Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Portraits imaginaires

De
160 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Walter Pater par Mario Praz, traduction et avant-propos de Philippe Neel. Éminent critique littéraire et historien de l'Art admirateur de John Ruskin, Walter Pater publie entre 1885 et 1887 dans le Macmillan's Magazine quatre essais d'une élégance de style annonçant déjà Marcel Proust: Un prince des peintres de cour (sur Antoine Watteau et Jean-Baptiste Pater), Denys L'Auxerrois (sur le retour du paganisme au Moyen Âge), Sebastien van Storck (sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle et la philosophie de Baruch Spinoza), et le Duc Carl de Rosenmold (sur la renaissance allemande au XVIIIe siècle). S'élevant de la critique au "portrait imaginaire", ces quatre textes témoignent de l'idéal de vie de l'auteur qui influença entre autres Oscar Wilde, W. B. Yeats, James Joyce et Ezra Pound: un épicurisme exaltant le culte de la Beauté, non pas orienté vers une application facile et des plaisirs vulgaires, mais vers de nobles et profondes émotions afin que la vie devienne elle-même un chef-d'oeuvre aussi parfait qu'une oeuvre d'art.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

WALTER PATER
Portraits imaginaires
traduit de l'anglais par
Philippe Neel
La République des LettresA V A N T - P R O P O S
Il y a des poètes-nés, qui balbutient en images dès le berceau. D'autres, au
contraire, longtemps ignorants de leur propre pouvoir, ne doivent qu'à des
circonstances fortuites la notion du don qu'ils possèdent. Anch'io son'pittore...,
de telles illuminations paraissent miraculeuses; en fait, un sourd travail et
d'inconscientes rêveries ont préparé le voyageur à l'appel du chemin de Damas.
Il est de ceux qui cherchaient le dieu inconnu et nourrisaient un amour
insoupçonné, lorsqu'à la veille d'entrer à Oxford, Walter Pater, déjà plein de
gravité théologique, découvrit dans un livre de Ruskin, la révélation de l'art et de
sa propre destinée, on l'eût fort surpris en lui affirmant que cette heure était pour
lui annoncée de longue date. Une hérédité de silence, une enfance timide
avaient favorisé ses méditations, et ses attendrissements sous les voûtes
gothiques de la cathédrale de Cantorbéry étaient suscités par la gravité du
décor, la noblesse des nefs, la tendre lumière des vitraux, autant que par la
ferveur religieuse. Mais comme le jouvenceau timide a besoin, pour discerner
les causes de ses rougeurs, de ses émois, de ses balbutiements en présence
des femmes, d'entendre prononcer le nom de l'amour, le jeune Pater attendait
qu'un livre vînt lui annoncer le secret de sa passion. Peu lui importait, en ces
pages des Peintres modernes l'enflure et le clinquant du style, l'arrogance et le
ton prophétique de leur auteur; sous l'impulsivité et le dogmatisme, il découvrait
une fanatique passion de l'art pour l'art, une soumission totale à la beauté; il
ouvrait les oreilles aux enseignements d'un évangile nouveau, il se pénétrait des
dogmes d'une religion dont il allait, de ce jour, devenir le plus fervent adepte.
Walter Horatio Pater était né à Londres en 1839. Il sortait d'une famille de
bourgeoisie aisée dont les membres masculins, avoués ou médecins rassis,
s'étonnaient d'une tradition qui leur donnait pour cousin le peintre Pater, rival de
Lancret. Pour expliquer pareille parenté, il fallait songer aux origines
hollandaises de la famille, et se souvenir qu'aux Pays-Bas, les plus riches
demeures ouvraient leurs portes aux artistes. C'est pour fuir peut-être cette
familiarité détestable que les Pater étaient passés en Angleterre au temps deGuillaume d'Orange. De leur pays d'origine, ils apportaient avec une réserve
quelque peu méfiante, et une solide application au travail, d'assez bizarres
coutumes. Chez eux, depuis maintes générations, les filles appartenaient de
droit à la religion réformée, tandis que les garçons étaient voués au papisme. Le
père de Walter, rompant avec cette tradition, fit de son fils un anglican. Sans
doute le voyait-il déjà dans les ordres, voire chaussé de bas violets, et
souhaitait-il pour l'un des siens ce sommet suprême de la respectabilité
britannique. Il ne songeait pas qu'il est périlleux de renoncer d'un coup aux legs
du passé, et que l'esprit de famille peut se venger. Il se doutait moins encore
que de dangereuses lectures et quelque hérédité sournoise allaient révéler à ce
fils, mal affermi dans une religion de fraîche date, une divinité profane à laquelle
il vouerait son culte et sa vie.
