Précis de la grammaire des écrivains et de l'Académie, ou Solution des principales difficultés grammaticales par les exemples des écrivains et par ceux de l'Académie : avec des exercices sur la grammaire / par J.-B. Fourteau,...

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impr. de Dupont (Périgueux). 1842. 1 vol. (311 p.) ; in-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1842
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PRÉCIS
DE
LA GRAMMAIRE DES ÉCRIVAINS
ET DE L'ACADÉMIE.
DE
LA GRAMMAIRE DES ÉCRIVAINS
ET DE l'ACADÉMIE ,
OU SOLUTION DES PRINCIPALES DIFFICULTÉS
GRAMMATICALES
PAR LES EXEMPLES DES ÉCRIVAIHS ET PAR CEUX DE L'ACADÊMIE ,
AVEC DES EXERCICES
sur la Grammaire ;
Par J.-B. Fourteau,
PROFESSEUR DB PHILOSOP1IIE AU COLLÈGE DE PÉRIGUEUX.
Ce champ là ne se peut tellement moissonner,
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
(LA. FONTAINE.)
PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT, RUE TAILLEFER.
1842.
PREFACE.
S'il fallait devenir maître infaillible pour
distinguer les erreurs grammaticales et dé-
cider entre quarante grammairiens pour con-
naître les véritables règles , l'excellent maî-
tre de Grammaire serait plus difficile à for-
mer que le grand géomètre ; nous n'aurions
pas un bon maître de Grammaire par siècle,
et il serait faux de dire que la langue fran-
çaise est remarquable surtout par sa clarté.
Heureusement pour la gloire de notre lan-
gue et pour l'espérance du maître désireux
de s'instruire , quand une quarantaine de
grammairiens justement estimés recherchent
l'assentiment général par leurs explications
sur les difficultés grammaticales, il se pré-
sent.e un tribunal suprême, L' académie , qui,
par ses préceptes, réduit au néant tant de
VJ PREFACE.
solutions opposées, et délivre l'esprit de toute
espèce de doute.
J'ai pour les grammairiens tout le respect
possible ; mais je tiens à laisser chacun à sa
place, à ne pas leur accorder plus d'auto-
rité qu'ils n'en méritent ; et puisque chaque
grammairien, sans se déclarer infaillible, se
propose d'enseigner à parler et à écrire cor-
rectement, juge les explications des écrivains
qui ont eu lé même objet d'étude, approuve
ou désapprouve leurs préceptes, et cite, dans
certains cas difficiles ou obstinément contes-
tés , comme autant d'arrêts irrévocables, les
exemples de l'académie, je pense que le Dic-
tionnaire de l'académie, formé sur les ouvra-
ges de nos grands écrivains, renferme seul
les règles sûres d'appréciation, et que ces rè-
gles, cachées dans ses exemples, ne sont pas
dues aux grammairiens. Or, si l'académie rec-
tifie leurs décisions, son autorité est supé-
rieure ; et si elle a sur eux l'avantage d'une
autorité réelle, le droit de prononcer sur tou-
tes les difficultés relatives à notre langue sera
une de ses attributions.
S'il en est ainsi, on ne sera pas bon ou
mauvais maître de Grammaire, selon que l'on
PRÉFACE. vij
suivra dans les leçons les préceptes de tel ou
tel grammairien; mais la Grammaire dont on
aura fait choix sera bonne ou mauvaise, se-
lon que son auteur aura interprété fidèlement
ou infidèlement les exemples de l'académie.
Ainsi, les Grammaires ne sont que des in-
terprétations des arrêts de l'académie ; et com-
me , d'une part, toute interprétation suppose
le texte et le reproduit plus ou moins, et que,
de l'autre, aucune interprétation n'a pu attein-
dre encore à la complète exactitude, toutes
les Grammaires représentent nécessairement
les préceptes de l'académie , mais toujours
plus ou moins altérés, plus ou moins incom-
plètement reproduits.
Toutes les Grammaires participent donc
plus ou moins à la vérité , et toutes plus
ou moins à l'erreur. Par leurs côtés vrais ;
toutes s'accordent ; car en elles la vérité sera
toujours l'expression fidèle d'une seule et mê-
me réalité, la volonté de l'académie. Elles
ne se divisent donc et ne peuvent se divi-
ser que par leurs côtés faux. La guerre des
grammairiens, la guerre des Grammaires se-
rait donc absurde, puisque l'erreur serait la
cause et le prix du combat. Le sens com-
viij PREFACE.
mun et le désir de la vérité s'uniront à l'a-
mour-propre bien dirigé pour condamner l'in-
tolérance.
Le maître raisonnable ne se déclarera ex-
clusivement et absolument ni pour ni contre
aucune Grammaire ; car il saura que toutes
contiennent inévitablement quelque chose de
vrai qu'il ne voudrait pas rejeter, et quel-
que chose de faux qu'il ne voudrait pas ad-
mettre. Il se déclarera pour la vérité partout
où elle sera, et contre l'erreur partout ou
elle se reproduira ; en d'autres termes , il
cherchera dans les opinions des grammai-
riens l'interprétation des règles que renfer-
ment les exemples du Dictionnaire de l'aca-
démie.
Cet inventaire actuel de notre langue la
saisit à son point de dernière maturité, gar-
dant presque tous les types de deux siècles
voisins et opposés, enrichie d'une grande va-
riété de formes par la diversité des opinions
et des moeurs qu'elle a vues passer, et ras-
semblant , pour ainsi dire, sous la même date
l'expression que l'usage entretient ou que le
besoin fait naître,. et celle que le cachet du
génie nous a laissée toujours vivante et neuve.
PREFACE. jx
Tels furent les conseils que je donnai, il
y a deux ans, aux instituteurs dans la Re-
vue des écoles, après avoir promis , dans l'in-
térêt de l'instruction , de résoudre les diffi-
cultés grammaticales dont la solution serait
demandée au rédacteur de ce journal.
Je n'avais pas lu sans un grand intérêt
les nombreuses lettres des excellens institu-
teurs qui, dans les conférences, cherchant à
éclairer leurs collègues en s'éclairant eux-
mêmes , rendaient ensuite publiques leurs opi-
nions sur les difficultés grammaticales. Mais
manquant d'un critérium évident, comme si
tout en Grammaire était problématique, et,
dans le conflit des conseils opposés offerts par
les grammairiens, ne sachant à quel auteur
donner la préférence , les meilleurs institu-
teurs s'égaraient dans des explications qui
n'étaient pas déduites de principes avoués ,
de préceptes donnés par une autorité incon-
testable. Us portaient involontairement, par
d'ingénieux sophismes, l'obscurité ou le dou-
te dans des règles] simples, faciles., qu'avec
leur discernement ils auraient pu parfaitement
comprendre , si r pour chaque question , ils
avaient consulté, interprété, non telle ou telle
1*
x PREFACE.
Grammaire, mais un exemple pris dans le
Dictionnaire de l'académie. Ce fut pour ren-
dre leurs efforts fructueux que je leur, dési-
gnai la véritable autorité, l'académie, que je
motivai logiquement la préférence que ce tri-
bunal suprême devait obtenir. Si je donnai
peu de développemens aux solutions des dif-
ficultés grammaticales qui m'étaient propo-
sées , on ne devait pas m'en blâmer : ma mis-
sion était de servir de guide, mon désir d'ê-
tre utile, mon espoir d'être compris de tous
les instituteurs qui, dans les conférences, don-
naient des preuves évidentes de travail et de
talent. Je pensai que les instituteurs moins
éclairés, ou qui, en raison de leur jeunesse,
avaient moins de jugement et d'expérience,
demanderaient de plus grandes explications
à leurs collègues, leurs aînés par l'âge et
par la science.
Mon espoir ne fut pas trompé. Le zèle
des instituteurs obtint d'heureux résultats : la
Grammaire fut étudiée avec plus de goût et
de raison.
