Politique de Napoléon, ou tableau des projets formés par ce guerrier législateur, pour faire triompher dans toute l'Europe les grands principes de la révolution de 1789 ; par un ancien officier de la grande armée

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J.-B. Paya (Toulouse). 1833. France (1830-1848, Louis-Philippe). In-8 °.
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Publié le : mardi 1 janvier 1833
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POLITIQUE
DE
NAPOLÉON.
IMPRIMERIE D'AUGUTIN MANAVIT,
RUE SAINT-ROME, A TOULOUSE.
POLITIQUE
DE
NAPOLÉON,
OU
TABLEAU DES PROJETS FORMÉS PAR CE GUERRIER-LÉGISLATEUR,
POUR FAIRE TRIOMPHER DANS TOUTE L'EUROPE LES
GRANDS PRINCIPES DE LA RÉVOLUTION
DE 1789;
PAR UN ANCIEN OFFICIER
DE LA GRANDE - ARMEE.
Et pour être approuvés ,
De semblables projets veulent être achevés.
(RACINE: Mithridate,'act. III, sc. I.)
TOULOUSE,
J.-B. PAYA, LIBRAIRE - EDITEUR,
PLACE ROUAIX , N° 13.
M DCCC XXXIII.
AVANT-PROPOS.
IL semble que tout jusqu'à ce jour a
été dit sur le compte de Napoléon; nous
possédons relativement à ses actes une
foule de mémoires, d'annales, de biogra-
phies et d'histoires privées, politiques ou
militaires. Quel que soit le nombre d'écrits
composés d'après l'un ou' l'autre de ces
divers genres, aucun n'a essayé de faire
connaître, dans toute leur étendue, les vues
élevées où se complaisait le génie le plus
extraordinaire des temps modernes. Aucun
ne le peint sous l'aspect que je me propose
de mettre en saillie dans cet ouvrage ;
enfin aucun écrivain ne s'est encore efforcé
de ramener toutes les hautes méditations,
et toutes les entreprises du grand homme,
à un mobile unique, à.une pensée pre-
mière et régulatrice. On lui a vaguement
VI AVANT-PROPOS.
attribué l'ambition la plus démesurée,
mais on s'est arrêté là, sans dire quel but
et quels véhicules la mettaient en mou-
vement ; comme si les désirs ambitieux
d'un monarque, à la fois puissant et doué
d'un vaste génie, ne pouvaient avoir d'autre
objet que la vaine jouissance de reculer,
autant que possible, les limites d'un empire,
d'entasser des richesses immenses, et de
remuer à volonté un grand nombre de
citoyens ou de guerriers.
De tels résultats , soyons-en bien con-
vaincus, ne sont pour l'homme vraiment
supérieur, que des moyens dont il se sert
pour arriver à un but plus relevé, plus
glorieux et qui tend presque toujours
à décider quelque grand intérêt d'ordre
social. C'est vers un but de ce genre que
Napoléon marcha constamment; sa vie
entière prouve assez le peu de cas qu'il
faisait, pour ce qui lui était personnel,
des richesses, de l'ostentation et du pouvoir
suprême. Les désirs ambitieux qu'il a pu
AVANT-PROPOS. VII
nourrir, cachés qu'ils fussent ou mis à
découvert, se réduisaient tous à régénérer
les peuples et à introduire de notables
améliorations dans le sort des classes labo-
rieuses. C'est ce but si noble et si géné-
reux , qu'il poursuivit avec ardeur par des
combinaisons presque toujours, hors de la
portée du vulgaire; c'est ce but que je
vais, essayer de faire connaître et de rendre
incontestable dans les chapitres suivans.
Je m'attacherai à démontrer son exis-
tence positive, en m'appuyant sur une
série d'argumentations, relatives les unes
et les autres aux grands projets , dont le
titre de cet ouvrage offre la définition
sommaire. Je ne veux pas anticiper ici
sur ce que j'aurai, à dire plus, tard., con-
cernant l'espèce d'ambition qui. dirigeait
l'audacieux. Empereur ; je me borne à noter,,
pour le moment, que ce point capital de sa
vie publique n'a pas été encore largement
expliqué, ni décrit avec exactitude par
les historiens modernes. Ce n'est cependant
VIII AVANT-PROPOS
qu'après avoir approfondi la question des
vues ultérieures de Ce grand homme, qu'on
pourra le bien apprécier et le juger saine-
ment. Ses démarches n'erraient jamais à
l'aventure , et il se laissait encore moins
dominer par les instigations de quelque
penchant vicieux ou désordonné;
Le divin Créateur de ce monde lui avait
départi une générosité dame, et une intel-
ligence vive et précoce, qui lui permirent
de pénétrer de bonne heure les mystères
de l'organisation sociale : à la faveur, de
ces précieuses qualités, il put saisir avec
promptitude et sans équivoque les traits
les. plus saillans de haute morale, et les
grands résultats historiques, que lui offri-
rent l'observation du temps présent, et
les meilleurs livres anciens pu modernes ,
dont il dévora la lecture pendant toute
sa jeunesse. A ces avantages, il joignait
la disposition en quelque sorte mathéma-
tique de son esprit, disposition qu'il fut
à même de cultiver si heureusement par
AVANT-PROPOS. IX
le fait de son entrée à l'école militaire, et
plus tard dans l'arme savante de l'artillerie.
Là, il prit à tâche d'explorer les sciences
exactes, et d'aborder leurs solutions les
plus hérissées de difficultés : il dut acquérir
ainsi cette rectitude d'esprit et de jugement,
qui lui devint si favorable par la suite,
en présence des relations multipliées de
sa vie politique et guerrière. On peut affir-
mer enfin qu'il était initié à tous les secrets
des connaissances humaines, et qu'il por-
tait dans toutes les affaires où il se trouvait
engagé , la logique rigoureuse que donne
très-souvent l'habitude du calcul.
L'homme qui ne serait qu'algébriste con-
sommé ou profond géomètre , aurait sans
doute une spécialité recommandable ; mais
les applications qu'il pourrait faire* de son
savoir resteraient très-bornées, tandis que
si à la justesse mathématique il réunit
une instruction étendue et variée, une
mémoire sûre et une riche imagination, il
deviendra capable d'arriver aux plus fruc-
X AVANT-PROPOS.
tueux résultats, soit à la guerre, soit dans
l'administration publique , soit dans le
grand art de rendre constamment pro-
gressive la félicité des. peuples.