C'était un enfant silencieux et timide. Il avait un sourire doux, et les yeux
clairs aux larges pupilles de ceux qui regardent les choses invisibles. Quand il
fut homme, une épaisse moustache vint masquer sa bouche et lui donna une
expression d'austérité un peu distante. Il tempérait la sombre correction de la
tenue professorale et du haut-de-forme ténébreux par l'éclat imprévu et
symbolique d'une cravate verte, et signalait par cette manifestation paisible, son
attachement à la beauté. Il marchait d'un pas égal, sans voir le plus souvent les
étudiants ou les étrangers qui chuchotaient sur son passage. Cette réserve
distraite, et son accueil d'aménité académique séduisaient ceux qui
l'approchaient, et ne laissaient pas de les intimider. Il s'était acquis, par son
enseignement et ses livres, une haute réputation, comptait nombre
d'admirateurs et peu d'amis.
Il mena une existence paisible et monotone. Diplômé d'Oxford en 1862, il
conquit un à un tous les grades que la vieille université pouvait conférer à ses
plus illustres enfants. Il devint le collègue de Ruskin, dont l'avaient exalté les
accents prophétiques. Il fut le maître de Wilde. Il passa presque toute sa vie
dans l'antique cité, consacrant ses forces de moine laïque à ses cours et à ses
livres. Il écrivait lentement revoyait sans cesse ses ouvrages. Après un premier
essai sur Wickelmann, il publia, en 1873, une série d'Etudes sur l'histoire de laRenaissance, où il étudiait tour à tour Vinci et Michel Ange, Pic de la Mirandole
et du Bellay. Puis, après douze ans de silence, il donna, avec Marius l'Epicurien,
le plus significatif et le plus important de ses ouvrages. Ce livre, qui eût pu servir
de manifeste à l'école préraphaélite, contait l'histoire d'un jeune homme dont le
principal intérêt dans la vie était la poursuite de la beauté, et dont l'exemple
montrait que l'idéal esthétique peut être l'objet d'une âme aussi pure, aussi
dépouillée que celle d'aucun ascète.
Toutes les aspirations d'une époque rajeunie, toute la réaction contre la
médiocrité avide de l'ère victorienne, trouvaient leur expression dans ce livre, où
Pater exposait le dogme de l'art pour l'art et de la vie pour la Beauté. Et c'est la
même loi qui animait, trois ans plus tard (1887) chacun des héros de ses
Portraits imaginaires qui, sous des traits et des avatars divers, cultivaient le
même culte. D'autres modèles de Portraits lui fournirent le thème de récits
nouveaux qui parurent en revue, mais pas plus que le roman inachevé Gaston
de Latour, ne furent, de son vivant, publiés en volume.
Très absorbé par des conférences et par des essais de critique artistique ou
littéraire, Pater délaissa le monde de la fiction, et revenant aux études
philosophiques, donna comme dernière œuvre d'ensemble un livre sur Platon et
le platonisme.
Il mourut de façon prématurée en 1894, après une vie dont il semblait
pressentir la brièveté, et qu'il avait voulu d'autant plus pleine. Comme maints
ascètes, il tenait la vie humaine pour le plus précieux des trésors. Bien d'autant
plus inestimable qu'il est plus parcimonieusement accordé. L'homme est sur
terre un condamné à mort qui jouit par faveur d'une suspension de sentence. À
lui de faire tenir dans ce redoutable sursis le plus d'émotions, le plus de
sensations possible. Seul est sage celui qui écarte les préoccupations stériles et
les sordides soucis pour imprimer à son âme la seule vibration valable, seul
raisonnable celui qui renonce aux vanités du monde pour célébrer la beauté et
danser devant ses autels.
