Polyeucte, tragédie, par Corneille. Édition classique... par E. Lefranc,...

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J. Delalain (Paris). 1863. In-12, 72 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1863
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POLYEUCTE
TRAGÉDIE
Par CORNEILLE.
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DE JULES DELALAÏK
IMPRIMEUR DE L'UNIVERSITÉ
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CORNEILLE.
POLYEUCTE.
ANALYSE.
La tragédie de Polyeucte, par Corneille, parut en 1640. Elle a
pour sujet le généreux sacrifice que Polyeucte, converti par Néar-
qùe à la foi chrétienne, fait des honneurs qui l'attendent et d'une
femme qu'il aime, afin d'embrasser la vraie religion et de mourir
pour la cause de sa nouvelle croyance.
L'action se passe à Mélitèiie, capitale de l'Arménie Mineure,
dans le palais de Félix, gouverneur de la province pour l'empe-
reur Dèce (que Corneille appelle Décie) et beau-père de Polyeucte,
jeune seigneur arménien qui avait épousé sa fille Pauline.
La tragédie de Polyeucte se divise en cinq actes. En voici
l'analyse.
Acte I*. — Polyeucte, précédemment converti par Néavque,
son compatriote et son ami, devait sceller sa conversion en rece-
vant le baptême; mais un songe effrayant de Pauline le faisait
hésiter, et il voulait remettre au lendemain la cérémonie à laquelle
le poussait Néarque. Sur les reproches de cet ami, il cède à ses
instances, et résiste aux prières de Pauline qui tente en vain de
s'opposer à son départ. Pauline, restée seule avec sa confidente
Stratonice, gémit avec elle de l'abandon où la laisse Polyeucte, et
lui raconte qu'avant d'épouser Polyeucte, elle avait connu à Rome
un chevalier romain, aussi vertueux que noble , nommé Sévère,
alors sans fortune, aujourd'hui favori de l'empereur. Félix n'ayant
pas voulu l'accepter en qualité de gendre, elle l'avait quitté pour
suivre son père en Arménie, et Sévère était parti pour la guerre de
Perse -.il avait combattu vaillamment, et l'on disait qu'il était
mort sur le champ de bataille. Cependant Pauline vient d'avoir
un songe effrayant : elle a vu , d'un côté, Sévère sur un char de
triomphe; de l'antre, Polyeucte au milieu d'une assemblée.de
chrétiens, et Félix venant le percer d'un coup de poignard. A peine
a-t-elle raconté ce songe, que Félix vient lui annoncer que Sé-
vère n'est pas mort, et qu'il arrive à Mélitène pour offrir aux
a.
TI ANALYSE.
dieux un sacrifice d'actions de grâces. Ce retour inattendu in-
quiète Félix, et il voudrait que sa fille cherchât à désarmer le res-
sentiment de celui qu'il a jadis méprisé.
Acte II.— Sévère, qui ignore le mariage récent dePauline, arrive
avec l'espoir que Félix ne lui refusera plus la main de sa fille ; mais
il apprend bientôt qu'elle est à un autre, à Polyeucte : il se trou-
ble; néanmoins il veut la voir pour lui faire ses adieux , et il a
avec Pauline une entrevue où ils luttent tous deux de tendresse
et de générosité. Sévère désespéré la quitte, et Pauline revient
avec Stratoniee sur le songe qui l'a effrayée. Polyeucte reparait;
maïs, comme la moitié du songe a été justifiée par le retour de
Sévère, elle craint que le reste ne s'en réalise dans la journée
même. Cependant le sacrifice auquel doit présider Sévère est prêt,
et. l'on vient en avertir Polyeucte, qui promet de s'y rendre, mais
avee l'intention d'y donner, à la vue du peuple, de Félix et de
Sévère, un gage éclatant de sa foi nouvelle. En vain Néarque veut
le retenir ; il l'entraîne an sacrifice comme Néarque l'a entraîné
lui-même au baptême.
Acte III. — Pauiine, restée seule, exprime les tristes pressen-
timents dont elle est agitée, lorsque Stratonice, affligée et indi-
gnée, accourt du temple où elle a vu Polyeucte et Néarque déchi-
rer Pédit de l'empereur et renverser les statues des dieux. Félix,
qui survient, annonce la résolution de châtier aussitôt Néarque, et
consent à épargner le mari de sa fille, s'il veut renoncer à sa nou-
velle croyance et témoigner du repentir; mais Pauline lui exprime
qu'il ne faut attendre de Polyeucte ni désaveu ni amende hono-
rable. Albin, confident de Félix, vient en effet lui annoncer que
Polyeucte a vu périr Néarque, mais d'un air qui indiquait l'ardent
désir de le suivre au supplice. Nouvelles instances de Pauline.
Félix, en proie à une basse ambition, rebute sa fille et dévoile à ,
Albin, en rougissant, l'espoir qu'il conçoit pour sa fortune, de
marier Pauline à Sévère, quand Polyeucte ne sera plus.
Acte IV. — En attendant le supplice, Polyeucte a été jeté en
prison; il demande à l'un de ses gardes de lui aller quérir Sévère,
et il exhale en stances lyriques la joie dont l'espérance du martyre
enivre son âme. Pauline se présente : elle essaye vainement de
l'attendrir par ses larmes d'amour, de l'ébranler par le tableau des
récompenses terrestres ; Polyeucte n'a plus qu'un bien où il as-
pire, le ciel, et il veut en jouir sans retard. Sévère arrive à son
tour : Polyeucte lui résigne le seul trésor qui pourrait encore l'at-
tacher à la vie, son épouse, et après ce sacrifice d'abnégation su-
blime , il demande qu'on le mène à la mort. Sévère reste frappé
ANALYSE. VII
d'étonnement, et cependant il rappelle à Pauline leur ancien
amour ; mais celle-ci lui déclare qu'elle veut rester fidèle à la mé-
moire de son époux, et que, Polyeucte mort, Sévère ne doit ja-
mais prétendre à lui succéder. Elle va plus loin : elle le prie d'in-
tervenir auprès de Félix pour le sauver. Sévère, malgré les conseils
deFabian, son confident, veut se montrer aussi généreux que
Pauline est vertueuse, et après un hommage de sympathie rendu
aux chrétiens, il va trouver Félix en faveur de Polyeucte.
