joignait à un coeur
excellent un esprit fin et délicat qui lui permet-
tait de saisir habilement les caractères, et qui
contribua, dès le début, au succès de ses co-
médies.
On dit avec raison que les qualités morales pro-
duisent les qualités littéraires ; en d'autres termes,
d'après Buffon, que le style, c'est l'homme.
La règle, toutefois, n'est pas sans exception \
Nous savons, par exemple, que certains poètes,
richement doués sous le rapport de l'esprit et de
l'imagination, sont dépourvus de cette sensibilité
que le public accorde généralement aux disciples
d'Apollon. Cependant, quand ils veulent faire vi-
brer quelque corde de l'âme, ils trouvent de tels
accents, ils s'identifient si bien avec leur sujet,
comme l'acteur avec son rôle, que l'illusion de-
1 11 y a des gens, écrivait M"" de Sévigné, dont le style est si
différent d'eux-mêmes, qu'on ne saurait les reconnaître.
XIV
vient complète et qu'on est véritablement impres-
sionné '.
Nous pourrions ajouter, en imitant un vers de
Boileau :
Chez eux le sentiment est un effet de l'art.
Duvernois, au contraire, est toujours lui-même.
Ses poésies portent l'empreinte de son caractère :
c'est un mélange d'esprit et de sentiment vrai,
de gaieté et de mélancolie.
La variété des sujets prouve la souplesse de
son talent. Comme il sait reproduire les charmes
de l'amitié et les plus tendres affections de la
nature ! Peut-on lire sans une douce émotion LE
CHANT DE PRINTEMPS, LES CHÂTEAUX EN CHAM-
PAGNE, A MADAME "*, et ce petit chef-d'oeuvre in-
titulé LE CHANT D'AUTOMNE ! — Quoi de plus
frais et de plus gracieux aussi que ROSE, LA NUIT
AUX BOIS, LE CHANT DU RUISSEAU, AIMEZ, Ô JEUNES
FILLES, MIMI, LA LUNE DE MIEL, COUPLETS! —
1 J.-B. Rousseau se vantait hautement de composer sans
dévotion des poésies pieuses, comme il en composait d'obscènes
sans libertinage. — (Patin. — MÉLANGES DE LITTÉRATURE.)
XV
Que de jolis détails et quelle vérité dans ses ta-
bleaux champêtres, tels que LE BLÉ et LE LUTIN
DES VIGNES ! — Avec quelle verve il chante les
délices de la vie épicurienne, « Bacchus et les
Amours » ! Lisez les VINS DE BOURGOGNE, les
CHANSONS A BOIRE, etc. — Quelle plaisanterie
amusante et de bon aloi que sa COMÉDIE A L'ATE-
LIER ! — Dans des genres différents, citons encore
LE CHÂTEAU DE LA ROMAGNE, OÙ le poète s'élève
par moments à la hauteur de l'ode ; — le spiri-
tuel COURRIER DE PARIS, qui se termine par une
si bonne pensée ! — CONSOLONS-NOUS, MENQUITA,
SÉRÉNADE.
Au point de vue du style, ce qui distingue Du-
vernois, c'est, sans contredit, le naturel et la
clarté ; c'est une simplicité qui n'exclut pas l'élé-
gance ; qualités d'autant plus précieuses qu'elles
semblent devenir rares à mesure qu'on s'éloigne
de nos immortels classiques.
De nos jours, en effet, l'abus du néologisme et
des termes scientifiques est devenu contagieux
parmi quelques-uns de nos littérateurs et même
de nos, poètes. Le beau mérite de parler la langue
XVI
de ses devanciers et d'être compris de tout le
monde ! Il s'agit, avant tout, de se tenir dans
une sphère inaccessible aux simples mortels.
Ils croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrueux,
S'ils disaient ce qu'un autre a pu dire comme eux.
En dehors de leur création de mots extrava-
gants, ils épuiseraient volontiers tous les vocabu-
laires des sciences physiques et naturelles. Mal-
heureusement pour ces écrivains littéralement in-
compris, il arrive qu'on ne les lit pas ou qu'on
ne les lit guère, ce qui fait honneur au bon goût
du public qu'ils croyaient éblouir par un luxe
inusité d'expressions toutes neuves ou étrangères
à la vraie poésie.
