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505 pages

A la veille de la guerre, peu de temps auparavant, mon oncle et ma tante Brunet — cette dernière sœur de mon père, — venaient de faire bâtir une maison pour s’y retirer, au numéro 93 du boulevard Gouvion-Saint-Cyr, tout près de la Porte-Maillot et juste en face du bastion actuel.

Comme ils n’y étaient pas encore installés au moment de la guerre, ils s’en allèrent en province, puis à Bruxelles et y restèrent pendant les deux sièges de Paris, ne sachant pas trop si les obus des Prussiens ou des Versaillais n’avaient point démoli leur demeure.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Paul Vibert

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Nouvelles entraînantes

PRÉFACE

« Aucun ouvrage des hommes n’est fait pour l’immortalité... Si tous les hommes qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants. »

MIRABEAU.

 

Ce pauvre J.-K. Huysmans qui était bien un peu détraqué, mais qui n’en était pas moins un écrivain de beaucoup de talent, a dit fort justement quelque part dans son œuvre :

« On n’a pas de talent, si l’on n’aime avec passion ou si l’on ne hait de même ; l’enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre. Le talent est aux tenaces et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches. »

Rien n’est plus juste et celà me rappelle l’aphorisme que mon vieil et excellent ami Francisque Sarcey aimait à me redire, lorsque j’allais le voir, et déjeuner chez lui, de loin en loin hélas, tant le travail nous absorbe :

  •  — « Voyez-vous, mon cher Vibert, pour arriver, il faut faire comme moi ; travailler avec ténacité toute sa vie et vivre vieux. »
  •  — Et avoir beaucoup de talent.

Et il répondait avec son exquise bonhomie :

  •  — Bast ! ça passe par dessus le marché !

Ces deux écrivains de race, chacun dans son genre, avaient également raison et s’il faut beaucoup d’enthousiasme pour enfanter ses œuvres et beaucoup de ténacité pour y consacrer toute sa vie, il faut aussi, il faut surtout beaucoup de mépris, le mépris profond et résolu de toutes les lâchetés humaines, grandes ou petites, qui, non seulement vous environnent, mais sont acharnées après vous comme des harpies, si vous avez commis ce double crime d’avoir du talent et d’être un honnête homme.

A ce propos tout un article de Saint-Georges de Bouhélier sur l’affaissement des caractères serait à citer ; en voici du moins les passages qui semblent traduire plus exactement ma propre pensée :

« La tare de ce pays, disait, ces temps derniers, le président du conseil, c’est l’affaissement des esprits. Eh bien, il faut l’avouer : rien n’est aussi certain.

Quand on pense au hardi Français des anciens temps ! Il se montrait gai, plein d’un vif esprit, très vert, d’une très droite vaillance ! C’était, voici encore vingt ans, un fort joli type de légère vivacité, si du moins j’en crois mes aînés plus compétents ! Même après la guerre, paraît-il, on remarquait sa pétulance, et son aspect impétueux ; la nation revenait à la vie d’un bel élan ; on la sentait prête à tout ; il y avait de l’espérance ; on manifestait une brillante activité. En gros, et d’apparence du moins, on était encore casse-cou, comme il sied. Une certaine fièvre nous soutenait. Et puis petit à petit tout est tombé à plat. En vain le pays s’est-il reconstruit, éduqué, cultivé et accru de conquêtes. Rien ne s’est fait d’enthousiasme. On a commencé de sentir de l’inquiétude, on a pris peur ; on s’est tristement replié ; la confiance dans les hommes comme en soi a faibli. Et dès lors a paru ce Français soupçonneux, de grise mine, partout apeuré, gagne-petit, rétractant constamment ses mouvements, sans autre envie que l’impotente sécurité, moins soucieux du bien général que du sien propre, ayant fait faillite à son idéal et qui préfère pourrir sur place que de bouger !