La danse de Pater est lente et grave, et s'inscrit dans un cercle étroit commecelui d'une prison. Prison aimable au surplus que celle de la docte cité, de ses
antiques collèges, de ses bibliothèques, des brumes perlées qui montent des
prairies de l'Isis. Pater vit d'Oxford et de souvenirs. Quand, au cours des
vacances, il quitte sa chère ville, c'est à travers les campagnes de Hollande,
d'Allemagne, de France ou d'Italie que l'entraînent de longues randonnées
pédestres. Et il revoit, à son retour, de petites villes assoupies, des matins gris
sur des rivières paresseuses, l'éclat des toits roux dans le soir, une plaine où
des navires s'avancent sur d'invisibles canaux.
C'est, pour garder du monde une plus claire vision qu'il mène une vie de
reclus volontaire, pour mieux confronter ces vivantes images, pour mieux les
agencer et les ordonner. Il ne lui suffit pas de décrire les pays qu'il traversa, s'il
ne leur donne une âme. Peu lui importe d'évoquer de façon pittoresque les
scènes dont il fut témoin s'il ne nous les rend sensibles. Ce philosophe n'a rien
d'un réaliste; pour lui l'âme humaine fait le centre du monde, et la présence de
l'homme est condition de solidité et de vie. Comme une toile de Poussin, chacun
de ses récits s'ordonne autour d'un personnage, qui en conditionne l'harmonie
générale. Ordonnance, harmonie, mesure, sont aux yeux de Pater nécessaires à
l'expression de la pensée pure. Les exubérances l'effrayent: aux midis éclatants,
il préfère un jour grave, aux somptuosités vénitiennes, les grâces de l'Ombrie ou
de l'Île-de-France, à la santé de Rubens le charme de Botticelli ou de Watteau. Il
sait que la fin du jour ou le déclin d'une vie sont le temps où se révèle le mystère
d'un paysage ou d'une âme, et se plaît à trouver en chaque chose mortelle le
secret de sa fragilité.
Il savoure dans la solitude les pénibles délices de l'enfantement littéraire. Sa
production est lente, sa parturition laborieuse, et c'est bien plus de cent fois qu'il
remet son ouvrage sur le métier. Il ne s'en estime jamais pleinement satisfait,
corrige, rature, surcharge et poursuit sans trêve son idéal d'intangible perfection.
Flaubert, vers le même temps, sue et peine sur ses livres, et travaille trois
jours pour écrire vingt lignes. Pater connaît l'œuvre du robuste Normand et s'est
appliqué à traduire maintes de ses pages. Mais Flaubert cherche avant tout unequalité rythmique qu'il demande à la cadence de ses phrases. Pater, plus visuel
attend davantage du rayonnement des mots. Il a le sens du mot juste, de sa
puissance intérieure et de sa force d'expansion. Il en connaît la nuance précise,
et sait, en coloriste, la place précise qu'il faut lui attribuer pour le mettre en
valeur. Et dans la mosaïque bigarrée de son style, chaque élément verbal s'il
vaut par la pureté de sa teinte, emprunte autant d'efficace à ses voisins. Pater a
trop étudié les peintres pour ignorer leurs procédés; il connaît les affinités et les
rapports, les échelles de valeurs et les jeux de lumière; il sait que le plus mince
détail est nécessaire à l'harmonie du tout.
Aussi se penche-t-il sans répit sur sa phrase, l'affine-t-il, s'efforce-t-il, par
vingt ajustements, substitutions, précisions, d'y faire tenir plus de couleur, plus
de musique, plus de parfum. Plus de signification aussi, car il entend avant tout
qu'elle constitue une fin en soi et vive de sa vie propre, qu'à la façon d'un verset,
elle exprime une idée dans sa plénitude, et jusqu'aux limites du possible. Et
dans cette inlassable poursuite, il se laisse souvent entraîner à la compléter, à
la surcharger d'incidentes et d'épithètes, à l'allonger comme un de ces soirs
d'été septentrional qui semblent emprunter à chaque palpitation du couchant
des forces de durée nouvelle, et finissent par noyer les formes dans
l'imprécision des nuances mourantes.