Acte V. — Félix est resté sourd aux prières de Sévère, dont la
démarche ne lui a paru qu'un piège pour le perdre auprès de
l'empereur; c'est lui-même qui en tend un à Polyeucte, en lui de-
mandant, non plus d'abjurer, mais de dissimuler sa foi jusqu'au
départ de Sévère, ce qui sauvera Polyeucte et tout ensemble con-
vertira Félix. Polyeucte déjoue cette ruse; Félix s'emporte ; mais
Polyeucte n'est pas plus sensible à ses menaces qu'à ses prières.
Il résiste également au dernier effort de Pauline. Sur l'ordre de
Félix, les gardes le conduisent à la mort et il marche à la gloire.
Pauline le suit. Félix se justifie auprès d'Albin de sa rigueur. Pau-
line revient : elle a ouvert les yeux à la lumière, elle se déclare
chrétienne. Sévère reparaît à son tour, reproche à Félix de n'avoir
pas cru à sa parole, et le menace de sa vengeance; mais bientôt
Félix lui-même, touché par une grâce secrète, abjure le culte des
idoles.
La tragédie de Polyeucte , que Fontenelle regardait comme la
plus belle de Corneille, est, à coup sûr, la plus douce inspiration
de ce poète. Cinna se fait remarquer par l'élévation des pensées;
le Gid, par la vérité des passions ; Polyeucte, par les sentiments
pieux et tendres, nobles et sublimes, ainsi que par une foi ferme
et l'enthousiasme religieux. Celte pièce est écrite en vers alexan-
drins , sauf les stances lyriques du quatrième acte.
Nous croyons utile de donner ici quelques détails biographiques
sur Corneille.
Pierre Corneille, né à Rouen en 1606, sous le règne de Henri IV,
était fils d'un avocat général, et fut d'abord destiné au barreau ;
mais il préféra le théâtre. Il débuta par des comédies, qui, bien
qu'oubliées aujourd'hui, eurent alors beaucoup de succès (Mélite,
1629, Clilandre, 1632-1634).En 1635, il donna sa première tra-
gédie, Méclée, qui annonça ce qu'il devait être. L'année suivante
parut le Ciel, imité de l'espagnol Guilhen de Castro. Cette pièce
excita un enthousiasme universel ; mais aussi elle provoqua l'en-
vie. Le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, jaloux des
T1II ANALYSE.
succès du poète, déféra cette pièce au jugement de l'Académie.
Corneille ne se vengea qu'en produisant de nouveaux chefs-
d'oeuvre : Horace, 1639; Cinna, 1639; Polyeucte, 1640 ; Pom-
pée, 1641, etc. Le succès de ces tragédies fit taire la critique.
Richelieu, renonçant à une rivalité ridicule, fit obtenir au poète
une pension, et l'Académie, qui l'avait critiqué, l'admit dans son
sein en 1647. Après Rodogune (1646), Corneille commença à dé-
cliner ; affligé de la chute de Perlhariie (1653), il s'éloigna pen-
dant quelques années du théâtre. Il employa ce temps de retraite à
traduire en vers l'Imitation de J. C. Cependant les instances de
ses amis le déterminèrent à rentrer dans la carrière dramatique. Il
produisit alors OEdipe (1659), Sertorius (1662), Othon (1664),
où l'on retrouve de belles scènes, dignes du génie de Corneille;
mais ce génie s'éclipsa entièrement dans Agésilas (1666), Attila
(1667), et dans quelques autres pièces, dont la dernière, Suréna,
fut jouée en 1674. Outre ses tragédies, Corneille avait donné en
1642 le Menteur, que l'on regarde comme la meilleure comé-
die qui eût paru jusque-là. Il mourut en 1684, sous le règne de
Louis XIV ; la postérité l'a nommé le père du théâtre français,
et le grand Corneille, autant pour le distinguer de Thomas Cor-
neille, son frère, également poète dramatique, que pour rendre
hommage à son génie créateur.
APPRÉCIATION LITTÉRAIRE.
Le mérite de Corneille et les qualités particulières de Po-
lyeucte ont été appréciés avec autant de goût et de justesse que
de profondeur et d'originalité par nos meilleurs critiques, et no-
tamment par Racine, Voltaire, La Harpe et M. Géruzez. Nous en
donnons ici quelques extraits pour l'utilité des élèves.
I.
En quel état se trouvait la scène française, lorsque Corneille
commença à travailler! Quel désordre! quelle irrégularité! Nul
goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les
acteurs aussi ignorants que les spectateurs ; la plupart des sujets
extravagants et dénués de vraisemblance ; point de moeurs, point
de caractères ; la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont
les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal
ornement; en un mot, toutes les règles de l'art, celles même de
l'honnêteté et de la bienséance partout violées.
Dans cette enfance, ou pour mieux dire, dans ce chaos du poème
dramatique parmi nous, Corneille, après avoir quelque temps
cherché le bon chemin, et lutté, si je l'ose dire ainsi, contre le
mauvais goût de son siècle; enfin, inspiré d'un génie extraordi-
naire, et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène Ja
raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous
les ornements dont notre langue est capable; accorda heureuse-
ment la vraisemblance et le merveilleux, et laissa bien loin der-
rière lui tout ce qu'il avait de rivaux, dont la plupart désespérèrent
de l'atteindre, et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix,
se bornèrent à combattre la voix publique, et essayèrent en vain,
par leurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un
mérite qu'ils ne pouvaient égaler
La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur
naissance le Cid, Horace, Cinna, Pompée, tous les chefs-d'oeu-
vre représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de
langues, et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A
dire le vrai, oùtrouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois
tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force,
X APPRECIATION LITTERAIRE.
le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les
sujets! Quelle véhémence dans les passions! Quelle gravité dans
les sentiments! Quelle dignité, et en même temps quelle prodi-
gieuse variété dans lés caractères ! Combien de rois , de princes ,
de héros de toutes nations, nous a-t-il représentés toujours tels
qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais
ne se ressemblant les uns aux autres! Parmi tout cela, une ma-
gnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il
fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il
veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comi-
que , où il est encore inimitable ; enfin -, ce qui lui est surtout par-
ticulier, une certaine'force, une certaine élévation qui surprend ,
qui enlève et qui rend jusqu'à ses défauts, si on peut lui en re-
procher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres.