La vérité c’est qu’on aspire surtout au lucre ; on veut parvenir, et que ce soit vite, et sans employer d’efforts ! La concurrence, d’ailleurs, devient chaque jour plus rude, et sous la masse de ses rivaux, on manque sans cesse d’étouffer. On ne peut guère subsister qu’en se faisant invisible, et celui qui avance d’un pied trop orgueilleux attire tous les coups et succombe plus vite. On s’amincit donc le plus que l’on peut : admirez ces plats personnages, qui, par la flatterie, les quémandages et les perpétuelles sollicitations, s’insinuent tous de même jusqu’aux plus hautes places. Les malins font leur cour aux gens qu’on voit monter ; mais les plus roublards sont charmants avec tout le monde. Car c’est, à notre époque, un phénomène fréquent que les changements de fortune, et quelqu’un qu’on décrie ou que l’on compte pour nul, peut, dès demain, être au pinacle ; l’on a vu de très pauvres hères s’enfler d’argent, et de celui qui eût mendié à mon logis, me voilà heureux d’avoir une aumône !... »

Il est bien certain qu’aujourd’hui, la soif de l’or a tué le courage civique, surtout dans notre personnel politique.

Celà changera-t-il jamais ? je ne le crois pas, du moins pour le temps présent, car tant que l’humanité gardera ses actuelles passions, elle ne sera guère meilleure et il me semble bien que Saint-Georges de Bouhélier s’illusionne singulièrement lorsqu’il dit, dans un bel élan d’indignation :

« Et ainsi, nous autres, écrivains, nous aurions bien des torts à signaler, bien des injustices à faire redresser, à l’égard de ces grands parias, encore aujourd’hui tenus comme tels dans les universités : Paul Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, Arthur Rimbaud, Mallarmé, et tant d’autres ! Oui, il est temps, comme le disait ici Geffroy, il est temps que les réprouvés aient enfin, chez nous, leur jour ! Que durant leur vie, ils aient fort souffert, qu’ils aient eu à pâtir de mille persécutions, qu’on les ait vus, chus aux défaites et aux grabats, malencontreux de la plus amère débine, que par une espèce d’infortune préétablie, et comme en vertu de leur génie même, on ait pu les croire appelés aux détresses, aux ignominies, il n’y a rien là, après tout, que de normal. Et sur ces douloureuses misères de nos grands hommes, assez de récits sont probants. Leurs biographies, à vrai dire, me semblent telles que seules celles des mendiants et des pires malfaiteurs comportent les mêmes déboires et les mêmes déchéances. Donc, ne récriminons pas.

Il est légitime et il est d’un bon exemple que le talent, ici-bas, soit bafoué, et que tout art n’attire sur ses représentants que d’atroces calamités. Mais, avec la mort, que du moins vienne la justice ! C’est là, pourtant, un événement que l’on n’observe pas toujours. Souvent — trop souvent ! — se prolonge l’indifférence. L’intolérable hostilité qui, naguère, couchait dans la boue les plus admirables de nos frères intellectuels, on ne la voit pas en général se dissiper. Et voilà, de toutes parts, il y a à reviser, et il convient de procéder à un attentif examen des faits admis.

Des réparations de tous genres s’imposent. Les musées hors desquels on a laissé Manet, les collèges qui, encore maintenant, traquent tant de nomades écrivains originaux, les théâtres, la plupart fermés aux véritables créateurs de la scène française moderne, autant de points à considérer d’un œil sérieux. Sans parti pris, mais fermement et avec une dure conscience, il importe donc aujourd’hui, de pratiquer dans ces parages une sûre enquête. Et ainsi découvrira-t-on des choses étranges et principalement de honteuses iniquités ! »

Déjà quelques temps auparavant, à la fin de l’année dernière, dans un article éloquent consacré à la grande mémoire d’Emile Zola, il exprimait la même et généreuse pensée :

« Zola, disparu en somme, sous l’outrage, dans un misérable abandon de son pays, et après les pires détresses, vient de recevoir, ces jours-ci, la plus belle réparation. Il ne l’avait d’aucune façon prévue, et ceux qui ont pu, comme nous, assister aux dernières années douloureuses de ce grand maître héroïque, peuvent bien fournir, une fois de plus, ce témoignage que tout fut tenté contre lui, pour l’accabler.

