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traduit de l'anglais par
Philippe Neel
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Walter Pater
Portraits imaginaires
Avant-propos
Il y a des poètes-nés, qui balbutient en images dès le berceau. D'autres, au contraire, longtemps ignorants de leur propre pouvoir, ne doivent qu'à des circonstances fortuites la notion du don qu'ils possèdent.Anch'io son'pittore..., de telles illuminations paraissent miraculeuses; en fait, un sourd travail et d'inconscientes rêveries ont préparé le voyageur à l'appel du chemin de Damas. Il est de ceux qui cherchaient le dieu inconnu et nourrisaient un amour insoupçonné, lorsqu'à la veille d'entrer à Oxford, Walter Pater, déjà plein de gravité théologique, découvrit dans un livre de Ruskin, la révélation de l'art et de sa propre destinée, on l'eût fort surpris en lui affirmant que cette heure était pour lui annoncée de longue date. Une hérédité de silence, une enfance timide avaient favorisé ses méditations, et ses attendrissements sous les voûtes gothiques de la cathédrale de Cantorbéry étaient suscités par la gravité du décor, la noblesse des nefs, la tendre lumière des vitraux, autant que par la ferveur religieuse. Mais comme le jouvenceau timide a besoin, pour discerner les causes de ses rougeurs, de ses émois, de ses balbutiements en présence des femmes, d'entendre prononcer le nom de l'amour, le jeune Pater attendait qu'un livre vînt lui annoncer le secret de sa passion. Peu lui importait, en ces pages desPeintres modernesl'enflure et le clinquant du style, l'arrogance et le ton prophétique de leur auteur; sous l'impulsivité et le dogmatisme, il découvrait une fanatique passion de l'art pour l'art, une soumission totale à la beauté; il ouvrait les oreilles aux enseignements d'un évangile nouveau, il se pénétrait des dogmes d'une religion dont il allait, de ce jour, devenir le plus fervent adepte.
Walter Horatio Pater était né à Londres en 1839. Il sortait d'une famille de bourgeoisie aisée dont les membres masculins, avoués ou médecins rassis, s'étonnaient d'une tradition qui leur donnait pour cousin le peintre Pater, rival de Lancret. Pour expliquer pareille parenté, il fallait songer aux origines hollandaises de la famille, et se souvenir qu'aux Pays-Bas, les plus riches demeures ouvraient leurs portes aux artistes. C'est pour fuir peut-être cette familiarité détestable que les Pater étaient passés en Angleterre au temps de Guillaume d'Orange. De leur pays d'origine, ils apportaient avec une réserve quelque peu méfiante, et une solide application au travail, d'assez bizarres coutumes. Chez eux, depuis maintes générations, les filles appartenaient de droit à la religion réformée, tandis que les garçons étaient voués au papisme. Le père de Walter, rompant avec cette tradition, fit de son fils un anglican. Sans doute le voyait-il déjà dans les ordres, voire chaussé de bas violets, et souhaitait-il pour l'un des siens ce sommet suprême de la respectabilité britannique. Il ne songeait pas qu'il est périlleux de renoncer d'un coup aux legs du passé, et que l'esprit de famille peut se venger. Il se doutait moins encore que de dangereuses lectures et quelque hérédité sournoise allaient révéler à ce fils, mal affermi dans une religion de fraîche date, une divinité profane à laquelle il vouerait son culte et sa vie.
C'était un enfant silencieux et timide. Il avait un sourire doux, et les yeux clairs aux larges pupilles de ceux qui regardent les choses invisibles. Quand il fut homme, une épaisse moustache vint masquer sa bouche et lui donna une expression d'austérité un peu distante. Il tempérait la sombre correction de la tenue professorale et du haut-de-forme ténébreux par l'éclat imprévu et symbolique d'une cravate verte, et signalait par cette manifestation paisible, son attachement à la beauté. Il marchait d'un pas égal, sans voir le plus souvent les étudiants ou les étrangers qui chuchotaient sur son passage. Cette réserve distraite, et son accueil d'aménité académique séduisaient ceux qui l'approchaient, et ne laissaient pas de les intimider. Il s'était acquis, par son enseignement et ses livres, une haute réputation, comptait nombre d'admirateurs et peu d'amis.