D'un pareil excès de recherche résulte parfois quelque nonchalance; le style
de Pater perd en vivacité et en force ce qu'il gagne en grâces chatoyantes, telles
ces méduses qui semblent, par la magie de leurs couleurs, faire oublier
l'inconsistance de leurs corps. Mais Pater ne prétend pas à la force; n'ai-je pas
dit qu'il préfère Vinci à Michel-Ange, Coleridge à Byron ? Son pouvoir est tout fait
de charme précieux, de douceurs voilées. Les sonorités étouffées de sa prose
frappent moins que les appels de trompette d'un Ruskin, que les cymbales d'un
Carlyle. Mais un orchestre vaut plus par sa cohésion et sa fluidité que par ses
stridences, et nous avons appris de longue date à préférer aux clinquantes
dorures la patine assourdie des vieux cadres.
Couleur, musique, limpidité, nulle critique des œuvres de Pater ne peutnégliger ces impressions sensuelles. Mais il serait injuste d'y voir l'essentiel de
son talent. À la différence des symbolistes, il ne s'attache pas tout d'abord à
l'harmonie et au rythme. S'il donne à tout ce qu'il touche un son et une couleur
propres, s'il fait un joyau de chacune de ses phrases, c'est moins en vue d'une
sensation immédiate que d'un plan plus large. Il est trop philosophe et trop épris
de logique formelle pour se laisser distraire de sa démonstration. Il en garde
sans cesse l'objet devant les yeux, et ne s'abandonne pas aux fantaisies de
l'inspiration. Chacun de ses essais, construit à l'avance dans sa tête, est conçu
comme une série d'enchaînements et de déductions quasi-mathématiques. Il ne
conçoit pas de beauté architecturale sans solidité et veut donner à ses bâtisses
d'inattaquables fondations. Cependant, la rigueur de ses démonstrations, si elle
le porte parfois à alourdir sa phrase, n'accuse jamais en lui sécheresse de
pédagogue. Dans le plus abstrait de ses exposés, il sait faire tenir des images
concrètes et sa plus sage raison ne va pas sans sourire. Ce mélange même de
gravité et d'amène douceur est la caractéristique principale de ses œuvres
comme de sa personne; n'est-ce pas ainsi qu'il faut entendre le terme de
"naturel" qu'il applique à ses Portraits imaginaires ? Il n'entend point par ce mot:
"spontané", car rien n'est moins spontané que sa composition, mais conforme à
sa nature, et en relations étroites avec les vibrations de son être profond.
Aussi bien, en chacun des héros de récits dissemblables et pareils, en
Watteau, Denys l'Auxerrois, Carl de Rosenmold, Sébastien van Storck,
voyonsnous le reflet d'une même pensée, la source d'un pareil désir. Marius, leur aîné,
comme Gaston de Latour dont l'enfance et les éveils ont avec ceux de Pater de
singulières analogies, chacun d'eux est un timide, un solitaire, qui répugne à
l'action, redoute le monde, et se réfugie dans le rêve. Peintre ou philosophe,
prince ou vagabond, ils attendent tous un nouvel âge d'or, l'avènement d'une
perfection éthique ou formelle. Adveniat regnum tuum... C'est l'inanité de leur
poursuite qui fait naître en eux une sorte d'insatisfaction, et cette réserve
quelque peu distante qui n'est faite ni de morgue ni de mépris, mais du
reploiement sur elle-même de l'âme généreuse qui attendit trop du monde, et
par appréhension de ses rudesses se résigne à la solitude. Il y a une tristessesymbolique dans les droits que confèrent le génie, les dignités ou la naissance,
et quand Pater, en sa qualité de professeur, foulait aux pieds le gazon sacré des
pelouses de son collège, sans doute songeait-il à l'isolement qu'inflige à son
bénéficiaire ce privilège quasi-royal.
Peut-être aussi prit-il goût, à la longue, à cette distinction. Il ne prisait pas la
familiarité et était de ceux qui, selon l'expression de M. Arthur Symons, "ne
permettent pas à la vie de venir à eux sans un certain cérémonial". Mais pareille
réserve est rarement marque de hauteur ou d'orgueil. Qui sait ce qu'il y a de
tendresse inemployée chez ceux qu'une sensibilité trop aiguë contraint à
dresser autour d'eux un mur de silence ? La tour d'ivoire de Pater lui est un
refuge où sans crainte des heurts, il peut se recueillir pour éclaircir sa vision du
monde et sa compréhension des hommes.