Clemenceau, dans ce bref et magnifique discours qu’il est venu, mardi, jeter au Sénat, comme un suprême appel et une proclamation, a fait une allusion rapide à ces « abominables fuites, aux issues du tribunal », à ces sombres jours où Zola, presque chaque fois, littéralement jouait sa vie, à cette guerre engagée par l’esprit solitaire avec l’innombrable chaos des multitudes, à ces péripéties du plus poignant des drames, et à cette immense beauté. Il y eut des heures, en effet, terribles, et l’on doit encore se rappeler ce Paris convuisionnaire, auquel les feuilles antisémites signalaient tous les jours Zola, marqué soudain d’infamie, comme une proie et une victime. »

J’ai connu moi-même ces heures-là, lorsque j’étais le seul candidat républicain à Alger contre l’ignoble Drumont en 1898, et c’est dans ces moments tragiques où l’on a besoin de ce mépris dont parle Huysmans pour ne plus rester hypnotisé que par une idée unique : le devoir à accomplir !

Il suffit, aujourd’hui, comme hier et comme demain hélas, trop probablement, d’être anticlérical et républicain pour être cloué au pilori, et Maxime Lecomte, dans un article de souvenirs consacrés à Jules Ferry, concluait ainsi fort judicieusement :

« Jules Ferry était au pilori.

Je me souviens d’avoir vu à un Salon un grand tableau, le pilori, où se trouvaient quelques sages et bienfaiteurs de l’humanité. Au livret, se lisait ce quatrain :

On les persécute, on les tue,
Sauf, après un long examen,
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain.

« Pour Jules Ferry, l’examen a été court, et on lui a déjà érigée plusieurs statues. »

Pour l’homme politique sensible et bon, comme l’était ce pauvre, grand et admirable patriote, ce mépris de la foule, ces haines imbéciles de la rue, cet ostracisme des partis, cette injustice social peuvent être douloureux et même parfois mortels ; pour le penseur, pour le philosophe, pour l’homme de lettres sérieux ils ne doivent pas compter, car il ne relève de personne au monde que de sa conscience.

Il aime son pays, certes, — pas à la mode des nationalistes romains — mais il a une patrie intellectuelle supérieure que ne sauraient ni atteindre, ni toucher, ni souiller, ni envahir la tourbe hurlante des passions ambiantes.

C’est ainsi que dans une comédie en vers de Théodore de Banville, trop oubliée aujourd’hui, Florise s’écrie :

L’art est une patrie aux grands cieux éclatants
Où vivent, en dehors des pays et des temps,
Les élus qu’il choisit pour ses vivantes proies ;
Et ceux-là, donnez-leur vos demeures, vos joies.
Tous les honneurs, toujours leurs cœurs inconsolés
Pleureront, car ils sont, chez vous, des exilés !

Certes, je ne dirai pas, comme les catholiques que notre patrie littéraire n’est pas de ce monde ; elle est, au contraire, très humaine et elle l’est fatalement, car un homme de lettres qui ne serait pas la vivante image de son milieu, le reflet fidèle de son temps, le traducteur passionné du drame qui se joue autour de lui à chaque instant, n’aurait point de talent et ne pourrait pas prétendre à l’attention — même fugitive — de ses contemporains et encore moins à celle de la postérité.