Encouragé par ce succès, je crus qu'un
précis de la Grammaire des écrivains et de
l'académie serait un ouvrage utile à l'ins-
PREFACE. xj
truction primaire, puisqu'il renfermerait des
préceptes sûrs, infaillibles.
J'offre aux maîtres cet ouvrage; mais qu'ils
n'oublient jamais que si l'académie, dans la
préface de son Dictionnaire, a dit avec vé-
rité : Il n'est rien, en fait de langage, de
si étrange gui ne se trouve dans quelque écri-
vain , même estimé, cela est surtout vrai, ap-
pliqué aux grammairiens. On trouve même
dans la Grammaire des grammaires de nom-
breuses erreurs qui sont évidentes pour tous
ceux qui ont étudié la Grammaire dans les
ouvrages des bons écrivains et dans les exem-
ples de l'académie.
Quelques personnes bienveillantes , dont
j'apprécie les encouragemens qu'elles accor-
dent au progrès de l'instruction, seront sa-
tisfaites. J'ai cédé à leurs désirs. J'ai joint à
ce précis de Grammaire les fables composées
pour servir d'épreuve de dictée dans l'exa-
men que les instituteurs subissent pour ob-
tenir le brevet de capacité. La commission,
établie à Périgueux pour interroger les per-
sonnes qui se destinent à l'instruction pri-
maire, sachant, par expérience, que dans une
page, même choisie dans un bon écrivain, se
xij PREFACE.
trouvaient rarement deux ou trois difficultés
grammaticales, me pria de composer, pour
chaque session, deux dictées qui deviendraient
pour elle un moyen plus sûr d'appréciation.
Le succès dépassa notre espoir. Mon doublé
but fut atteint. L'épreuve de la dictée fut
aussi une leçon de morale. Les ouvrages de
Gay, auteur anglais peu connu, me fourni-
rent les sujets. Je crus que je pouvais , à
l'exemple des fabulistes, les modifier, les dé-
velopper , les amplifier, les refaire, pour at-
teindre le double but que je m'étais proposé.
Sans avoir la prétention d'être placé au
nombre des fabulistes, ni même des gram-
mairiens, je serai content de mon oeuvre
si, épargnant de longues et pénibles recher-
ches à ceux qui enseignent et à ceux qui
apprennent la Grammaire, ce livre, qui ren-
ferme , avec des exercices sur la Grammaire,
la solution des principales difficultés gram-
maticales par les exemples des écrivains et
par ceux de l'académie, est aussi utile aux
maîtres qu'à leurs élèves.
DE
LA GRAMMAIRE DES ÉCRIVAINS
et de l'Academie,
OU SOLUTION DES PRINCIPALES DIFFICULTÉS
GRAMMATICALES
Par les exemples des écrivains et par ceux de l'académie.
CHAPITRE I.er
SUBSTANTIFS COMPOSÉS;
Ou appelle substantifs composés certains ter-
mes dans la composition desquels il entre plu-
sieurs mots dont la réunion forme un sens équi-
valent à un substantif. Les écrivains n'ont point
invariablement fixé la formation du pluriel de ces
termes. L'académie a laissé ce travail incomplet^
aussi les grammairiens ont donné des opinions,
diverses.
Les uns, regardant ces termes comme de véri-
14 PRÉCIS
tables substantifs qui, en résultat, ne réveillent
plus qu'une seule idée, ne mettent le signe du
pluriel qu'à la fin, quels que soient les mots dont
ils sont composés. Ils écrivent des arc-en-ciels.
D'autres mettent au pluriel chaque substantif,
chaque adjectif qui se trouve dans une expression
composée employée au pluriel, à moins qu'une
préposition ne les sépare; et* dans ce cas, le
second seul reste invariable. Ils écrivent : des
rouges-gorges, des chefs-d'oeuvre.
Quelques-uns ne consultent que la nature et
le sens des mots partiels pour l'orthographe des
substantifs composés.
Ainsi, non-seulement il règne, entre les écri-
vains et les grammairiens, une grande diversité
d'opinions sur l'orthographe des substantifs com-
posés, mais les régies qu'ont données plusieurs
grammairiens se trouvent ou erronées ou insuf-
fisantes.
Les deux principes suivans paraissent destinés
à réunir le plus de suffrages :
1.° Dans les substantifs composés, les seuls mots
essentiellement invariables sont : le verbe, la pré-
position et l'adverbe, comme : des casse-noisettes,
des avant-coureurs, des quasi-délits.
2.° Tout substantif composé qui n'est pas en-
core passé à l'état de mot simple doit s'écrire
au singulier et au pluriel, suivant que la nature
et le sens des mots partiels exigent l'un ou l'au-
tre nombre. C'est la décomposition de l'exprès-
DE GRAMMAIRE. 15
sion qui fait donner aux parties composantes le
nombre que le sens indique. On dira : des blanc-
seings : des seings en blanc, des papiers signés en
blanc, sur du blanc.
Ces deux principes, les seuls dont l'application
soit satisfaisante, n'ont cependant été accueillis
et développés que par quelques grammairiens,
au nombre desquels il faut principalement citer
l'auteur de la Grammaire des grammaires.
CHAPITRE 2.
ADJECTIFS PRIS SUBSTANTIVEMENT.
Les adjectifs expriment les manières d'être des
substantifs. Néanmoins, ils peuvent perdre cette
signification primitive et devenir de véritables
substantifs, si, cessant de les considérer sous le
rapport de la qualification, nous les rendons ob-
jets de nos pensées ; mais, dans ce cas, ils ne
s'emploient jamais au pluriel.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
(BOILEAU.)
Le grand vous plaît, et la gloire vous flatte.
(VOLTAIRE.)
Il faut, dans le savoir, préférer FUTILE au BRIL-
LANT. (Girard.)
16 PRÉCIS
Heureux qui, dans ses vers, sait, d'une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère!
(BOILEAU.)
Tout plait mis à sa place : aussi gardez-vous bien
D'imiter le faux goût, qui mêle en son ouvrage
L'inculte, l'élégant, le peigné, le sauvage.
(DELILLE.)
Quand on achète, il faut prendre du BEAU. Je
vous ai dit le BEAU de l'aventure; mais voici le
LAID. Préférer l'HONNÊTE à l'UTILE. Joindre l'AGRÉA-
BLE à l'UTILE. (L'Académie.)
CHAPITRE 3.
ADJECTIFS DEMI , NU , FEU.
l.° On laisse invariables les adjectifs demi, nu,
placés avant les substantifs, et l'adjectif feu non
précédé de l'article ou d'un adjectif possessif,
parce qu'ils rentrent dans la classe des substan-
tifs composés.
Je viens de mettre en vers, dans le moment,
FEU M. le duc d'Orléans, et son système avec
Laïc. (Voltaire.)
J'ai ouï dire à FEU ma soeur que sa fille et moi
naquîmes la même année. (Montesquieu.)
Vous étiez, madame, aussi bien que FEU ma-
dame la princesse de Conti, à la tête de ceux
qui se flattaient de cette espérance. (Voltaire.),
DE GRAMMAIRE. 17
FE.U mon père, FEU mon oncle. Quand on dit
le FEU roi, la FEUE reine, on entend le roi der-
nier mort, la reine dernière morte. Cet adjectif
n'a pas de pluriel, et il ne prend pas la termi-
naison féminine lorsqu'il est placé avant l'article
ou avant l'adjectif possessif. Ainsi, on dit : FEU
la reine, FEU ma soeur ; et non FEUE la reine,
FEUE ma soeur. (L'Académie.)
Il était NU-TÊTE et NU-JAMBES, les pieds chaus-
sés de petites sandales. (Voltaire.)
Si nul d'eux n'avait su marcher NU-PIEDS , qui
sait si Genève n'eût pas été prise.
(3.-3. Rousseau.)
Premier peuple de la terre, songez que vous
avez dans votre royaume environ deux millions
de personnes qui marchent en sabots six mois de
l'année, et qui sont NU-PIEDS les autres six mois.
(Voltaire.)