Personnage véritablement né pour la gloire de son pays ; compa-
rable , je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excel-
lents tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre
elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle,
aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que
des Thémistocie, des Périclès, des Alcibiade, qui vivaient en
même temps qu'eux.
RACINE.
II.
Quand on passe de Cinna à Polyeucte, on se trouve dans un
monde tout différent ; mais les grands poètes, ainsi que les grands
peintres, savent traiter tous les sujets. .C'est une chose assez
connue, que Corneille ayant lu sa tragédie de Polyeucte chez
madame de Rambouillet, où se rassemblaient alors les esprits cul-
tivés , cette pièce y fut condamnée d'une voix unanime, malgré
l'intérêt qu'on prenait à l'auteur dans cette maison : Voiture fut
député de toute l'assemblée, pour engager Corneille à ne point
représenter cet ouvrage. Il est difficile de démêler ce qui put por-
ter les hommes du royaume qui avaient le plus de goût et de lu-
mière à juger si singulièrement. Furent-ils persuadés qu'un mar-
tyr ne pouvait jamais réussir sur le théâtre ? C'était ne pas
connaître le peuple. Croyaient-ils que les défauts que leur sagacité
leur faisait remarquer révolteraient le public? C'était tomber dans
la même erreur qui avait trompé les censeurs du Cid : ils exa-
minaient le Cid par l'exacte raison, et ils ne voyaient pas qu'au
spectacle on juge par sentiment. Ce qui est étonnant, c'est que tous
ces chefs-d'oeuvre se suivaient d'année en année. Cinna fut joué
au commencement de 1639, et Polyeucte en 1640. Il est vrai que
APPRÉCIATION LITTÉRAIRE. XI
Lope de Véga et Caldéron composaient encore plus vite ; mais
quand on ne s'asservit à aucune règle, qu'on n'est gêné ni par la
rime, ni par la conduite, ni par aucune bienséance, il est plus
aisé de faire dix tragédies que de faire Cinna et Polyeucte.
VOLTAIRE.
III.
Corneille a dit, dans l'examen de Polyeucte : •• Je n'ai point
fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement
des scènes mieux ménagé. » Il est vrai, c'est de toutes les in-
trigues la mieux menée ; c'est aussi une de celles où il a mis le
plus d'invention, et cette invention est en partie très-heureuse.
— On convient unanimement que l'amour de Sévère pour Pauline
forme un noeud intéressant, parce que le péril de Polyeucte les
met tous deux dans une situation respective propre à déployer
cette noblesse de sentiments qui nous attache aux personnages de
la tragédie, et nous fait partager des infortunes qu'ils n'ont pas
méritées. C'est une des créations qui font le plus d'honneur au
talent de Corneille, et dont il n'avait trouvé le modèle nulle part.
Polyeucte est sur le point d'être conduit à la mort, s'il ne renonce
point au christianisme. Les larmes de Pauline n'ont rien pu sur
lui; elle s'adresse, pour le sauver, à celui même qui est le plus
intéressé à ce qu'il meure, à son rival, à celui qu'elle aime en-
core et à qui elle l'a même avoué, à celui à qui Polyeucte même,
en chrétien élevé au-dessus de tous les objets terrestres, vient de
la résigner en se préparant à mourir. Elle croit qu'un homme qui
a paru digne d'elle doit être capable de ce trait de générosité, et
elle ne se trompe pas. C'étaient là des beautés neuves et origi-
nales, dont personne n'avait donné l'idée. Cette délicatesse de
sentiments ne se trouvait ni dans les théâtres anciens , ni dans
ceux des modernes ; elle était dans l'âme de Corneille.
LA HARPE.
IV.
On a remarqué avec raison les ressources infinies du génie de
Corneille, pour développer une donnée dramatique, pour con-
duire une intrigue et pour varier les situations. Sous le rapport
de la fécondité et de la variété des moyens, nul ne l'a surpassé.
On peut comparer les fables de tous ses drames, et l'on sera sur-
pris de voir combien elles diffèrent dans leur principe et dans leur
développement; il n'a pas de moule unique dans lequel il jette
toutes ses conceptions, il craint avant tout de reproduire ce qu'il
XII APPRECIATION LITTERAIKE.
a déjà donné, et, comme on lui avait injustement reproché à ses
débuts d'être le plagiaire d'autrui, il triomphe doublement de ce
reproche, en ne ressemblant à personne de ses devanciers , et en
évitant de se ressembler à lui-même; tant il avait à coeur de re-
pousser l'accusation de plagiat qui avait accueilli ses premiers
triomphes. L'imagination de Corneille avait autant d'industrie que
de puissance, et on peut ajouter que son habileté à conduire et à
varier les intrigues dramatiques est une heureuse application de
l'esprit de procédure qui caractérise sa province. 11 est bon de
remarquer que le soin de diversifier le tissu de l'action et d'em-
prunter des sujets à des époques et à des pays divers, est le prin-
cipe de la variété infinie des caractères qui cependant expriment
les mêmes passions ou du moins des sentiments analogues.
Corneille a peint l'héroïsme sous toutes ses faces : dans Horace,
l'héroïsme du père et du citoyen; dans Auguste, l'héroïsme de la
clémence ; dans Polyeucte j l'héroïsme de la _ religion; dans Coi-
nélie, l'héroïsme de l'amour conjugal; dans Théodore, l'héroïsme
de la pudeur; dans Antiocbus et Séleucus, l'héroïsme de l'amour
fraternel. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes,
dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède,
qu'un critique a appelé le railleur élevé à la puissance tragique.