Pour un écrivain sincèrement républicain l’unique objectif doit être de contribuer à l’éducation du peuple par ses écrits, à sa juste et nécessaire émancipation et il doit se souvenir qu’il peut être toujours comme l’auguste et prophétique collabortaeur de la Révolution en marche et certes, à ce point de vue, Babeuf, ce grand méconnu, ne laisse subsister aucun doute dans notre esprit, lorsqu’il dit à l’article 11 de son célèbre manifeste :

« La Révolution n’est pas finie, parce que les riches, absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l’Etat. »

La Révolution n’est pas finie, disait Babeuf ; la Révolution est en marche, disait Zola, et cette grande vérité doit nous apparaître comme la raison même de l’humanité toujours vers plus de justice et de bonheur, comme le postulat même, trois fois sacré, de l’homme de lettres qui a conscience de sa mission et de ses devoirs.

Certes, il nous est difficile de savoir si nous avons bien accompli notre tâche, mais tous nos efforts doivent y tendre, vivants, laissant juges nos contemporains, morts nous en rapportant à la justice immanente de la postérité.

J’ai tenté de laisser quelques modestes esquisses de mon temps et de mon milieu, et là, la sincérité doit l’emporter sur la forme. Je ne voudrais pas que l’on puisse se figurer que je me mets sur la même ligne que ce grand Balzac dont j’ai eu la bonne fortune de connaître les secrétaires, dans ma jeunesse, le Marquis de Belloy, le comte Ferdinand de Gramont, etc. ; mais néanmoins je ne puis résister au plaisir de citer encore ce passage de Gustave Geoffroy à propos du grand ancêtre :

« C’est que la valeur historique de la Comédie humaine a été s’augmentant sans cesse. Il faut avoir recours à Balzac, à ses récits de constatations si violentes, pour connaître les mœurs du temps de la Restauration et du temps de Louis-Philippe, qui annonçaient si bien, pour le romancier voyant, les temps qui suivirent. Il a décrit, dans l’inventaire des passions et des habitudes qu’il a dressé, toutes les manières de penser et d’agir des figurants d’une époque. Il a dénombré l’aristocratie sceptique, boudeuse, cherchant ses distractions dans le cérémonial et dans l’amour. Il a inspecté les envieux salons de la finance, scruté les ambitions de la boutique, pénétré la rude enveloppe des militaires, disséqué la rêveuse et vaniteuse cervelle des artistes, espionné la magistrature et la police. Avec une curiosité ardente et une extraordinaire émotion impartiale, il a instruit le procès d’un temps et de l’humanité, il a été, au plus haut degré, le juge d’instruction de la littérature.

Avant la découverte de cette forme du roman, si merveilleusement souple et faite pour s’adapter aux conditions mêmes de la vie, l’histoire n’avait pu être écrite de cette façon précise et complète. Ce n’est plus la reconstitution du passé par les textes, c’est l’histoire du présent, c’est l’observation directe bousculant le document officiel, c’est l’entrée dans l’imprimé des anonymes si difficiles à découvrir sous la poussière des archives et des bibliothèques.

Michelet l’avait rêvée pour tout le passé de la France, cette histoire de tout le monde, de la foule et de l’individu, et il l’a réalisée autant que le pouvait l’intelligence humaine en lutte avec l’inconnu, à force de volonté fébrile et de souffrante intuition.

Balzac travaillant sur les événements au fur et à mesure qu’ils se produisaient sur les hommes qui vivaient autour de lui, et sachant regarder le présent avec la reculée de l’avenir, Balzac a écrit, au jour le jour, les mémoires à la fois détaillés et synthétiques de la société de son temps.

La Comédie humaine, c’est l’Iliade et l’Odyssée du monde agité et mêlé par la Révolution française. Homère de Balzac, — disait Richard Wagner. »

Laisser un document historique, aussi modeste soit-il, une image vivante et fidèle de son temps, tout est là pour l’écrivain épris de son art.