Mais revenons à Duvernois, qui n'a rien de
commun, Dieu merci ! avec ces pédants de nou-
velle espèce.
Il y a vingt ans, quelques jeunes gens pleins
d'insouciance et d'entrain, formèrent, avec notre
ami, une Société sous la dénomination rabelai-
sienne de la Gaye Beuverie. Dans le morceau si
original qui porte ce titre, Duvernois fait con-
XVII
naître le but « moral et philanthropique » de
cette association langroise :
C'étaient des Champenois, dignes fils de leurs pères,
Qui, trouvant le temps fade et le.monde véreux,
Venaient, par un traité, de se liguer entre eux
Pour combattre l'ennui, dissiper le marasme,
Arroser le chagrin
On se réunissait
Dans l'atelier fumeux d'un célèbre rapin l
La salle où se tenaient les séances du soir
Etait longue, maussade, insupportable à voir.
Une fenêtre louche éclairait son désordre.
Vient ensuite la description de l'atelier ; on
croirait lire une page de Musset ou de Th. Gau-
tier.
C'est ainsi que nos jeunes épicuriens mar-
chaient ensemble, jonchant de fleurs le sentier
aride de la vie.
Hélas ! il est un terme à tout, même aux chansons !
1 Edouard Vessiot, de Langres, jeune artiste de coeur et d'ave-
nir, mort il y a plusieurs années. Il nous reste, de lui aussi,
quelques poésies dans le registre de la Société.
xviii
Bientôt arrivèrent les cruels moments des
adieux et de la séparation ; peu à peu les rangs
s'éclaircirent, et la Gaye Beuverie s'éteignit après
avoir brillé d'un éclat si vif, mais trop éphémère.
Depuis, du livre d'Avenir
Le Temps a tourné bien des pages !
De cette bande joyeuse, un seul est resté de-
bout ! '*
La Mort a fauché tour à tour
Amis aimés, femmes chéries !
Nous lisions dernièrement, dans une excellente
critique, que le travail est la condition des vrais
succès, même pour les natures les mieux douées.
Il est fâcheux que Duvernois ne se soit point
appliqué cette maxime ; non pas qu'il eut, ainsi
que beaucoup de ses confrères, une confiance exa-
gérée en son mérite, mais parce qu'il attribuait
au contraire trop peu de valeur à ses. oeuvres
1 Charles Guignard, de Chaumont.
XIX
pour leur consacrer plus de temps. Il n'écoutait
que son inspiration, faisant des vers pour son
plaisir, comme d'autres font de la musique ou de
la peinture en amateurs, et ne songeant guère
aux honneurs de l'impression '.
Ce qui explique la grande quantité de ses pro-
ductions" au milieu de travaux d'une nature si
différente, c'est l'incroyable facilité avec laquelle
il composaits. Ses vers coulaient sur le papier ;
•de là cet abandon toujours heureux, quand il ne
dégénère pas en négligences et en incorrections
qu'on regrette de rencontrer quelquefois 8.
1 Plusieurs fois déjà ses amis avaient insisté pour qu'il livrât
ses poésies à la publicité. Voici ce que nous lisons, à ce sujet,
dans une lettre que notre cher poète écrivait, en 1864, à l'un
•de ses intimes, M. Charles Guignard. Nous citerons textuelle-
ment, c'est le plus bel éloge que nous puissions faire de sa mo-
destie :
Quant h ce que tu veux bien appeler mes oeuvres, cela ne
vaut pas l'impression; aussi je désire qu'il ne soit pas donné
suite li cette idée dont je remercie néanmoins mes amis. C'était
bon entre nous; mais, crois-le, ni toi ni moi, avec beaucoup
d'indulgence, n'en supporterions aujourd'hui la lecture.
2 Ainsi, par exemple, il fît la Comédie h l'atelier en quelques
heures, dans l'atelier même, pendant ces fameuses séances de
la Gaye Beuverie où l'auteur était loin de trouver le silence du
«abinet.