Il mena une existence paisible et monotone. Diplômé d'Oxford en 1862, il conquit un à un tous les grades que la vieille université pouvait conférer à ses plus illustres enfants. Il devint le
collègue de Ruskin, dont l'avaient exalté les accents prophétiques. Il fut le maître de Wilde. Il passa presque toute sa vie dans l'antique cité, consacrant ses forces de moine laïque à ses cours et à ses livres. Il écrivait lentement revoyait sans cesse ses ouvrages. Après un premier essai sur Wickelmann, il publia, en 1873, une série d'Etudes sur l'histoire de la Renaissance, où il étudiait tour à tour Vinci et Michel Ange, Pic de la Mirandole et du Bellay. Puis, après douze ans de silence, il donna, avecMarius l'Epicurien, le plus significatif et le plus important de ses ouvrages. Ce livre, qui eût pu servir de manifeste à l'école préraphaélite, contait l'histoire d'un jeune homme dont le principal intérêt dans la vie était la poursuite de la beauté, et dont l'exemple montrait que l'idéal esthétique peut être l'objet d'une âme aussi pure, aussi dépouillée que celle d'aucun ascète.
Toutes les aspirations d'une époque rajeunie, toute la réaction contre la médiocrité avide de l'ère victorienne, trouvaient leur expression dans ce livre, où Pater exposait le dogme de l'art pour l'art et de la vie pour la Beauté. Et c'est la même loi qui animait, trois ans plus tard (1887) chacun des héros de sesPortraits imaginairesqui, sous des traits et des avatars divers, cultivaient le même culte. D'autres modèles dePortraitslui fournirent le thème de récits nouveaux qui parurent en revue, mais pas plus que le roman inachevéGaston de Latour, ne furent, de son vivant, publiés en volume.
Très absorbé par des conférences et par des essais de critique artistique ou littéraire, Pater délaissa le monde de la fiction, et revenant aux études philosophiques, donna comme dernière œuvre d'ensemble un livre surPlaton et le platonisme.
Il mourut de façon prématurée en 1894, après une vie dont il semblait pressentir la brièveté, et qu'il avait voulu d'autant plus pleine. Comme maints ascètes, il tenait la vie humaine pour le plus précieux des trésors. Bien d'autant plus inestimable qu'il est plus parcimonieusement accordé. L'homme est sur terre un condamné à mort qui jouit par faveur d'une suspension de sentence. À lui de faire tenir dans ce redoutable sursis le plus d'émotions, le plus de sensations possible. Seul est sage celui qui écarte les préoccupations stériles et les sordides soucis pour imprimer à son âme la seule vibration valable, seul raisonnable celui qui renonce aux vanités du monde pour célébrer la beauté et danser devant ses autels.
La danse de Pater est lente et grave, et s'inscrit dans un cercle étroit comme celui d'une prison. Prison aimable au surplus que celle de la docte cité, de ses antiques collèges, de ses bibliothèques, des brumes perlées qui montent des prairies de l'Isis. Pater vit d'Oxford et de souvenirs. Quand, au cours des vacances, il quitte sa chère ville, c'est à travers les campagnes de Hollande, d'Allemagne, de France ou d'Italie que l'entraînent de longues randonnées pédestres. Et il revoit, à son retour, de petites villes assoupies, des matins gris sur des rivières paresseuses, l'éclat des toits roux dans le soir, une plaine où des navires s'avancent sur d'invisibles canaux.
C'est, pour garder du monde une plus claire vision qu'il mène une vie de reclus volontaire, pour mieux confronter ces vivantes images, pour mieux les agencer et les ordonner. Il ne lui suffit pas de décrire les pays qu'il traversa, s'il ne leur donne une âme. Peu lui importe d'évoquer de façon pittoresque les scènes dont il fut témoin s'il ne nous les rend sensibles. Ce philosophe n'a rien d'un réaliste; pour lui l'âme humaine fait le centre du monde, et la présence de l'homme est condition de solidité et de vie. Comme une toile de Poussin, chacun de ses récits s'ordonne autour d'un personnage, qui en conditionne l'harmonie générale. Ordonnance, harmonie, mesure, sont aux yeux de Pater nécessaires à l'expression de la pensée pure. Les exubérances l'effrayent: aux midis éclatants, il préfère un jour grave, aux somptuosités vénitiennes, les grâces de l'Ombrie ou de l'Île-de-France, à la santé de Rubens le charme de Botticelli ou de Watteau. Il sait que la fin du jour ou le déclin d'une vie sont le temps où se révèle le mystère d'un paysage ou d'une âme, et se plaît à trouver en chaque chose mortelle le
secret de sa fragilité.
Il savoure dans la solitude les pénibles délices de l'enfantement littéraire. Sa production est lente, sa parturition laborieuse, et c'est bien plus de cent fois qu'il remet son ouvrage sur le métier. Il ne s'en estime jamais pleinement satisfait, corrige, rature, surcharge et poursuit sans trêve son idéal d'intangible perfection.