Napoléon possédait à un degré éminent
les dernières qualités, dont je viens de
parler: tout porte à croire que les vastes
projets, qu'il avait conçus, étaient basés
sur la connaissance profonde des hommes,
sur les besoins de l'époque où il vivait,
et sur les grands principes d'ordre social,
tels qu'ils sont définis avec tant de clarté
par les; meilleurs, publicistes de l'Europe.
Avant d'exécuter les décisions les plus
importantes sur lesquelles il arrêtait sa
pensée, il; devait sans doute les méditer
mûrement, et les soumettre à l'épreuve
d'une lumineuse controverse, qu'il débattait
dans le for intérieur de son intelligence,
ou dans des entretiens avec les hommes les
plus sages et les plus éclairés qui vivaient
de son temps, et qu'il avait su fixer auprès
de lui.
AVANT-PROPOS. XI
Retrouver les élémens de cette intéres-
sante controverse, a. été le but de mes
plus grands efforts, en composant l'écrit
qui va suivre : je me suis à cet effet livré
aux réflexions les plus assidues et à des
recherches aussi difficiles qu'actives. Pour
mieux découvrir les vrais motifs qui avaient
pu déterminer Napoléon dans le choix de
ses combinaisons politiques, j'ai cru qu'il
serait avantageux de reprendre, pour ainsi
dire , fictivement au pied l'édifice qu'il
avait élevé, et de développer à mesure que
j'avancerais dans mon travail, les raison-
nemens qui durent, selon toute vraisem-
blance , arrêter en définitive les idées du
grand homme.
Quoiqu'il ait voulu suivre constamment
une marche rationnelle, il est à remarquer
néanmoins qu'il n'a pas toujours été maître
des événemens ; il s'est vu plus d'une fois
obligé de fléchir devant eux : c'est à quoi
doit s'attendre tout homme qui remplit
des fonctions élevées dans l'État. Un des
XII AVANT-PROPOS.
secrets de la saine politique consiste même
à reconnaître, quand il. le faut, l'empire
de la nécessité, et à ne pas s'obstiner d'une
façon intempestive à lutter contre la force
des choses. Napoléon n'ignorait point ces
importantes règles, elles furent habituel-
lement l'objet de sa plus vive attention ;
mais il est si difficile de se maintenir à
leur égard sur la véritable ligne , qu'il ne
sut pas toujours les appliquer avec une
rigueur convenable. J'aurai occasion par
la suite de signaler expressément les erreurs
de ce genre dans lesquelles il a pu tomber.
Ces pages préliminaires sont uniquement
destinées à donner au lecteur quelques
explications, sur les motifs qui m'ont décidé
à entreprendre cet ouvrage, sur les sen-
timens qui me guidaient lorsque je l'ai
composé, et sur les causes qui m'obligent
à persévérer dans le mode inusité de publi-
cation que j'ai choisi. Je vais d'abord
répondre par avance à des objections, qui
probablement seront élevées contre le sujet
AVANT-PROPOS. XIII
en lui-même que je traite , et que je déve-
loppe avec un intérêt si vif.
Quelques personnes peu admiratrices du
régime impérial diront, peut-être, au pre-
mier aspect du titre de cet ouvrage : A quoi
bon tant de peine et de sollicitudes ? Il
devient fort inutile, et de plus peu inté-
ressant pour des lecteurs, d'explorer lon-
guement un passé qui ne peut se reproduire,
et qui n'offre aucune harmonie avec les
besoins du temps présent, ni avec ceux de
l'avenir. Ces allégations, que je crois mal
fondées, quoique plausibles à certains
égards, nécessitent un sérieux examen au-
quel je crois devoir me livrer.
Je commence par observer qu'en admet-
tant comme inutiles les recherches, qui
peuvent être faites sur les causes et les résul-
tats divers des grands événemens sociaux,
on déclarerait implicitement que les études
historiques cessent d'être agréables ou avan-
tageuses, lorsqu'elles sont autre chose que
de strictes et simples annales : telle n'est
XIV AVANT-PROPOS.
pas cependant l'idée qu'on doit se former
du but de l'histoire. Le récit véridique des
faits est sans doute une de ses plus impor-
tantes, attributions, mais il en est d'autres
qu'il convient de ne jamais négliger, et
dans ce nombre figure au premier rang
celle qui consiste à décrire les causes, les
effets, les obstacles ou les facilités qui se
rattachent à certains faits majeurs. Cette
dernière attribution est peut-être la plus
utile, la plus instructive, comme la plus
intéressante branche de l'histoire ; c'est elle
par-dessus tout que je m'efforce de mettre
en lumière, dans les chapitres que je vais
bientôt dérouler, et qui sont entièrement
consacrés à l'étude des principes sur lesquels
Napoléon fonda sa politique.
Quelle funeste incertitude accompagne-
rait la marche des affaires présentes, si
l'expérience, qui puise tant de leçons dans
le passé, n'éclairait vivement les hommes,
ceux principalement qui sont investis de
la confiance publique ! Restreindre l'histoire
AVANT-PROPOS. XV
au simple exposé des faits, serait la rendre
aussi triste que stérile : elle ne fournirait
l'exemple d'aucune direction positive à
suivre, car les événemens de l'ordre de ceux
qui appartiennent à l'annale proprement
dite , ne se reproduisent jamais d'une façon
identique dans le cours des siècles ; ils
différencient toujours par quelque côté
important, et alors les uns ne peuvent
servir aux autres de règle sûre et invariable.
Ce qui revient souvent avec les mêmes
aspects, ce qui fournit sans cesse des exem-
ples fructueux et irrécusables , ce sont les
causes premières des mouvemens politiques,
ce sont les principes constitutifs, les passions
humaines, et les grands intérêts qui divi-
sent les peuples entr'eux, ou qui, parmi
ceux-ci, divisent les classes dont ils se
composent.
De sorte donc que les faits, qui résultent
de l'intelligence plutôt qu'ils n'appartien-
nent à l'ordre matériel des choses, ces faits
ne sauraient jamais être trop approfondis,
XVI AVANT-PROPOS.
trop observés, ni trop fréquemment offerts
à la curiosité de l'esprit humain ; on ne
parviendra à les bien connaître qu'en étu-
diant avec exactitude leur nature, leurs
variétés, et les plus importantes applica-
tions qu'ils peuvent recevoir aux époques
remarquables de la vie des peuples. J'ai
eu pour but de présenter à mes lecteurs des
tableaux de ce genre, lorsque je me suis
décidé à composer l'ouvrage dont je fais
ici l'annonce. Il ne m'était guère possible,
je pense, d'adopter un sujet plus attrayant
que celui que j'ai choisi ; car la période
Napoléonienne est sans contredit la plus
riche, la plus féconde en essais politiques
d'un ordre élevé , et la plus brillante que
les hommes aient pu voir depuis que la
civilisation marche dans des voies pro-
gressives.