Corneille n'a pas eu l'ambition de reproduire toute l'humanité dans
son ensemble, mais de montrer de préférence le côté noble de
l'âme humaine.
M. GERUZEZ.
D'après ces appréciations, on voit que Corneille créa en France
l'art de la tragédie; que, s'attachant de préférence à montrer le
côté noble de l'âme humaine, il a peint, dans un style hardi et
original, l'héroïsme sous toutes ses faces, et que, dans Polyeucte,
il a déployé toutes les beautés poétiques de la religion chrétienne,
en donnant à la langue française toutes les formes convenables aux
divers sentiments qui y sont en jeu.
EMILE LEFRANC.
POLYEUCTE.
PERSONNAGES. — FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.
— POLYEUCTE, seigneur arménien, gendre de Félix. — SÉVÈRE,
chevalier romain, favori de l'empereur Décie. — NÉARQUE, sei-
gneur arménien, ami de Polyeucte. — PAULINE , fille de Félix
et femme de Polyeucte. — STRATONICE, confidente de Pauline.
— ALRIN, confident deFélix. — FABIAN, confident de Sévère.—
CLÉON, domestique de Félix. — TROIS GARDES.
La scène est à Mélilène' dans le palais deFélix.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
POLYEUCTE, NÉARQUE.
NÉARQUE.
Quoi ! vous vous arrêtez aux songes d'une femme !
De si faibles sujets troublent cette grande âme !
Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé
S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé.
POLYEUCTE.
Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 2 5
Qu'un homme doit donner à son extravagance,
Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
Forme de vains objets que le réveil détruit.
Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ;
Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme 10
Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer,
Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
1. Capitale de l'Arménie, dans l'Asie mineure.
2. Croyance se dit comme créance de la foi qu'on ajoute à une
personne ou à une chose.
Polyeucte, 1
2 POLYEUCTE.
Pauline, sans raison dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort 1 qu'elle a songée ;
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15
Et tâche à2 m'empêcher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes ;
Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes,
Et mon coeur, attendri sans être intimidé,
N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé 3. 20
L'occasion, Néarque, est-elle si pressante
Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante ?
Par un peu de remise épargnons son ennui,
Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui*.
NÉARQUE.
Avez-vous cependant une pleine assurance 25
D'avoir assez de vie ou de persévérance?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,
Promet-il à vos voeux de le vouloir demain 5 ?
Il est toujours tout juste et tout hon ; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace 6 : ' 30
Après certains moments que perdent nos longueurs,
Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs ;
Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré ;
Le bras qui la versait en devient plus avare ;
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35
Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême,
Languissante déjà, cesse d'être la même,
Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
Sa flamme se dissipe et va s'évanouir. 40
POLYEUCTE.
Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,
1. Ma mort qu'elle a songée, tournure latine : mortem alicu-
jus somniarc.
2. fâcher à signifie viser à ; tâcher de, faire des efforts pour
venir à bout de quelque chose (Académie).
3. Expression impropre et vicieuse : on ne peut dire être pos-
sédé des yeux.
4. C'est-à-dire, pour aller au baptême malgré ses appréhen-
sions.
5. De le vouloir demain , c'est-à-dire que vous le voudrez
demain.
6. Efficace, pour efficacité.
ACTE I. à
Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.
Ces pleurs que je regarde avec un oeil d'époux
Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous ;
Mais, pour en recevoir le sacré caractère 45
Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
Et qui, purgeant notre âme et dessillant nos yeux,
Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux 1,
Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire,
Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50
Je crois, pour satisfaire un long et saint amour,
Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.
NÉARQUE.
Ainsi du genre humain l'ennemi 2 vous abuse.
Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse ;
Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55
Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer :
D'obstacle sur obstacle 3 il va troubler le vôtre,
Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre 4;
Et ce songe rempli de noires visions
N'est que le coup d'essai de ses illusions. 60
Il met tout en usage, et prière et menace ;
Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;
Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
Et que ce qu'on diffère est à moitié rompu.
Rompez ses premiers coups 5; laissez pleurer Pauline. 65
Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine,
Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix,
Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
POLYEUCTE.
Pour se donner à lui, faut-il n'aimer personne ?
NÉARQUE.
Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne ; 70
1. Belle périphrase, pour exprimer le baptême. — 11 faut ce-
pendant remarquer l'incohérence d'un caractère qui lave nos
forfaits.
2. L'ennemi du genre humain, périphrase pour désigner le
■démon.
3. Le mot obstacle ne s'allie pas avec le mot troubler.
4. Par quelque autre, suppléez obstacle.
5. On ne peut pas dire rompre des coups, comme on àiirompre
un dessein.
4 POLYEUCTE.
Mais, à vous dire tout, ce Seigneur des seigneurs
Veut le premier amour et les premiers honneurs.
Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même,
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, 75
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
IMais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite
Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!
Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux,
Polyeucte ; aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80
Qu'on croit servir l'Etat quand on nous persécute,
Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,
Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?
POLYEUCTE.
Ne vous étonnez point ; la pitié qui me blesse 85
Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de faiblesse.
Sur mes pareils 1, Néarque, un bel oeil est bien fort;
Tel craint de le fâcher 2 qui ne craint pas la mort :
Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
Y trouver des appas, en faire mes délices, 90
Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
M'en donnera la force en me faisant chrétien.
NÉARQUE.
Hâtez-vous donc de l'être.
POLYEUCTE. Oui, j'y cours, cher Néarque,
Je brûle d'en porter la glorieuse marque ;
Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95
Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.
NÉARQUE.
Votre retour pour elle en aura plus de charmes ;
Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes :
Et l'heur 3 de vous revoir lui semblera plus doux,
Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100
Allons, on nous attend.