Car la connaissance de l'âme humaine reste l'objet premier de sa curiosité.
"Ce n'est pas tant la pensée qui importe, dit-il lui-même, que le penseur". Cette
formule contient l'idée fondamentale de ses œuvres de fiction comme de sa
critique. Sous les pages du livre ou les couleurs du tableau, il cherche la
personnalité de l'auteur. Lorsqu'à la façon de Gaston de Latour, "il élargit
généreusement la poésie de Ronsard jusqu'à la pleine mesure de ses
intentions", c'est parce qu'il a d'abord su pleinement pénétrer la personnalité du
poète. Chez ses héros imaginaires, comme chez les artistes ou les écrivains,
Pater s'efforce sans cesse de découvrir l'homme. Critiquer une œuvre, ce n'est
pas pour lui en souligner ironiquement les défauts, non plus que se fournir
d'arguments gratuits pour défendre une thèse propre; c'est pénétrer à sa faveur
dans l'âme de son créateur, deviner ses intentions, préciser ses desseins
informulés, retrouver l'envol de ses rêves, même s'il ne sut leur donner un
suffisant essor. Pareille critique exige une subtilité profonde, un grand effort de
divination, et plus de générosité encore.
Mais elle prend, par ses intentions et son fruit, la valeur d'une œuvre
originale. Des écrivains comme Pater à qui la brièveté de leur imagination
interdit des longs voyages aux pays de la fiction, veulent, souligner chezd'autres des mérites qu'ils sous-estiment chez eux-mêmes. Ils le font avec
modestie, en s'effaçant sans cesse devant leurs modèles, et se grandissant par
ce renoncement même, finissent à leur insu par élever à leur propre gloire le
monument qu'ils rêvaient d'édifier pour autrui.
À l'aube d'une époque que préparaient l'essor du machinisme et les conflits
d'appétits, à la veille d'une révolution qui ne portait plus seulement sur les
institutions, mais sur le tempérament et l'âme même des hommes, il appartenait
au vieil Oxford, "à la douce cité aux clochers de rêve", au rempart de
l'humanisme et de la pensée pure, d'élever la voix en faveur de ces inutiles et
éternelles richesses qui font plus que tous les trésors de la science pour le
bonheur des hommes. Trois de ses enfants tour à tour proclamèrent leur foi
dans la beauté et attirèrent des disciples autour de ses autels. Ruskin, du haut
d'une chaire spirituelle, lança des apostrophes prophétiques, et Wilde, par le
charme de sa parole, triompha dans les salons. Pater s'adonna simplement à sa
tâche, comme un serviteur scrupuleux. Il ne connut ni l'enthousiasme des foules
ni les approbations mondaines. Nul murmure d'amour ne s'éleva sur ses pas, ni
ne le détourna de sa paisible route. Il dédaigna les applaudissements, ou ne
s'en crut pas digne, et s'efforça seulement d'atteindre à cette "profondeur
d'émotion" qu'il tenait pour le but essentiel de la vie et de l'art. Le jugement de la
postérité prouva qu'il y était parvenu, et plus juste que celui des témoins de sa
vie, lui attribua, entre ses rivaux de gloire, la place la plus haute, parce qu'il fut le
plus désintéressé.
Philippe Neel.
Janvier 1930.UN PRINCE DES PEINTRES DE COUR
EXTRAITS D'UN VIEUX JOURNAL
Valenciennes, septembre 1701.