Si l'étude approfondie et raisonnée des
temps antérieurs, si les belles années du
Consulat et de l'Empire ouvrent un vaste
champ aux méditations historiques, reste
AVANT-PROPOS. XVII
à savoir parmi ces dernières quelles sont
celles qui paraissent les plus fructueuses,
et qui doivent nous occuper de préférence :
il en est de plusieurs sortes ; je ne les abor-
derai pas toutes, je me borne à décrire
celle que désigne le titre de cet ouvrage.
Je me propose en conséquence de réduire
les chapitres suivans à exposer, aussi clai-
rement qu'il me sera possible, les causes et
les moyens qui se présentèrent à Napoléon
pour le décider à marquer son passage
dans le monde, par une entreprise à la
fois belle, généreuse, bienfaisante et sus-
ceptible de produire les plus grands avan-
tages en faveur de l'humanité. Il voulut
asseoir sur des bases inébranlables l'affran-
chissement des peuples, et cette égalité
civile et politique tant recherchée , qu'il
considéra comme renfermant , à elle
seule, toute la liberté dont pouvait jouir
une nation puissante, riche, possédant à
la fois les vices et les vertus d'une vieille
civilisation, et vivant au milieu de peuples
II
XVIII AVANT-PROPOS.
chez lesquels la servitude et le pouvoir
absolu étaient encore loin de leur totale
disparition. Il voulut enfin enseigner par
la pratique à ses contemporains, quelles
moeurs et quelle espèce de gouvernement
leur devenaient nécessaires, pour ne pas
courir le risque de perdre un jour le genre
de liberté qui vient d'être défini, liberté
que de si grands périls menacent à la fois
dès son premier triomphe, et qu'il est
toujours beaucoup plus difficile de con-
server que d'acquérir.
D'après l'exposé succint que je viens
de faire des vues élevées de Napoléon, mes
lecteurs se persuaderont sans doute, qu'un
tel ordre de choses n'est point du ressort
de l'annale historique : il exige des recher-
ches et des études que celle-ci n'est pas ,
destinée à entreprendre ou à connaître ;
il se rattache à une sorte de polémique
démonstrative, ayant pour objet d'expli-
quer et de peindre les conceptions aux-
quelles se serait livré un homme de génie ,
AVANT-PROPOS. XIX
épris de la noble ardeur d'améliorer l'exis-
tence sociale des peuples.
L'histoire , proprement dite , ne suivra .
jamais un tel homme dans tous les mou-
vemens qu'il aura pu donner à ses idées :
des excursions de ce genre nuiraient à
l'enchaînement sévère et régulier, qu'elle
a besoin d'imposer à sa narration , afin
de ne pas égarer ou fatiguer l'esprit du lec-
teur; enchaînement qu'elle interromprait
d'une façon rebutante, si de trop longues
digressions politiques ou morales se trou-
vaient mêlées au récit uniforme des faits
positifs : le lecteur perdrait alors le fil des
événemens, chose qui devient le pire des
défauts que peut avoir un livre d'histoire.
A l'inverse, un ouvrage dans le genre
de celui que je soumets en ce moment au
public, un tel ouvrage, tout d'analyse et
de controverse, paraîtrait languissant et
décousu, s'il relatait simultanément une
longue série de faits réels, et les obser-
vations dont ils peuvent être l'objet. Pour
XX AVANT-PROPOS.
obvier à ces inconvéniens, pour que chaque
genre d'études historiques soit traité avec
l'étendue et l'ordre convenable, il faut,
surtout lorsque les événemens offrent une
haute importance, exposer sous forme
distincte d'ouvrage les causes et les effets
de ces mêmes événemens.
Par ces motifs, j'ai cru que mes lecteurs
verraient avec intérêt la marche que j'ai
adoptée, et qui consiste à leur présenter
dans un cadre unique les grandes pensées
qui avaient dû agiter Napoléon, à mesure
qu'il posait quelqu'une des bases politiques
dont il espérait se servir pour consolider
la régénération de la France et de l'Europe.
J'ai cru aussi être utile aux progrès d'une
saine législation, en expliquant les idées
de ce grand homme, au sujet des moyens
qu'il estimait les plus avantageux pour
établir , non une liberté absolue ou idéale,
mais celle qui convient le mieux en tout
temps, modifiée qu'elle soit à chaque phase
de la vie d'un peuple. Sous de tels rapports,
AVANT-PROPOS. XXI
les conseils qu'on peut donner aux nations,
ne s'auraient jamais être trop multipliés ;
elles sont toujours à même de préférer ceux
que l'expérience fait paraître les meilleurs.
Je vais maintenant aborder les expli-
cations annoncées plus haut, au sujet des
divers sentimens qui m'animaient, lorsque
je résolus d'entreprendre la composition
et la publication de cet ouvrage ; je vou-
drais éviter de trop parler de moi, parce
que les lecteurs voient en général avec
déplaisir qu'un écrivain se constitue juge
dans sa propre cause, et cherche à prouver
longuement qu'il a suivi la meilleure mar-
che qui pouvait se présenter devant lui :
d'un autre côté aussi, les mêmes lecteurs
désirent assez habituellement connaître le
caractère, la position sociale, et les circons-
tances les plus marquantes concernant la
vie de l'écrivain à l'ouvrage duquel ils
consacrent quelques momens de loisir. Pour
concilier ces deux genres d'impressions qui,
toutes contraires qu'elles paraissent être ,
XXII AVANT-PROPOS.
influent cependant sur les voeux de la plu-
part des personnes qui lisent, je vais essayer
de me mettre en scène, mais en observant
la sobriété et la réserve que je crois
indispensables pour ne heurter en rien les
goûts de plusieurs sortes que je viens de
signaler. J'avoue ici qu'un petit grain de
susceptibilité, dont je n'ai pu me défendre,
m'a obligé de taire mon nom. J'ignore
quel accueil recevra cet écrit : dans le cas
où de rudes critiques viendraient l'assaillir,
quels déplaisirs n'aurais-je pas à supporter,
en voyant tomber directement sur moi
cette foule-d'épithètes mortifiantes qu'on
prodigue volontiers aux médiocres auteurs !