Flaubert, vers le même temps, sue et peine sur ses livres, et travaille trois jours pour écrire vingt lignes. Pater connaît l'œuvre du robuste Normand et s'est appliqué à traduire maintes de ses pages. Mais Flaubert cherche avant tout une qualité rythmique qu'il demande à la cadence de ses phrases. Pater, plus visuel attend davantage du rayonnement des mots. Il a le sens du mot juste, de sa puissance intérieure et de sa force d'expansion. Il en connaît la nuance précise, et sait, en coloriste, la place précise qu'il faut lui attribuer pour le mettre en valeur. Et dans la mosaïque bigarrée de son style, chaque élément verbal s'il vaut par la pureté de sa teinte, emprunte autant d'efficace à ses voisins. Pater a trop étudié les peintres pour ignorer leurs procédés; il connaît les affinités et les rapports, les échelles de valeurs et les jeux de lumière; il sait que le plus mince détail est nécessaire à l'harmonie du tout.
Aussi se penche-t-il sans répit sur sa phrase, l'affine-t-il, s'efforce-t-il, par vingt ajustements, substitutions, précisions, d'y faire tenir plus de couleur, plus de musique, plus de parfum. Plus de signification aussi, car il entend avant tout qu'elle constitue une fin en soi et vive de sa vie propre, qu'à la façon d'un verset, elle exprime une idée dans sa plénitude, et jusqu'aux limites du possible. Et dans cette inlassable poursuite, il se laisse souvent entraîner à la compléter, à la surcharger d'incidentes et d'épithètes, à l'allonger comme un de ces soirs d'été septentrional qui semblent emprunter à chaque palpitation du couchant des forces de durée nouvelle, et finissent par noyer les formes dans l'imprécision des nuances mourantes.
D'un pareil excès de recherche résulte parfois quelque nonchalance; le style de Pater perd en vivacité et en force ce qu'il gagne en grâces chatoyantes, telles ces méduses qui semblent, par la magie de leurs couleurs, faire oublier l'inconsistance de leurs corps. Mais Pater ne prétend pas à la force; n'ai-je pas dit qu'il préfère Vinci à Michel-Ange, Coleridge à Byron ? Son pouvoir est tout fait de charme précieux, de douceurs voilées. Les sonorités étouffées de sa prose frappent moins que les appels de trompette d'un Ruskin, que les cymbales d'un Carlyle. Mais un orchestre vaut plus par sa cohésion et sa fluidité que par ses stridences, et nous avons appris de longue date à préférer aux clinquantes dorures la patine assourdie des vieux cadres.
Couleur, musique, limpidité, nulle critique des œuvres de Pater ne peut négliger ces impressions sensuelles. Mais il serait injuste d'y voir l'essentiel de son talent. À la différence des symbolistes, il ne s'attache pas tout d'abord à l'harmonie et au rythme. S'il donne à tout ce qu'il touche un son et une couleur propres, s'il fait un joyau de chacune de ses phrases, c'est moins en vue d'une sensation immédiate que d'un plan plus large. Il est trop philosophe et trop épris de logique formelle pour se laisser distraire de sa démonstration. Il en garde sans cesse l'objet devant les yeux, et ne s'abandonne pas aux fantaisies de l'inspiration. Chacun de ses essais, construit à l'avance dans sa tête, est conçu comme une série d'enchaînements et de déductions quasi-mathématiques. Il ne conçoit pas de beauté architecturale sans solidité et veut donner à ses bâtisses d'inattaquables fondations. Cependant, la rigueur de ses démonstrations, si elle le porte parfois à alourdir sa phrase, n'accuse jamais en lui sécheresse de pédagogue. Dans le plus abstrait de ses exposés, il sait faire tenir des images concrètes et sa plus sage raison ne va pas sans sourire. Ce mélange même de gravité et d'amène douceur est la caractéristique principale de ses œuvres comme de sa personne; n'est-ce pas ainsi qu'il faut entendre le terme de "naturel" qu'il applique à sesPortraits imaginaires? Il n'entend point par ce mot: "spontané", car rien n'est moins spontané que sa composition, mais conforme à sa
nature, et en relations étroites avec les vibrations de son être profond.