Et le même confrère, avec son habituel talent de critique bien connu, avait déjà dit quelques jours auparavant, avec un égal bonheur d’expressions, en parlant de Barbey d’Aurevilly, à propos du monument que l’on va dresser à sa mémoire :

« Ce sont-là autant d’aspects essentiels de la biographie intellectuelle de Barbey d’Aurevilly. Aujourd’hui lorsqu’on parle de réunir ses fidèles dans une manifestation littéraire, on aurait surtout le désir de connaître l’action réelle d’un tel écrivain, de mesurer son pouvoir sur les esprits ; ce qui préoccupe l’imagination c’est de savoir en quels êtres vit la mémoire de l’homme et de son œuvre.

C’est toujours le problème difficile à résoudre, et qui fait apercevoir la tristesse possible de ces destinées de grands faiseurs de livres, des solitaires qui se sont mis tout entiers dans une œuvre, qui ont tout offert à la foule, et qui peuvent avoir un doute sur l’acceptation et la compréhension de leur cervelle et de leur cœur. Ils ont pu se demander, parvenus à la fin de leur journée, s’ils n’ont pas fait un marché de dupes, s’ils n’auraient pas mieux fait de vivre passionnément, avec toutes leurs ardeurs, toutes leurs forces vives, toutes leurs virilités et toutes les grâces de leur pensée. C’est l’idée qui vient à l’esprit, en lisant les lettres de Flaubert, se débattant et se lamentant dans sa solitude de Croisset, le Journal des Goncourt songeant avec amertume ou enthousiasme au sort de leurs livres, et c’est la même idée que se présente si l’on songe à Barbey d’Aurevilly, vieillard de quatre-vingts ans, mort dans l’étroite chambre d’hôtel garni de la rue Rousselet.

S’il n’a pas eu des lecteurs par cent mille, Barbey d’Aurevilly a eu, tout au moins, des complices ignorés et sûrs dont les sensations de lectures ont été violentes et ineffaçables. Si son influence ne s’est pas exercée en étendue, elle s’est exercée en profondeur ; et ç‘a été pour lui, s’il l’a deviné, une compensation du sort. Des cerveaux d’hommes et de femmes, on peut l’affirmer, songent encore à ces créatures inoubliables en lesquelles ils avaient retrouvé quelque chose d’eux-mêmes, quelque sensation de leur vie, le Ryno et la Vellini d’Une Vieille maîtresse, l’Alberte du Rideau cramoisi, le couple du Bonheur dans le crime, la mystique, rougissante et charnelle Jeanne le Hardouey, de l’Ensorcelée. N’y en aura-t-il pas, de ces inconnus-là, qui ont savouré orgueilleusement les sensations de ces beaux livres, et qui ont rêvé les mêmes rêves que l’écrivain avec lequel ils auront vécu en fraternité spirituelle et lointaine, — n’y aura-t-il pas, en province, certaines liseuses, des Jeanne le Hardouey, de Valognes ou de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui tomberont en une journée de songerie à l’annonce de ce monument et qui reprendront les livres anciens, et reliront certaines pages embaumées pour toujours de toutes les roses fanées du souvenir. »

Barbey d’Aurevilly n’a pas besoin d’être attaqué ou défendu ; mais il fut du moins un écrivain probe.

D’ailleurs la postérité est encore moins oublieuse à son égard qu’à celui de mon père ; en effet, Théodore Vibert est mort le 14 avril 1885 et qui donc aujourd’hui, au bout de vingt-trois ans, songe à élever un monument à l’auteur des Girondins, la seule grande épopée nationale que possède la France ?

Mais sa place est marquée à côté du Tasse, de Milton, des Camoëns et j’attends avec confiance l’heure des inévitables réparations, car je suis de ceux qui croyent en la justice immanente de la postérité, par cette seule et unique raison que nos passions du moment ayant disparu, il n’y a plus de motifs ou d’intérêts à ne point rendre justice au mérite et au talent.

Je ne veux point entrer ici dans de longues discussions d’écoles littéraires qui m’éloigneraient inutilement de mon sujet.