Il était NU-TÊTE, NU-JAMBES. Il lui parle su -
TÊTE. Aller NU-PIEDS, NU-JAMBES, NU-TÊTE.
(L'Académie.)
Accoutumez vos en fans à demeurer été et hiver,
jour et nuit, toujours TÈTE NUE.
(J.-J. Rousseau.)
Puisque ces saints sont assez humbles pour mar-
cher PIEDS NUS , ils seront assez charitables pour
me donner à dîner. (Voltaire.)
Ces sauvages vont TOUT NUS. Il avait la TÊTE
NUE. Il allait PIEDS NUS, les BRAS NUS, les JAMrr
BES NUES. (L'Académie.)
18 PRECIS
Un homme issu d'un sang fameux en demi-dieux.
(BOILEAU.)
Près du temple sacré les grâces demi-nues.
(VOLTAIRE.)
Une DEMI-HEURE après avoir quitté le vaisseau,
je foulai le sol américain. (Châteaubriand.)
On ne gouverne pas une nation par des DEMI-
MESURES. (Montaigne.)
DEMI-AUNE, DEMI-HEURE. Toutes les DEMI-HEU-
RES. (L'Académie.)
Hier, à dix heures ET DEMIE , le roi déclara
qu'il épousait la princesse de Pologne.
(Voltaire.)
Opimius paie la tête de Caïus-Gracchus dix-
sept livres ET DEMIE d'or. (Vertot.)
Une aune ET DEMIE. Deux heures ET DEMIE. Une
heure ET DEMIE. (L'Académie.)
2.° Demi s'emploie aussi adverbialement, et si-
gnifie presque, en partie, imparfaitement.
Ses sanglots qu'on n'ENTEND qu'à DEMI.
(Massillon.)
Des vertus à DEMI EFFACÉES de leur mémoire.
(La Bruyère.)
Rallier le- Français à DEMI VAINCU.
(Bossuet.)
Ces lumières que nous n'AVONS jamais qu'à DEMI
et à force de veilles. (Massillon.)
Cela est DEMI CUIT. Il est DEMI FOU. J'étais DEMI
DE GRAMMAIRE. 19
MORT. Cela n'est CUIT qu'à DEMI. La statue était à
DEMI VOILÉE. FAIRE les choses à DEMI. Ne VOIR ,
«'EXAMINER les choses qu'à DEMI. (L'Académie.)
CHAPITRE 4.
ADJECTIFS PRIS ADVERBIALEMENT.
Les adjectifs sont pris adverbialement, lors-
qu'ils ne figurent dans la phrase que pour mo-
difier le verbe auquel ils sont joints ou pour
en exprimer une circonstance.
Je ne saurais plus écrire depuis que mes lettres
ne vont point à vous. Me voilà DEMEURÉE tout
COURT. (M.me Sévigné.)
Les manchons de genette étaient à la mode il
y a quelques années, et se VENDAIENT fort CHER.
(Buffon.)
Vous m'avez vendu cher vos secours inhumains.
(RACINE.)
D'un regard étonné, j'ai vu sur les remparts
Ces géans court vêtus, automates de Mars.
(VOLTAIRE.)
En Laponie, une peau d'hermine coûte quatre
ou cinq sous. La chair de cet animal SENT très
MAUVAIS. (Régnard.)
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas.
(LA FONTAINE.)
Ces dames PARLENT BAS. Ces fleurs SENTENT BON.
20 PRÉCIS
Il a vendu CHER sa vie. Je vous PRENDS tous à
TÉMOIN. Il PRIT ses mesures si JUSTE.
(L'Académie.)
CHAPITRE 5.
ADJECTIF QUALIFIANT PLUSIEURS SUBSTANTIFS .
DE DIFFÉRENS GENRES.
L'adjectif, employé dans une phrase pour qua-
lifier plusieurs substantifs de différens genres, se
met au masculin pluriel, soit qu'il précède ou
suive les substantifs, soit qu'il en soit séparé par
un verbe; et si l'adjectif n'a pas la même termi-
naison pour les deux genres, l'euphonie exige
presque toujours que l'on place le substantif mas-
culin près de l'adjectif.
Quoique tout le monde reconnût dans l'armée
que cette descente était téméraire et funeste pour
les Cretois, chacun travaillait à la faire réussir,
comme s'il avait sa VIE et son BONHEUR ATTACHÉS
au succès. (Fénélon.)
Quel est, en effet, le bon père de famille qui
ne gémisse de voir Sa FILLE ou son FILS PERDUS
pour la société? (Voltaire.)
C'est sur là naissance que sont fondés les PRÉ-
ROGATIVES et les RESPECTS ACCORDÉS aux castes no-
bles et religieuses de l'Asie et de l'Europe.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
DE GRAMMAIRE. 21
Dans la Laponie, la RONCE , le GENIÈVRE et la
MOUSSE font SEULS {a verdure de l'été. [(BUFFON.)
.L'UTILITÉ et l'ORDRE PUBLICS ne peuvent être le
fruit du crime. (Massillon.)
On voyait, RANGÉS dans le plus grand ordre,
aux parois de la muraille, des RÂTEAUX, des HA-
CHES , des BÊCHES. (Bernardin de Saint-Pierre.)
Rendre IMMORTELS tous les MOTS et toutes les SYL-
LABES. (L'Académie.)
CHAPITRE 6.
ADJECTIF ET SUBSTANTIF LIÉS OU NON LIÉS
PAR LA CONJONCTION.
Si les substantifs présentent entre eux quelque
synonymie, ou si l'esprit, plus particulièrement
préoccupé du dernier que des autres, oublie ce-
lui ou ceux qui précèdent, l'adjectif s'accorde seu-
lement avec le dernier ; mais alors il y a ellipse
de l'adjectif pour chaque substantif. C'est aussi
la raison pour laquelle le verbe s'accorde quel-
quefois avec celui des sujets qui est énoncé le der-
nier :
La chasteté est la source de ,la force et de la
BEAUTÉ PHYSIQUE et MORALE dans les deux sexes.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
Quiconque est assez aimé des dieux pour trou-
ver deux ou trois vrais amis d'une sagesse et d'une
22 PRÉCIS
BONTÉ CONSTANTE, trouve bientôt par eux d'au-
tres personnes qui leur ressemblent. (Fénélon.)
Le bon goût des Egyptiens leur fit aimer la so-
lidité et la RÉGULARITÉ toute NUE. (Bossuet.)
Toute sa vie n'a été qu'un travail, qu'une OC-
CUPATION CONTINUELLE. (Massillon.)
J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui
m'avait fait perdre en un instant l'attention et
{'ESTIME PUBLIQUE.
Le fer, le bandeau, la flamme est toute prête.
(RACINE.)
On pourrait expliquer comment la diversité, la
résistance, la lente SOUMISSION des élémens nom-
breux qui devaient former l'unité française, A
DÛ suspendre, changer, détourner dans son cours
le travail de l'unité de notre langue.
(L'Académie.)
CHAPITRE 7.
ADJECTIF PRÉCÉDÉ DE L'ARTICLE.
Les meilleurs grammairiens ne sont pas d'accord
sur la répétition de l'article avant chaque substan-
tif et avant chaque adjectif exprimant des qualités
opposées. Leurs opinions diverses ont donné lieu
à plusieurs questions qui peuvent se ramener aux
suivantes :
Lorsqu'il y a deux adjectifs unis par la con-
DE GRAMMAIRE. 23
jonction et, dont l'un modifie le substantif ex-
primé , l'autre le substantif sous-entendu, l'article
doit-il se répéter?
Deux adjectifs peuvent-ils forcer un substantif
à prendre le nombre pluriel? Peut-on dire égale-
ment bien :
1.° La langue latine et la langue française?
2.° La langue latine et la française?
3.° La langue latine et française?
4.° Les langues latine et française?
Les deux premières locutions sont universelle-
ment admises comme bonnes ; mais les grammai-
riens ont émis des opinions différentes sur la cor-
rection des deux autres. L'académie, après avoir
long-temps refusé d'admettre la troisième, a fini
par l'adopter.