Si mon livre donne prise à des apostrophes
de ce genre, il me semblera au moins,
grâce à l'anonyme, qu elles passent près
de moi sans me toucher. Certains esprits
forts vont peut-être dire que de pareilles
craintes décèlent trop d'enfantillage; je
passe condamnation là-dessus tant qu'on
voudra : qui de nous n'a pas ses faiblesses ?
AVANT-PROPOS. XXIII
Cependant comme aucune autre cause ne
me fait garder l'incognito, je ne balancerai
pas à le quitter dès les premiers indices
qui me fourniront la certitude que mon
ouvrage offre assez de mérite, pour être à
l'abri de toute virulente et juste critique :
d'ici là, je pense que mes lecteurs seront
privés de peu de chose, en n'ayant pas sous
leurs yeux un nom totalement inconnu.
Je vais donc me borner à exposer quel-
qu'une des pensées intimes, où des actions
qui me sont personnelles.
On se tromperait fort si d'après la façon,
louangeuse le plus souvent, que j'adopte
en parlant de Napoléon, on me prenait
pour un enthousiaste aveugle de ce person-
nage extraordinaire. Je le place il est vrai
dans une position presque toujours favo-
rable, mais je ne pouvais le traiter diffé-
remment , puisqu'il était doué des plus
belles facultés de l'intelligence, et qu'en
même temps ses intentions ne cessèrent
jamais d'être pures et bienfaisantes, indé-
XXIV AVANT-PROPOS.
pendamment des résultats qu'elles ont pu
avoir. Il me fallait alors de toute nécessité
répandre beaucoup plus d'éloge que de
blâme ? voulant d'ailleurs, ainsi que je
me l'étais proposé, rester constamment
dans le vrai. Il est probable que les per-
sonnes qui m'accuseront le plus d'avoir
flatté Napoléon, seront celles qui nourris-
sent le plus d'injustes préventions contre
lui. Quant à moi, sans prétendre être
infaillible à son sujet , ni en aucune autre
chose, j'ai la ferme conviction que je puis
le juger avec la même impartialité, dont
je serais capable envers quelque personnage
que ce fût, et qui tiendrait un rang élevé
dans l'histoire ancienne ou moderne.
J'ai servi sous les ordres de l'Empereur,
pourra-t-on dire, et dès-lors il est tout
naturel que je ressente quelque prédilec-
tion pour lui. Un tel argument serait
en conscience par trop puéril ; car il s'est
vu bon nombre d'individus, qui ont appro-
ché Napoléon bien plus que je ne l'ai fait,
AVANT-PROPOS. XXV
et qui néanmoins l'ont trahi, persécuté et
calomnié sans nulle retenue. Le fait, d'avoir
figuré parmi les compagnons d'un guerrier
illustre ne prouve donc nullement qu'on
soit, par cela seul et d'une façon irrésis-
tible, son admirateur aveugle. Plus de
certitude nous amènerait à croire que lors-
que nous voulons apprécier nos semblables,
chacun de nous, quelques relations qu'il
ait eues jusqu'alors, porte dans ses juge-
mens la mesure de l'intelligence, de la
franchise , de la générosité d'âme et de
l'impartiale fermeté dont il est susceptible.
Au reste, quand je loue Napoléon, c'est
toujours la preuve à la main. Le lecteur
pourra se convaincre à cet égard, si je
suis véridique ou livré à de vaines illu-
sions.
Il serait possible de résumer en peu de
mots les motifs qui m'ont déterminé à pu-
blier cet écrit : ils étaient de deux sortes et
devaient me conduire à deux résultats ma-
jeurs. J'ai voulu d'abord faire connaître
XXVI AVANT-PROPOS.
quels moyens pouvaient être employés avec
succès, et quel genre de talens ou de vertus
publiques devenaient indispensables, pour
asseoir la liberté civile d'un peuple et
garantir son indépendance nationale, lors-
qu'il était placé dans une situation con-
forme à celle que présentait le peuple
français, tant à l'intérieur que vis-à-vis
l'étranger, et pendant les quatorze premiè-
res années du siècle actuel.
Le second résultat majeur que je dési-
rais obtenir en publiant ce livre, résultat
que je ne crois pas moins important que
le premier, consiste à réhabiliter la mé-
moire de Napoléon, à la faire paraître au
plus tôt sous le jour de gloire, de grandeur
et de haute bienfaisance, qui, dans un
avenir plus ou moins rapproché, luira sans
doute du plus brillant éclat. Je dis que ce
second objet de mes efforts est aussi im-
portant que le premier, parce que Napo-
léon , apprécié dans toute la splendeur de
son génie, honore, agrandit et relève telle-
AVANT-PROPOS. XXVII
ment l'espèce humaine, que le peindre dans
toute la réalité dont il est susceptible ; c'est,
il me semble, servir efficacement cette
même espèce humaine, c'est lui fournir des
exemples variés de science, de vertus civiles
et guerrières, d'ardent patriotisme et de
dignité nationale ; c'est lui offrir enfin le
spectacle du mouvement social le plus beau,
le plus animé qu'on puisse voir et le plus
capable d'exciter un vif intérêt.
Sous tous ces rapports, et si mes aper-
çus ont l'avantage d'être véridiques, si j'ai
su bien coordonner mes idées, si. mon
style renferme assez d'agrément pour faire
supporter une lecture suivie, je crois qu'alors
le public applaudira aux efforts que j'ai faits
pour captiver son attention sur un aussi
magnifique tableau. Dans le cas cependant
où mon livre n'aurait d'autre mérite que
celui que recèle en lui-même le fond du
sujet, je désire que des écrivains plus judi-
cieux et plus exercés que moi dans l'art
de bien exprimer leurs idées, s'emparent
XXVIII AVANT-PROPOS.
des questions que j'ai pu soulever; il me
restera du moins lE faible avantage d'avoir
ouvert une marche, qui, sous des pas mieux
assurés que les miens, pourra devenir fé-
conde en recherches nouvelles et en riches
instructions.