3 On les rencontre également chez nos meilleurs poètes, sur-.
tout en ce qui concerne la rime et l'harmonie. ■— Puisse cette
XX
Nous n'ajouterons plus rien. - Nous abandon-^
nons le lecteur à sa propre appréciation ; et s'il
juge que nous n'avons vu ces poésies qu'à travers
le prisme d'une ancienne amitié, s'il nous re-
proche un excès d'indulgence, il nous pardonnera
sans doute en faveur d'une faiblesse et .d'un en-
traînement bien naturels.
EMILE VOILLARD.
Bibliothécaire de la ville de Chaumont.
conformité d'imperfections adoucir, en faveur de Duvernois, la
sévérité de MM. les puristes !
Combien de fautes légères et comme imperceptibles, d'ex-
pressions qui ne sont pas toul-h-fait justes, de tours un peu
contraints, de mots et quelquefois devers de remplissage, qu'on
est forcé de pardonner au poète ! Il n'en est aucun qu'on ne
puisse prendre ici pour juge, pourvu qu'on lui donne à juger
les vers d'autrui et non pas les siens. Un poète est un homme
qu'on oblige à marcher avec grâce les fers aux pieds ; il faut
bien lui permettre de chanceler quelquefois légèrement. En
sera-t-ilpour cela moins digne d'admiration ? Point du tout.
(D'ALEMBERT.)
I
A MADAME ***!!!
Avez-vous gardé souvenance
De notre amour, heureux printemps,
Où les roses de l'espérance,
Voilant à nos yeux la souffrance,
Parfumaient nos coeurs de vingt ans ?
Avez-vous, ma belle amoureuse,
Dans un repli de votre coeur,
Conservé l'image joyeuse
De cette nuit mystérieuse
Où tout fut ivresse et bonheur ?
L'oiseau dormait sous la feuillée ;
La lune mirait son croissant
Dans le ruisseau longeant l'allée
Où l'amour vous tint éveillée
Cette nuit jusqu'au jour naissant.
J'avais, pendant une heure entière,
Gravi des sentiers rocailleux,
Et franchi, tout blanc de poussière,
La cloison qu'entourait un lierre
De ses bras luisants et noueux.
Vous m'attendiez, ô ma charmante !
Et bien fort battait votre coeur,
Quand, sous ma démarche prudente,
Criait la feuille jaunissante
Qui réveillait l'écho moqueur.
Ce soir-là, que vous étiez belle !
Vos cheveux noirs, manteau soyeux.
Glissaient brillants sur la dentelle,
Couvrant d'une grâce nouvelle
Votre corsage gracieux.
Votre voix tremblante et naïve
Disait à mon coeur plein de feu,
Ce chant d'amour, note craintive
Qui vibre quand l'amour arrive
Et se meurt au dernier adieu.
Oh ! disiez-vous dans votre ivresse :
Que ton coeur soit toujours mon coeur !
Et je brûlais, belle maîtresse,
Sous ma frissonnante caresse,
Votre front rouge de pudeur.
Que de serments ! quelle soirée !
Que de rires, d'illusions !
Et par quelle route dorée
S'égarait notre âme enivrée !
Fous, pauvres fous que nous étions 1
Coeurs naïfs, âmes trop sensibles,
Tout nous riait dans l'avenir ;
Des fleurs d'amour, tiges arides,
Le temps nous a fait les mains vides ;
Qu'en reste-t-il ?.... Un souvenir !
_ 4 —
Insensés, nous avons pu croire
A des jours brillants de soleil !
L'amour a fui ; la nuit est noire ;
Des amoureux c'est là l'histoire :
Songe brûlant et froid réveil !
Oh ! s'il vous reste encor dans l'âme
Un soupir pour cet heureux temps,
Laissez-le tomber, pauvre femme,
Sur le souvenir tout de flamme
De nos beaux rêves de vingt ans !
20 novembre 1851.
II
SERENADE
A. mon ami Th. Guignard
Quelle nuit se prépare !