Voyons ce qu'ont pensé les écrivains.
Corneille a réformé la SCÈNE tragique et la SCÈNE
comique par d'heureuses imitations. (Voltaire.)
Chez les Polonais, dont la langue est mêlée de
grec et de latin, il y a l'ÉGLISE grecque et {'ÉGLISE
latine. (Bernardin de Saint-Pierre.)
Quand donc il la prend (sa femme) dans un rang
inférieur, l'ORDRE naturel et l'ORDRE civil s'accor-
dent, et tout va bien. (J.-J. Rousseau.)
En se bornant à la LANGUE oratoire, à la LAN-
GUE usuelle, et en les cherchant tout à la fois dans
la logique et dans l'usage, l'académie avait encore
assez à faire. (L'Académie.)
24. PRÉCIS
Les NOUVEAUX citoyens et les ANCIENS ne,se re-
gardent plus comme les membres d'une même ré-
publique. - (Montesquieu.)
Le DEUXIÈME , le QUATRIÈME et le SIXIÈME livre
de l'Enéide sont trois grands morceaux regardés
universellement comme les plus finis, les plus com-
plètement beaux que l'épopée ait produits chez au-
cune nation. (La Harpe.)
On a toujours peint Dieu avec une grande barbe,
dans {'ÉGLISE grecque et dans la LATINE.
(Voltaire.)
La langue de BALZAC et de PÉLISSON , inférieurs
à Montaigne., mais venus à propos, est encore la
nôtre. (L'Académie.)
Il y a trois lignes à reprendre et qui sont ti-
rées des plus grands auteurs de l'église GRECQUE et
LATINE. (Pascal.)
La femme seule peut imiter tous les chants des oi-
seaux, MÂLES et FEMELLES.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
La diète pythagorique, préconisée par les philo-
sophes ANCIENS et NOUVEAUX, n'a jamais été indi-
quée par la nature. (Buffon.)
Les honnêtes gens qui lisent quelquefois Virgile
ou les Lettres provinciales, ne savent pas qu'on
tire vingt fois plus d'exemplaires de l'Almanach
de Liège et du Courrier - Boiteux que de tous les
bons livres ANCIENS et MODERNES. (Voltaire.)
Si les écrivains de génie ont abondé dans le même
temps, s'ils ont agité toutes les questions RELIGIEU-
DE GRAMMAIRE. 25
SES et CIVILES dont l'intelligence humaine s'occupe,
sous peine de dégénérer, cette époque ne cessera
pas d'agir sur les époques suivantes.
(L'Académie.)
Ainsi, d'après les exemples ci lés, la correction
des trois premières locutions ne peut peint être
contestée. II y a dans la seconde et dans la troi-
sième une ellipse que l'esprit remarque sans équi-
voque. .L'académie admet cette ellipse, depuis
long-temps adoptée par l'usage ; car elle a reconnu
que l'usage, comme le hasard, obéit à une loi
cachée, et qu'il n'y a pas plus de caprice dans
resprit humain qu'il n'y a de hasard dans la na-
ture.
Mais la quatrième locution, les langues latine
et française, n'est pas grammaticalement bonne
pour les raisons suivantes :
1.° On ne peut point prendre comme lois de
l'usagé les exemples de deux ou trois écrivains ;
2° L'académie n'admet pas cette locution;
3.° Cette locution est contraire aux régies fon-
damentales de la langue, car le substantif im-
pose ses accidens, sa forme à tous les adjectifs qui
le qualifient; mais ce droit n'est pas réciproque.
Les adjectifs s'accordent avec les substantifs en
genre et en nombre. On ne peut pas dire égale-
ment que le substantif prendra le nombre des ad-
jectifs, et que les adjectifs régleront l'accord.
2
26 PRECIS
CHAPITRE 8.
DES MOTS EXPRIMANT PAR EUX-MEMES UNE COMPA-
RAISON.
Cinq adjectifs expriment seuls une comparaison :
meilleur, moindre, pire, pis, mieux.
Meilleur est le comparatif de bon, moindre de
petit, pire de méchant, pis de mal, et mieux de
bien; Cependant pis et mieux sont ordinairement
employés adverbialement :
Certainement/ l'athéisme ne rend pas les hom-
mes MEILLEURS. (Voltaire.)
Les lois rigoureuses ne rendent pas les hommes
MEILLEURS. (L'Académie.)
Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime.
(RACINE.)
Mon mal n'est pas MOINDRE que le vôtre.
(L'Académie,)
La condition des hommes serait PIRE que celle
des bêtes, si la solide philosophie et la religion ne
les soutenaient. (Fénélon.)
Il est devenu PIRE. (L'Académie.)
C'est un homme rare celui qui ne peut faire PIS
que de se tromper. (Fontenelle.)
Ils sont PIS que jamais ensemble. (L'Académie.)
C'est bien fait de prier, mais c'est MIEUX fait
d'assister les pauvres. (Massillon.)
DE GRAMMAIRE. 27
Personne n'entend MIEUX les affaires que lui,
n'entend MIEUX la guerre que lui, n'écrit MIEUX
que lui, ne parle MIEUX que lui.
(L'Académie.)
Plus bon et plus bien ne se disent pas. Mais on
peut se servir de plus petit, plus mauvais, plus
méchant, plus mal.
Cependant il y a une différence entre plus petit
et moindre :
Plus petit se dit ordinairement des substantifs
physiques, et moindre des substantifs métaphy-
siques.
II y a également une différence entre plus mau-
vais et plus méchant :
Plus mauvais se dit ordinairement des êtres ina-
nimés ou des êtres obéissant seulement a l'inslinct,
et plus méchant des êtres doués de liberté morale.
CHAPITRE 9.
DU MOT LE AVANT LES EXPRESSIONS COMPARATIVES.
1.° Si on veut établir une comparaison de su-
périorité ou d'infériorité entre les mêmes person-
nes , entre les mêmes choses, le mot le devient va-
riable :
Les grands ESPRITS sont LES PLUS susceptibles de
l'illusion des systèmes. (La Harpe.)
28 PRÉCIS
Les FRANÇAIS sont LES PLUS à craindre; comme
ils aiment passionnément les femmes, ils savent
partout les intéresser à leurs projets.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
La RUSE LA MIEUX ourdie peut nuire à son in-
venteur. (La Fontaine.)
Il prit congé d'eux, en les embrassant, m leur
faisant accepter les MAMANS de son pays LES MIEUX
montés. (Voltaire.)
Les PEUPLES qui vivent de végétaux sont, de tous
les hommes, LES MOINS exposés aux maladies et
aux passions. (Bernardin de Saint-Pierre.)
L'homme est le même dans tous les états ; si cela
est, les ÉTATS LES PLUS nombreux méritent le plus
de respect. (J.-J. Rousseau.)
Les moeurs sont aussi une des PARTIES LES PLUS
importantes de l'épopée, et ce n'est pas celle sur
laquelle les critiques ont été le moins injustes en-
vers Homère. (La Harpe.)
Ce sont les HOMMES LES PLUS sages de l'assem-
blée. C'est la FEMME du monde LA PLUS vertueuse.
(L'Académie.)
2.° Le mot le doit rester invariable quand il ne
sert pas à établir une comparaison de supériorité
ou d'infériorité entre les mêmes personnes j entre
les mêmes choses ; par conséquent quand, au lieu
de modifier le substantif, il modifie un-adjectif et
DE GRAMMAIRE. 29
un participe, et forme avec plus, moins, mieux,
une expression adverbiale :
Ceux mêmes qui s'y étaient LE PLUS DIVERTIS
ont eu peur de n'avoir pas ri dans les règles.
(Racine.)
Remarquez que ces gens à qui l'on ne peut rien
apprendre ne sont pas ceux qui SAVENT LE PLUS.
(La Harpe.)
Ceux qui seraient LE MIEUX ORGANISÉS ne fe-
raient-ils pas leurs nids, leurs cellules ou leurs
coques d'une manière plus solide? (Buffon.)
A ces mots, dans les airs le trait se fait entendre;-
A l'endroit où le monstre a la peau le plus tendre,
H en ressent le Coup, se sent ouvrir les flancs.
(LA. FONTAINE.)
Il y à un tour à donner à tout, même aux choses
qui en PARAISSENT LE MOINS SUSCEPTIBLES.
(Montesquieu.)
Il était fort surpris que les choses qu'il avait
LE MIEUX AIMÉES n'étaient pas celles qui étaient LE
PLUS AGRÉABLES à ses yeux. (Buffon.)
Les passions ont un intérêt qui fait qu'on doit
s'en défier, lors même qu'elles PARAISSENT LE PLUS
RAISONNABLES. (Larochefoucauld.)
C'est la femme que j'ai LE PLUS AIMÉE. Ce sont
les livres que j'ai LE PLUS CONSULTÉS.
(L'Académie.)
30 PRÉCIS
CHAPITRE 10.
AJDJECTIFS CARDINAUX.
Les règles suivantes, données par Girâult-Duvi-
vier, sont conformes aux exemples de l'académie :
l.° Il n'y a que vingt et cent qui, précédés d'un
autre adjectif de nombre par lequel ils sont multi-
plies, prennent un s au pluriel : quatre -vingts
chevaux, cent quatre-vingts pistoles> cinq cents
francs.
2.° La même règle doit être observée lorsqu'on
sous-entend le substantif après vingt et cent pré-
cédés d'un adjectif numéral. Ainsi, l'on écrit avec
la marque du pluriel quatre-vingts, deux cents.
3.° Mais vingt et cent s'écrivent sans s, quoi-
que précédés d'un nombre, lorsqu'ils sont suivis
d'un autre nombre. Ainsi, l'on écrit quatre-vingt
deux, quatrè-Mn^dix, deux cent vingt-quatre
chéVaùx.
4.° On dit en employant la conjonction : vingt
et un, trente et un, quarante et tin, jusqu'à soi-
xante et dix inclusivement; mais on dit sans la
conjonction : vingt-deux, vingt-trois, trente-deux,
trente-trois, etc.; soixante-deux, soixante-trois, etc.
5.° On dit sans la conjonction quatre-vingt-
un, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-onze , cent
un, etc.
6.° Quand le substantif auquel se rapporte l'ad-
jectif de nombre cardinal est représenté par le pro-
DE GRAMMAIRE. 31
nom en placé avant le verbe précédent, l'adjectif
ou le participe qui suit le nombre cardinal doit
être précédé de la préposition de : sur mille habi-
tans, il n'y en a pas un de riche. Sur cent mille
combattanti, il y en eut mille de tués et cinq cents
de blessés.
7.° Mais l'emploi de la préposition de ne doit
pas avoir lieu avant l'adjectif ou le participe, lors-
que l'adjectif numéral cardinal est suivi du subs-
tantif avec lequel il est en rapport : sur dix mille
tombattaûs, il y eut cent hommes tués.
8.° S'il est question de dater lés années, on
écrit sans là marque du pluriel : L'an mil sept
cent, l'an mil sept cent quatre-vingt, quoique? cent
et vingt soient précédés d'un autre adjectif de nom-
bre , parce que vingt et cent sont employés pour
des nombres ordinaux, et qu'il ne s'agit que
d'une année. C'est comme s'il y avait l'an mil sept
centième, l'an mil sept cent quatre vingtième.
CHAPITRE 11.
LEUR PRONOM PERSONNEL ET LEUR ADJECTIF
PRONOMINAL POSSESSIF;
l.° La différence qui caractérise leur adjectif
pronominal possessif et leur pronom personnel,
c'est que le premier est toujours joint à un subs-
tantif qu'il modifie et avec lequel il s'accorde,
32 PRÉCIS-
tandis que le second, employé comme complément
indirect d'un verbe le' précède immédiatement,
excepté à l'impératif, et ne prend jamais l's :
Il faut compter sur l'ingratitude des hommes,
et ne laisser pas de LEUR FAIRE du bien.
(Fénélon.)
Les: femmes doivent être attentives, car une sim.-
ple apparence LEUR FAIT quelquefois plus de tort
qu'une faute réelle. (Girard.)
Les femmes s'ennuient seules, il LEUR FAUT de
la compagnie.. (L'Académie.)
2.° L'adjectif possessif leur prend le nombre du
substantif qu'il détermine :
Des cèdres rassemblés dans un petit espace ,
Se nuisent l'un à l'autre et gênent leurs rameaux.
(CHÉNIER.) ■
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéans.faisaient;chanter matines. (BOILEAIK)/
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés,
M'osent lever leurs fiants à la terre attachés.
(RACINE.)
Ils cherchent une mort plus-puissante que celle
qui les a séparés de LEURS CORPS. (Fénélon.)
L'aigreur et l'opiniâtreté des femmes ne font
qu'augmenter LEURS MAUX et les mauvais procédés
de LEURS MARIS. (J.-J. Rousseau.)
Nos orangers ont perdu toutes LEURS FEUILLES.
La fonte des neiges a fait sortir les rivières de
LEURS LITS^ (L'Académie.)
DE GRAMMAIRE. 33
3.° L'adjectif possessif leur se met au singulier
quand il est joint à un substantif qui n'a pas de
pluriel, ou qui, d'après le sens de la phrase, ne
peut pas en avoir :
Ceux qui ont soin de LEUR RÉPUTATION se pro-
posent une fin honnête dans chacune de leurs ac-
tions. L'hiver ôte à nos campagnes tout LEUR AGRÉ-
MENT. (L'Académie.)
CHAPITRE 12.
SE PRONOM PERSONNEL.
l.° Se, pronom de la troisième personne, dés
deux nombres et des deux genres, s'emploie pour*
les personnes et pour les choses, et accompagne
toujours un verbe dont il est ou régime direct
ou régime indirect.
Viens r suis-moi ; la sultane en ce lieu se doit rendre..
(RACINE.)
Là, le chantre à grand bruit arrive et se fait place.
(BOILEAU.)
La langue commune S'ENRICHISSAIT de toutes parts
et prenait tous les tons. (L'Académie.)
2.° Le pronom personnel se sert à donner au
verbe actif une signification passive.
IL SE FAIT SOUVENT DANS LE MONDE DES PRO-
TESTATIONS- D'AMITIÉ peu sincères. (L'Académie.)
2*.
3$ PRÉCIS
3.° Le pronom personnel se, dit Marmontel-,
employé comme régime direct ou régime indi-
rect de deux verbes, peut servir pour l'un et
pour l'autre, si les deux verbes sont à des temps
composés.
Il s'est INSTRUIT et RENDU recommandable par
ses lumières. (Marmontel.)
4.° Mais il faut répéter ce pronom, si les deux;
verbes mis à un temps composé n'exigent pas le
même régime.
Il s'est INSTRUIT , et s'est ACQUIS beaucoup d'es-
time par ses lumières. (Marmontel.)
Les deux règles précédentes s'appliquent aux
pronoms me, te, nous, vous.
CHAPITRE 13.
CE ADJECTIF DÉMONSTRATIF ET CE PRONOM
DÉMONSTRATIF.
l.° Ce adjectif démonstratif se joint toujours à
un substantif dont il restreint la signification, et
qu'il modifie en y ajoutant une idée d'indication.
De cette nuit, Pénice, as-tu vu la splendeur?
Tés yeux rie sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
Ces flambeaux, ces bûchers,- celle nuit enflammée,
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, celte armée,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
Qui tous de mon époux empruntaient leur éclat ;
DE GRAMMAIRE. 35
Cette poudre, cet or qui rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire?
(RACINE.)
2.° On met ce avant tout substantif commen-
çant par une consonne ou par un h aspiré ; mais
avant les mots ayant une voyelle pour initiale
ou un h muet, on se sert de cet.
Avec cet air hideux qui fait frémir la paix
(BOILEAU.)
On sait combien les peuples lettrés de l'antiquité,
qui ne connaissaient que leurs langues, tombaient
à CET ÉGARD dans de singulières erreurs.
(L'Académie.)
3.° Ce pronom démonstratif est joint aux ver-
bes être, pouvoir, devoir, sembler, ou il est suivi
d'un pronom relatif.
C'EST un poids bien pesant qu'un grand nom à
soutenir. (Montesquieu.)
Figurez-vous quelle joie CE PEUT être que de re-
lever la fortune d'une personne qu'on aime.
(Molière.)
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
Ce doit être celui d'éviter la famine.
(LA FONTAINE.)
Les Portugais auraient dû, CE SEMBLE, établir
leur puissance dans cette île. (Reynal.)
C'EST un défaut capital qu'il faut éditer dans
quelque sujet que CE PUISSE être. (Voltaire.)
36 PRÉCIS
De toutes les vertus, celle qui se fait le plus ad-
mirer, C'EST la force de l'âme; le plus respecter,
C'EST la justice; le plus chérir, C'EST l'humanité.
(Marmontel.)
Ce qui fait le héros dégrade souvent l'homme.
(VOLTAIRE.)
CE QU'IL y a de vrai, C'EST que l'agriculture était
extrêmement honorée chez les anciens Romains.
(Rollin.)
4.° Le pronom ce, placé avant le verbe être,
donne lieu à plusieurs remarques :
1.° Le verbe être, précédé immédiatement dû
pronom ce et uni à un pluriel par un préposi-
tion, se met au singulier.
Gruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez !
(RACINE.)
CE FUT aux Français qu'il dut sa victoire,
(L'Académie.)
2.° Le verbe être se met au singulier, quand
il est précédé du. pronom ce et suivi d'un ou de
plusieurs substantifs mis au singulier.
C'EST le NOMBRE du peuple et {'ABONDANCE des
alimens qui font la vraie force et la vraie richesse
d'un royaume. (Fénélon.)
C'est un méchant métier que celui de médire.
(BOILEAD.)
C'EST {'AVARICE et l'AMBITION qui troublent le-
monde. (L'Académie.)
DE GRAMMAIRE. 37
3.°' Le verbe être se met au' pluriel, quand
il est précédé de ce et suivi d'un ou de plusieurs
substantifs mis. au pluriel.
CE SONT nos MÉTHODES qui nous égarent.
(Bernardin de Saint-Pierre:)
CE FURENT les PHÉNICIENS qui inventèrent l'écri-
ture: (Bossuet.)
CE SONT les INGRATS , les MENTEURS , les FLAT-
TEURS qui ont loué le vice. (Fénélon.)
Ce n'étaient plus- ces jeux, ces festins et ces fêtes,.
Où de myrte et de roses ils couronnaient leurs tètes.
(VOLTAIRE.)
CE SONT vos: CONSEILS que je demande.
(L'Académie.)
Il faut néanmoins observer que cette règle peut
n'être pas observée, lorsque l'un des substantifs
qui suit le verbe être se trouve au singulier.
Ce n'est pas les Troyens, c'est Hector qu'on poursuit.
(RACINE.).
C'EST la gloire et les plaisirs qu'il recherche:
(L'Académie.)
4.° Dans les interrogations et les exclamations,,
on met ce après le verbe, auquel on le réunit au
moyen d'un tiret. Dans ce cas, si l'oreille est
blessée, c'est à l'écrivain à examiner s'il doit pren-
dre une autre tournure pour concilier ce qu'il doit
à la Grammaire et au goût.
Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre?
(RACINE.)
38 PRÉCIS
SONT-CE des religieux qui parlent ainsi ?
(Pascal.)
Quoi donc, à votre avis, fut-ce un-fou qu'Alexandre^
(BOILEAU.)
SONT-CE des fièvres qui vous ont pris ?
(M.me dé Sévigné.)
Qui jugera ce grand procès ? SERA-CE la raison?
(Voltaire.)
Si l'homme a une raison universelle, ne SERAIT-
CE point parce qu'il a des besoins universels ?
(Bernardin de Saint-Pierre.)
SONT-CE les ennemis qui ont été vaincus?
(L'Académie.)
5.° Après un nom ou un pronom précédé d'une
préposition et de c'est, c'était, etc., oh fait usage
de la conjonction que.
C'est à Rome, mon fils, que je prétends marcher.
(RACINE.)
C'EST à vous QUE je parle. (L'Académie.)
Néanmoins, au lieu de la conjonction que, on
peut employer un pronom relatif précédé d'une
préposition, si le verbe être est suivi d'un subs-
tantif ou d'un pronom non précédé d'une prépo-
sition.
C'EST VOUS, mon cher Narbal, POUR QUI mon
coeur s'attendrit. (Fénélon;),
C'EST POUR VOUS QUE je travaille. C'EST VOUS
POUR QUI je travaille. (L'Académie.)
DE GRAMMAIRE. 39
6.° Le verbe être doit être construit avec ce,
lorsqu'il est placé entre deux infinitifs.
ÉPARGNER les plaisirs, C'EST les MULTIPLIER.
(Fontenelle.)
VOYAGER à pied, C'EST VOYAGER comme Thaïes,
Platon, Pythagore. (J.-J. Rousseau.)
Ne CITER qu'une traduction d'un poète, C'EST
ne MONTRER que l'envers d'une belle étoffe.
(Bernardin de Saint^Pierre.)
La vie est un dépôt confié par le ciel ;
Oser eh disposer, c'est être criminel.
(GRESSET.)
DÉSIRER d'être utile au monde, C'EST DÉSIRER
d'être éclairé. (Marmontel.)
Cependant, l'a suppression de ce est permise,
quand la négation précède le verbe être.
Se parer et se farder N'EST pas, je l'avoue,
parler contre sa pensée. (Fléchier.)
Souffler N'EST pas jouer: (L'Académie.)
7.° Lorsque le verbe être se trouve entre deux
substantifs, ou entre un infinitif et un nom , ou
entre ce qui, ce que et un substantif ou un verbe,
entre un ou plusieurs infinitifs et un nom, on
peut exprimer ou ne pas exprimer le mot ce.
■Celui qui dit qu'il connaît Lieu et né garde pas
ses commèndemens, C'EST un menteur:
(Bossuet.)
40 PRÉCIS
L'ENFER des femmes EST la vieillesse.
(Larochefoucauld.)
Le grand OUVRIER de la nature EST le TEMPS.
(Buffon.)
La FUREUR de la plupart des Français, C'EST
d'AVOIR de l'esprit, et la FUREUR de ceux qui veu-
lent avoir de l'esprit, C'EST de FAIRE des livres.
'(Montesquieu.)
Mon grand secret d'être heureux,
C'est de vivre dans l'innocence. (FLORIAN.)-
Le devoir le plus saint, la loi la plus chérie ,
Est d'oublier la loi pour sauver la patrie.
(VOLTAIRE.)!
- Le bonheur parfait n'est pas sur la terre ; mais
le plus grand des malheurs, et celui qu'on peut
toujourt éviter, EST «{'ÊTRE malheureux par sa
faute. (J.-J. Rousseau.)
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement.
(RACINE.)
Dites CE QUI- est vrai; faites CE QUI est bien :
CE QUI importe à l'homme, C'EST DE REMPLIR ses
devoirs sur la terre; et C'EST en s'oublidnt qu'on
travaille pour soi. (J.-J. Rousseau.)
CE QUI m'étonne le plus, EST DE VOIR que tout'
le monde n'est pas étonné de sa faiblesse.
(Pascal.)
Après les bonnes leçons, CE QU'IL y a de plus
instructif, SONT les RIDICULES. (Duclos.)
CE QUI rend la taille et tous les impôts onéreux
DE GRAMMAIRE. 41
au cultivateur, EST qu'ils sont pécuniaires, et qu'il
est premièrement obligé de vendre pour parvenir à
payer. (J.-J. Rousseau.)
( Alléguer, l'impossible aux rois, c'est un abus.
(-LA' FONTAINE.)
Être allié de Rome et s'en faire un appui,
C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui.
(CORNEILLE.)?
Punir est un tourment, pardonner un plaisir.
(CHËNIËR.)
SAVOIR manier les chevaux et les armes, SONT
des TALENS communs au chasseur et au guerrier.
(Buffon.)
SAISIR et EMBRASSER parmi les âges successif? ce
dernier cadre dont les divisions et l'ordre ne chan-
gent pas, C'EST un TRAVAIL utile et vrai qui n'a
rien d'arbitraire, quoiqu'il reconnaisse la souverai-
neté de Vusage. (L'Académie.)
8.° La présence ou l'absence d'un mot quel-
conque dans une phrase doit nécessairement lui
faire subir quelque modification, soit sous le rap-
port du sens, soit sous le rapport de la construc-
tion ou de la fonction grammaticale des mots.
C'est à découvrir cette modification que doivent
tendre les efforts du grammairien. II ne faut don*
pas croire qu'il y ait pléonasme dans les deux
exemples suivans :
Son unique désir, crois-moi, c'est de charmer.
(DORÂT.),
42 PRÉCIS
Le plaisir des bons coeurs, c'est la reconnaissance.
(LA HARPE.)
En effet :
Son unique désir est de charmer;
Son unique désir, c'est de charmer,
ne sont pas deux phrases identiques.
En disant : Son unique désir est de charmer,
on énonce un fait très ordinaire auquel on sem-
ble n'attacher aucune importance.
Mais en disant : Son unique désir, c'est de char-
mer, on énonce par ce tour elliptique la pensée
avec plus d'intérêt et d'énergie. Que d'idées ex-
primées par ce mot ce ! Richesses, dignités, hon-
neurs , distinctions, plaisirs, rien ne peut lui ren-
dre la vie agréable. Une seule idée, un seul dé-
sir absorbe son âme, c'est de charmer!
CHAPITRE 14.
ADJECTIFS POSSESSIFS SON, SA, SES.
1.° On se sert de son, sa, ses, toutes les fois
que les substantifs déterminés par ces adjectifs
sont en rapport avec des noms de personnes ou
d'objets personnifiés.
Mais la mollesse est douce et sa suite cruelle.
(VOLTAIRE.)
Dans une illustre église exerçant ion grand coeur.
(BOILEAU.)
DE GRAMMAIRE. 43
Je racontai lés malheurs- qui étaient venus fon^
dre sur moi dès que j'avais cessé de suivre SES
CONSEILS. (Fénélon.)
2.° Mais si les substantifs se rapportent à des
noms de choses non personnifiées, on se sert du
pronom en.
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.
(RACINE.)
Pourquoi craindre la MORT, si l'on a assez bien
vécu pour n'EN pas craindre les suites?
(Buffon.)
Cette AFFAIRE est délicate, le succès EN est dou-
teux. (L'Académie*)
CHAPITRE 15.
DES PRONOMS OÙ , D'où , PAR OÙ , ET DE LÀ CON-
JONCTION OU.
l.° Les pronoms où, d'où, par où, ne se di-
sent dans la prose que des choses. Ils sont des
deux genres et des deux nombres, et ils ont sou-
vent dans le discours plus de grâce que duquel,
dans lequel, par lequel.
L'instant où nous naissons est un pas vers la mort.
(VOLTAIRE.)
C'est dans la nature qu'il faut chercher la subs-
44 PRÉCIS
tance du peuple, et dans sa liberté le CANAL PAR
où elle doit couler.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
Le BUT où il tend. Le mauvais PAS d'où il s'est
tiré. Les ENDROITS PAR OÙ nous passons.
(L'Académie.)
2.° Le mot où a plusieurs significations diffé-
rentes, comme on peut s'en convaincre par les
exemples suivans :
Où demeurez-vous ? Où que vous alliez', confor-
mez-vous aux moeurs du pays. Où tend ce dis-
cours? D'où venez-vous? D'où a-t-il appris cela?
Le mal me vient d'où j'attendais mon bonheur:
D'où vient que vous faites cela? PAR OÙ me lire-
rai-je de cette affaire? (L'Académie.)
3.° La conjonction ou sert à lier des noms,
des adjectifs ou des propositions.
Selon qu'il vous menace, ou bien qu'il vous caresse',
La cour, autour de vous, ou s'éloigne, ou s'empresse.
(RACINE-.)
La douceur ou là violence en viendra à bout.-
(L'Académie.)
DE GRAMMAIRE. 45
CHAPITRE 16.
PRONOM RELATIF LE EN RAPPORT AVEC UN NOM
DÉTERMINÉ OU INDÉTERMINÉ.
1.° S'il y a dans une phrase des substantifs dé-
terminés , le pronom le qui s'y rapporte prend le
même genre et le même nombre que ces subs-
tantifs.
Eles-vous les trois ROMAINS qu'on a choisis pour
le combat? Nous LES sommes. (Marmontel.)
.... II n'est pas en-foule; il-s'en trouve pourtant,
Gens .instruits et profonds qui n'ont rien de pédant,,
Qui ne s'appellent pas la bonne compagnie,
Qui la sont en effet. (VOLTAIRE.)
Si c'est effacer les sujets de haine que vous avez
contre moi que de vous recevoir pour ma FILLE ,
je veux bien que vous LA soyez.
(La Fontaine.)
Voilà un bon LIVRE, je vous engage à LE lire.
Je me regarde comme la MÈRE de cet enfant; je
LA suis de coeur ; je LA suis par ma tendresse
pour lui. (L'Académie.)
2.° Mais s'il y a dans la phrase des adjectifs
ou des substantifs indéterminés pris adjectivement,
le pronom le devient invariable et prend la signi-
fication de cela, parce que dans ce cas il tient la
place ou d'un adjectif, ou d'un verbe, ou plutôt
d'une proposition.
46 PRÉCIS
Une pauvre fille demande à être chrétienne, et
on ne veut pas qu'elle LE soit. (Voltaire.)
Je veux être mère, parce que je LE suis, et c'est
en vain que je ne LE voudrais pas être. (Molière.)
Les pauvres sont moins souvent malades faute
de nourriture, que les riches ne LE deviennent pour
en prendre trop. (Fénélon.)
Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les
pauvres ? C'est qu'ils n'ont pas peur de LE deve-
nir. (J.-J. Rousseau.)
Cette femme est belle et LE sera long-temps. Je
n'ai pas été enrhumée de l'hiver, et je LE suis de-
puis les chaleurs. Si j'étais mère, je LE serais avec
toute la tendresse imaginable. Ils ne sont pas en-
core habiles, mais ils LE deviendront.
(L'Académie.)
3.° Voici, d'après La Harpe, sur quoi la règle
précédente est fondée :
II y aurait un défaut de sens, un défaut de
rapport entre la demande et la réponse, si la
femme à qui l'on demande si elle elle est veuve
répondait je la suis. Car que signifierait cela?
II signifierait je suis la veuve, la veuve dont vous
parlez. Or, ce n'est pas là ce qu'on lui demande,
mais seulement si elle est veuve indéfiniment.
Donc, le substantif veuve est indéterminé, et dés-
lors pris adjectivement. Conséquemment, le pro-
nom qui en tient la place ne doit pas s'accorder
avec ce nom autrement qu'avec un adjectif, c'est-
à-dire qu'il doit rester invariable.
DE GRAMMAIRE. 47
CHAPITRE 17.
DU PRONOM RELATIF EN.
l.° Le pronom relatif en n'a ni genre ni nom-
bre. Jamais il ne représente à lui seul un com-
plément direct, II n'en est qu'une partie. Il y a
nécessairement entre le pronom en et le verbe un
mot ou plusieurs mots que l'ellipse permet de
sous-entendre, mais que l'on doit rétablir dans la
construction pleine. L'oubli de cette observation
a mis les meilleurs grammairiens en contradic-
tion avec eux-mêmes. II faut citer, entre autres,
l'auteur de la Grammaire des grammaires. Gi-
rauIt-Duvivier dit (chapitre des pronoms relatifs) :
En, pronom relatif des deux genres et des deux
nombres, se dit des personnes et des choses. Mais
si le pronom relatif en a les deux genres et les
deux nombres, il faudra que le participe passé
des verbes actifs s'accorde en genre et en nom-
bre avec le mot en, lorsque ce pronom sera placé
avant le participe dont il sera le régime direct.
Cependant, Girault-Duvivier veut que le parti-
cipe passé d'un verbe actif ayant pour régime
direct le pronom en, dont il est précédé, soit in-
variable , et, pour justifier cette invariabilité, il
dit (chapitre des participes passés) : Toutes les fois
que le pronom en est considéré comme régime di-
rect, le participe ne varie pas, car le pronom en
48 PRÉCIS
n'ayant de sa nature ni genre ni nombre, ne sau-
rait en communiquer au participe.
2.° Le pronom relatif en n'a ni genre ni nom-
bre, comme je l'ai déjà dit, parce qu'il ne repré-
sente qu'une partie de complément. A l'appui de
cette observation, je vais citer l'académie, auto-
rité à laquelle, selon Girault-Duvivier lui-même,
est dévolu le droit de prononcer sur toutes les
difficultés relatives à la langue française.
« En, pronom relatif, tient lieu de la prépo-
« sition de et d'un mot déjà exprimé, ou d'une
« phrase,, ou d'une proposition déjà énoncée
« qu'on veut ne pas répéter. Vient-il de la ville.?
« Oui, il en vient. Oui, il .vient de la ville. 'On
« ne doit jamais se repentir d'avoir bienfait; aussi
« ne s'en ,repent-il pas. Aussi ne se repent-il pas
« d'avoir bien fait. Cette affaire est délicate., le
« succès en est douteux. Le succès de cette affaire
« est douteux
« Quelquefois on applique ce pronom à une
« phrase qui va suivre, ou qui n'a pas encore
« été complètement exprimée. Ainsi, on dit : N'en
« doutez pas, ils céderont si vous montrez de la
« fermeté; c'est-à-dire ne doutez pas de cela,
« de ce que je vais dire, etc.. C'est là, soyez-
« en certain, la cause de son refus; c'est-à-dire
« c'est là, soyez certain de ce que je dis, la
« cause, etc....
« Lorsque en est suivi d'un adjectif se rappor-
DE GRAMMAIRE. 49
« tant au mot que ce pronom rappelle, on peut
« ordinairement le résoudre par ce mot seul sans
« la préposition de. A-t-il des protecteurs? Il en
« a de très puissans. 11 a des protecteurs très
« puissans. A-t-il des amis? Il n'en a qu'un seul.
« II n'a qu'un seul ami....
« En s'emploie souvent sans relation à ce qui
« précède, mais il ne laisse pas de marquer quel-
« que chose de sous-entendu. Par exemple : En
a est-il un seul parmi vous qui consentît.... en est-
ai il parmi vous qui consentissent.... signifient, est-
ce il parmi vous un seul homme qui consentît....
« des hommes, des gens qui consentissent.... »
Ces explications, données par l'académie, prou-
vent que la phrase est elliptique toutes les fois
que le mot en est employé dans le sens d'un pro-
nom relatif. Or, si le pronom en tient la place
de plusieurs mots, il ne peut avoir ni genre ni
nombre. Il est donc invariable par sa nature.
Emploi du pronom en :
3.° S'il est question de choses qui ne soient
pas personnifiées , on se sert du pronom en,
pourvu que ce pronom puisse entrer dans la cons-
truction de la phrase. Dans le cas contraire, on
fait usage d'un autre pronom ou de l'adjectif pos-
sessif. Telle est la règle présentée par les gram-
mairiens. Les écrivains ne la regardent pas com-
me absolue.
N'y a-t-il pas assez de TERRE (foms l'univers pour
3
50 PRÉCIS
ta donner à tous les hommes plus qu'ils n'm peu-
vent cultiver ? ' (Fénèlon.)
Je vois une troupe de FEMMES laissées presque à
elles-mêmes ; je n'ai que des âmes lâches qui WI'EN
fépondenf. (Montesquieu.)
4.° En général, on se sert du pronom en lors-
qu'il est question d'êtres inanimés, de choses. S'il
s'agit de personnes, on se sert de lui,, d'elle, d'eux,
pour en rappeler l'idée. Cependant, cette règle
souffre des exceptions.
La vie est tin dépôt confié par le ciel ;
Oser en disposer, c'est être criminel.
(GRESSET.)
J'aime trop la valeur pour en être jaloux.
(LA HARPE.)
Celui qui est dans la PROSPÉRITÉ doit craindre
ê'tt abuser. (Fénélon.)
Numa avait de longues CONVERSATIONS avec la
nymphe Ëgérie; on ne voit pas que César EN eût
avec VENDS , quoiqu'il descendit d'ELLE en droite
ligne. (Voltaire.)
HERCULE, qui avait vaincu tant de monstres,
ne pouvait vaincre cette passion (l'amour), et lé
cruel enfant Cupidon se jouait de LUI.
(Fénélôii.)
Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie.
(CORNEILLE.)
,.... Qui rit d'autrûi,
Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.
(MOLIÈRE.)'
DE GRAMMAIRE. 51
Les Troglodties aimaient leurs FEMMES et EN
étaient tendrement chéris: (Montesquieu.)
Dès que le faible oiseau peut essayer ses ailes,
Loin du sein de sa mère il vole sans appui :
Il est seul dans le monde, et Dieu prend soin de lui.
(CIIÉNIER.) .
5.° Mais si de l'emploi de l'adjectif possessif
pouvait naître une équivoque, il faudrait se ser-
vir du pronom en.
Au moment où le génie s'éveille chez une nation,'
les premiers qui EN ressentent l'inspiration puissante
s'emparent nécessairement de ce que l'art a déplus
heureux, de ce que la nature a de plus beau.
(La Harpe.)
La, Grèce aimait la guerre; elle en connaissait l'art.
(MONTESQUIEU.)
6.° Mais si le mot complément du verbe est
en rapport d'appartenance avec un nom de per-
sonne , on se sert des adjectifs, possessifs.
// ne se sert à table que de ses mains,, il manie
les viandes, lés remanie, démembre, déchire, et en
use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veu-
lent manger, mangent SES restes. (La Bruyère.)
Socrate, qui prévit de bonne heure qu'Alcibiade
serait le plus dangereux des citoyens d'Athènes, s'il
n'en devenait le plus utile, rechercha SON amitié,:
l'obtint à force de soins, et ne la perdit jamais. ,
(Barthélémy.)
52 PRÉCIS
Cicéron périt : trois siècles après, un empereur
plaça SON image dans un temple domestique et l'ho-
nora à côté des dieux. (Thomas.)
Les Arabes étaient autrefois un peuple doux,
amoureux de la liberté. Mahomet changea LEURS
idées ; mais il ne leur reste plus rien de l'impulsion
qu'il leur avait donnée. (Raynal.)
7.° il est aussi des cas où l'on peut se servir
du pronom en pour les personnes, et des adjec-
tifs possessifs pour les choses.
De mes sujets séduits qu'il comble la misère;
Il en est l'ennemi, j'en dois être le père.
(VOLTAIRE.)
Il connaît Nicomède, il connaît sa marâtre ;
Il en sait, il en voit la haine opiniâtre.
(CORNEILLE.)
La vertu d'elle-même est partout respectable ;
Vous doublez son empire, en la rendant aimable.
(CHÉNIER.)
Le commerce est comme certaines sources; si vous
voulez détourner LEUR cours, vous les faites tarir.
(Fénélon.)
8.° Si le substantif, sujet d'une proposition,
est en rapport de possession avec un nom de cho-
se, on ne se sert pas des adjectifs possessifs, mais
de le, la, les, suivis du pronom en.
Si la molesse est douce, LA. suite EN est cruelle.
(Marmontel.)

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