Quelque douteux cependant que soit le
succès de mon livre, je prie les lecteurs
dans les mains desquels il tombera, de
m'accorder toute leur indulgence. Ils s'aper-
cevront bientôt que je n'ai pas une grande
habitude d'écrire. Dès que j'eus quitté le
collége, ma jeunesse fut presqu'entièrement
consacrée à des travaux qui ne s'accordaient
guère avec les études silencieuses du cabi-
net : il a fallu toute la conviction dont je
suis pénétré sur l'importance des recher-
ches qui font l'objet de cet écrit, pour
me donner la hardiesse d'affronter le juge-
ment du public. J'ose espérer néanmoins
que si plusieurs de mes idées principales
obtiennent quelque faveur, on passera légè-
rement sur celles qui seraient à la fois
AVANT-PROPOS. XXIX
accessoires et défectueuses. Je demande la
même indulgence à l'égard des imperfec-
tions d'un autre genre que, malgré mes
soins les plus assidus, ne peut manquer
d'offrir le style d'un vieux soldat. Lorsqu'il
s'agit d'irrégularités semblables, le lecteur
gagne quelquefois à se montrer peu sévère,
car s'il repoussait tous les ouvrages, qui
sans être absolument mauvais, faiblissent
dans quelques-unes de leurs parties, ou
d'après la manière dont ils sont rédigés,
il s'exposerait à n'avoir pour exemples et
pour guides que très-peu d'écrits convena-
bles : il est comme intéressé à bien accueil-
lir ceux qui offrent un mélange d'heureu-
ses qualités et de défauts plus ou moins
saillans.
Les uns excellent par la diction, d'autres
par la force ou par la justesse des pensées ;
je ne sais dans lequel de ces divers genres
je peux avoir réussi, peut-être dans aucun,
quoique à plusieurs époques de ma vie,
nombre d'occasions favorables se soient
XXX AVANT-PROPOS.
présentées à moi, pour observer avec fruit
le monde et ses vicissitudes. J'ai gagné tous
mes grades justement à ces époques mémo-
rables où la fortune se montra si incons-
tante envers les armées françaises, à ces
époques où l'Empire s'éleva aux plus glo-
rieux triomphes, et eut ensuite à suppor-
ter les plus funestes désastres ; de combien
de faiblesses alors, d'erreurs, mais aussi de
hautes vertus, n'ai-je pas été le témoin !
On sait d'ailleurs que la profession des
armes a toujours passé pour une très-bonne
école, tant sous le rapport du genre de
caractère qu'elle donne aux guerriers, que
parce qu'elle les pourvoit habituellement
d'une vaste et solide expérience : ceux-ci,
plus à même d'étudier les hommes que les
livres;, acquièrent en affaires politiques des
notions justes, le plus souvent, mais qu'ils
ne savent pas toujours revêtir du prestige
de l'éloquence. Si la plupart de celles que
j'ai exposées dans cet ouvrage , méritent,
abstraction faite de leur enveloppe litté-
AVANT-PROPOS. XXXI
raire, un accueil favorable, je me trou-
verai suffisamment récompensé des soins
que j'ai dû prendre pour les coordonner,
pour les mûrir dans le repos du cabinet, et
pour les soumettre à une clarté de langage
qui les rende plus intelligibles.
J'arrive ici à des explications d'une tout
autre nature, que je crois devoir confier
à mes lecteurs; il s'agit de quelques pas-
sages qui se trouvent dans mon livre et
qui annoncent, en apparence plus qu'en
réalité, des intentions satyriques de ma
part. Je déclare cependant n'avoir ja-
mais eu la pensée de.blesser personne; je
me suis abstenu même de citer, sous des
rapports qui fussent désagréables, aucune
notabilité vivante encore à l'époque où
j'écris ; bien plus, je peux dire que dans
toutes mes investigations, il ne m'est pas
arrivé une seule fois d'avoir particulière-
ment en vue un individu, à quelque classe
où à quelque nuancé d'opinion qu'il ap-
partînt.
XXXII AVANT-PROPOS.
Lorsqu'il m'a fallu désigner des noms
propres, je ne l'ai fait que pour mieux
appuyer en thèse générale les argumens qui
m'étaient nécessaires, et non pour porter
atteinte au caractère des personnages que
je désignais : lorsqu'aussi j'ai dû signaler
certains groupes d'hommes ou certains par-
tis , qui me semblaient avoir adopté une
direction repréhensible et pernicieuse, mon
but n'a pas été de les offenser collective-
ment , et encore moins de chercher à les
flétrir; je n'ai voulu que faire connaître
les funestes conséquences dont ils provo-
quaient l'irruption, sans se douter le plus
souvent des maux qui pouvaient survenir.
L'amour de la vérité et le désir d'améliorer
sur quelques points l'existence sociale, ont
été les seuls mobiles de mes pensées en
composant cet écrit.
Je suis d'ailleurs fort indulgent de ma
nature pour les faiblesses humaines, et je
crois à cet égard être fondé en raison. Si
en effet on examine attentivement les hom-
AVANT-PROPOS. XXXIII
mes, leurs actions publiques ou privées et
leurs paroles, on apercevra que les vices
qui les atteignent sont presque toujours
amenés par une erreur quelconque, ou par
des besoins impérieux, auxquels ils ne peu-
vent résister, mais très - rarement par la
volonté prononcée de nuire. Dans ce der-
nier cas encore on pourrait démontrer que
ces mêmes hommes n'inclinent vers le mal,
que parce qu'ils se trouvent affectés de
quelque infirmité morale , dont ils ne
sont pas plus les maîtres de se préserver
ou de guérir, que d'une infirmité physique
bien caractérisée: rien d'étonnant à cela,
car l'esprit humain est si frêle, que le moin-
dre accident suffit quelquefois pour l'abat-
tre; il ne faut, dit Pascal, qu'un grain
de sable ou qu'une goutte d'eau ; et d'ail-
leurs, combien de ces pécheurs endurcis,
tels que les nomme l'Écriture, et qui ne
font le mal qu'avec la croyance intime qu'ils
opèrent le bien : c'est qu'alors ils restent
dupes ou serviteurs dociles de leur imagi-
III
XXXIV AVANT-PROPOS.
nation, de cette capricieuse faculté de créer
des idées, faculté que l'illustre Bacon, dans
des termes railleurs mais véridiques, appe-
lait la folle de la maison.
