Poésies religieuses et morales, par René Muller

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Megard (Rouen). 1868. Gr. in-8°.
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âSilOTHÈQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
HJULlÉli
AVEC 1PPBOBATIOS.
Les Ouvrages composant la Bibliothèque morale
«le la Jeunesse ont été revus et ADMIS par un
Comité d'Ecclésiastiques nommé par SON ËMINENCE
MONSEIGNEUR LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
L'Ouvrage ayant pour titre : Poésies religieuses et
morales, a &tè lu et admis.
Le Président du Comité ,
AVIS DES ÉDITEURS.
Les Éditeurs de la Eîîîilîotluèqae morale «le la Jeunesse
ont pris tout à fait au sérieux Je titre qu'ils ont choisi pour le don-
ner à cette collection de bons livres. Ils regardent comme une
obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le justifier dans
toute sa signification et toute son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer dans cette
collection, qu'il n'ait été au préalable lu et examiné attentivement
non-seulement par les Éditeurs, mais encore parles personnes les
plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet examen, ils auront
recours particulièrement à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant
tout, qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus que qui que
ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du monde,
pourrait offrir quelque danger dans les publications destinées
spécialement à la Jeunesse chrétienne
Aussi tous les Ouvrages composant la ESSBîiioêEaèsïirae morale
«Be la «Jeramesse sont-ils revus et approuvés par un Comité
d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par SON EMINENCE MON-
SEIGNEUR LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE ROUEN. C'est assez dire
que les écoles et les familles chrétiennes trouveront dans notre
collection toutes les garanties désirables et que nous ferons tout
pour justifier et accroître la confiance dont elle est déjà l'objet.
POÉSIE.
La poésie est née de l'enthousiasme. Le poëte ne voit
ni ne sent comme les autres hommes, et, pour leur
faire partager ses idées et ses impressions, il se crée
un langage dans lequel abondent les vives couleurs,
les brillantes comparaisons, les expressions nobles et
hardies. La poésie ne se renferme pas dans les limites
du réel ni même du possible; l'idéal est son domaine;
tantôt elle nous y transporte par des élans sublimes,
tantôt elle nous y entraîne par des peintures pleines de
charme.
On ne peut dire à quelle époque la poésie a pris nais*-
sance; elle doit être aussi ancienne que le monde.
L'homme qui, saisi d'admiration à la vue des merveilles
de la nature, a le premier rendu grâce à son divin au-
teur, a été le premier poëte.
Les plus anciennes poésies sont celles des Hébreux.
« Ce peuple élu, dit Chateaubriand , dont tous les, pas
sont marqués par des phénomènes ; ce peuple pour qui
le soleil s'arrête, le rocher verse des eaux, le ciel pro-
digue la manne, ce peuple ne pouvait avoir des fastes
8 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
ordinaires. Toutes les formes connues changent à son
égard : ses révolutions sont tour à tour racontées avec la
trompette, la lyre et le chalumeau, et le style de son
histoire est lui-même un continuel miracle , qui porte
témoignage de la vérité des miracles dont il perpétue le
souvenir. *
Rien, en effet, n'est plus beau que l'Ecriture. La sim-
plicité du langage y fait merveilleusement ressortir le
sublime des pensées et des images, et, soit qu'elle ra-
conte la création du monde ou les aventures des pa-
triarches, soit qu'elle chante les louanges de l'Eternel,
qu'elle gémisse sur les douleurs de l'humanité, ou qu'elle
annonce l'avenir, elle reste digne du Dieu qui l'a in-
spirée.
Le Livre de Job, les Cantiques de Moïse, les Psaumes,
les Lamentations de Jérémie, sont la principale partie
de la poésie des Hébreux.
Tous les anciens peuples ont cultivé la poésie ; les
premiers philosophes, les législateurs et les historiens
n'employaient pas d'autre langage, et, l'harmonie venant,
en aide à la mémoire, ils écrivaient en syllabes cadencées
ou en rimes les préceptes et les récits dont ils souhai-
taient qu'on gardât le souvenir.
Les Grecs et les Romains, supérieurs à tant de titres
aux autres peuples de l'antiquité, n'ont pas oublié de
joindre h toutes leurs gloires celle de la poésie. Homère
et Virgile seront toujours lus avec admiration. La langue
grecque et la langue latine se prêtant à l'harmonie par
la longueur ou par la brièveté des syllabes et par une
grande variété d'intonation, les vers de ces grands poètes
ne sont pas rimes; mais la rime est absolument néces-
saire aux vers français.
On ignore à quelle époque l'usage de la rime s'intro-
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 9
duisit en France; elle nous vint, dit-on, des Espagnols,
qui l'avaient reçue des Arabes, et elle s'établit d'abord
en Provence. C'est de là que partirent les trouvères ou
troubadours, qui ont été nos premiers poëtes. Ils allaient
de castel en castel égayer par leurs chants les fêtes
données par les seigneurs. Ces chants, d'abord assez in-
' signifiants, commencèrent à s'élever à l'époque de la con-
quête de l'Angleterre par les Normands, et pendant les
croisades ils furent presque entièrement réservés à la
louange des guerriers chrétiens.
La poésie ayant pris cette direction, les premiers
poëmes historiques parurent, si toutefois il est permis
de donner ce nom au poëme ou roman de Bruts, dans
lequel maître Eustache raconte la fondation du royaume
d'Angleterre, ou à celui d'Alexandre le Grand, auquel
concoururent quatre poëtes, dont le plus célèbre fut
Alexandre de Paris. Ce poëme, le premier dans lequel
on ait fait usage des vers de douze syllabes, parut au
xiie siècle, et l'on ne sait si ces vers durent au sujet de
l'ouvrage ou à l'un de ses auteurs le nom d'alexandrins
qu'ils ont conservé jusqu'à nos jours. Les alexandrins,
qu'on appelle encore grands vers ou vers héroïques, sont
ordinairement employés dans le poëme épique et en
général dans le stvle élevé.
Le poëme épique est un récit d'aventures héroïques.
Les plus riches ornements du style, les plus pompeuses
descriptions, les tours les plus nobles et les plus ingé-
nieux conviennent à ce genre de poésie, auquel les vers
de douze syllabes donnent de l'ampleur et de la majesté.
Homère a laissé dans l'Iliade et l'Odyssée des modèles
que les poëtes de tous les âges ont admirés et dans les-
quels ils ont puisé d'utiles leçons. Les Romains ont eu
plusieurs poëmes, parmi lesquels l'Enéide de Virgile
10 POÉSIES RELIGIEUSES ET MOIULES.
tient le premier rang. L'Italie cite avec orgueil la Jéru-
salem délivrée, du Tasse; Luiz de Camoëns a doté le
Portugal de la Lusiade; Milton a enrichi l'Angleterre du
Paradis perdu ; et toujours on citera ces productions
comme autant de monuments du génie de l'homme. La
France compte un assez grand nombre de poëmes
épiques, dont le plus célèbre est la Henriade de Voltaire.
L'Art poétique de Boileau est le plus beau modèle du
genre didactique; enfin, comme poème philosophique,
nous avons la Religion de Racine fils.
L'action du poème héroïque doit être unique; mais un
heureux choix d'épisodes en rompt la monotonie et en
double la beauté, ansi que le dit la Harpe dans les vers
suivants :
Homère au premier rang serait-il donc assis,
S'il n'eût fait qu'étaler dans ses brillants récits
Les combats des héros, leurs sanglantes blessures ,
Et la course des chars et le choc des armures ?
ïl sait avec plus d'art varier ses portraits ,
Et dans le coeur humain cherche ses plus beaux traits.
Qu'ils sont vrais et frappants ! Assis sur le rivage,
Achille aux immortels se plaint de son outrage.
La fille de Priam , dans ses tristes adieux ,
Tend au bras d'un époux l'enfant qu'il offre aux dieux,
Et l'enfant, à l'aspect d'une aigrette guerrière ,
Se rejette d'effroi dans le sein de sa mère.
Hector fixe sur lui des regards attendris,
Et désarme son front pour embrasser son fils.
Andromaque est en proie aux plus tendres alarmes
Et mêle un doux sourire à de plus douces larmes.
Qu'alors il paraît grand, le peintre des héros ,
Quand l'homme tout entier respire en ses tableaux !
L'ode est un chant qui se distingue surtout par le
sublime des images et la hardiesse de l'expression. L'en-
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 11
thousiasme en est le caractère distinctif. Voici ce qu'en
dit Eoileau, après avoir défini l'épopée, dans l'immortel
poëme dont nous parlions tout à l'heure :
L'Ode,-avec plus d'éclat et non moins d'énergie.
Elevant jusqu'au ciel son vol ambitieux,
Entretient dans ses vers commerce avec les dieux.
Aux athlètes dans Pise elle ouvre la barrière,
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière ,
Mène Achille sanglant au bord du Simoïs,
Ou fait fléchir l'Escaut sous le joug de Louis.
Tantôt, comme une abeille ardente à son ouvrage,
Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage.
Son style impétueux souvent marche au hasard ;
Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.
Le sonnet est une petite pièce composée seulement
de quatorze vers, séparés en deux quatrains et en deux
tercets, dont chacun doit former un sens complet. Les
mêmes rimes doivent se trouver dans les deux quatrains,
et ces diverses difficultés ont (ait dire à Boileau :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
L'idylle ou l'églogue est un petit poëme qui retrace
des scènes champêtres ou tout autre sujet naïf et gra-
cieux.
Telle qu'une bergère, au plus beau jour de fête ,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus bpaux ornements ;
Telle , aimable en son air, mais humble dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle.
Son tour simple et naïf n'a rien de fastueux,
Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.
12 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille,
Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.
Mais souvent en ce style un rimeur aux abois
Jette là, de dépit, la flûte et le hautbois,
Et, follement pompeux dans sa verve indiscrète,
Au milieu d'une églogue entonne la trompette.
■ De peur de l'écouter, Pan fait dans les roseaux,
Et les Nymphes, d'effroi, se cachent sous les eaux.
L'élégie est le langage du coeur, elle doit toucher plu-
tôt qu'éblouir; le style peut en être plus élevé que
celui de l'églogue, mais sans cesser d'être doux, simple et
vrai.
D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace,
La plaintive Elégie, en longs habits de deuil,
Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil.
La ballade est un récit en vers composé de couplets
ayant les mêmes rimes ou le même refrain.
Le rondeau, dont le principal caractère est la naïveté,
et le triolet, auquel le même vers trois fois répété donne
de la grâce et de la gentillesse, ne se trouvent plus que
dans les oeuvres de nos anciens poètes.
« Ces oeuvres, dans lesquelles on trouve quelquefois
des traits de génie imprévus et assez agréables, étaient
le plus souvent, dit Fontenelle, sans règle, sans éléva-
tion, sans justesse. La pensée y était fréquemment sacri-
fiée à la rime ; encore se montrait-on peu difficile sur le
choix de cette dernière et faisait-on rimer des mots dont
le son était différent, pourvu que la syllabe finale fût la
même; ainsi justice et audace ou, pour nous servir d'un
exemple souvent cité, hallebarde et miséricorde. »
Souvent aussi la rime tenait lieu de raison, et par
malheur ce n'est pas seulement à nos anciens poètes
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 13
qu'on peut adresser ce reproche. Le père Malebranche,
savant et philosophe distingué, qui vivait au xvne siècle,
critiquait fort ce défaut.
— Je n'ai fait que deux vers en ma vie, disait-il quel-
quefois, les voici :
Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde
Pour aller a cheval sur la terre et sur Tonde.
Et comme on lui faisait observer qu'on ne va point à
cheval sur l'onde, il répondait :
— J'en conviens ; mais passez-le-moi en faveur de la
rime; on en passe bien d'autres à des poètes plus cé-
lèbres que je ne le suis.
Fontenelle faisait le même reproche aux rimeurs de
son temps. Un jour qu'il était chez Mme de Tencin, on
lui lut un couplet qui n'avait aucun sens, et qu'on avait
composé tout exprès pour railler la manie qu'avaient
alors plusieurs poètes de se rendre inintelligibles, à
force de vouloir être fins. Fontenelle écouta les vers et
demanda qu'on voulût bien les lui répéter.
— Ne vois-tu donc pas, lui dit Mme de Tencin, que ce
couplet n'est que du galimatias fait à plaisir?
— Il ressemble si fort à beaucoup des vers que j'en-
tends lire, répondit Fontenelle, qu'il n'est pas étonnant
que je m'y sois trompé.
Houdard de Lamotte, ami de Fontenelle et poète lui-
même, après avoir obtenu divers succès, prétendit que
l'harmonie des rimes était tout à fait inutile, et que les
beautés qu'on admire dans Corneille et dans Racine ne
brilleraient pas d'un moindre éclat, si elles étaient expri-
mées en prose. Cette opinion, alors débattue, n'a pas
prévalu, et, quoique tout le monde sache que l'élévation
des pensées et des sentiments, la noblesse et la variété
14 POÉSIES HELIGIEUSES ET MORALES.
des images, le choix des expressions constituent avant
tout la poésie, on est forcé de dire que les beaux vers
doublent le prix des belles pensées.
De la contrainte rigoureuse
Où l'esprit semble resserré,
Il reçoit cette force heureuse
Qui l'élève au plus haut degré.
Telle , dans des canaux pressée,
Avec plus de force élancée,
L'onde s'élève dans les airs ,
Et la règle qui semble austère
N'est qu'un art plus certain de plaire
Inséparable des beaux vers (1).
Chateaubriand émet le même avis dans le Génie du
Christianisme ; pour donner les preuves à l'appui, il essaie
de mettre en prose un passage de la Phèdre de Racine,
et il reconnaît qu'il est impossible que cette prose sou-
tienne la comparaison avec les vers suivants :
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale.
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains.
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
M. de Chateaubriand, un des plus grands génies dont
s'honore la France, a plus écrit en prose qu'en vers ; son
jugement ne saurait donc être soupçonné de partialité,
et nous pouvons, nous appuyant sur une telle autorité,
dire que si quelque lecture peut développer l'intelligence
de la jeunesse, orner sa mémoire, élever ses sentiments,
lui inspirer le goût du vrai beau, c'est celle de nos poètes
célèbres.
(1) Delà Faye, Réponse à deLamotle.
POÉSIES HELIG1EUSES ET MORALES. 15
C'est un choix de leurs oeuvres que nous offrons au-
jourd'hui à nos lecteurs aimés ; et comme on désire
savoir quel a été l'homme dont on admire les écrits,
nous faisons précéder d'une notice biographique les vers
que nous empruntons à chacune de nos célébrités poé-
tiques ; toutefois on comprendra la réserve qui nous em-
pêche d'entrer dans de grands détails sur les auteurs
contemporains.
Nous n'avons pas la prétention de n'omettre dans le
cadre restreint qui nous est imposé aucun nom digne
d'y figurer; nous n'avons pas non plus celle de n'y ad-
mettre que des noms également illustres: ceux que nous
y inscririons après Corneille et Racine seraient en bien
petit nombre; mais tous ceux qui y prendront place
méritent d'être connus, quoiqu'ils n'aient pas tous les
mêmes droits à notre admiration.
PREMIERS POETES FRANÇAIS.
Quelques vers empruntés'à Chrestiens, de Troyes,
qui, vers la fin du xue siècle, écrivit les chroniques de
Madame Jeanne, comtesse de Flandre, feront voir à nos
jeunes lecteurs ce qu'était alors la poésie.
Puisque vos plaist, or m'escoutés,
Caer et oreilles me prestes ;
Car parole ouïe est perdue
S'elle n'est de cuer entendue.
Qu'as oreilles vient la parole,
Ainsi comme li vent qui vole
Mes ni arreste ne demore
Ains s'en parts en molt petit d'ore,
Se li cuer n'est si éveillé
• Qu'ai prendre soit appareillé.
Alain Chartier, qui jouit d'une grande réputation sous
les règnes de Charles YI et de Charles VII, fit faire des
progrès à la poésie et se concilia par son double titre de
poëte et d'orateur les bonnes grâces de ces deux
princes, auprès desquels il remplit les fonctions de se-
crétaire. Il passait pour l'homme le plus laid de tout le
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 17
royaume; mais sa laideur était rachetée par un si rare
talent, que Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI,
passant un jour dans une galerie du palais où Alain
s'était endormi, s'approcha doucement de lui et déposa
un baiser sur ses lèvres, d'où étaient issus, disait-elle,
tant de bons mots et de vertueuses paroles.
Marguerite d'Ecosse aimait la poésie et se plaisait à
encourager les poètes. Elle envoya une couronne de
laurier d'argent à fleurs d'or à Clotilde-Marguerite de
Surville, dont les vers charmants ont été réimprimés
depuis peu. La couronne portait cette flatteuse inscrip-
tion: « Marguerite d'Ecosse à Marguerite d'Hélicon (1). »
Glotilde avait commencé dès l'âge de douze ans une
traduction de Pétrarque, et elle y avait si bien réussi,
que Christine de Fisan, femme célèbre par son grand
savoir et son talent poétique, reconnut que cette enfant
méritait mieux qu'elle de tenir le sceptre du Parnasse.
Nous reproduisons quelques-uns des couplets que Glo-
tilde de Surville adresse à son enfant dans une de ses
pièces les plus gracieuses :
0 cher enfantelet, vrai pourtraict de. ton père,
Dors sur le seyn que ta bousche a pressé ;
Dors, petiot ; cloz, amy, sur le seyn de ta mère,
Tien doulx. oeillet par le somme oppressé.
Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
Gouste ung sommeil qui plus n'est faict pour moy.
Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre....
Àinz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy !
Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore !
Cher enfançon, mon souley, mon amour!
(1) Le Pinde ou l'Hélicon élail Ja montagne consacrée aux Muses.
2
48 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Te voy toujours, te voy et veulx te veoir encore ;
Pour ce trop brief me semble nuict et jour.
Estend ses brasselets ; s'espand sur Jui le somme ;
Se clost son oeil, plus ne bouge.... il s'endort....
N'estoit ce.tayn floury des couleurs de la pomme,
Ne le diriez dans les bras de la.mort ?
Arreste, cher enfant; j'en frémis tout engtière !...
Réveille-toi, chasse ung fatal propos....
Mon fils, pour ung moment, ah ! revoy la lumière !
Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz !...
Doulce erreur ! il dormait... C'est assez, je respire ;
Songes legiers, flattés son doulx sommeil !
Ah! quand voyrai cestuy pour qui mon coeur soupire
Aux miens costez jouir de son réveil?...
Te parle et ne m'entends.... Eh ! que dis-je, insensée?
Plus n'oyroit-il quand fust moult esveillé....
Pauvre chier enfançon! des filz de ta pensée
L'eschevelet n'est encor débroillé
Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure,
Triste raison que trop tost t'adviendra !
En la paix dont jouys, s'est possible, ah ! demeure !
A tes beaux jours mesme il n'en souviendra.
Chassignet, qui continua l'oeuvre d'Alain Chartier, ne
paraît cependant pas avoir beaucoup élevé la poésie fran-
çaise, si nous en jugeons par cette strophe d'un chant
dans lequel il célèbre la grandeur et la bonté de Dieu ;
Par toi le mol zéphyr, aux ailes diaprées,
Refrise d'un air doux la perruque des prées,
Et sur les monts voisins,
Éventant ses soupirs par les vignes pamprées,
Donne la vie aux fleurs et du sucre aux raisins.
François Yillon, qui vivait à peu près à la même
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 19
époque, ayant mérité d'être pendu, obtint sa grâce,
Louis XI ne voulant pas qu'un si bon poète fût mis à
mort. Boileau lui-même attribue à Villon l'honneur d'a-
voir, le premier, débrouillé l'art de nos vieux romanciers;
mais toutes ses poésies sont écrites dans un style bas et
trivial.
Vers l'an 4500, Alexis, moine bénédictin, fit des bal-
lades et des chants royaux en l'honneur de la Vierge, et
composa deux poëmes, dans l'un desquels il accuse les
femmes de préférer l'argent au mérite et dit que si on
leur propose un époux,
Soit diligent,
Soit plus luisant
Qu'un diamant
Joli etgent,
Qu'il soit prudent,
Parlant aussi bien qu'un romant,
S'il n'a de l'or et de l'argent,
On lui dit : A Dieu vous commant.
Vers le même temps, René d'Anjou, roi de Sicile et
comte de Provence, cultivait la poésie et la peinture, tout
en s'occupant du bonheur de ses sujets. Les savants, les
poètes et les artistes trouvaient à sa cour un accueil em-
pressé; mais le moment où la poésie française devait
sortir de la barbarie n'était pas encore arrivé.
C'était à François 1er qu'était réservée la gloire de
régénérer en France les arts et les lettres. Il faisait lui-
même des vers et mérite d'être compté parmi les meil-
leurs poètes de son temps.
Marguerite de Valois, sa soeur, fut surnommée la
dixième Muse, et, quelque flatteur que paraisse ce sur-
nom, son talent pour la poésie l'en rendait digne. Elle
unissait d'ailleurs un grand savoir, un brillant esprit,
20 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
une rare fermeté d'âme, à la bonté la plus touchante et à
la plus rare beauté. Pendant la captivité de François Ier,
elle se rendit à Madrid pour le consoler et le soigner;
elle demanda une entrevue à Charles-Quint et lui parla
avec tant de noblesse des devoirs d'un prince généreux,
qu'elle ne contribua pas peu à l'élargissement de son
frère. François 1er lui en garda toujours une vive recon-
naissance, et, quand elle épousa en secondes noces Henri
d'Àlbret, roi dé Navarre, il lui fit de grands avantages.
Tant qu'elle avait vécu à la cour de son frère, elle y
avait été entourée d'artistes, de savants; et elle n'avait
pas dédaigné de disputer à Marot et à Saint-Gelais les
lauriers de la poésie. Devenue reine de Navarre, Mar-
guerite ne perdit pas l'habitude de protéger et d'encou-
rager les beaux esprits. Un trop grand désir d'apprendre
la porta à écouter les doctrines de quelques théologiens
protestants ; mais elle s'en repentit sincèrement et mou-
rut dans les sentiments d'une véritable piété.
Nous ne citerons de cette princesse que les vers
qu'elle adressa à Marot en réponse à une épigramme
dans laquelle celui-ci se plaignait de ses créanciers :
Si ceux à qui devez comme vous dites
Vous connaissaient comme je vous connais,
Quitte seriez des dettes que vous fîtes
Au temps passé, tant grandes que petites,
En leur payant un dizain toutefois
Tel que le votr', qui vaut mieux mille fois
Que l'argent dû par vous en conscience ;
Car estimer on peut l'argent au poids;
Mais on ne peut, et j'en donne ma voix,
Assez priser votre belle science.
Nous avons nommé, parmi les poètes qu'on voyait à la
cour de François Ier, Marot et Saint-Gelais. Ce dernier
POÉSIES RELIGlLUSliS &T MORALES. 21
était l'aumônier et le bibliothécaire du roi, mais surtout
son ami. Ses vers, auxquels on peut reprocher de
manquer quelquefois de clarté, ont de la douceur, de la
facilité et delà grâce. Il aimait beaucoup à railler; aussi
composa-t-il un grand nombre d'épigrammes. Fran-
çois Ier prenait un grand plaisir à causer en rimes avec
lui : le roi faisait une question ou commençait un
quatrain, Saint-Gelais répondait ou trouvait les deux
derniers vers. Un jour, le roi dit, en caressant un cheval
qu'il se disposait à monter :
Petit cheval, gentil cheval,
Bon à monter, bon à descendre.
Et il regarda Saint-Gelais, qui ajouta aussitôt :
Sans que tu sois un Bucéphal,
Tu portes plus grand qu'Alexandre.
Il n'est pas nécessaire de dire que cette improvisation
si flatteuse fit le plus grand plaisir à François Ior.
Clément Marot, fils de Jean Marot, qui avait joui sous
le règne précédent du titre de poëte de la magnanime
reine Anne de Bretagne, obtint une réputation bien
supérieure à celle de son père. Attaché d'abord en qua-
lité de page à Marguerite de Valois, il fut ensuite valet
de chambre du roi, qu'il suivit en Italie et auprès duquel
il fut blessé à la funeste bataille de Pavie. De retour eo
France, il mérita par une conduite scandaleuse d'être
emprisonné; et la liberté lui ayant été rendue, il en fit si
mauvais usage, que, pour ne pas la perdre encore, il fut
obligé de s'expatrier. Il mourut en 1544 à Turin, à l'âge
de cinquante ans.
Une imagination féconde, des pensées justes et fines,
une grande facilité d'expression, une piquante naïveté,
22 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
firent de Marot le premier poëte de son siècle ; et sous
le règne de Louis XIV, c'est-à-dire au plus beau temps
de la poésie, Boileau le proposait pour modèle :
Quoi que vous écriviez, évitez ia bassesse.
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté
Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté.
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage,
Imitez de Marot l'élégant badinage.
Le même poëte rend compte ainsi des progrès que
Marot fit faire à son art :
Marot bientôt après fit fleurir les ballades,
Tourna des triolets, rima des mascarades,
A des refrains réglés asservit les rondeaux,
Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.
Marot, doué d'un esprit vif, enjoué, fécond en sail-
lies, réussit surtout dans le genre épigrammatique et
léger; aussi ne peut-on louer celui de ses ouvrages qui
fit le plus de bruit, la traduction des Psaumes. Cette
traduction est restée bien au-dessous de la sublime
simplicité et du charme touchant de l'original. Mais tel
ne fut pas sans doute l'avis de François Ier ; car, malgré
la censure que la Sorbonne crut devoir faire de la ver-
sion de Marot, il ordonna au poëte de continuer, ordre
auquel celui-ci répondit par les deux quatrains sui-
vants :
Puisque voulez que je poursuive, ô sire ,
L'oeuvre royal du Psautier commencé,
Et que tout coeur aimant Dieu le désire ,
De besogner ne me tiens dispensé.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. ' 23
S'en sente donc qui voudra offensé,
Gar ceux à qui un tel bien ne peut plaire
Doivent penser , si jà ne Font pensé,
Qu'en vous plaisant me plaît de leur déplaire.
Michel Marot, fils de Clément, a laissé aussi quelques
poésies; mais on ne peut les comparer à celles de son
père.
Après la mort de François Ier, Henri II protégea
comme lui les artistes et les poètes. Saint-Gelais fut
son bibliothécaire et son ami, comme il avait été celui de
son prédécesseur; mais Ronsard > qui parut alors, re-
plongea la poésie dans le chaos d'où Marot l'avait tirée.
Aucun poëte n'a jamais joui d'une plus grande répu-
tation ni d'une plus haute faveur que Ronsard.
Henri II, François II, Charles IX, Henri III, le com-
blèrent de bienfaits et d'honneurs. Il avait de la
facilité, et l'on trouve dans ses vers des traits de génie;
mais il voulut donner à notre poésie la marche des vers
latins, et, possédé du désir de faire étalage d'un grand
savoir, il se rendit souvent inintelligible. Plus il avait de
talent réel, plus il fit de tort à l'art; sa brillante imagina-
tion, sa verve enthousiaste .firent oublier le mauvais
goût dont il faisait preuve ou plutôt mirent ce mauvais
goût à la mode; et jusqu'à ce que Malherbe eut rendu
à notre langue sa pureté et sa grâce, les oeuvres de nos
poètes furent hérissées de mots grecs ou latins pénible-
ment transformés.
Ronsard avait de son génie la plus, flatteuse opinion :
il avait coutume de dire que le ciel, en le faisant naître
après la bataille de Pavie, avait voulu consoler la France
de ses malheurs. Il assurait que de son nom de Ronsard
était venu celui de rossignol, donné à l'oiseau dont le
chant surpasse en éclat et en douceur celui de tous les
24 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
autres. Il n'était pas moins vain de sa naissance que de
ses talents; il était d'une famille noble du Vendômois;
mais cela ne lui suffisant pas, il prétendait qne cette
famille avait contracté à diverses époques les plus hautes
alliances.
Cette vanité, dont quelques-uns le raillaient, avait
sans doute pris sa source dans les éloges qui lui étaient
prodigués par les princes et les poètes de son temps.
Henri II le tenait en haute estime. Saint-Gelais, cédant
à son penchant pour la raillerie ou à la crainte de se voir,
supplanté par ce nouveau venu dans les bonnes grâces
du roi, lisant un jour à ce prince des vers de Ronsard,
les défigura et les rendit méconnaissables. Ronsard,
justement irrité, lui en fît des reproches; Saint-Gelais
avoua ses torts, répara sa faute et offrit son amitié au
jeune poëte ; mais il ne renonça pas, dit-on, à rire
quelque peu aux dépens de ses orgueilleuses préten-
tions.
Ronsard ayant obtenu le premier prix décerné par
l'académie des Jeux Floraux, la ville de Toulouse, ju-
geant trop au-dessous de son mérite la violette d'or qu'il
devait recevoir, fit faire une statue d'argent massif re-
présentant Minerve, la lui offrit, et en accompagna
l'envoi d'un décret qui déclarait Ronsard le poëte fran-
çais par excellence. Quelque temps après, Ronsard fît
hommage de cette statue au roi, qui accueillit ce présent
avec joie et reconnaissance.
Marie Stuart, la bonne et savante petite reine qui
fasait l'ornement de la cour de Henri II, aimait beaucoup
Ronsard. Elle lui fit don d'un magnifique buffet, sur
lequel il y avait un vase en forme de rosier repré-
sentant le Parnasse. Au-dessus se voyait un Pégase avec
cette inscription :
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. " 25
A Ronsard , l'Apollon de la source des Muses.
Marie cultivait elle-même la poésie ; elle pleura dans
des vers touchants la mort de François II, son époux,
et tout le monde connaît ceux qu'elle écrivit sur ses ta-
blettes au moment où, debout sur le pont du vaisseau
qui la reconduisait en Ecosse, elle vit s'effacer à l'ho-
rizon les côtes de cette belle France où elle avait été
élevée.
Adieu, plaisant pays de France ,
0 ma patrie
La plus chérie ,
Qui as nourri ma tendre enfance !
Adieu, France! Adieu, mes beaux jours !
La nef qui déjoint nos amours
N'a eu de moi que la moitié ;
L'autre part te reste , elle est tienne ;
Je la fie à ton amitié,
Pour que de l'autre il te souvienne.
A l'exemple de ses prédécesseurs, Charles IX aimait à
faire des vers; il adressa les suivants à Ronsard :
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner ;
Tous deux également nous portons des couronnes ,
Mais , roi, je les reçois; poëte , tu les donnes.
Ronsard mourut à l'âge de soixante et un ans, sans
avoir vu sa gloire éclipsée par celle d'aucun rival. Il
laissait des hymnes, des odes, des sonnets, des épi-
grammes, et plusieurs poëmes dans lesquels se trouvent
de grands défauts et de vraies beautés. On peut citer ce
qu'il dit des désordres produits de son temps par l'hé-
résie :
H6 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES
Ce monstre arme le fils contré son propre père,
Le frère audacieux s'arme contre son frère,
La soeur contre la soeur, et les cousins germains
Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains.
L'oncle hait son neveu, le serviteur son maître ;
La femme ne veut plus son mari reconnaître ;
Les enfants sans raison disputent de la foi,
Et tout, à l'abandon, va sans force et sans loi.
L'artisan, par ce monstre, a laissé sa boutique,
Le pasteur ses brebis, l'avocat sa pratique,
La nef le marinier, son trafic le marchand;
Et par lui le prud'homme est devenu méchant,
L'écolier se débauche, et de sa faux tortue
Le laboureur façonne une dague pointue.
Morte est l'autorité, chacun vit à sa guise,
Au vice déréglé la licence est permise ;
Le désir, l'avarice et l'honneur insensé
Ont sens dessus dessous le monde renversé.
Ronsard s'était associé six poètes, qui furent ses ad-
mirateurs t ses disciples, et qui portèrent encore plus
loin que leur maître le mauvais goût et le langage bizarre
qu'on lui reproche. Cependant, Joacliim du Bellay, l'un
d'eux, a laissé quelques poésies qui ne manquent ni de
douceur ni de grâce. Nous citerons quelques stances
adressées par lui à un ami qui venait de perdre sa femme :
Tout ce qui prend naissance
Est périssable aussi,
L'indomptable puissance
Du sort le veut ainsi.
La rose journalière
Mesure son vermeil
A l'ardente carrière
Du renaissant soleil.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 27
Il faut que chacun passe
Dans l'éternelle nuit.
La mort qui nous menace
Comme l'ombre nous suit.
Deux des autres disciples et amis de Ronsard, Jodelle
etBaïf, firent grand bruit dans leur temps ; le premier
par des tragédies dans lesquelles, si l'on en croit le té-
moignage de Ronsard, Sophocle et Ménandre eussent
trouvé quelque chose à apprendre, et Baïf, en donnant
des refrains grecs à des couplets français. Cette étrange
mode, qui, selon l'expression de Boileau, eut longtemps
un heureux destin,
Vit dans l'âge «suivant, par un retour grotesque ,
Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.
À Malherbe était réservée la gloire d'opérer ce revire-
ment dans les goûts de son époque et de faire sortir
de ce jargon la langue française, que devaient bientôt
illustrer les immortels chefs-d'oeuvre du siècle de
Louis XIV.
MALHERBE.
François de Malherbe naquit à Caen vers l'an 4556.
Il était tout jeune encore quand son père embrassa la
religion protestante, et il en éprouva tant de chagrin,
que, ne voulant plus rester dans sa ville natale, il suivit
en Provence le grand prieur Henri d'Angoulême, qui
l'attacha à sa maison et lui fît épouser plus tard la veuve
d'un conseiller au parlement d'Aix. Malherbe eut plu-
sieurs enfants, qu'il eut la douleur de voir mourir et
qu'il pleura sincèrement; car ils avaient été les seuls
objets de sa tendresse. Il plaida toute sa vie contre ses
autres parents; et quelqu'un le lui reprochant, il ré-
pondit qu'il ne pouvait plaider contre les Turcs ou les
Russes, puisqu'ils ne lui disputaient rien.
Il était d'un caractère violent et irascible, et ne pou-
vait supporter, même de ses amis, la plus légère obser-
vation. Cependant il ne craignait pas de leur dire des
vérités désagréables,-et il n'épargnait pas plus les étran-
gers que ses amis.
Un de ses neveux, qui sortait du collège le consultant
sur la carrière qu'il devait entreprendre, Malherbe lui
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 29
mit en main un Ovide, en lui disant de le traduire. Le
jeune homme parut embarrassé.
— Soyez brave, lui dit Malherbe, vous ne valez rien
à autre chose.
Le fils d'un magistrat célèbre lui montra un jour des
vers qu'il avait faits.
— Vous a-t-on mis dans l'alternative de faire ces vers
ou d'être pendu? lui demanda Malherbe.
— Non, répondit l'apprenti poëte en le regardant avec
étonnement.
— Eh bien! reprit Malherbe, si vous n'avez pas cette
excuse, j'ai peine à comprendre que vous ayez exposé
votre réputation en mettant au jour une pièce si ridicule.
Le duc d'Angoulême, lui ayant soumis aussi des vers
de sa façon, reçut cette réponse:
— Un prince ne doit rien faire qui ne soit parfait; ne
montrez donc ceci à personne.
Un jour qu'il dînait chez l'archevêque de Rouen, il
s'assoupit après le repas. Le prélat le réveilla, en l'invi-
tant à le suivre à l'église où il devait prêcher.
— Dispensez-m'en, Monseigneur, dit Malherbe, je
dormirai bien sans cela.
Malherbe avait même son franc parler à la cour, et
quand Henri IV faisait quelque faute de français, il l'en
reprenait sans plus de façon que s'il eût eu affaire à un
simple gentilhomme. Le bon roi lui montrant un jour
une lettre écrite par le dauphin et signée Loys, Malherbe
demanda si le prince ne s'appelait pas Louis.
— Sans doute, répondit Henri.
— Pourquoi donc, s'il s'appelle Louis, signe-t-il Loys?
dit Malherbe.
Le roi et le dauphin reconnurent que le tyran des mois,
c'est le nom qu'on donnait à Malherbe, avait raison, et
ils se soumirent à sa décision.
30 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Malherbe ne commença qu'en 1605 à jouir de la répu-
tation qu'il méritait. Ses intérêts l'ayant alors appelé à la
cour, Henri IV lui fit bon accueil et s'efforça de l'y rete-
nir. Le roi ayant demandé, quelques années auparavant,
au cardinal du Perro/i s'il ne faisait plus de vers, le car-
dinal lui avait répondu: « Non, sire, je n'en fais plus
depuis qu'un gentilhomme normand, nommé Malherbe,
s'est avisé d'en faire. J> Henri IV n'eut garde d'oublier ce
nom, et le poëte lui ayant présenté, au retour d'une
campagne, des vers en l'honneur de ses victoires, il le
nomma gentilhomme ordinaire de la chambre.
Quelque temps après, le duc de Bellegarde donna à
Malherbe une pension de 1,000 livres, une place à sa
table, et mit à ses ordres un cheval et un domestique.
Le poëte reconnut alors que le talent n'est pas toujours
inutile à la fortune; ce qu'il paraissait croire, quand il
disait que la poésie ne devait être considérée que comme
un amusement, et qu'il était juste qu'on gardât les em-
plois et les récompenses pour ceux qui les méritaient
par des services rendus à l'État. Il ne pensait pas que
les savants, les artistes, les hommes de génie contribuent
à la gloire de leur pays, et il avait coutume de dire qu'au
point de vue de l'utilité publique, on ne devait pas faire
plus de cas d'un bon poëte que d'un bon joueur de
quilles.
On a peine à concilier cette manière de penser avec
la haute opinion qu'il paraît avoir eue ensuite de son
art, opinion qu'il exprime dans cette strophe d'une de
ses odes :
Je veux croire que la Seine
Aura; des cygnes alors,
Qui pour toi seront en peine
De faire quelques efforts.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 3'î
Mais vu le nom que me donne
Tout ce que ma lyre sonne,
Quelle sera la hauteur
De l'hymne de ta victoire,
Quand elle aura cette gloire
Que Malherbe en soit l'auteur?
On retrouve le même sentiment dans ce sonnet adressé
à Louis XIII:
Qu'avec une valeur à nulle autre seconde ,
Et qui seule est fatale à votre guérison,
Votre courage , mûr en sa verte saison,
Nous ait acquis la paix sur la terre et sur l'onde ;
Que l'hydre delà France, en révoltes féconde,
Par vous soit du tout morte ou n'ait plus de poison,
Certes, c'est un bonheur dont la juste raison
Promet à votre front la couronne du monde.
Mais qu'en de si beaux faits vous m'ayez pour témoin ,
Connaissez-le, mon roi, c'est le comble du soin
Que de vous obliger ont eu les destinées.
Tous vous savent louer, mais non également.
Les ouvrages communs vivent quelques aimées,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
Les oeuvres de Malherbe sont en petit nombre ; il
travaillait avec lenteur, et il croyait que c'était le seul
moyen de faire quelque chose de bon. « Après avoir fait
un poëme de cent vers ou un discours de trois feuilles ,
il faut, disait-il, se reposer des années. »
Malherbe avait étudié les poètes anciens, les latins
surtout; il les admirait; mais il comprenait que chaque
langue a son génie particulier, et il eut le mérite de bien
saisir celui de la sienne. Son style, ferme et hardi, s'é-
32 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
lève souvent jusqu'au sublime, et la netteté de ses idées,
la justesse de ses comparaisons, le choix de ses expres-
sions laissent bien loin de lui tous ses prédécesseurs.
Tout ce que nous pourrions en dire se trouve dans ces
vers de Boileau :
Enfin Malherbe vint, et le premier en France
Fit sentir dans ses vers une juste cadence,
D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir
Et réduisit sa muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
Marchez donc sur ses pas, aimez sa pureté,
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Malherbe avait plus de soixante ans quand il perdit sa
mère. La régente Marie de Médicis l'envoya compli-
menter par un de ses gentilshommes.
— Dites à la reine, répondit Malherbe, qu'en recon-
naissance de l'honneur qu'elle me fait, je prierai pour
que le roi ne la pleure pas avant d'avoir atteint l'âge que
j'ai moi-même.
Une des filles de ce poëte mourut de la peste entre
ses bras, un de ses fils fut tué en duel, en 1627, par le
chevalier de Piles. Malherbe avait résolu de se battre
contre le meurtrier; ses amis, pour l'en détourner, lui
représentèrent que la partie n'était point égale; car il
avait soixante-treize ans et l'adversaire de son fils était
un jeune homme.
— Pourquoi voulez-vous, leur dit-il, m'empêcher de
risquer un denier contre une pistole?
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 33
Ils parvinrent cependant à le calmer, et le chevalier lui
ayant offert une forte somme pour qu'il renonçât à le
poursuivre, Malherbe employa cet argent à élever un
mausolée à son fils.
Malherbe passait pour être avare; son appartement
était si pauvrement meublé, que, faute de sièges, il ne
pouvait recevoir que les unes après les autres les per-
sonnes qui venaient le voir. Il n'avait pour tout domes-
tique qu'une vieille servante, qu'il consultait, dit-on.,
sur l'harmonie de ses vers.
Pendant sa dernière maladie, il hésitait à se confesser,
parce que, disait-il, on n'était pas au temps de Pâques;
cependant il s'y décida quand il n'eut plus l'espoir de
voir revenir cette époque. On raconte que la femme qui
le gardait ayant dit un mot qui n'était pas français,
Malherbe, qui ressentait déjà les angoisses de l'agonie,
eut encore la présence d'esprit de l'en reprendre. Le
prêtre qui l'assistait l'invita alors à s'occuper de pen-
sées plus sérieuses pendant le peu d'instants qu'il avait
encore à vivre; mais Malherbe répondit qu'il voulait
défendre jusqu'à son dernier soupir la pureté de la langue
française.
Malherbe a été plus admiré qu'aimé; sa rude fran-
chise, le plaisir qu'il semblait prendre à de malignes
reparties, éloignèrent de lui ceux que son talent aurait
attirés; mais la postérité lui a rendu justice en le regar-
dant comme le père de la poésie française.
STANCES
A UN PÈRE SUR LA MORT DE SA FDLLE.
Ta douleur, Dupérier, sera donc éternelle?
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?
34 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
Mais elle était du monde ou les plus belles choses
Ont le pire destin ,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses :
L'espace d'un matin.
Puis, quand ainsi serait que, selon ta prière,
Elle aurait obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu'en fût-il advenu?
Penses-tu que , plus vieille, en la maison céleste
Elle eût eu plus d'accueil,
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
Et les vers du cercueil?
Non, non, mon Dupérier : aussitôt que la Parque
Ote l'âme du corps,
L'âge s'évanouit au deçà de la barque
Et ne suit point les morts.
Ne te lasse donc plus d'inutiles complaintes;
Mais, sage à l'avenir,
Aime une ombre comme ombre et des cendres éteintes
Éteins le souvenir.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 35
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.
De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos ;
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous mette en repos.
PARAPHRASE DU PSAUME VIII.
0 Sagesse éternelle, à qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divers,
Qu'on voit également sur la terre et sur l'onde,
Mon Dieu, mon Créateur,
Que ta magnificence étonne tout le monde,
Et que le ciel est bas au prix de ta hauteur !
Pour moi, toutes les fois que j'arrête les yeux
Sur tant d'astres brillants dont tu pares les cieux,
Tu me semblés si grand et nous si peu de chose,
Que mon entendement
Ne peut s'imaginer quel amour te dispose
A nous favoriser d'un regard seulement.
Il n'est faiblesse égale à nos infirmités,
Nos plus sages discours ne sont que vanités,
Et nos sens corrompus ne respirent qu'ordures ;
Toutefois, ô mon Dieu !
Nous te sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange a le premier, l'homme a le second lieu.
Sitôt que le besoin excite son désir,
Qu'est-ce qu'en ta largesse il n'a pas à choisir ?
Par tes ordres divins l'air, la mer et la terre,
N'entretiennent-ils pas
Une secrète loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets fournira ses repas ?
36 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Certes, je ne puis faire en ee ravissement
Que rappeler mon âme et dire incessamment; :
0 Sagesse éternelle* en merveilles féconde,
Mon Dieu, mon Créateur,
Que ta magnificence étonne tout le monde,
Et que le ciel est bas au prix de ta hauteur !
i
FRAGMENT D'UNE ODE
CONTKE LES MIGNONS DE HENBJ m.
Les peuples, pipés de leur mine,
Les voyant ainsi s'enfermer,
Jugeaient qu'ils parlaient de s'armer
Pour conquérir la Palestine,
Et borner de Tyr à Calis
L'empire de la fleur de lis.
Et toutefois leur entreprise
Était le parfum d'un collet,
Le point coupé d'une chemise,
Et la figure d'un ballet.
Par leur mollesse léthargique,
Le Discord, sortant des enfers,
Des maux que nous avons soufferts
Nous ourdit la toile tragique.
La justice n'eut plus de poids,
L'impunité chassa les lois,
Et le taon des guerres civiles
Piqua les âmes des méchants,
Qui firent avoir à nos villes
La face déserte des champs.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 37
ODE
TIRÉE DU PSAUME CXLV.
N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde :
Sa lumière est un verre et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ses vanités, lassons-nous de les suivre :
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies,
A souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien : ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette Majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers.
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre.
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,
Et tombent avec eux d'une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.
PIERRE CORNEILLE.
Pendant que Malherbe faisait sortir notre langue de
la barbarie, pendant qu'il ouvrait à la poésie des routes
encore inconnues, la Normandie, qui l'avait vu naître,
donnait à la France un de ces rares génies qui font la
sloire des nations.
Pierre Corneille, fils d'un maître des eaux et forêts
de Rouen, destiné de bonne heure au barreau, fit de
bonnes études au collège des Jésuites ; mais ses débuts
au palais ne répondirent pas aux espérances qu'on avait
conçues de lui. Une grande timidité, un air embarrassé,
une certaine difficulté d'élocution devaient l'empêcher
de réussir dans cette carrière, qui exige précisément
tout ce qui lui manquait. Il le reconnut sans beaucoup
de regrets, car c'était seulement par respect pour la
volonté paternelle qu'il s'était attaché à l'étude des lois.
Son goût le portait vers la poésie, et, ne pouvant être
orateur, il résolut de devenir écrivain. Il disait plus tard
de lui-même :
J'ai la plume féconde et la bouche stérile.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 39
Et voici comment Fontenelle, neveu de ce grand
homme, s'exprimait à ce sujet dans le portrait qu'il
nous en a laissé : « Sa prononciation n'était pas tout à
fait nette; il lisait ses vers avec force, mais sans grâce.
Il savait les belles-lettres, l'histoire, la politique; mais il
les prenait principalement du côté qu'elles ont rapport
au théâtre. Il n'avait pour toutes les autres connaissances
ni loisirs, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parlait peu,
même sur la matière qu'il entendait si parfaitement. Il
n'ornait pas ce qu'il disait, et, pour trouver le grand
Corneille, il fallait le lire. »
Avant de renoncer tout à fait au barreau, Corneille fit
plusieurs petites comédies, qui n'étaient point exemptes
de défauts, mais qui cependant furent bien accueillies.
Jusque-là, d'après le témoignage de Racine lui-même,
nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du
théâtre ne se trouvaient sur la scène française. « Les acteurs
étaient aussi ignorants que les spectateurs ; la plupart
des sujets, extravagants et dénués de vraisemblance ;
point de moeurs, point de caractères; la diction encore
plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misé-
rables jeux de mots faisaient le principal ornement ; en
un mot, toutes les règles de l'art, celles même de l'hon-
nêteté et de la bienséance, partout violées. Dans cette
enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme
dramatique parmi nous, Corneille, après avoir quelque
temps cherché le bon chemin et lutté contre le mauvais
goût de son siècle, enfin inspiré d'un génie extraordi-
naire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la
scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la
pompe, de tous les ornements dont notre langue est
capable, accorda heureusement la ressemblance et le
merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il
avait de rivaux. »
40 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
De la comédie, Corneille passa à la tragédie, d'après
le conseil que lui en avait donné M. de Châlon, son pro-
tecteur, et ce fut alors qu'il jeta les fondements delà
brillante réputation qu'il devait acquérir. Le Cid
marqua l'avènement de cette ère glorieuse qu'on appelle
le siècle de Louis XIV. Cette pièce, dans laquelle Cor-
neille célébrait les exploits d'un héros espagnol, eut un
immense retentissement. On la traduisit dans toutes les
langues de l'Europe, à l'exception de l'esclavone et de la
turque, et l'Espagne elle-même voulut en avoir une copie.
L'effet qu'elle produisit fut tel, que, pour exprimer l'ad-
miration, on ne trouva pendant longtemps rien de mieux
que de dire : C'est beau comme le Cid.
Dès que cette pièce parut (1636), le cardinal de Ri-
chelieu voulut en voir l'auteur. Ce grand politique, cet
incomparable ministre prétendait encore à une autre
gloire qu'à celle d'étouffer les dissensions civiles et de
courber devant lui le front altier de la noblesse ; et si
l'on en croit Fontenelle, il n'aurait pas été plus alarmé,
s'il eût vu les Espagnols devant Paris, qu'il ne le fut
de l'apparition du Cid sur la scène française. Il compli-
menta Corneille et lui offrit sa protection, mais en lui
faisant entendre que le meilleur moyen de se montrer
reconnaissant serait délaisser croire que le cardinal-mi-
nistre avait travaillé avec lui à cette remarquable tra-
gédie. Corneille n'y voulut pas consentir, et Richelieu
souleva contre le poète tous les auteurs que ce beau génie
devait éclipser. L'Académie publia, par son ordre, une
critique détaillée de cette pièce ; mais la critique n'ôta
pas au Cid un seul de ses admirateurs.
Trois ans après, Corneille fit paraître sa seconde tra-
gédie, les Horaces. Elle n'eut pas moins de succès que
la première, et elle ne donna pas lieu aux mêmes cri-
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 41
tiques. L'auteur s'attendait à ce qu'elle ne fût pas plus
épargnée, et il en avait pris son parti. « Horace fut con-
damné par les magistrats romains, disait-il à cette oc-
casion, mais il fut absous par le peuple ; il en sera ainsi
de ma tragédie. » La nouvelle pièce renfermait des
beautés de premier ordre, et l'on ne trouve encore au-
jourd'hui rien de plus beau à citer comme sublime que
la réponse du vieil Horace. 11 s'indigne en apprenant que
son fils a pris la fuite devant les Curiaces blessés. On lui
demande alors :
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?
— Qu'il mourût.
Cinna suivit de près les Horaces et mit le comble à la
gloire de Corneille. On s'accorde généralement à re-
garder cette pièce comme son chef-d'oeuvre; cependant
plusieurs écrivains de mérite, Voltaire entre autres,
mettent au même rang les deux tragédies de Polycucte et
de Cinna ; et Corneille préférait à toutes les autres celle
de Rodogune. Peut-être cette préférence venait-elle de
ce que cette pièce lui appartenait plus complètement que
les autres. Il avait emprunté à Sénèque le sujet de celle
de Cinna ; mais « tel est, dit la Harpe, l'avantage inappré-
ciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont
sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont
mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme
enseveli dans les écrits d'un philosophe. Cette précision
commandée par le rythme poétique a tellement consacré
les paroles que Corneille prête à Auguste, qu'on croirait
qu'il n'a pu s'exprimer autrement, et la conversation
d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les
vers qu'on a retenus de Corneille. »
L'heureux choix du sujet, la beauté des vers, la no-
42 POÉSIES RELIGIEUSES ET MOIULES.
blesse des sentiments, la sublime simplicité du style, la
douce émotion que cause le dénoûment, imposèrent
silence à l'envie. Non-seulement les Romains, mais les
Grecs même n'avaient jamais rien produit déplus beau.
Le grand Condé, qui assistait à la première représen-
tation de Cinna, ne put retenir ses larmes pendant la
magnifique scène à la fin de laquelle A.uguste pardonne
à l'ingrat qui veut l'assassiner. Ces larmes de héros sont
le plus bel hommage rendu au génie de Corneille.
Le cardinal de Richelieu mourut peu après. Il n'avait
peut-être pas pardonné à l'illustre poëte ; cependant il
n'avait pu s'empêcher d'applaudir à ses succès comme la
France, comme l'Europe tout entière, et de lui donner-
part aux récompenses réservées au talent. Corneille fit,
à la mort du ministre, ce quatrain, le dernier exemple
que nous ayons de l'emploi successif des rimes mascu-
lines :
Qu'on parle bien ou mal du fameux cardinal,
Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien :
Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal ;
Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
Polyeucte, accueilli avec moins de faveur que Cinna,
n'en est pas moins un admirable ouvrage, dans lequel
Corneille a triomphé des plus grandes difficultés de l'art
dramatique. Après Polyeucte vinrent Pompée, Rodogune,
Héraclius ; ces pièces ne parurent point indignes des
chefs-d'oeuvre qui les avaient précédées. Sertorius et
Othon furent les derniers éclairs de ce beau génie. La
première de ces tragédies rappela l'enthousiasme causé
par Cinna ; elle renferme, en effet, de fort belles scènes,
dans lesquelles Corneille a peint de main de maître ces
héros romains dont il aimait tant à reproduire les nobles
sentiments et les mâles vertus.
POÉSIES RELIGIE UES ET MORALES. 43
On dit que Turenne, assistant à la représentation de
Sertorius, s'écria : « Où donc Corneille a-t-il appris l'art
de la guerre ? »
Othon n'obtint pas du public la même admiration que
les premières pièces de Corneille ; mais les suffrages des
grands ne lui manquèrent pas. Le maréchal de Gram-
mont dit, après l'avoir vu, que Corneille devait être
considéré comme le bréviaire des rois, et Louvois répon-
dit au maréchal que, pour bien juger du mérite de cette
tragédie, il faudrait un parterre composé de ministres
d'État.
Agésilas, Attila, Bérénice, Pulchérie et Suréna, loin
d'ajouter à la gloire de Corneille, firent regretter ses pre-
miers triomphes. On n'y retrouve plus la force, la no-
blesse, la majesté qui distinguent Corneille; aussi ce n'est
pas d'après ces pièces qu'il faut juger de son génie,
mais par celles dont nous avons fait l'éloge, et nulle part
on ne trouvera des idées plus sublimes, une plus grande
élévation de sentiments, plus de grandeur et plus de
vérité. C'était dans son âme que Corneille trouvait l'image
de ces héros qu'il a peints avec tant de bonheur; il n'ex-
primait si bien leurs sentiments que parce que ces
sentiments étaient les siens ; les Horaces, Cinna,
Polyeucte, etc., ne peuvent être que l'oeuvre d'un esprit
sublime et d'un coeur vertueux.
Ce n'est pas, à notre avis, une gloire médiocre pour
le plus grand génie de ce beau siècle d'avoir été aussi
irréprochable dans sa vie privée que grand par ses pro-
ductions. Corneille avait l'abord un peu rude, mais rien
n'était plus trompeur que cette apparence : doux, bon,
modeste, sensible à l'amitié, il était chéri de tous ceux
qui le connaissaient. Son frère Thomas, beaucoup plus
jeune que lui, le respectait et l'aimait comme un père;
M POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
mariés aux deux soeurs, ils vécurent sous le même toit,
sans même faire le partage de leur bien. Ce ne fut qu'à
la mort de Pierre qu'on régla les intérêts de ses enfants.
L'union la plus parfaite régnait au sein de cette famille,
qui vivait, malgré les succès de son illustre chef, dans
une médiocrité voisine de la gêne.
• Corneille avait l'âme fière et indépendante, nulle
souplesse, nul manège ; ce qui le rendait très-propre,
dit Fontenelle, à peindre la vertu romaine, et très-peu
propre à faire sa fortune. Il n'aimait point la cour, il y
apportait un visage presque inconnu, un grand nom
qui ne s'attirait que des louanges et un mérite qui n'était
point le mérite de ce pays-là. » Il avait d'ailleurs autant
d'incapacité que d'aversion pour les affaires, et, quoiqu'il
eût désiré faire à ceux qu'il aimait une meilleure position,
il ne put jamais se prêter aux intrigues, dont sa fortune
eût, sans doute, été 1 le prix. Il se faisait violence à lui-
même, quand il fallait qu'il se montrât ; il recevait avec
embarras les honneurs qu'on lui rendait, lorsqu'il assis-
tait à la représentation de quelqu'une de ses pièces, et
il ne se trouvait heureux qu'au milieu de sa famille. Il
avait de beaux traits, une physionomie vive et agréable,
mais l'air fort simple.et fort commun, toujours négligé
et peu curieux de son extérieur. On l'eût pris plutôt
pour un honnête marchand que pour le grand poète qui
faisait si noblement parler les princes et les rois.
Corneille était sincèrement religieux ; il employa les
dernières années de sa vie à traduire envers l'Imitation
de Jésus-Christ. Il s'acquitta de cette tâche comme on
pouvait l'attendre de son génie ; mais si la pompe de
l'expression, la majesté des vers justifièrent le succès
qu'eut alors cette version, on reconnut bientôt qu'avec
son charme naïf, avec sa touchante simplicité, l'original
était préférable encore.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 45
Corneille mourut en 1684, à l'âge de soixante-dix-huit
ans, et son frère fut appelé à le remplacer à l'Académie,
dont il avait été le doyen. Racine répondit au discours de
réception de Thomas et fît dignement l'éloge de son rival.
« Où trouvera-t-on, dit-il, un poëte qui ait possédé à la
fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties,
l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse,
quelle économie dans les sujets ! quelle véhémence
dans les passions ! quelle gravité dans les sentiments !
quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse
variété dans les caractères ! Combien de rois, de princes,
de héros de toutes les nations nous a-t-il représentés
toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec
eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux
autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expression
proportionnée aux maîtres du monde, qu'il fait souvent
parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et
de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du co-
mique, où il est encore inimitable ; enfin, ce qui lui est
surtout particulier, une certaine force, une certaine élé-
vation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses
défauts, si on peut lui en reprocher quelques-uns, plus
estimables que les vertus des autres. »
Thomas Corneille, de vingt ans plus jeune que son
frère, suivit la même carrière, sans atteindre au même
succès. Boileau disait, en lisant ses vers : « Pauvre
Thomas, on voit bien que tu n'es qu'un cadet de Nor-
mandie. J> Cependant, les oeuvres de ce poëte ne sont pas
sans mérite, et Voltaire assure qu'il aurait une grande
réputation, s'il n'avait pas eu de frère. Thomas n'était pas
46 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
jaloux de la supériorité de son frère. La gloire de Pierre
lui était plus chère que la sienne propre, et il le priait
à l'occasion de choisir parmi ses meilleures rimes. Il
n'avait pas le génie de son aîné ; mais il parlait sa langue
avec plus de facilité et de pureté, il observait mieux que
lui les règles du théâtre et s'entendait fort bien à con-
duire une tragédie. Il a fait trente-quatre pièces, dont
plusieurs ont parfaitement réussi dans son temps, mais
qui sont aujourd'hui presque oubliées ; cependant deux
ont survécu, Ariane et le Comte d'Essex. Thomas donna
aussi une traduction d'Ovide, et fit paraître, en 1694,
un Dictionnaire des arts et des sciences, et, en 1707, un
Dictionnaire géographique et historique. Il en corrigeait la
deuxième édition quand il mourut. Il était âgé de quatre-
vingt-quatre ans, et, quoiqu'il fût devenu aveugle, il
n'avait pu se résoudre encore à interrompre ses travaux.
Honnête homme comme son frère, Thomas avait
quelque chose de plus gracieux et de plus aimable. Sa
modestie était telle, qu'il recevait avec reconnaissance
les avis qu'on lui adressait sur ses ouvrages et qu'il les
recherchait ; le succès des autres le réjouissait. Loin de
critiquer ses concurrents, il excusait les défauts de leurs
oeuvres et ne laissait point échapper l'occasion d'en re-
lever les beautés.
On trouvera, après les morceaux que nous emprun-
tons au grand Corneille, un fragment de la tragédie du
Comte d'Essex.
ODE.
IMITATION ÔE JÉSUS-CHRIST, CHA.P. XXII.
Faut-il que cette vie, en soi si misérable,
Ait toutefois un tel attrait,
Que le plus indigent et le plus méprisable
Ne l'abandonne qu'à regret?
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 47
Le pauvre, qui l'arrache à force de prières,
Avec horreur la voit finir,
Et l'artisan s'épuise en sueurs journalières
Pour trouver à la soutenir.
Oui, s'il était au choix de notre âme insensée
De languir toujours en ces lieux,
Nous souffririons nos maux sans aucune pensée
De régner jamais dans les cieux.
Lâches qui sur nos coeurs aux voluptés du monde
Souffrons des progrès si puissants,
Que rien n'y peut former d'impression profonde,
S'il ne flatte et charme nos sens.
Nous verrons àla fin, aveugles que nous sommes,
Que ce que nous aimons n'est rien,
Et qu'il ne peut toucher que les esprits des hommes
Que ne peut toucher le vrai bien.
Tant qu'à ce corps fragile un souffle nous attache,
Tel est à tous notre malheur,
Que le plus innocent ne se peut voir sans tache
Ni le plus content sans douleur.
Le plein calme est un bien hors de notre puissance,
Aucun ici-bas n'en jouit ;
Il descendit du ciel avec notre innocence,
Avec elle il s'évanouit.
Prends donc, prends patience en un chemin qu'on passe
Sous des orages assidus,
Jusqu'à ce que ton Dieu daigne te faire grâce
Et te rendre les biens perdus.
COMBAT DE RODRIGUE CONTRE LES MAURES.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles.
48 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
L'onde s'enflait dessous, et, d'un commun effort,
Les Maures et la mer entrèrent dans le port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille ;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris :
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors et tous en même temps
Poussonsjusques au ciel mille cris éclatants;
Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent;
Ils paraissent armés, les Maures se confondent ;
L'épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
Ils couraient au pillage et rencontrent la guerre.
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît et leurs terreurs s'oublient ;
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées;
Des plus braves soldats les trames sont coupées,
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
0 combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J'allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser a leur tour,
Et n'en pas rien savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montra notre avantage;
Le Maure vit sa perte et perdit le courage,
Et, voyant un renfort qui nous vint secourir,
Changea l'ardeur de vaincre en la peur de mourir.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 49
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles.
Nous laissent pour adieu des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte et sans considérer
Si leurs rois avec eux ont pu se retirer.
Ainsi, leur devoir cède à la frayeur plus forte;
Le flux les apporta, le reflux les remporte,
Ce pendant que leurs rois engagés parmi nous
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie;
Le cimeterre au poing, ils ne m'écoutent pas ;
Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef. Je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps,
Et le combat cessa faute de combattants.
(Cid, acte iv, scène 3.)
RÉPONSE DE PULCHÉRIE A PHOCAS (1).
J'ai rendu jusqu'ici cette reconnaissance
A ces soins tant vantés d'élever mon enfance,
(1) Phocas a fait périr Maurice, père de Pulchérie, et les fils de ce malheu-
reux prince. Héraclius, l'un deux, a pourtant survécu, grâce au dévoue-
ment de Léontine, qui a livré à sa place son propre enfant Phocas, qui
croit avoir immolé le dernier de ceux qui pourraient un jour réclamer le
trône de Maurice, confie par reconnaissance à Léontine le soin de Martian,
son fils unique. La gouvernante, pour mieux assurer le salut d'Héraclius,
l'élève sous le nom de Martian. Phocas l'aime tendrement, et, pour lui con-
cilier l'affection de ses sujets, il veut lui faire épouser Pulchérie, fille de
Maurice. C'est dans ce dessein qu'il a épargné la princesse et l'a fait élever à
sa cour. Il la presse de consentir à ce mariage, et lui «dit :
Ce n'est pas exiger grande reconnaissance
Des soins que mes bonlés ont pris de votre enfance,
De vouloir qu'aujourd'hui, pour^prix de mes bienfaits,
Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.
Ils ne font poinl de honte au rang le plus sublime,
Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime ;
Je vous les offre encore après tant de refus,
Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus ;
Que de force ou de gré je me veux satisfaire ,
Qu'il faut me craindre en maître ou me chérir en père ,
Et que, si votre orgueil s'obstine à me haïr,
Qui ne peut être aimé peut se faire obéir.
50 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Que tant qu'on m'a laissée en quelque liberté
J'ai voulu me défendre avec civilité ;
Mais puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique,
Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique,
Que je me montre entière à l'injuste fureur
Et parle à mon tyran en fille d'empereur.
IL fallait me cacher avec quelque*artifice
Que j'étais Pulchérie, la fille de Maurice,
Si tu faisais dessein de m'éblouir les yeux
Jusqu'à prendre tes dons comme dons précieux.
Vois quels sont les présents dont lé refus t'étonne :
Tu me donnes, dis-tu, ion fils et ta couronne.
Mais que me donnes-tu, puisque l'une est à moi,
Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi?
Ta libéralité me fait peine à comprendre :
Tu parles de donner quand tu ne fais que rendre,
Et, puisqu'avecque moi tu veux le couronner,
Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.
Tu veux que cet hymen que tu m'oses prescrire
Porte dans ta maison les titres de l'empire,
Et de cruel tyran, d'infâme ravisseur,
Te fasse vrai monarque et juste possesseur.
Ne reproche donc plus à mon âme indignée
Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée.
Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié
Vint de ta politique et non de ta pitié ;
Ton intérêt, dès lors, fit seul cette réserve;
Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve,
Et, mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir,
Tu ne veux m'y placer que pour t'y maintenir,
Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre ;
Mais connais Pulchérie et cesse de prétendre.
Je sais qu'il m'appartient, ce trône où tu te sieds,
Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds ;
Mais comme il est encor teint du sang de mon père,
S'il n'est lavé du tien, il ne saurait me plaire,
Et ta mort, que mes voeux s'efforcent de hâter,.,
Est l'unique degré par où j'y veux monter.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 51
Voilà quelle je suis et quelle je veux être;
Qu'une autre t'aime en père ou te redoute en maître,
Le coeur de Pulchérie est trop haut et trop franc
Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.
P1IOCA.S HESITANT ENTRE HERACLIUS ET MARTIAN ,
dont l'un est son lils et l'autre celui de Maurice, sa victime.
Hélas ! je ne puis voir qui des deux est mon fils,
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état quel conseil dois-je suivre ?
J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre ;
Je sais que de mes mains il ne se peut sauver,
Je sais que je le vois et ne le puis trouver.
La nature tremblante, incertaine, étonnée,
D'un nuage confus couvre sa destinée :
L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,
Et, présent à mes yeux, il se cache en mon coeur.
Martian.... A ce nom, aucun,ne veut répondre (1).
Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.
Trop d'un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?
Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?
De quoi parle à mon coeur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout ou parle tout à fait.
Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,
Ou laisse-moi le perdre ou fais-moi le connaître.
0 toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t'es procuré,
Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice?
0 malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice !
(1) Chacun des deux jeunes gens prétend être Héraclius, fils de Maurice,
et préfère le supplice dont on le menace à la honte d'avoir pour père l'usur-
pateur du trône et le meurtrier de la famille impériale.
52 POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES.
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
Puisque mon propre fils les préfère à la vie !
(Plwcas, acte iv, scène A.)
CLÉOP^ATRE MEDITANT LA MORT DE RODOGCNE,
qu'elle feint de vouloir élever au tnêne en lui demandant l'un de ses fils.
Serments fallacieux, solitaire contrainte
Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte,
Heureux déguisements d'un immortel courroux,
Vains fantômes d'Etat, évanouissez-vous.
Si du péril pressant la terreur vous fit naître,
Avec ce péril même il vous faut disparaître,
Semblables à ces voeux dans l'orage formés ,
Qu'efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.
Et vous qu'avec tant d'art cette feinte a voilée,
Recours des impuissants, haine dissimulée,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,
Eclatez, il est temps, et voici votre jour.
Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes,
Mais telle que je suis et telle que vous êtes.
Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser,
Nous n'avons rien à craindre et rien à déguiser.
Je hais, je règne encor. Laissons d'illustres marques.
En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques,
Faisons-en avec gloire un départ éclatant,
Et rendons-le funeste à celle qui l'attend.
C'est encor, c'est encor.cette même ennemie
Qui cherchait ses honneurs dedans mon infamie,
Dont la haine à son tour croit me faire la loi
Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi.
Tu m'estimes bien lâche , imprudente rivale,
Si tu crois que mon coeur jusque-là se ravale,
Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain
Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
POÉSIES RELIGIEUSES ET MORALES. 53
Vois jusqu'où m'emporta l'amour du diadème,
Vois quel sang il me coûte et tremble pour toi-même,
Tremble, te dis-je, et songe , en dépit du traité,
Que pour t'en faire don, je l'ai trop acheté.
(Rodoyunc, acte n, scène 1"-.)
AUGUSTE PARDONNANT A CINNA.
Prends un siège, Cinna, prends ; et, sur toute chose,
Observe exactement la loi que je t'impose :
Prête sans me troubler l'oreille à mes discours ;
D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours.
Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence
A ton émotion fait quelque violence ,
Tu pourras me répondre après tout à loisir;
Sur ce point seulement contente mon désir.
Tu vois le jour, Cinna ; mais ceux dont tu le tiens
Furent les ennemis de mon père et les miens.
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ,
Et, lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance ,
Leur haine , enracinée au milieu de ton sein ,
T'avait mis contre moi les armes à la main.
Tu fus mon ennemi même avant que de naître ,
Et tu le fus encor quand tu pus me connaître,
Et l'inclination jamais n'a démenti
Ce sang qui t'avait fait du contraire parti.
Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie ;
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie.
Je te fis prisonnier pour te combler de biens,
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens.
Je te restituai d'abord ton patrimoine,
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine;
Et tu sais que depuis , à chaque occasion ,
Je suis tombé pour toi dans la profusion.
Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ;

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