Non, telle n’est pas mon idée et c’est pour cela que je tiens à m’exprimer aussi clairement que possible sur cette grave question et je dis que l’homme de lettres en poursuivant sa carrière, sans défaillance, sans broncher, imperturbablement, doit le faire en dédaignant les contingences plus ou moins malpropres du moment, les ambiances plus ou moins douteuses, les contacts plus ou moins équivoques, parce qu’il ne doit avoir qu’un guide au monde : sa conscience, comme je l’ai déjà dit plus haut, et parce qu’il poursuit deux buts également nobles, également supérieurs, également touchants dans leur apparente contradiction : le bien, la grandeur de son pays et le besoin d’immortalité qui est au cœur de tout homme qui pense, crée et réfléchit.

Là encore je dois m’expliquer nettement ; ce n’est pas un vieux libre-penseur comme moi qui permettrais que l’ombre d’une équivoque puisse seulement effleurer ma pensée. Aussi pour bien faire comprendre toute cette pensée sur un sujet éternellement jeune et palpitant, je crois que je ne peux mieux faire que de citer le passage suivant de Pierre Larousse ; certes, il est un peu long. Mais, combien consolant et lumineux et il me semble que l’on possède comme une nouvelle ardeur à accomplir la fin de sa tâche, quand on a lu ces lignes éloquentes qui sont comme l’expression vivante de la sagesse elle-même :

 

« De la courte analyse à laquelle nous nous sommes livrés, il résulte que ni les philosophes, ni les théologiens n’ont réussi à nous donner de la vie future une explication pleinement satisfaisante pour la raison, et conciliable avec la justice. En effet, qu’ils le veuillent ou non, les métempsyconistes rompent l’unité du moi par des transmigrations qui ne laissent aucune trace du passé.

Qu’est-ce que l’âme sans la mémoire ? Et que m’importe de renaître dans une situation meilleure, si je n’y suis plus moi-même ? La théologie n’est pas plus heureuse, puisqu’elle ne m’offre pour toute perspective que d’horribles tourments ou un néant déguisé. Et pourtant, la terrible question est toujours là ; à quelle fin sommes-nous destinés ? Semblables à des voyageurs enfermés dans une voiture qui ne serait ouverte et éclairée que par derrière, nous voyons fuir devant nous la route parcourue dont les lointains ne tardent pas à se dérober à notre vue ; mais la route à parcourir reste voilée à nos yeux et nous ne la connaissons que tout juste à la hauteur où nous sommes parvenus. Nous ne percevons clairement que le présent.

 

Et qu’est-ce que le présent ? Un trait d’union mobile et fugitif entre ce qui n’est plus et n’est pas encore. L’avenir de la veille devient incessamment le passé du lendemain.

 

Pour déterminer la marche future d’un astre, il suffit au mathématicien de trois points bien observés constituant l’élément de son orbite.

De ces trois points, nous n’en avons qu’un seul et nous ne possédons pas, comme l’astronome, des instruments de précision. Il n’importe : comme il nous est impossible de nous désintéresser absolument de ce problème, nous indiquons au moins dans quelle voie doit être cherchée la solution.

Pour l’homme, pas plus que pour l’univers et que pour un être quelconque, l’éternité ne saurait se scinder. S’il a été créé, il doit mourir. — Quoi ? Mourir tout entier ! Ce cœur qui bat, cette tête qui pense, cette vaste intelligence pour qui l’espace et le temps n’ont pas de limites, la tombe va tout dévorer ! — Non : cœur et tête vivront dans leurs œuvres, et si faible qu’ait été la trace de leur passage, elle restera ineffaçable. Voici un vieillard à l’agonie. Il va mourir, dites-vous. Eh ! non. Voilà bien longtemps qu’il meurt ; sa vie s’est écoulée goutte à goutte, jour à jour dans ses œuvres. Et qu’y a-t-il de perdu, qu’y a-t-il à regretter, si la vie qui s’éteint en lui reparait embellie, agrandie, fortifiée dans la pieuse famille qui lui rend les derniers devoirs ? Rien.