Disons-le clairement et sans allégorie,
les hommes n'ont rien de méchant, ils sont
sujets à l'erreur, et voilà tout; dès-lors on
pourra toujours les éclairer , les corriger
et les rendre meilleurs. Ce n'est pas qu'on
puisse espérer de les voir un jour naître
sans défauts et devenir parfaits dans leur
ensemble : la nature" humaine s'oppose à
de tels résultats ; je vais essayer de le prou-
ver en peu de mots. Les générations suc-
cèdent les unes aux autres, et arrivent,
comme on sait, toutes avec leurs germes
de faiblesse et d'erreurs, qui se dévelop-
pent, s'accroissent et suivent une marche
plus ou moins rapide, plus ou moins repro-
chable et préservée de tout égarement à
une époque plus ou moins voisine de l'ex-
trême vieillesse. Pour un homme qui gué-
rit de ses erreurs ou qui les abjure, sur-
AVANT-PROPOS. XXXV
vient toujours un autre homme qui porte
en venant au monde les mêmes causés d'in-
firmités morales; de sorte que l'humanité
entière tourne dans un cercle sans fin de
maladies morales, toujours renaissantes
sur de nouveaux individus, maladies qui
nécessitent une continuité de soins et de
remèdes, à mesure que les générations
arrivent, subsistent et disparaissent. Ainsi,
un homme pourra se corriger entièrement ,
devenir peut-être parfait, et selon les pa-
roles de Confucius, ressembler le plus pos-
sible à Dieu, tandis que l'espèce humaine,
prise dans sa généralité et d'après ses lois
de renouvellement, sera toujours sujette à
l'erreur.
C'est cette tendance naturelle vers l'er-
reur , tendance plus ou moins durable chez
les mêmes individus, plus ou moins active
dans sa marche, c'est cette tendance, et
non des désirs malfaisans ou un fond de
méchanceté, qui me paraît être la source
de presque tous les vices qui affligent l'hu-
XXXVI AVANT-PROPOS
manité. Le principe, d'ailleurs, qui, à l'ex-
clusion de tout autre origine, les fait déri-
ver du penchant à l'erreur, offre cela de
bon, qu'il nous inspire sans cesse une bien-
veillante indulgence en faveur de nos sem-
blables , dont les fautes ordinairement nous
paraissent d'autant moins repréhensibles,
qu'elles sont involontaires. Ce même prin-
cipe est une des bases fondamentales de la
charité chrétienne, et forme le plus bel
attribut de cette religion évangélique, si
pure, si vraie, si amie de l'homme, et par
cela même si divine et toujours si vénérée,
malgré, les atteintes qu'ont pu lui porter
plusieurs de ses adeptes les plus fervens et
ses détracteurs inconsidérés *.
Les sentimens que je viens d'exposer,
* Si la religion chrétienne, à certains égards, sem-
ble avoir produit les maux dont on l'accuse, cepen-
dant bien à tort, c'est parce que les hommes l'ont
faussée , dénaturée ou corrompue. Combien de fois
n'a-t-on pas fait d'elle un instrument de politique'
et une sorte de marche-pied pour arriver au pouvoir,
aux honneurs et aux richesses ! Quelques écrivains
AVANT-PROPOS. XXXVII
et que je n'ai décrits avec quelque étendue,
que pour mieux me disculper à l'avance
du reproche de malignité, qui pourrait
m'être adressé au sujet de quelques passa-
ges de mon livre ; les sentimens dont je
viens de parler sont, je peux le certifier,
ceux qui m'animaient, lorsque j'ai répandu
des critiques assez vives sur les hommes
qui voulurent dénigrer Napoléon, et sur
Ceux qui, dans leur direction politique,
modernes, confondant sur ce point les causes et les
effets, et reprochant au Christianisme ce dont il ne
fut que le prétexte, pensent qu'il faudrait le délais-
ser : ils disent même que les besoins du siècle récla-
ment une religion nouvelle. Quelle erreur ! Le Chris-
tianisme est la sagesse de tous les temps : que ses ad-
versaires se pénètrent donc bien du sens profond de
ce vieil adage : nihil nove sub sole. S'il nous était per-
mis d'innover aujourd'hui, ce serait en acquérant des
moeurs plus pures et un esprit plus sain que nous ne
les avons. Dans ce cas encore, et pour peu que nous
plongions nos regards vers le passé, nous ne pour-
rons pas dire que nous innovons ; nous ferons seu-
lement un juste retour vers la vertu et la raison dont
le Christianisme, tel que Dieu l'a créé, fut et sera
toujours le type éternel.
XXXVIII AVANT-PROPOS.
m'ont paru avoir adopté de funestes voies.
On dira sans doute qu'indulgent comme
je déclare l'être, j'aurais dû m'abstenir au
moins de certaines expressions, ou de quel-
ques tournures de phrases trop mordantes
et trop incisives. Rien, il est vrai, ne m'eût
été plus facile ; mais en donnant ainsi à
mes paroles une douceur inopportune, j'ai
craint d'augmenter la froideur et la mono-
tonie des questions que j'avais à dévelop-
per, déjà si abstraites par elles-mêmes.
Un peu de sel, de mouvement et d'épi-
gramme sont quelquefois nécessaires pour
raviver le style et pour le rendre plus
attrayant. D'un autre côté, les lecteurs ai-
ment à rencontrer par intervalles des ter-
mes hardis et significatifs ; ou de solutions,
nettes et tranchées, qui préservent des
envahissemens du scepticisme, regardé à
juste titre comme le dissolvant le plus
funeste de toute opinion quelle qu'elle soit.
Appuyé sur de tels motifs, et sans aller
Cependant aussi loin que Juvénal, j'ai cru
AVANT-PROPOS. XXXIX
pouvoir de temps en temps me permettre
là mordante hyperbole. Il m'a semblé que
l'essentiel était de bannir toute personna-
lité qui pût choquer.des hommes vivans.
Je ne me suis peut-être pas tout-à-fait
conformé à cette règle vis-à-vis d'un auteur
célèbre, que j'honore et que j'estime à tant
d'égards, depuis un grand nombre d'an-
nées : s'il me fait un jour la grâce de me
lire , si les remarques dont il est l'objet et
consignées dans mon livre viennent à lui
déplaire, je le prie de me pardonner et de
rester bien convaincu que jamais il ne m'a
inspiré aucune sorte de sentiment hostile.
Peut-être trouvera-t-il que j'ai usé de trop
de hardiesse, ou d'une indiscrète curiosité
en désignant quelle était, selon ma façon
de voir, la source d'où provenaient plu-
sieurs de ses déterminations politiques :
quelque blamable que puisse paraître ma
conduite à cet égard, j'espère néanmoins
pouvoir la justifier, en disant qu'il me pa-
raissait utile d'avertir les contemporains,
XL AVANT-PROPOS.
et de leur apprendre à se tenir en garde
contre des illusions de caste ou de préémi-
nences sociales, capables d'égarer quelque-
fois les hommes même doués des plus belles
facultés de l'esprit. On devine, sans doute,
qu'il est question ici de l'immortel écrivain
à qui nous devons le Génie du Christia-
nisme.