On vient de remettre à neuf le grand atelier de mon père. Cette vieille pièce
charmante et délabrée a perdu ses tuiles moussues, et les éternelles taches
vertes de moisissure ont disparu du haut mur blanchi de la courette où nous
nous tenons en été pour y chercher le frais. Avec les ouvriers du vieux Watteau
est venu son fils, "le génie", filleul et homonyme de mon père, jeune homme aux
cheveux sombres, dont les grands yeux mobiles semblaient se porter sans répit
sur les divers dessins pendus aux murs. Mon père le tient pour un génie et un
peintre-né. Sur la Grand-Place s'est tenue notre kermesse de septembre,
prodigieux concert de bruits et de couleurs dans le vaste espace ouvert sous
nos fenêtres. Et au cours même de la plus grande agitation, on a trouvé, blotti
dans une des niches vides du vieil hôtel de ville, le jeune Antoine qui croquait la
scène; mais pour traiter la réalité triviale, telle qu'on la voit de la fenêtre, il usait,
comme nous l'a fait remarquer notre père, d'un art merveilleux d'omission et
d'une sorte de grâce qui, du vieil Arlequin banal, de Paillasse et de Colombine
faisait des personnages de féerie; ou de prodigieux acteurs tragiques qui,
accoutrés un jour, par amusement, en bouffons, sauraient faire passer dans
leurs mines burlesques un monde d'illusions profondes, et jouer une sorte de
comédie qui ne serait qu'une sorte de tragédie à l'envers. Il vient d'apporter son
étude à la maison, et j'ai entendu mon père l'interroger et le féliciter. Mais le petit
ne paraissait guère heureux et n'a pas touché au verre de malaga qu'on lui avait
versé. Son père ne veut pas entendre parler pour lui d'études de peinture. C'est
pourtant un homme à son aise qui s'est récemment construit une grande maison
de pierre, une bâtisse grise et froide. Leur ancienne maison de plâtre à poutres
noircies de la rue des Cardinaux était plus jolie; elle datait de l'époque
espagnole, et restait l'une des plus vieilles de Valenciennes.
Octobre 1701.Cédant surtout aux sollicitations de mon père, le vieux Watteau a consenti à
placer Antoine chez un peintre de la ville. À mon retour de la messe, je le
rencontre de bon matin qui se rend chez son maître, car il continue à faire le
maçon, mais consacre à ses études les premières et les dernières heures de la
journée, et tous ses moments de loisir. Sans compter les jours de fête aussi, si
nombreux dans notre vieille ville. Ah ! des dons comme les siens pourraient
bien, un jour ou l'autre, justifier un tel zèle. Il fait des progrès étonnants. Et
cependant, loin de s'en laisser accroire et de se trop facilement contenter de ce
qui, somme toute, lui vient si aisément, il manque trop de confiance au gré de
mon père, pour un succès définitif. Il est porté, à vrai dire, à se lasser trop vite
de lui-même et de son travail. Et pourtant, là encore, il y a une juste mesure.
Oui ! je serais prête parfois à me froisser d'une sorte d'ironie qui altère de temps
à autre son habituelle douceur à demi mélancolique, si je ne m'apercevais qu'il
n'en use pas autrement à son propre égard.
Octobre 1701.
Antoine Watteau vient souvent ici, maintenant. C'est, chez lui, instinct de
finesse naturelle, pour échapper, chaque fois qu'il le peut, à la maussade
maison de pierre, où rien ne saurait l'intéresser, et à la platitude de ses vieux
parents. La vulgarité de son foyer a transformé son goût pour les plus modestes
faveurs de la vie en un besoin physique, comme la faim ou la soif, qui pourrait
devenir un jour avidité véritable, et je crois qu'il attache un peu trop de prix à ces
choses. Et pourtant, pour un être de son espèce, la rigueur de son sort dans une
demeure sans grâce ne saurait manquer d'émouvoir. Au surplus, il profite de
l'expérience de mon père, qui, à côté de son métier de sculpteur sur bois, a de
fortes connaissances en matière de dessin et accueille toujours Antoine sans
déplaisir. En ces jours pluvieux surtout, où l'on ne peut dessiner en plein air, où
le vent sèche à peine la chaussée avant que tombe un nouveau déluge, où
chacun reste chez, soi, où le seul bruit venu du dehors est un grincement de
volet agité sur ses gonds, ou le passage sur la place de ces soldats épuisés, en
d'éternelles allées et venues, dont on ne sait s'ils vont se battre ou en viennent,
s'ils ont remporté la victoire ou subi la défaite contre les Anglais ou Autrichiens.Oui ! il est devenu l'un de nous. "Il ira loin !" déclare...

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin