Première lettre d'un fou de passage à Paris, à Lyon, à Marseille ; [suivie d'une Deuxième lettre d'un fou de passage à Paris, à Lyon, à Marseille]

Publié par

[Lachaud] (Paris). 1872. France -- 1870-1940 (3e République). 1 vol. (11-15 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1872
Lecture(s) : 26
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 28
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PRIX : 10 CENTIMES
Pffllîl LETTRE H1 FOI]
DE PASSAGE
A mm; A LYON, A MARSEILLE
22 mai 1872.
Vous croyez peut-être que je vais vous parler de M. Bazaine,
pour vous endormir un peu : c'est une erreur. Pour nous, il y a
longtemps que M. Bazaine est jugé. C'est affaire finie de longue
date, et M. Bazaine s'amuse-en attendant Sa Majesté Napoléon III.
Peut-être alors croyez-vous que je vais vous dire que M. Thiers
est un malhonnête homme parce qu'il veut la République, ou
bien que c'est un malhonnête homme parce qu'il ne la veut pas :
c'est encore une grosse erreur.
, Alors, vous devez vous demander : Qu'est-ce qu'il va bien
nous raconter? Vive la famille impériale! vivent les rois! Il n'y a
que sous eux que l'on a pu vivre depuis le commencement du
monde : du reste, c'est comme dans une ferme, quand il n'y a pas
de maître, ça ne peut pas aller !
Ou bien : A bas le clergé qui fait les rois depuis que le monde
existe; à bas les rois! ces bourreaux de l'humanité! sans vous
dire un petit mot pour l'humble République!
Ou : Maintenant, nous avons la République, plus tard nous au-
rons la liberté! Ou encore : Armée de Versailles! lorsque la con-
signe est infâme, la désobéissance est un devoir. Nous sommes
tous pères de famille. Nous combattons pour que nos fils ne
soient plus, comme vous, soumis au despotisme militaire. Nous
ne nous rendrons qu'à la mort !... Après avoir fait tuer les plus
généreux, les plus dévoués je filerai à la frontière.
Vous n'y êtes pas encore, mais je vais m'expliquer. Je ne veux
pas vous tenir un tel langage pour des raisons que vous savez bien ;
mais qu'il est bon tout de même de vous rappeler. Quand vous
me verriez passer dans la rue un jour d'élection, vous iriez souf-
fler à votre voisin en lui frappant sur l'épaule : « Voyez-vous ce
vieux malin là-bas? c'est lui qui fait faire les deux courants con-
traires. Avec l'un, il fait brider les sots par la bêtise et le ciùme;
avec l'autre, il fait tuer tous les meilleurs.
« C'est deux courants qui pourraient bien prendre leur source
à la même fontaine ça!
« Il vient de voter pour un légitimiste ; il s'en retourne au bu-
reau écrire pour les rouges !
« Comprenez-vous bien qu'il y a quelque chose là-dessous?
« Arrière ceux dont la bouche souffle le chaud et le froid!
« Remarquez-vous comme ça forme le croissant?
« Et dire que la pauvre petite République est là dans le milieu!
« Il nous la fait à l'oignon! »
Je ne sais pas si dans les grandes villes c'est comme chez moi ;
mais j'ai toujours entendu dire que le milieu en toute chose était
la vertu, la sagesse selon la nature, la vérité, le bonheur pour
tous, même pour les ennemis du bien et qu'en fait de gouverne-
ment , c'était la République qui représentait tout cela.
Moi, je veux être logique, ou bien il n'y a plus de plaisir. Si je
ne sais pas quelque chose, je vous le demanderai.
Aussi, c'est pour ça que je commence tout de suite par vous
demander pourquoi M. de Bismark a-t-il crié : Vive la République !
lui qui ne l'aime pas du tout.
— 3 —
De même, pourquoi acquitter dix journaux républicains, quand
on n'a pas encore eu le temps d'enfermer ni d'emmener tous les
républicains qu'on avait condamnés pour avoir défendu leur
cause.
Peut-être que je me trompe et que je dis cela parce que je ne
suis pas bien au courant des affaires de la politique.
Mais s'il en est ainsi, probablement que ce sont ceux qui la
veulent sincèrement qui ont été graciés et non ceux qui la veulent
comme M. de Bismark?