Je peux donc garder l'espoir de ne pas
encourir des reproches bien graves, concer-
nant les expressions vives et parfois acérées,
dont je me suis servi en rédigeant la plu-
part des observations critiques, répandues
dans cet ouvrage. Au surplus, si j'étais assez
heureux pour obtenir les honneurs d'une
seconde édition, je m'empresserais de sous-'
crire à toutes les corrections raisonnables,
qui me seraient indiquées par des hommes'
sévères et judicieux.
Mes lecteurs seront peut-être bien aises
de connaître les motifs qui m'ont décidé
à faire imprimer cet écrit à Toulouse, au-
lieu de le confier aux presses parisiennes,
AVANT-PROPOS. XLI
ainsi que cela se pratique habituellement
quand il s'agit de quelque production nou-
velle , consacrée à développer des sujets
relevés et sérieux. J'avoue tout bonnement
que j'ai choisi Toulouse, parce que je suis
né et que je réside non loin de cette ville :
lorsque dans l'intervalle des rapides cam-
pagnes de la grande-armée je pouvais jouir
de quelques instans de repos, je revenais
toujours, l'âme joyeuse, visiter mes champs
paternels. L'amour du sol natal prévalut
à la fin si fortement dans mes goûts, qu'à
l'époque des revers de l'Empire, j'adoptai
pour dernier refuge le coin de terre qui
m'avait vu naître, résolu de ne plus le quit-
ter , même pour peu de temps, à moins
que la patrie en danger ne m'appelât de
nouveau à sa défense.
Mes loisirs, dans cette paisible retraite,
furent en grande partie employés à divers
genres d'études, notamment au soin de com-
poser quelques ouvrages , que je crois inté-
ressans par les matières qu'ils traitent, s'ils
XLII AVANT-PROPOS.
pêchent par le mode d'exécution. Dans le
cas où je me serais décidé à ne pas faire
imprimer à Toulouse celui dont je fais ici
l'annonce, il m'aurait fallu, étranger que
je suis à tout autre ville du second ordre,
le porter à Paris, entreprendre de ma
personne des voyages pénibles vers cette
bruyante cité, y surveiller longuement les
épreuves de l'impression et la vente des
exemplaires , séjourner des mois entiers et
à contre-coeur loin de ma famille, de mes
affaires et de ce soleil méridional, dont ne
peuvent se passer les têtes grises, qui depuis
plusieurs années vivent sous sa chaleureuse
influence. Quand on a, comme je l'ai fait,
enduré les frimats dévorants de la Mos-
covie, on éprouve toujours une certaine
répugnance à marcher vers le Nord.
Tous ces motifs réunis ont été assez puis-
sans pour fixer ma résolution en faveur
des presses de Toulouse, et pour amortir
quelque velléité que ce fût, tendante à me
faire franchir le bassin de la Loire. Mais,
AVANT-PROPOS. XLIII
dira-t-on, un écrivain qui débute ne s'ex-
pose-t-il pas à des chances bien défavora-
bles , lorsqu'il publie ses oeuvres en Pro-
vince? L'opinion ne semble- t-elle pas re-
pousser, à l'avance, toute production nou-
velle qui décline Paris pour point de dé-
part? Si l'auteur, ajoutera-t-on, avait eu
meilleure idée de son ouvrage, n'aurait-il
pas commencé par le soumettre au juge-
ment du grand nombre de personnes éclai-
rées qui habitent la capitale ? Je reconnais
tout ce qu'ont de grave des allégations sem-
blables, elles ne m'ont cependant pas dé-
montré la réalité des périls qu'elles prédi-
sent : je me suis dit, si les chapitres que
je publie ne sont pas dépourvus de mérite,
ils recevront un accueil satisfaisant dans le
monde littéraire, quelle que soit la ville
où s'effectuera leur première apparition: j'ai
cru qu'en faisant imprimer loin de la grande
capitale, je n'aurais seulement à redouter
que plus ou moins de lenteur dans le succès :
le cachet de Paris, je le sais, a ce grand
XLIV AVANT-PROPOS.
avantage, qu'il hâte le triomphe des bons
écrits, et qu'il élève momentanément au-
dessus de leur mérite réel, ceux qui n'ont
que de faibles qualités. Malgré cette at-
trayante expectative, et lors même que je
serais assuré, en faisant imprimer à Paris,
d'acquérir une prompte réputation, j'atta-
che fort peu de prix à ce qu'elle soit pré-
coce ou tardive ; et sous ce rapport, je ne
suis aiguillonné par aucune sorte d'amour-
propre ou d'ambition personnelle. Je dé-
clare franchement n'être à cet égard ni
avide, ni pressé : je me croirais plutôt d'un
Caractère très-patient lorsqu'il s'agit d'atten-
dre des honneurs ou des bénéfices.
Quoi qu'il en soit, une conviction réflé-
chie me porte à croire que des ouvrages
appréciables doivent prospérer tôt ou tard,
indépendamment de la ville choisie pour
les publier. Quant aux mauvais ou médio-
cres écrits, ils n'obtiendront pas plus de
faveur à Paris qu'en province, et alors s'ils
sont destinés à tomber, peu importe que
AVANT-PROPOS- XLV
leur chute ait pour théâtre une ville ou
une autre. Je n'ignore pas non plus qu'on a
vu des exemples d'ouvrages assez faibles, et
qui néanmoins recevaient quelques applau-
dissemens, par l'effet de la grande con-
fiance qu'inspirent les presses de Paris.
Il se peut même que dans cette ville des
journaux trop complaisans, ou des cama-
raderies officieuses aient un crédit suffisant
pour égarer, quelquefois, l'opinion publi-
que sur le compte de certains livres, qui
renferment plusieurs défauts; mais qu'ar-
rive-t-il de ces succès éphémères et trom-
peurs ? Le publie revient sans tarder à des
appréciations plus attentives et plus judi-
cieuses , l'ouvrage subit alors des critiques
ou des dédains pires que s'il n'avait jamais
été applaudi, et l'auteur en reçoit même
de fâcheuses atteintes contre sa moralité,
parce qu'il se trouve toujours des person-
nes assez rigides pour l'accuser, souvent à
tort je le reconnais, mais quelquefois aussi
à bon droit, d'avoir usé de supercheries
XLVI AVANT-PROPOS.
déloyales dans le but de tromper l'opinion,
de soutirer le prix de quelques centaines
d'exemplaires et d'exploiter à telle fin que ce
soit les avantages d'une réputation usurpée.