1. Sur mes pareils,terme peu noble ici; — un bel oeil est une
expression aujourd'hui ridicule, mais qui s'employait fort au
temps de Corneille et de l'hôtel de Rambouillet.
2. Fâcher un bel ail ne peut se dire en aucun temps.
3. Vheur, vieux terme pour bonheur.
ACTE I. 5
POLYEUCTE. Apaisez donc sa crainte,
Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.
Elle revient.
NÉARQUE. Fuyez.
POLYEUCTE. Je ne puis.
NÉARQUE. Il le faut.
Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105
Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue 1.
POLYEUCTE.
Fuyons, puisqu'il le faut.
SCÈNE II.
POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
POLYEUCTE. Adieu, Pauline, adieu.
Dans une heure, au plus tard, je reviens en ce lieu.
PAULINE.
Quel sujet si pressant à sortir vous convie 2?
Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110
POLYEUCTE.
Il y va de bien plus !
PAULINE. Quel est donc ce secret?....
POLYEUCTE.
Vous le saurez un jour. Je vous quitte à regret :
Mais enfin il le faut.
PAULINE. Vous m'aimez ?
POLYEUCTE. Je vous aime,
Le ciel m'en est témoin, cent fois plus que moi-même ;
Mais
PAULINE. Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir? 1 là
Vous avez des secrets que je ne puis savoir?
Quelle preuve d'amour ! Au nom de l'hyménée,
Donnez à mes soupirs cette seule journée.
POLYEUCTE.
Un songe vous fait peur !
1. Remarquez la concordance des mots : ennemi, blesse, coup
mortel, tue. Cet ennemi, c'est le démon qui se sert des charmes
de Pauline pour blesser Polyeucte dans la résolution, pour la
frapper d'un coup mortel, enfin pour la tuer.
2. Vous convie, c'est-à-dire vous invite , vous pousse à.
6 POLYEUCTE.
PAULINE. Ses présages sont vains,
Je le sais ; mais enfin, je vous aime, et je crains. 120
POLYEUCTE.
Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.
Adieu : vos pleurs sur moi prennent trop de puissance ;
Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter,
Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.
SCÈNE III.
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Va, néglige mes pleurs 1, cours, et te précipite 125
Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite;
Suis cet agent fatal de tes mauvais destins
Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
Tu vois, ma Stratonice 2, en quel siècle nous sommes :
Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes ; 130
Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
De l'amour qu'on nous offre et des voeux qu'on nous fait.
Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,
Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines :
Mais après Phyménée ils sont rois à leur tour. 135
STRATONICE.
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour :
S'il ne vous traite ici d'entière confidence 3,
S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence :
Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi. 140
Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose ;
Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses 4; 145
1. Va, néglige mes pleurs. Pauline s'adresse ici à Polyeucte,
comme s'il était présent, et non à Stratonice.
2. Ma Stratonice, expression d'une noble familiarité. — En
quel siècle nous sommes, n'est ici que pour la rime.
3. Traiter quelqu'un d'entière confidence, barbarisme de
phrase.
4. Un coeur qui sent mêmes traverses, ne peut se dire en au-
cune langue.
• ACTE I. 7
Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses :
Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés *
N'ordonne pas qu'il tremble alors que Vous tremblez.
Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine ;
Il est Arménien, et vous êtes Romaine : 150
Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.
Un songe, en notre esprit, passe pour ridicule :
Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule ;
Mais il passe dans Rome avec autorité 155
Pour fidèle miroir de la fatalité 2.
PAULINE.
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,
Je crois que ta frayeur égalerait la mienne
Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit,
Si je t'en avais fait seulement le récit. 160
STRATONICE.
A raconter 3 ses maux souvent on les soulage.
PAULINE.
Ecoute : mais il faut te dire davantage,
Et que, pour mieux comprendre un si triste discours,
Tu saches ma faiblesse et mes autres amours.
Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165
Ces surprises des sens que la raison surmonte :
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu;
Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu 4.
Dans Rome où je naquis, ce malheureux visage
D'un chevalier romain captiva le courage ; 170
Il s'appelait Sévère. Excuse les soupirs
Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.
STRATONICE.
Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
1. Le mot propre est unis : on ne peut se servir de celui d'as-
semblés que pour plus de deux personnes. (Voltaire.)
2. On dit bien le miroir de l'avenir, parce qu'on est supposé
voir l'avenir comme dans un miroir ; mais on ne peut pas dire
miroir de la fatalité, parce que ce n'est pas cette fatalité qu'on
voit, mais les événements qu'elle amène. ( Voltaire.)
3. A raconter, forme un gallicisme élégant et poétique,; en
racontant, que voudrait Voltaire, est plat et prosaïque.
4. L'un de ces vers appelés cornéliens, à cause de leur préci-
sion énergique.
8 POLYEUCTE.
Sauva des ennemis votre empereur Décie?
Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175
Et fît tourner le sort 4 des Perses aux Romains ?
Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître
On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître;
A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180
PAULINE.
Hélas! c'était lui-même, et jamais notre Rome
N'a produit plus grand coeur ni vu plus honnête 2 homme.
Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien.
Je l'aimai, Stratonice; il le méritait bien.
Mais que sert le mérite où manque la fortune ? 185
L'un était grand en lui, l'autre faible et commune;
Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!
STRATONICE.
La digne occasion d'une rare constance !
PAULINE.
Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190
Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour 3 que j'avais pour Sévère,
J'attendais un époux de la main de mon père,
Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison 195
N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
Il possédait mon coeur, mes désirs, ma pensée ;
Je ne lui cachais point combien j'étais blessée* ;
Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs.
Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs ; 200
Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
Mon père et mon devoir étaient inexorables.
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant
Pour suivre ici mon père en son gouvernement ;
1. Et fit tourner le sort, expression latine, forlunam verlere.
2. Le mot honnête est pris dans le sens du latin honeslus, ho-
norable.
3. Parmi ce grand amour, solécisme. Parmi veut toujours
pour complément un pluriel ou un collectif.
4. Blessée , sous-entendu au coeur, c'est-à-dire éprise de lui,
Virgile l'emploie en parlant de ûklon à l'égard d'Enée.
ACTE I. 9
Et lui, désespéré, s!en alla dans l'armée 205
Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
Le reste, tu le sais ; mon abord en ces lieux . . •
Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux :
Et comme il est ici le chef de la noblesse,
Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210
Et, par son alliance, il se crut assuré
D'être plus redoutable et plus considéré ;
Il approuva sa flamme et conclut l'hyménée :
Et moi, commeà son lit je me vis destinée,
Je donnai par devoir à son affection 215
Tout ce que l'autre avait par inclination 1.
Si tu peux en douter, juge-le 2 par la crainte
Dont en ce triste jour tii me vois l'âme atteinte.
STRATONICE.
Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ? 220
PAULINE.
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main 3, l'oeil ardent de colère.
Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux
Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ;
Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire 225
Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire :
Il semblait triomphant, et tel que sur son char
Victorieux dans Rome entre notre César.
Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue :
« Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230
« Ingrate, m'a-t-il dit; et, ce jour expiré,
« Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. »
A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée ;
Ensuite, des chrétiens une impie assemblée,
Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235
A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j'ai réclamé mon père.
Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère !
1; Rien ne paraît plus neuf, dit Voltaire, plus singulier et d'une
nuance plus délicate. Quoi qu'on en dise, ce sentiment peut être
très-naturel dans une femme sensible et honnête.
2. Juge-le; il faudrait régulièrement juges-en, qui est plus dur.
3. La vengeance à la main, belle et neuve expression.
u
10 POLYEUCTE.
J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
Entrer le bras levé pour lui percer le sein. 240
Là ma douleur trop forte a brouillé ces images :
Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages 1 ;
Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué;
Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué.
Voilà quel est mon songe 2.
STRATONICE. Il est vrai qu'il est triste : 245
Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste.
La vision, de soi 3, peut faire quelque horreur,
Mais non pas vous donner une juste terreur.
Pouvez-vous craindre un mort ?pouvez-vous craindre un père
Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250
Et dont le juste choix vous a donnée à lui
Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?
PAULINE.
11 m'en a dit autant, et rit de mes alarmes ;
Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes 4,
Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255
Ne venge tant de sang que mon père a versé.
STRATONICE.
Leur secte est insensée, impie et sacrilège,
Et dans son sacrifice use de sortilège :
Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels;
Elle n'en veut qu'aux dieux, et non pas aux mortels. 260
Quelque sévérité que sur eux on déploie,
Ils souffrent sans murmure et meurent avec joie ;
Et depuis qu'on les traite en criminels d'Etat,
On ne peut les charger d'aucun assassinat.
PAULINE.
Tais-toi, mon père vient.
t. liages ne se dit plus au pluriel; mais il fait un très-bel effet.
2. Voilà quel est mon songe. Des critiques ont blâmé ce songe
comme contraire à un sujet chrétien. Mais , dans l'intention de
l'auteur, ce n'est pas Dieu, c'est le démon qui envoie ce songe à
Pauline pour lui faire haïr les chrétiens (voy. vers 53 et suiv.).
Le démon veut exciter Pauline à s'opposer au baptême de Po-
lyeucte : supposition qui n'a rien que de naturel dans une tragédie
chrétienne.
3. La vision de soi, pour dire en elle-même.
4. Et les charmes, c'est-à-dire les maléfices, les enchante-
ments.
■ACTE I. lï
SCÈNE IV.
FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX. Ma fille, que ton songe 265
En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge !
Que j'en crains les effets qui semblent s'approcher !
PAULINE. . . ,
Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher?
FÉLIX.
Sévère n'est point mort !
PAULINE. Quel mal nous fait sa vie?
FÉLIX.
Il est le favori de l'empereur Décie. 270
PAULINE.
Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,
L'espoir d'un si haut rang lui devenait permis;
Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice1.,
Se résout quelquefois à leur faire justice.
FÉLIX.
Il vient ici lui-même.
• PAULINE. Il vient!
FÉLIX. Tu le vas voir. 275
PAULINE.
C'en est trop ; mais comment le pôuvez-vous savoir?
FÉLIX.
Albin l'a rencontré dans la proche campagne :
Un gros de courtisans en foule l'accompagne,
Et montre assez quel est son rang et son crédit.
Mais, Albin, redis-lui ce que ses.gens t'ont dit. 280
ALBIN.
Vous savez quelle fut cette grande journée,
Que sa perte pour nous rendit si fortunée,
Où l'empereur captif, par sa main dégagé,
Rassura son parti déjà découragé,
Tandis que sa vertu 2 succomba sous le nombre. 285
1. Il n'y a que ce mot mal propice qui gâte cette belle et na-
turelle réflexion de Pauline. Mal détruit propice; il faut peu pro-
pice. (Voltaire.)
2. La vertu, mot pris ici et dans beaucoup d'autres endroits
dans le sens du latin virtus, courage.
12 POLYEUCTE.
Vous savez les honneurs qu'on fit faire 1 à son ombre,
Après qu'entre les morts on ne le put trouver.
Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever.
Témoin de ses hauts faits et de son grand courage,
Ce monarque en 2 voulut connaître le visage : 290
On le mit dans sa tente, où, tout percé de coups,
Tout mort qu'il paraissait, il fit mille jaloux.
Là bientôt il montra quelque signe de vie :
Ce prince généreux en eut l'âme ravie ;
Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295
Du bras qui le causait honora la valeur.
Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète 3;
Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite,
Il offrit dignités, alliance, trésors,
Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300
Après avoir comblé ses refus de louange,
Il envoie à Décie en proposer l'échange ;
Et soudain l'empereur, transporté de plaisir,
Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.
Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305
De sa haute vertu recevoir le salaire :
La faveur de Décie en fut le digne prix.
De nouveau l'on combat et nous sommes surpris :
Ce malheur toutefois sert à croître 4 sa gloire ;
Lui seul rétablit l'ordre et gagne la victoire, 310
Mais si belle et si pleine et par tant de beaux faits,
Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.
L'empereur, qui lui montre une amour infinie,
Après ce grand succès l'envoie en Arménie ;
Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315
Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.
FÉLIX.
0 ciel ! en quel état ma fortune est réduite !
ALBIN.
Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite ;
1. Qu'on fît faire ; il faudrait qu'on rendît.
2. En, comme au vers 302, se rapporte à Sévère. II y a dans
les deux passages un. peu d'obscurité.
3. Secrète veut dire ici tenue secrète.
4. Croître est quelquefois actif en poésie, et signifie augmenter.
(Académie.)
ACTE I. 13
Et j'ai couru, seigneur, pour vous y disposer 1.
FÉLIX.
Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser. 320
L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose ;
C'est nn prétexte faux, dont l'amour est la cause.
PAULINE.
Cela pourrait bien être, il m'aimait chèrement.
FÉLIX.
Que ne permettra-t-il à son ressentiment!
Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325
Une juste colère avec tant de puissance !
Il nous perdra, ma fille.
PAULINE. Il est trop généreux.
FÉLIX.
Tu veux flatter en vain un père malheureux;
Il nous perdra, ma fille ! Ah ! regret qui me tue,
De n'avoir pas aimé la vertu toute nue ! 330
Ah ! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi.
Ton courage était bon 2, ton devoir l'a trahi.
Que ta rébellion m'eût été favorable !
Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable.
Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335
Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui.
Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,
Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.
PAULINE.
Moi! moi! que je revoie un si puissant vainqueur,
Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur ! 341
Mon père, je suis femme, et je sais ma faiblesse ;
Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse,
Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,
Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
Je ne le verrai point.
FÉLIX. Rassure un peu ton âme. 345
1. Ce disposer ne se rapporte à rien; il veut dire : pour vous
disposer à le recevoir (Voltaire), ou mieux ; pour vous préparer
à ce coup.
2. Ton courage était bon , c'est-à-dire ton coeur ne se trom-
pait pas.
14 POLYEUCTE.
PAULINE.
H est toujours aimable, et je suis toujours femme.
Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
Je n'ose m'assurer de toute ma vertu 1.
Je ne le verrai point.
FÉLIX. Il faut le voir, ma fille,
Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350
PAULINE.
C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez 5
Mais voyez les périls où vous me hasardez.
FÉLIX.
Ta vertu m'est connue.
PAULINE. Elle vaincra sans doute; '
Ce n'est point le succès que mon âme redoute;
Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355
Que fait déjà chez moi la révolte des sens 2.
Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,
Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
FÉLIX.
Jusqu'au devant des murs je vais 3 le recevoir, 360
Rappelle cependant 4 tes forces étonnées,
Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.
PAULINE.
Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments
Pour servir de victime à vos commandements.
1. Ici vertu est pris dans le sens ordinaire de disposition à faire
le bien et à fuir le mal.
2. Par sens, il faut entendre ici le coeur, les sentiments (v. vers
363). Ce mot est pris ici et ailleurs au moral.
3. On va au-devant de quelqu'un , mais non au devant des
murs ; on va le recevoir hors des murs ou au delà des murs.
(Voltaire.)
.4. Cependant, ici adverbe de temps, interea. — Étonnées,
dans le sens du latin attonilus, et de ce vers de Racine:
MOD génie étonné tremble devant le sien.
ACTE II. 15
ACTE DEUXIÈME.
SCENE I.
SÉVÈRE , FABIAN.
SÉVÈRE.
Cependant que 1 Félix donne ordre au sacrifice, 365
Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice?
Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
L'hommage souverain que l'on va rendre aux dieux ?
Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
Le reste est un prétexte à soulager ma peine. 370
Je viens sacrifier ; mais c'est à ses beautés
Que je viens immoler toutes mes volontés.
FABIAN.
Vous la verrez, seigneur.
SÉVÈRE. Ah ! quel comble de joie!
Cette chère beauté consent que je la voie !
Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir ? 375
Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir?
Quel trouble, quel transport lui cause ma venue ?
Puis-je tout espérer de cette heureuse vue ?
Car je voudrais mourir plutôt que d'abuser
Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380
Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle;
Jamais à ses désirs mon coeur ne fut rebelle ;
Et si mon mauvais sort avait changé le sien,
Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien.
FABIAN.
Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385
1. Cependant que, usité à cette époque pour pendant que. La
Fontaine :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Brave l'effort de la tempête.
16 POLYEUCTE.
SÉVÈRE.
D'où vient que tu frémis et que ton coeur soupire?
Ne m'aime-t-elle plus? Eclaircis-moi ce point.
FABIAN. '
M'en croirez-vous, seigneur? Ne la revoyez point.
Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses ;
Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses 1, 390
Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur,
Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. '
SÉVÈRE.
Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale !
Que je tienne Pauline à mon sort inégale !
Elle en a mieux usé, je la dois imiter ; 395
Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.
Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune.
Allons mettre à ses pieds cette haute fortune :
Je l'ai dans les combats trouvée heureusement
En cherchant une mort digne de son amant : 400
Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
FABIAN.
Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
SÉVÈRE.
Ah! c'en est trop, enfin ëclaireis-moi ce point,
As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée ? 405
FABIAN.
Je tremble à vous le dire; elle est..... SÉVÈRE. Quoi?
FABIAN. Mariée.
SÉVÈRE.
Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
Et frappe d'autant plus 2 que plus il me surprend.
FABIAN.
Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?
SÉVÈRE.
La constance est ici d'un difficile usage ; 410
1. Il faut, en lisant ces deux vers, se rappeler que c'est un do-
mestique qui parle. Dans une-autre bouche, ce langage serait
intolérable.
2. Métaphore qui n'est pas très-juste. Comment un coup de
foudre frappe-t-il d'autant plus qu'il surprend ?
>:? ' ACTE II. 17
De pareils déplaisirs accablent un grand coeur :
i La vertu la plus mâle en perd toute vigueur,
Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
La mort les trouble moins que de telles surprises.
Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours. 415
Pauline est mariée !