On dirait qu'un avare,
Dans le ciel qui se pare,
A jeté ses doublons.
Tout brille et s'illumine ;
Prenons la mandoline,
Et sans bruit qu'on chemine
Sous les frêles balcons.
Mes amis, çà, qu'on fasse
Bien bas chanter la basse,
Car nous sommes en face
Des lieux où Dona Sol,
Pensive, doit m'attendre ;
Et tâchez de comprendre
Que l'amour d'un coeur tendre
Se dit en mi-bémol.
Gardez-vous qu'on éveille
Son mari qui sommeille !
Car la duègne qui veille
Par ordre du jaloux,
Tient, pour chaque soirée,
Force gens en livrée,
Canaille préparée
A nous rouer de coups.
Avançons. — Voici Laure
Qu'en vain ma voix implore ;
Son coeur, novice encore,
Se ferme au séducteur.
— 7 —
Pour prouver mon malaise,
Que le triste diôze
Assombrisse à son aise
Un chant en ut-mineur.
La gentille Isabelle
Ici fait sentinelle ;
Je vois sous la dentelle
Battre son tendre coeur.
Çà, mes donneurs d'aubade,
Pressez la sérénade ;
Qu'une longue roulade
Célèbre mon bonheur !
Là-bas, Nina la prude
De poser fait étude.
Allons ! pas de prélude !
Je voudrais parier
Qu'avant la saint Pancrace
Je tiendrai dans ma nasse
Cette fille tenace,
Et sans trop la prier.
Au fond de la ruelle
Nous attend la plus belle,
Aussi la plus cruelle
Qu'il nous reste à fêter.
Mon ténor, crache et tousse,
Fais ta voix aussi douce
Qu'un ruisseau sur la mousse,
Et veille à bien chanter !
Amis, ivresse et joie !
Il semble que je voie
Son beau corps qui se ploie
A son balcon chéri !
Regardez sa main blanche,
Et son bras qui se penche
Pour jeter de pervenche
Un bouquet tout fleuri !
En retour qu'on lui donne
Une ronde mignonne,
Où le hautbois résonne
Et pleure tendrement.
— 9 —
Piano, mon camarade,
Car je sens sous l'arcade
Un oeil noir qui regarde
Et semble menaçant.
'Adieu, charmante reine !
Vous autres, pour la peine,
Voilà ma bourse pleine ;
Buvez au Dieu d'amour.
J'ai semé, pour mes belles,
Boléros, ritournelles,
Et j'espère auprès d'elles
Récolter à mon tour.
Vive la sérénade
Qui fait damner l'alcade
Et mettre en embuscade
Les maris soupçonneux !
Vivent les amoureuses
Qui s'endorment rêveuses
Et fort peu soucieuses
De leurs époux fiévreux !
— 10 —
Un mari qui vous happe,
Un jaloux qui vous frappe,
Voilà ce qu'on attrape
A faire ce métier.
Mais souvent on peut prendre
Un baiser long et tendre,
Et l'amour sait répandre
Des fleurs dans le sentier.
Décembre 1851.
III
l_E CHANT DU RUISSEAU
L'hiver argenté la campagne;
Voyez briller sur la montagne
Son auréole de glaçons.
Plus de roses, plus de verdure ;
Plus de clair ruisseau qui murmure»
En se glissant dans les gazons.
Sous la glace qui l'emprisonne,
Écoutez sa voix qui frissonne
Et pleure un lamentable chant.
Pauvre captifàl semble dire :
« Où sont mes fleurs et le zéphire
« Qui les berçait en se jouant 1
— 42 —
« Oh ! rendez-moi la jeune fille
« Qui, le soir, quittant sa faucille,
« Sur mes rives venait s'asseoir ;
« Et qui posant, jeune et folâtre,
« Sur mes cailloux son pied d'albâtre,
« Mirait ses yeux dans mon miroir.
« Quand tout bruit cessait dans la plaine,
« Retenant ma tremblante haleine,
« Souvent caché dans mes roseaux,
« Je voyais la belle ingénue
« Se baigner, rose et demi-nue,
« Dans le blanc cristal de mes eaux.