Au fond l’espérance d’une vie future procède beaucoup de cette horreur instinctive de la destruction qui n’est pas inspirée à l’homme par la plus noble de ses facultés, puisqu’elle lui est commune à tous les animaux. Elle est née en même temps et chez les mêmes peuples que cette fameuse horreur du vide dont la science a fait justice. Pour se consoler à l’avance, que faut-il donc ? Bien remplir ses jours, vivre selon les règles de la loi morale, trouver dans la satisfaction du devoir rempli la plus noble des récompenses, et goûter, par avance, le bonheur de n’être pas tout à fait oublié. Les poètes qui, comme Horace et Virgile, se promettent l’immortalité en jouissent par anticipation.

Chaque instant du présent est tout à la fois le solde du passé et l’escompte de l’avenir.

Si le dogme de l’immortalité a été vivement attaqué, il a été aussi chaudement défendu. Les poètes, surtout, ont prêté main-forte aux philosophes partisans d’une autre vie. Le sentiment, embelli de tout l’éclat du style et de toutes les séductions de la poésie, s’est joint au raisonnement pour la défense d’une croyance chère aux âmes sensibles et malheureuses.

Quel admirable mouvement dans le passage si connu de Lamartine !

Tu vois autour de toi, dans la nature entière,
Les siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,
De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.
Et l’homme, et l’homme seul ! ô sublime folie !
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,
Et, dans le tourbillon au néant emporté,
Abattu par le temps, rêve l’éternité !
Qu’un autre vous réponde, Ô sages de la terre :
Laissez moi mon erreur ; j’aime, il faut que j’espère.
Notre faible raison se trouble et se confond.
Oui, la raison se tait ; mais l’instinct vous répond.
Pour moi, quand je verrais, dans les célestes plaines,
Les astres s’écartant de leurs routes certaines,
Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;
Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;
Quand je verrais son globe errant et solitaire,
Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,
Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;
Et quand, dernier témoin de ces scène funèbres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres
Seul je serais debout ; seul, malgré mon effroi,
Etre infaillible et bon, j’espérerais en toi,
Et, certain du retour de l’éternelle aurore,
Sur les mondes détruits je t’attendrais encore !

« Nous n’avons pas besoin de dire que ces grands sentiments, dont personne ne peut entendre la magnifique expression sans une émotion réelle, n’affaiblissent en rien les arguments que nous avons développés. C’est par le raisonnement seul qu’on arrive à la vérité ; le sentiment touche, émeut, mais il ne peut convaincre. »

Après ces lignes de Pierre Larousse qui fut, comme Maurice Lachâtre, un des plus puissants et des plus honnêtes vulgarisateurs de son temps, je n’ai plus rien à ajouter sur le rôle de l’écrivain, du sociologue dans le monde.

Si nous avons fait un peu de bien — autant que nous l’avons pu — par nos écrits, si nous sommes en paix avec notre conscience et si nous nous endormons avec cette douce espérance que la postérité se souviendra parfois de nous — espérance qui constitue pour l’homme de lettres comme des palmes académiques posthumes, si j’ose m’exprimer ainsi, — nous aurons rempli notre modeste mission et toutes les criailleries du moment nous apparaitront vraiment, vues à distances, comme des quantités bien négligeables.

Qui pourra jamais déchiffrer l’énigme décevante du « spectre masqué qui nous suit côte à côte et qu’on nomme demain ! » Demain « c’est la grande chose » comme disait Victor-Hugo d’une façon si saisissante.

J’aurais voulu en rester sur cette pensée d’un sage, non pour imiter Epictète ; mais simplement parce que je trouve cette préface déjà bien longue.

Et puis si je n’avais pas exposé en toute sincérité cette philosophie douce, mais résolue, qui est mienne et n’est hélas, que la résultante d’une trop vieille expérience de la vie, je serais tenté de le regretter en songeant à cette pensée profonde et jolie de Mme du Deffant :

« Ce qui dégoûte de l’histoire, c’est de penser que ce que je vois aujourd’hui sera l’histoire d’un jour. »

Mais je sens les questions indiscrètes revenir périodiquement et je m’empresse d’y répondre, avant leur apparition.