Aussi bien, en chacun des héros de récits dissemblables et pareils, en Watteau, Denys l'Auxerrois, Carl de Rosenmold, Sébastien van Storck, voyons-nous le reflet d'une même pensée, la source d'un pareil désir. Marius, leur aîné, comme Gaston de Latour dont l'enfance et les éveils ont avec ceux de Pater de singulières analogies, chacun d'eux est un timide, un solitaire, qui répugne à l'action, redoute le monde, et se réfugie dans le rêve. Peintre ou philosophe, prince ou vagabond, ils attendent tous un nouvel âge d'or, l'avènement d'une perfection éthique ou formelle.Adveniat regnum tuum...C'est l'inanité de leur poursuite qui fait naître en eux une sorte d'insatisfaction, et cette réserve quelque peu distante qui n'est faite ni de morgue ni de mépris, mais du reploiement sur elle-même de l'âme généreuse qui attendit trop du monde, et par appréhension de ses rudesses se résigne à la solitude. Il y a une tristesse symbolique dans les droits que confèrent le génie, les dignités ou la naissance, et quand Pater, en sa qualité de professeur, foulait aux pieds le gazon sacré des pelouses de son collège, sans doute songeait-il à l'isolement qu'inflige à son bénéficiaire ce privilège quasi-royal.
Peut-être aussi prit-il goût, à la longue, à cette distinction. Il ne prisait pas la familiarité et était de ceux qui, selon l'expression de M. Arthur Symons, "ne permettent pas à la vie de venir à eux sans un certain cérémonial". Mais pareille réserve est rarement marque de hauteur ou d'orgueil. Qui sait ce qu'il y a de tendresse inemployée chez ceux qu'une sensibilité trop aiguë contraint à dresser autour d'eux un mur de silence ? La tour d'ivoire de Pater lui est un refuge où sans crainte des heurts, il peut se recueillir pour éclaircir sa vision du monde et sa compréhension des hommes.
Car la connaissance de l'âme humaine reste l'objet premier de sa curiosité. "Ce n'est pas tant la pensée qui importe, dit-il lui-même, que le penseur". Cette formule contient l'idée fondamentale de ses œuvres de fiction comme de sa critique. Sous les pages du livre ou les couleurs du tableau, il cherche la personnalité de l'auteur. Lorsqu'à la façon de Gaston de Latour, "il élargit généreusement la poésie de Ronsard jusqu'à la pleine mesure de ses intentions", c'est parce qu'il a d'abord su pleinement pénétrer la personnalité du poète. Chez ses héros imaginaires, comme chez les artistes ou les écrivains, Pater s'efforce sans cesse de découvrir l'homme. Critiquer une œuvre, ce n'est pas pour lui en souligner ironiquement les défauts, non plus que se fournir d'arguments gratuits pour défendre une thèse propre; c'est pénétrer à sa faveur dans l'âme de son créateur, deviner ses intentions, préciser ses desseins informulés, retrouver l'envol de ses rêves, même s'il ne sut leur donner un suffisant essor. Pareille critique exige une subtilité profonde, un grand effort de divination, et plus de générosité encore.
Mais elle prend, par ses intentions et son fruit, la valeur d'une œuvre originale. Des écrivains comme Pater à qui la brièveté de leur imagination interdit des longs voyages aux pays de la fiction, veulent, souligner chez d'autres des mérites qu'ils sous-estiment chez eux-mêmes. Ils le font avec modestie, en s'effaçant sans cesse devant leurs modèles, et se grandissant par ce renoncement même, finissent à leur insu par élever à leur propre gloire le monument qu'ils rêvaient d'édifier pour autrui.
À l'aube d'une époque que préparaient l'essor du machinisme et les conflits d'appétits, à la veille d'une révolution qui ne portait plus seulement sur les institutions, mais sur le tempérament et l'âme même des hommes, il appartenait au vieil Oxford, "à la douce cité aux clochers de rêve", au rempart de l'humanisme et de la pensée pure, d'élever la voix en faveur de ces inutiles et éternelles richesses qui font plus que tous les trésors de la science pour le bonheur des hommes. Trois de ses enfants tour à tour proclamèrent leur foi dans la beauté et attirèrent des disciples autour de ses autels. Ruskin, du haut d'une chaire spirituelle, lança des
apostrophes prophétiques, et Wilde, par le charme de sa parole, triompha dans les salons. Pater s'adonna simplement à sa tâche, comme un serviteur scrupuleux. Il ne connut ni l'enthousiasme des foules ni les approbations mondaines. Nul murmure d'amour ne s'éleva sur ses pas, ni ne le détourna de sa paisible route. Il dédaigna les applaudissements, ou ne s'en crut pas digne, et s'efforça seulement d'atteindre à cette "profondeur d'émotion" qu'il tenait pour le but essentiel de la vie et de l'art. Le jugement de la postérité prouva qu'il y était parvenu, et plus juste que celui des témoins de sa vie, lui attribua, entre ses rivaux de gloire, la place la plus haute, parce qu'il fut le plus désintéressé.
Philippe Neel. Janvier 1930.