« Chaque matin les hirondelles,
« M'effleurant du bout de leurs ailes,
« Me fredonnaient de gais refrains ;
« Puis séchaient, vives et joyeuses,
« Au soleil leurs plumes soyeuses
« Sur mes tiges de romarins.
« Tout a fui, les fleurs et la brise ;
« La froide haleine de la bise
— 13 —
« A froissé mes brillants atours.
« Rendez-moi ma verte ceinture,
« Mes parfums, ma voix qui murmure,
« Mes frais gazons et les beaux jours! »
6 janvier 1852.
Mis en musique par E. VOILLARD et publié dans le Journal du Dimanche.
IV •
SOUHAITS
Quand je vois à votre fenêtre
Briller vos grands yeux noirs si beaux,
Pour mieux les voir je voudrais être,
Je voudrais être vos carreaux.
Pour admirer votre sourire,
Pour vous aimer et vous le dire,
Je voudrais être votre soeur ;
Pour sonder au loin dans votre âme
Et savoir vos secrets de femme,
Je voudrais être votre coeur.
— 15 —
Je voudrais être cette brise
Qui, de votre figure éprise,
Vient doucement vous caresser;
Être, au printemps, rose jolie
Par un soleil de mai fleurie,
Et sur votre sein reposer.
Je voudrais être cette glace
Qui reproduit vos traits charmants ;
Être sans cesse à votre trace,
Et vous tenir propos galants.
Voilà ce que je voudrais être ;
C'est beaucoup, la belle, et pourtant
Exigeant je vais vous paraître :
Je voudrais être votre amant !
Juin 1851.
v -
LE LUTIN DES VIGNES
Est-ce un démon, une ombre,
Que je viens d'entrevoir?
Dans la vigne plus sombre
Scintille son oeil noir !
Sur un pêcher tout rose
Le voilà qui se pose
Et rit en tapinois !
Petit lutin des vignes,
Aux allures malignes,
Est-ce toi que je vois ?
~ 17 —
Oui, voilà ta couronne
De pampres toujours verts,
Et ton nez qui bourgeonne
Sous tes yeux grands ouverts.
Par un vieux romanée
Ta bouche enluminée,
Bouton épanoui,
Chantonne dans la brise
Ta sublime devise :
« Je bois et je joui ! »
Par soleils ou bruines,,
Dans le printemps fleuri,
Tu gardes aux collines
Ton bourgeon favori.
Des rapaces abeilles
Tu préserves les treilles
Pendant la floraison ;
Et lorsque le cep plie
Sous la grappe remplie,
On entend ta chanson.
Ta chanson vive et folle
Fait fuir le maraudeur,
2
— 18 —
Et joyeuse s'envole
Près du gai vendangeur.
De charges veloutées
Tu combles les hottées
Du matin jusqu'au soir ;
Et quand paraît l'aurore,
On te retrouve encore
Vers le rouge pressoir.
C'est toi, démon aimable,
Qui remplis les tonneaux ;
Qui tamises le sable
Dans les sombres caveaux.
Ta verve sans pareille
Met dans chaque bouteille
Un gracieux refrain ;
Quand tu ris, dans son verre
Le malheureux espère
Et n'a plus de chagrin.
Sous les vertes tonnelles
Apportant la gaité,
Tu sais plaire aux cruelles,
Attendrir la beauté.
— 19 —
C'est toi qui fais l'orgie
Et la nappe rougie ;
Sournoisement tu ris,
Méchant, si la fillette
S'en va, baissant la tête,
Regagner son logis.
Quand vient l'hiver morose
Et le givre brillant,
Tu danses, porte close,
Dans le feu pétillant.
Des vieilles éraillées
Tu charmes les veillées,
0 démon familier !
Et c'est toi qui lutines,
Sous les noires platines,
Les grillons du foyer.
A la lourde vieillesse
Qui tremble en cheveux blancs,
Toi seul rends la jeunesse
Et des pas moins tremblants.
Quand je serai dans l'âge
Où l'homme fol ou sage
— 20 —
Trébuche à chaque pas,
Petit lutin des Vignes,
Aux allures malignes,
Je compte sur ton bras.
VI
CHANT DE PRINTEMPS
Sur un nuage et d'or et de vermeil
A l'horizon se lève le soleil ;
C'est le Printemps ! voici les violettes,
Courez aux bois artistes et poètes ;
C'est le Printemps ! De la terre en sommeil
Le rossignol a chanté le réveil.
Dans l'air plus doux tout s'agite et bourdonne ;
Sur le muguet dont la tige frissonne
La brise boit les larmes du matin ;
— 22 —
L'abeille vole et s'empresse et butine
Du genêt d'or à la blanche églantine ;
Les moucherons dansent dans le lointain.
Les papillons aux ailes chatoyantes
Brillent partout comme des fleurs mouvantes ;
Chaque buisson abrite des amours ;
Près de son nid roucoule la fauvette,
Et dans le ciel s'élève l'alouette
D'un chant joyeux annonçant les beaux jours.
Entendez-vous sous les feuilles nouvelles
Les longs soupirs des blanches tourterelles ?
Les bois sont pleins de doux frémissements ;
Tout est amour, ravissement, mystère,
Dans le sentier ombreux et solitaire
Les amoureux gazouillent leurs serments.
Heureux enfants, coeurs naïfs et candides,
L'espoir vous fait des horizons splendides ;
Tout vous sourit, et la main dans la main
Vous vous jurez d'éternelles tendresses !
— 23 —
L'éternité de ces vaines promesses
Peut-être, hélas ' sera sans lendemain.
Des amoureux c'est la commune histoire ;
Croyez pourtant, il est si bon de croire !
Aimez pourtant, il est si doux d'aimer !
Trop tôt pour vous viendront les jours moroses ;
Aimez, enfants, et marchez sur les roses
Que sous vos pas l'amour vient de semer.
Courez aux bois, vous dont l'amour se brise,
Conter tout bas vos douleurs à la brise ;
Courez aux bois, vous qui voulez mourir,
Interroger la pervenche nouvelle ;
Elle dira qu'elle renaît plus belle
Et que pour vous l'espoir peut refleurir.
Elle dira : « Pourquoi pleurer sans cesse ?
« Qu'avec l'hiver s'envole la tristesse
« Et les chagrins qui sont l'hiver des coeurs !
« Le soleil rit au printemps qui commence,
« Votre soleil, à vous, c'est l'espérance,
« Et l'espérance a séché bien des pleurs. »
_ 24 —
Sur un nuage et d'or et de vermeil
A l'horizon se lève le soleil ;
C'est le Printemps ! voici les violettes,
Courez aux bois, artistes et poètes ;
C'est le Printemps ! De la terre en sommeil
Le rossignol a chanté le réveil !
Paris, 18 avril 1858.
VII
CHATEAUX EN CHAMPAGNE
A. mon ami Sta. Dadant.
Que j'en ai construit de châteaux !
D'autres en rêvent en Espagne,
Sans ponts-levis et sans créneaux,
Frais abris près de verts coteaux ;
Que j'en ai construit de châteaux,
De jolis châteaux en Champagne !
Ami, quand nous allions tous deux,
A l'âge heureux où l'on espère,
— 26 —
Par les chemins gras ou poudreux,
Sans souci des pédants hideux ;
Ami, quand nous allions tous deux
Faisant l'école buissonnière,
Te souvient-il qu'en ce beau temps,
Où dans notre âme fraîche éclose
S'épanouissait le printemps
Au miroir de nos dix-sept ans,
Te souvient-il qu'en ce beau temps
L'avenir nous semblait tout rose?
Dans ce livre pour tous fermé,
Jeunes fous, nous cherchions à lire,
Et, par l'espérance enflammé,
Notre oeil voyait un être aimé,
Dans ce livre pour tous fermé,
Nous appeler et nous sourire !
Nous lui bâtissions un château
A cette fée aimable et douce,
Sans pierre, brique ni marteau,
— 27 —
Au flanc de quelqu'ombreux coteau ;
Nous lui bâtissions un château
Perdu comme un nid dans la mousse.