  •  — Pour lire en Traîneau, c’est votre quatrième volume de nouvelles philosophiques ; j’entends bien. Mais pourquoi ce titre ? interroge une femme très lettrée de mes amies.
  •  — Avez-vous lu les trois premiers volumes ?
  •  — Certes oui.
  •  — Avez-vous trouvé que leurs titres avaient une raison d’être ?
  •  — A coup sûr.
  •  — Eh bien ! le présent volume s’intitule : Pour lire en Traîneau, nouvelles entraînantes, parce qu’il est consacré à la vie de Paris, la, comme l’on disait déjà sous Louis le quatorzième et que je ne connais, en effet, rien de plus vivant, mouvant, grouillant, charmant et souvent émouvant que la dite vie.

Ces paysages Parisiens n’ont aucune prétention ; ils ne sont ni un tableau d’ensemble, ni une histoire psychologique de la capitale, par cette bonne raison que Paris étant un monde, il n’est guère possible de l’étudier et de le peindre que par tranches spécialisées et très minces.

Lorsque j’ai publié, il y a tantôt quinze ans, Mon Berceau, l’histoire anecdotique du Premier Arrondissement, j’ai peint moins qu’un vingtième de Paris ; j’ai donné seulement quelques aspects peu connus de ce coin central où je suis né et le succès est venu me prouver que j’avais su intéresser mes lecteurs.

Aujourd’hui, ce sont encore des aspects saisis sur le vif, des visions vraies, des souvenirs vécus, des monographies sincères de mon cher Paris que j’offre à mes lecteurs et j’ose espérer qu’ils voudront bien continuer à me suivre avec leur coutumière bienveillance.

Montaigne aimait Paris jusque dans ses verrues ; je suis de même et ce n’est jamais sans émotion que je fouille les entrailles de cette bonne ville de Paris, si cette figure de rhétorique m’est permise.

Quand au côté vraiment philosophique de mon œuvre, j’ose espérer qu’il n’échappera à aucun de mes lecteurs ; pour ténu que soit le fil, il existe.

L’ensemble de mes sept volumes de nouvelles philosophiques a été primitivement arrêté d’après un plan voulu ; aujourd’hui paraît le quatrième et j’espère que le cinquième ne tardera pas à suivre son aîné, car j’ai hâte de publier ces sept volumes, non pas par veine gloriole, mais simplement pour montrer l’ensemble de mon œuvre de vulgarisation philosophique aux personnes que ces questions intéressent et qui ont la bonté grande de me suivre.

Il y a toujours un peu de l’apôtre et du martyr, comme le répétait souvent ma mère, témoin attentif et dévoué des deux carrières littéraires du père et du fils, dans l’écrivain ; rien n’est plus vrai et il est curieux de voir, comment son sûr instinct de femme, d’épouse et de mère l’amenait aux mêmes constatations que Huysmans que je citais en débutant.

Pour moi, j’avoue que je serai satisfait si l’apôtre — l’apôtre républicain et libre-penseur surtout — a pu éclairer ses concitoyens et répandre un peu de bien moral autour de lui, en émancipant les âmes, en élevant les cœurs.

Je serai content si le martyr continue à prendre gaîment la vie et à mépriser les injures qui sont pour lui le plus précieux des cortèges, car si la réaction cléricale hurle en me lisant, ça prouve que je défends la vérité et que je sers utilement mon pays.

Alfred de Musset disait qu’il fallait toujours posséder :

« Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur. »

S’il y a longtemps que je ne possède plus le premier, le second est toujours bien à moi ; du moins j’aime à me le figurer. Et c’est pour celà. que j’espère fermement terminer mon œuvre, vous offrir mes sept volumes de nouvelles philosophiques et que je vous dis : A bientôt !