Je repousse de toute la chaleur de mon
âme des résultats de cette espèce ; et je me
figure même, sans être pour cela trop
susceptible, que la délicatesse d'un écrivain
est bien plus à l'aise, lorsqu'il publie en
province : là au moins il n'a à redouter
aucune perfide insinuation. Les suffrages
qu'il obtient ne peuvent s'acquérir que par
les moyens les plus légitimes. Le préjugé
a tant de force aujourd'hui en faveur
des presses parisiennes, qu'il peut dès le
début amener l'opinion à croire ingénue-
ment, que tout ce qui sort de leurs ateliers
doit avoir quelque mérite ; et alors, si
l'auteur n'est pas complice d'un succès
mensonger, il en est au moins l'occasion,
ce qui ne laisse pas d'offrir un côté très-
désagréable. La femme de César ne doit
pas même être soupçonnée : ce trait his-
AVANT-PROPOS. XLVII
torique m'a toujours tellement plu, que
je le trouve applicable à une infinité de
circosistances de la vie publique et privée
des hommes.
Une réputation acquise par des moyens
constamment réguliers, et ce qui vaut
mieux encore, malgré quelques obstacles,
aurait à mes yeux beaucoup plus de prix,
que celle qu'un préjugé dominant ou des
faveurs particulières faciliterait à tort et
à travers. Je serais moins désireux encore
d'obtenir ce qu'on appelle communément
un succès de vogue. Les renommées ne me
paraissent bien satisfaisantes, que lorsqu'elles
promettent d'être durables. Les bons ou-
vrages devant par la force des choses être
tôt ou tard accueillis, je ne vois que de
légers avantages à choisir, pour les publier
telle ville plutôt qu'une autre ; ce n'est
plus alors, quant au succès, qu'une affaire
de temps, à laquelle je m'arrête peu, sur-
tout lorsqu'il s'agit de vaincre là répugnance
que j'éprouve à me dépayser.
XL VIII AVANT-PROPOS.
Quelles que soient les mesures illicites, dont
se sert par fois l'aréopage littéraire de Paris,
•pour faire réussir des ouvrages d'un faible
mérite; quelque soit mon éloignement pour
de semblables mesures , qu'on peut au reste
facilement écarter, je ne me retrancherais
cependant point à leur égard , et l'occasion
venant, dans une rigidité outrée ; je ne
pousserais pas le scrupule jusqu'à m'abs-
tenir de publier un livre dans la ville, où
elles seraient adoptées par d'autres que par
moi. Je refuserais sans doute leur secours ;
mais si j'habitais Paris, ou. si mon domicile
n'était situé qu'à une cinquantaine de lieues
de ce centre par excellence des beaux-arts,
je me trouverais très-heureux de pouvoir
essayer d'y produire au grand jour le fruit
de mes studieuses recherches.
Je n'ai pas encore fait mention d'un
autre motif, digne d'un haut intérêt ,
et qui, joint à ceux dont j'ai déjà parlé,
m'engage d'autant plus à prendre mon
premier essor à Toulouse. La ville des
AVANT-PROPOS. XLIX
Tectosages , la patrie de Clémence-Isaure,
fut à toutes les époques, et se trouve être
aujourd'hui mieux que jamais,, un foyer
remarquable d'activité, de lumières et de
rare intelligence : elle renferme dans ses
murs beaucoup d'hommes éclairés, et en
état de juger sainement toute sorte d'ou-
vrages nouveaux. Les relations qu'elle
entretient autour d'elle, s'étendent au loin
à travers des pays, peuplés par un assez
grand nombre des personnes , qui ne sont
pas étrangères aux sciences morales et
politiques. Des Toulousains et des méridio-
naux apprécieront une publication nouvelle
avec autant de finesse et d'habileté que les
Français du nord.
A part quelques écrivains supérieurs,
disséminés dans Paris ou dans ses environs,
le public de cette vaste cité n'a pas plus
de savoir que celui dont Toulouse est la
partie la plus essentielle ; et comme c'est
toujours le public qui en dernier résultat
décide le succès des ouvrages, je n'aperçois
IV
L AVANT-PROPOS.
aucune chance désavantageuse en prenant
pour point de départ une ville, où, depuis
sa fondation, les lettres n'ont jamais cessé
de se voir l'objet d'un culte assidu, et où
les vertus hospitalières et bienveillantes
furent toujours ouvertement honorées. Les
Toulousains se distinguent par une humeur
vive et parfois irritable ; cela tient à l'ardeur
du sang méridional qui coule dans leurs
veines; mais les chaleureuses émotions,
qu'ils peuvent ressentir, ne deviennent
jamais plus actives, que lorsqu'ils s'aban-
donnent à leurs affections et à l'amour
qu'ils éprouvent naturellement pour tout
ce qui est beau, généreux ou empreint
d'équité.
On trouvera , peut-être, que je prodigue
un peu trop l'éloge, en faveur de ceux de
mes concitoyens, nés sous la même latitude
que moi; je prie cependant les personnes
qui me liront, de n'élever aucun doute
sur la véracité de mon langage, tout de
conviction dans cette circonstance. J'aime
AVANT-PROPOS. LI
qu'on soit de son pays et dans l'occasion
un peu enthousiaste de la contrée où nous
avons reçu le jour, ce qui n'empêche pas
le patriotisme fondé sur des bases plus
larges, ni même un sincère attachement
pour l'humanité en général. Quant à moi,
je crois pouvoir allier ces divers sentimens;
je les concilie entr'eux malgré la prédilec-
tion naturelle, que m'inspire le sol natal,
et qui maintenant me fait éprouver une
sorte de jouissance difficile à définir, mais
que je sens très-bien résulter de ce que
mes débuts littéraires, vont avoir lieu non
loin de mon berceau. Ce rapprochement,
tout frivole qu'il paraît, fortifie peut-être
à mon insu les motifs rationels, qui con-
tribuent à me persuader qu'un ouvrage,
doté qu'il soit de quelque mérite, n'a rien
de fâcheux à redouter, en paraissant pour
la première fois devant un public, sem-
blable à celui que présente le midi de la
France.
Sous d'autres rapports , ne serait-il pas

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