De francs amis nous visitaient,
Las ! nous n'en voyons plus qu'en rêve !
Au dessert les bouchons sautaient,
L'Amour et l'Amitié chantaient,
De francs amis nous visitaient ;
C'était fête sans paix ni trêve.
Tous les chagrins étaient bannis
De ce doux pays de Cocagne
Où nous avions bâti nos nids ;
Songes charmants, rêves bénis !
Tous les chagrins étaient bannis
De nos beaux châteaux en Champagne.
Depuis, du livre d'Avenir
Le Temps a tourné bien des pages !
En feuilletant le souvenir,
Que de rêves je vois finir !
— 28 —
Depuis, du livre d'Avenir
Qu'il est sorti de noirs orages !
De nos beaux châteaux écroulés
En vain nous cherchons les tourelles ;
Les gais refrains sont envolés,
Et nous regardons désolés,
De nos beaux châteaux écroulés,
L'Amour s'enfuir à tire d'ailes.
La Mort a fauché tour à tour
Amis aimés, femmes chéries ;
Le printemps du coeur n'a qu'un jour,
Les fleurs se fanent sans retour ;
La Mort a fauché tour à tour
Nos illusions tant fleuries !
Ami, gardons le souvenir !
Déjà notre tète s'argente,
Lui seul saura nous rajeunir ;
De nos jours l'hiver va venir ;
Ami, gardons le souvenir,
C'est au coeur un oiseau qui chante !
— 29 —
Que j'en ai construit de châteaux !
D'autres en rêvent en Espagne,
Sans ponts-levis et sans créneaux,
Frais abris près de verts coteaux ;
Que j'en ai construit de châteaux,
De jolis châteaux en Champagne !
Paris, 2 mai 1858.
VIII
ROSE
Au bois j'ai rencontré Rose
Joyeuse comme un pinson ;
D'ordinaire au vert gazon
Son pied à peine se pose.
Elle va, léger oiseau,
Rasant les mousses nouvelles,
Comme on voit les demoiselles,
Les demoiselles sur l'eau.
— 31 —
Rose a quinze ans et la mine
Fraîche comme le muguet,
Toujours un rire coquet
Plisse sa lèvre mutine.
Souvent, quand son chant perlé
Cadence une ritournelle,
Pour mieux entendre, vers elle
Le rossignol a volé.
Elle est si charmante, Rose !
Et vive comme un lutin ;
Au sourire du matin
■C'est une fleur fraîche éclose.
Aujourd'hui, le front rêveur,
Elle était sous la feuillée,
Et sa paupière mouillée
Disait le mal de son coeur.
— « Qu'avez-vous, ô ma gentille,
« Dis-je, et quel cruel tourment
— 32 —
a Assombrit ce front charmant
« Où toujours la gaité brille ?
« Quand la pelouse pour nous
« S'émaille de pâquerettes,
« Dites vos peines secrètes,
« Dites, Rose, qu'avez-vous ? »
— « Je ne sais, répondit-elle
« De son accent ingénu,
« Je sens un trouble inconnu,
« Une tristesse mortelle.
« Tout chante au bois, comme moi
« Je chantais ! Tout est en fête :
« Le ciel, l'oiseau, la fleurette ;
« Mon coeur seul est en émoi. »
— « Ce grand mal qui vous dévore,
« Ce trouble plein de douceur,
« Rose, dis-je, en votre coeur
« C'est l'amour qui vient d'éclore ! »
— 33 —
— « Quoi ! dit-elle, c'est l'amour ! »
Et Rose, l'enfant rieuse,
Rose s'éloigne rêveuse
En répétant : « c'est l'amour ! »
Bois de Meudon, 6 mai 1858.
3
IX
LA NUIT AUX BOIS
Fleurs des nuits, les étoiles
Scintillent dans les cieux ;
Les bois silencieux
Ont, sous leurs sombres voiles,
Des bruits mystérieux.
Jusqu'à l'aube prochaine
Dort le merle moqueur ;
Les grenouilles en choeur
Coassent dans la plaine
Comme un chant de douleur.

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