Quand un travailleur a passé toute sa journée à l'atelier ou à
son bureau, il n'a pas pu avoir le temps de penser à une politique
bien profonde et s'il n'a pas le soir un bon journal pour le faire
mettre en garde contre la politique géante de ceux qui n'ont que
ça à faire toutes les saintes journées, il est à moitié égorgé.
Comme dans tous les temps il a toujours fallu être sobre en vé-
rités, ou bien risquer de passer dix ans de sa vie dans un cachot
quelconque, loin de sa famille et de sa patrie. Je ne veux pas en
dire trop, afin que notre dame de la censure ne me fasse pas faire
un pèlerinage.
Conseil à un international ou du moins qui croit l'être. Il paraît
que le nom est plus commun que la chose.
Il y a les malins, les doubles malins, les triples malins, les
quadruples malins jusqu'à Gargantua.
Prenez garde! Un petit jésuite, ça n'est pas sot du tout!
Ça pourrait bien construire l'arche pour soi seulement.
De l'or !... de l'or !... Poison !... poison !...
C'est le poison le plus puissant, le plus foudroyant pour tuer
un être animé.
C'est le plus terrible et le plus puissant pour acheter les con-
sciences et le bonheur des humains.
Il est donc terrible pour les vivants, excepté pour ceux qui le
font.
En parlant de poisons, mes chers amis, ça me fait penser à
quelque chose.
Depuis que je suis à Paris, je ne dors plus, je ne respire plus.
Je change continuellement de chambre, et c'est toujours la même
chose.
Au commencement, je ne savais quoi penser de cela.
Je regardais, je cherchais, je pensais, et rien!
Alors, je courais à une bibliothèque publique, je demandais le
grand Dictionnaire de l'encyclopédie, et je me mettais à chercher
des mots bizarres, tels que : Mystère, Alchimie, Poison.
Qu'est-ce que je trouve?
Que l'on peut faire des poisons aériens aussi perfectionnés que
les poisons matériels.
Aussitôt, je cours à ma chambre , je cherche s'il y a des trous;
j'en trouve au-dessous des portes, au-dessous de la cheminée ,
j'en trouve partout. Voilà que je me monte la tête et que je crois
que c'est le voisin qui m'envoie du poison avec un petit tube en
caoutchouc... Je regarde, je fais bien attention....
Comme dans les évangiles il est beaucoup parlé de poison , je
cours encore une fois à la bibliothèque, et je demande la Bible
expliquée de Voltaire.
Qu'est-ce que j'y vois encore ? « Vous prendrez cinq cents
cicles de myrrhe, de cinnamone, d'onix, de stacte, etc., etc.;
vous formerez de tout cela une huile sainte selon l'art du parfu-
meur. Vous jetterez cela dans de l'eau : tous ceux qui en boiront
seront sanctifiés.
« Si vous n'êtes pas des miens, je vous enverrai la peste...
dix femmes cuiront du pain dans le même four. (Lévitique.)
a Je leur endurcirai le coeur pour les empêcher d'aimer et les
rendre plus féroces..1
Ailleurs, je vois : « Pour venir à moi, il faut que vous ayez
abandonné votre père, votre mère, votre soeur, votre frère. »
Mille choses me roulent dans la boussole.
Je fais de plus profondes recherches sur les poisons par
Mead, etc., et j'apprends qu'il y en a pour détruire peu à peu n'im-
porte quel organe chez l'homme ou chez la femme, soit au ber-
ceau , formé ou vieux. Je vois qu'il y en a pour faire accoucher les
femmes, pour les rendre stériles, pour donner des maux de dents
et les pourrir, pour faire perdre la vue des deux yeux, mais le
plus souvent ça n'atteint qu'un oeil; je vois qu'il yen a pour faire
venir des varices, pour vicier le sang, pour faire prendre de l'em-
bonpoint, et qu'une fois arrivé à un certain degré, il se déclare
forcément, soit un anévrisme, soit une apoplexie, soit un coup
de sang, etc., pour endurcir le coeur.
Tout pensif, je regrimpe chez moi où je n'ai rien de plus pressé
à faire que de recommencer mon ballet. Je bouche la cheminée
pour qu'elle ne retire pas l'air; je bouche tous les trous avec du
papier et du linge sale, puis, je me couche.
Je dormis un peu moins mal.
Sans doute, c'est parce que l'esprit était concentré.
Mais ça ne fait rien.
Non, Paris, je ne veux plus t'habiter!
Je ne serais pas de trois mois chez toi, que je perdrais le reste
de ma santé. Je m'habituerais, malgré moi, à m'endormir à l'heure
où on doit s'éveiller pour bien se porter.
Le vent qui vient de la montagne (mystérieuse) m'a rendu fou.
Paris ! je vais donc te quitter.
Je vais aller à la campagne respirer le grand air, l'air pur, l'air
vivifiant.
Je vais aller dans le silence écouter la nature comme je venais
l'écouter dans ton bruit profond, mais vicié, Paris !
— 6 —
Je vais aller me rasséréner la tête pour ne,plus voir tous ces
alchimistes te retirant l'air pour t'enlever la santé.
Ces quelques lignes sont donc mes adieux à toi, noble ville !
Quoique l'on te dise avoir été Sodome, il y a deux mille ans.
Mon CHER COUSIN,
Quelque chose qui me frappe comme malgré moi, c'est de ne
rencontrer où je suis actuellement que des gens simples et
naturels. J'ai comme un fardeau hors de moi.
Où j'étais avant, ce n'étaient que des abrutisseurs etdesabru-
tisseuses. Ils venaient passer et repasser devant vous, ils lan-
çaient des paroles ambiguës qui produisent sur vous un singulier
effet. Il semblait qu'ils s'étaient donné le mot, pour jouer ainsi
des comédies incompréhensibles que l'on ne saurait presque
exprimer.
Ils savent que la défiance tue, et ils la répandent à flots sur
les meilleurs, les plus vrais.
Ils attirent vos regards et occupent votre esprit, pour vous
empêcher de penser.
Ils ont l'art de vous empêcher de dire ce que vous voudriez,
et vous font dire ce que vous ne voulez pas. Ils vous incubent
des pensées malgré vous.
C'est bien là tout à fait de la science spirituelle, diriger les
esprits, les consciences
Une fois j'eus une maîtresse pendant trois mois. Au commen-
cement que j'allais avec elle, j'étais fort, bien portant.
• Au bout de deux mois, j'étais on ne peut plus dépéri. Sans
goût, sans force, j'avais malgré moi des moments de somnolence,
je voyais trouble, j'avais des picotements dans l'estomac, dans
- 7 -
les reins, dans les côtés, je devenais enfant et j'éprouvais comme
malgré moi, un malaise général et engourdissant.
Ainsi avachi sans m'en apercevoir, je jetai tout à coup un
coup d'oeil sur moi, et je nie dis : Il y a quelque chose là
dessous.
Un jour donc, jp fis analyser l'eau de la carafe qu'il y avait
dans ma chambre.
Le chimiste y trouva du laudanum en très petite quantité, et
encore autre chose, mais si peu, qu'il n'a pu me dire quoi.
Plus tard, je fis analyser du vin, dans lequel on trouva un exci-
tant à l'amour.
Elle me disait souvent qu'elle avait eu deux amants, qu'ils
étaient morts, et qu'elle les regrettait beaucoup. Si j'avais mangé
du dernier repas qu'elle m'avait préparé, j'aurais sans doute été
son troisième et peut-être plus.
Depuis qu'elle m'a quitté, combien en a-t-elle eus?
Oui, mon cher cousin, c'est ainsi que ça se passe parmi la jeu-
nesse et ailleurs.
Il y a aujourd'hui beaucoup plus d'empoisonneuses que l'on ne
pense et c'est surtout parmi la belle classe de la société qu'elles
sont.
L'homme naturel ne peut croire qu'il y ait des monstres assez
méchants pour l'empoisonner, et c'est ce qui le fait l'être tous
les jours.
J'ai vingt et un ans, et je sens déjà en moi le ravage de plu-
sieurs poisons.
Je veux lorsque je serai mort, que l'on fasse l'autopsie de mon
cadavre.
On trouvera chez moi le nom de mes empoisonneurs e*t
principalement de mes empoisonneuses. Quelqu'un me les a
nommés.
— 8 —
Ils en jettent dans les puits, dans des cours d'eau, ils en
mettent dans les fruits et partout; ils en lancent avec leurs
tubes en caoutchouc.