FABIAN. Oui, depuis quinze jours;
Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,
Goûte de son hymen la douceur infinie ':
SÉVÈRE.
Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix ;
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420
Faibles soulagements d'un malheur sans remède !
Pauline, je verrai qu'un autre vous possède !
0 ciel qui malgré moi me renvoyez au jour,
0 sort qui redonniez l'espoir à mon amour, '
Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425
Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée !
Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
Achevons de mourir en lui disant adieu.
Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
De son dernier soupir puisse lui faire hommage. 430
FABIAN. . „
Seigneur, considérez
' SÉVÈRE. Tout est considéré.
Quel désordre peut craindre un coeur désespéré ?
N'y consent-elle pas?
FABIAN. Oui, seigneur, mais
SÉVÈRE. N'importe.
FABIAN.
Cette vive douleur en deviendra plus forte.
SÉVÈRE.
Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435
Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.
FABIAN.
Vous vous échapperez sans doute en sa présence.
Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
Dans un tel entretien, il suit sa passion
Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440
1. Cette réponse de^Fabian^est peu vraisemblable.
18 POLYEUCTE.
SÉVÈRE.
Juge autrement de moi, mon respect dure encore ;
Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
Elle n'est point parjure, elle n'est point légère ; 445
Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père 1.
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison.
J'impute à mon malheur toute la trahison.
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
Eût gagné l'un par l'autre 2 et me l'eût conservée. 450
Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir :
Laisse-la-moi donc voir, soupirer et mourir,
FABIAN.
Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
Elle a craint, comme moi, ces premiers mouvements 455
Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
Et dont la violence excite assez de trouble
Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble.
SÉVÈRE.
Fabian, je la vois.
FABIAN. Seigneur, souvenez-vous
SÉVÈRE.
Hélas ! elle aime un autre ! un autre est son époux ! 4G0
SCÈNE IL
PAULINE, SÉVÈRE, STRATONICE, FABIAN.
PAULINE.
Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point d'excuse.
Que tout autre que moi vous flatte et vous abusé ;
Pauline a l'âme nobles, et parle à coeur ouvert.
1. Voilà, dit Voltaire, où il est beau de s'élever au-dessus des
règles de la grammaire. L'exactitude demanderait : son devoir,
et son père, et mon malheur m'ont trahi; mais la passion rend
ce désordre de paroles très-beau.
2. L'un par l'autre ne se rapporte à rien : on devine seule-
ment qu'il eût gagné Félix par Pauline.
3. Plus on a l'âme noble, et Pauline l'a, moins on doit le dire :
l'art consiste à faire voir cette noblesse sans l'annoncer.
ACTE II. 19
Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd. '
Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465
A vos seules vertus je me serais donnée ;
Et toute la rigueur de votre premier sort
Contre votre mérite eût fait un vain effort.
Je découvrais en vous d'assez illustres marques
Pour vous préférer même aux plus heureux monarques : 470
Mais puisque mon devoir m'impose d'autres lois,
De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,
Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï, 475
J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi ;
Et sur mes passions ma raison souveraine
Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
SÉVÈRE.
Que vous êtes heureuse ! et qu'un peu de soupirs
Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs 1 ! 4S0
Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue,
Les plus grands changements vous trouvent résolue.
De la plus forte ardeur, vous portez vos esprits
Jusqu'à l'indifférence, et peut-être au mépris,
Et votre fermeté fait succéder sans peine 485
La faveur au dédain et l'amour à la haine.
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulagerait les maux de ce coeur abattu!
Un soupir, une larme à regret épandue
M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue : 430
Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli
Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli ;
Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre.
O trop aimable objet qui m'avez trop charmé, 405
Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?
PAULINE.
Je vous l'ai fait trop voir, seigneur ; et si mon âme
Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
1. Voltaire blâme à tort ces deux vers; ils sont dans la situa-
tion , et l'ironie d'un coeur froissé qui y règne est prise dans la
nature même.
20 POLYEUCTE.
Dieux ! que j'éviterais de rigoureux tourments !
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments ; 500
Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n'y règne pas, elle les tyrannise 1 ;
Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n'est que trouble et que sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505
Votre mérite est grand, si ma raison est forte;
Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux,
D'autant plus puissamment solliciter mes voeux
Qu'il est environné de puissance et de gloire,
Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
Le généreux espoir 2 que j'en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois 3 d'un homme,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515
Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranlé pas.
C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle :
Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur
Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur, 520
Et voyez qu'un devoir 4 moins ferme et moins sincère
N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.
SÉVÈRE.
Ah ! madame, excusez une aveugle douleur,
Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :
Je nommais inconstance et prenais pour un crime 525
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte et ce que vous valez ;
Et cachant par pitié cette vertu si rare
1. C'est une situation belle et neuve au théâtre que celle où il
est dit de la vertu ce qui ne doit trop souvent que s'appliquer au
vice.
2. Le se rapporte non à espoir, mais à mérite, qui est le mot
principal de la période.
3. Dessous les lois, il faudrait sous les lois.
4. Un devoir ne peut être ni ferme, ni faible; c'est le coeur
qui l'est. Mais le sens est si clair, que le sentiment ne peut être
affaibli. (Voltaire.)
ACTE II. 21
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
Affaiblir ma douleur avecque 1 mon amour.
PAULINE.
Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535
Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs,
Trop rigoureux effets d'une aimable présence 2
Contre qui mon devoir a trop peu de défense !
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540
Epargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ;
Epargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte ;
Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈRE.
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste ! 545
PAULINE.
Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈRE.
Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux !
PAULINE.
C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
SÉVÈRE.
Je veux mourir des miens; aimez-en la mémoire.
PAULINE.
Je veux guérir les miens , ils souilleraient ma gloire. 550
SÉVÈRE.
Ah ! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne?
Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
Adieu. Je vais chercher au milieu des combats 535
1. Avecque s'écrivait ainsi, au lieu de avec, pour le besoin de
la mesure.
2. Aimable présence, e\pression d'idylle, dit Voltaire. — Mais
aimable veut dire, digne d'être aimé.

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