Un prince des peintres de cour
Extraits d'un vieux journal
Valenciennes, septembre 1701.
On vient de remettre à neuf le grand atelier de mon père. Cette vieille pièce charmante et délabrée a perdu ses tuiles moussues, et les éternelles taches vertes de moisissure ont disparu du haut mur blanchi de la courette où nous nous tenons en été pour y chercher le frais. Avec les ouvriers du vieux Watteau est venu son fils, "le génie", filleul et homonyme de mon père, jeune homme aux cheveux sombres, dont les grands yeux mobiles semblaient se porter sans répit sur les divers dessins pendus aux murs. Mon père le tient pour un génie et un peintre-né. Sur la Grand-Place s'est tenue notre kermesse de septembre, prodigieux concert de bruits et de couleurs dans le vaste espace ouvert sous nos fenêtres. Et au cours même de la plus grande agitation, on a trouvé, blotti dans une des niches vides du vieil hôtel de ville, le jeune Antoine qui croquait la scène; mais pour traiter la réalité triviale, telle qu'on la voit de la fenêtre, il usait, comme nous l'a fait remarquer notre père, d'un art merveilleux d'omission et d'une sorte de grâce qui, du vieil Arlequin banal, de Paillasse et de Colombine faisait des personnages de féerie; ou de prodigieux acteurs tragiques qui, accoutrés un jour, par amusement, en bouffons, sauraient faire passer dans leurs mines burlesques un monde d'illusions profondes, et jouer une sorte de comédie qui ne serait qu'une sorte de tragédie à l'envers. Il vient d'apporter son étude à la maison, et j'ai entendu mon père l'interroger et le féliciter. Mais le petit ne paraissait guère heureux et n'a pas touché au verre de malaga qu'on lui avait versé. Son père ne veut pas entendre parler pour lui d'études de peinture. C'est pourtant un homme à son aise qui s'est récemment construit une grande maison de pierre, une bâtisse grise et froide. Leur ancienne maison de plâtre à poutres noircies de la rue des Cardinaux était plus jolie; elle datait de l'époque espagnole, et restait l'une des plus vieilles de Valenciennes.
Octobre 1701.
Cédant surtout aux sollicitations de mon père, le vieux Watteau a consenti à placer Antoine chez un peintre de la ville. À mon retour de la messe, je le rencontre de bon matin qui se rend chez son maître, car il continue à faire le maçon, mais consacre à ses études les premières et les dernières heures de la journée, et tous ses moments de loisir. Sans compter les jours de fête aussi, si nombreux dans notre vieille ville. Ah ! des dons comme les siens pourraient bien, un jour ou l'autre, justifier un tel zèle. Il fait des progrès étonnants. Et cependant, loin de s'en laisser accroire et de se trop facilement contenter de ce qui, somme toute, lui vient si aisément, il manque trop de confiance au gré de mon père, pour un succès définitif. Il est porté, à vrai dire, à se lasser trop vite de lui-même et de son travail. Et pourtant, là encore, il y a une juste mesure. Oui ! je serais prête parfois à me froisser d'une sorte d'ironie qui altère de temps à autre son habituelle douceur à demi mélancolique, si je ne m'apercevais qu'il n'en use pas autrement à son propre égard.
Octobre 1701.
Antoine Watteau vient souvent ici, maintenant. C'est, chez lui, instinct de finesse naturelle, pour échapper, chaque fois qu'il le peut, à la maussade maison de pierre, où rien ne saurait l'intéresser, et à la platitude de ses vieux parents. La vulgarité de son foyer a transformé son goût pour les plus modestes faveurs de la vie en un besoin physique, comme la faim ou la soif, qui pourrait devenir un jour avidité véritable, et je crois qu'il attache un peu trop de prix à ces choses. Et pourtant, pour un être de son espèce, la rigueur de son sort dans une demeure sans grâce ne saurait manquer d'émouvoir. Au surplus, il profite de l'expérience de mon père,
qui, à côté de son métier de sculpteur sur bois, a de fortes connaissances en matière de dessin et accueille toujours Antoine sans déplaisir. En ces jours pluvieux surtout, où l'on ne peut dessiner en plein air, où le vent sèche à peine la chaussée avant que tombe un nouveau déluge, où chacun reste chez, soi, où le seul bruit venu du dehors est un grincement de volet agité sur ses gonds, ou le passage sur la place de ces soldats épuisés, en d'éternelles allées et venues, dont on ne sait s'ils vont se battre ou en viennent, s'ils ont remporté la victoire ou subi la défaite contre les Anglais ou Autrichiens. Oui ! il est devenu l'un de nous. "Il ira loin !" déclare...