Tout effet a une cause.
Lorsqu'une parole étrange a jeté sur toi le doute, la défiance,
t'a troublé l'esprit, dis-toi : Il y a une cause.
Et celle qui veut ainsi vous empoisonner l'esprit, c'est tou-
jours pour cacher de grands crimes, etc. etc.
La vérité est pour ceux qui savent la comprendre.
Ce qui va suivre contiendra sans doute des erreurs, mais
il ne faudra pas s'en prendre à moi : les pensées viennent
d'un sale chiffon que l'on m'a envoyé. Si cela vient de messieurs
les abrutisseurs et qu'ils aient fait cela pour m'abrulir : c'est
vraiment trop de générosité et trop de dévouement à leur cause.
Je leur avoue franchement qu'ils m'ont troublé un peu la tête.
Il n'y a que quelques idées que je n'ai pas osé traduire.
Non, Paris, ce n'est plus toi !
Ce n'est plus cette activité si profonde et si pure.
Ce ne sont plus ces plaisirs francs et réels, qui attiraient le
voyageur et lui laissaient dans le coeur un vrai souvenir.
Les bons sont comme envahis. Ils marchent la tête baissée et
le visage assombri.
Les mauvais marchent, cyniquement et sans peur, répandant
partout leur venin sur les corps et sur les esprits.
De l'or, et pour eux rien n'est sacré. Femme, père, mère,
frère, soeur sont pour eux des vains mots.
Paris ! la gaieté soeur de la santé t'est ravie.
Plus de santé, plus de joie, on ne peut pas respirer sans
.air.
Paris ! tu. es comme enfermé entre deux mystères : l'un qui te
tient par les pieds, l'ignorance, la bêtise et le crime ; l'autre qui
— 9 —
te tient par la tête et qui veut t'entraîner comme Delescluze,
avec des incendiaires.
Pour eux la vérité à ces géants monstrueux et pour toi le men-
songe.
Us connaissent l'avenir parce qu'ils le font.
Et comme ils sont trop lâches pour combattre pour leur cause,
ils la gagneront en faisant détruire les bons.
Incorruptibles Parisiens et Parisiennes, où êtes-vous? Vous
devenez rares.
Des tigres plus cruels que la mort et la guerre et la faim
t'habitent encore, Paris !
Le jour ils souillent tes rues et tes habitations ; la nuit on les
sent sous ses pieds dans leurs repaires souterrains..
Paris! Paris! On te mine! oui, tu es miné! Le travailleur d'un
souterrain me l'a dit, etc., etc.
Un commerçant Marseillais écrivait en 1866 à un confrère Pari-
sien : « Pour moi qui aime la vérité, il se passe des choses bien
étranges dans notre ville.
« Comme cela nous concerne particulièrement, vous me per-
mettrez d'eu faire le principal objet de cette missive.
« Je remarque avec peine qu'il s'installe ainsi dans notre ville
beaucoup de grands établissements qui absorbent à eux seuls la
plus belle clientèle. Je vois beaucoup d'honnêtes bourgeois qui
se ruinent pour cela, ou parce qu'il est venu s'installer un plus
grand commerçant dans le même travail près d'eux. Que signi-
fient tputes les faillites dont on parle continuellement en pro-
vince? Que signifient toutes ces ventes de terrain, tous ces
redoublements d'impôts? Que veut dire cet International avec
l'homme des Tuileries et le confesseur de la dame?
« Ne formeraient-ils pas à eux trois la Sainte-Truite^,?~&t&., la
censure... Ecrivez-moi, je vous prie, ce jcjixr Se passé''daïis
notre capitale. / -.? / •« ■> * | .. \
- 10 -
« Quelque chose qui attire encore toute mon attention, ce sont
les décès.
« Comme vous savez, j'ai eu le malheur de perdre mon frère,
il y a deux ans déjà. Aujourd'hui, c'est un de mes meilleurs
amis qui vient de mourir. L'un avait une maladie de coeur qui
a duré environ six semaines, l'autre n'a pu se plaindre que
pendant un mois d'une défaillance générale, d'une espèce
d'épuisement.
« J'ai demandé aux docteurs ce qu'ils avaient vu : ils m'ont
causé longuement, mais ils ne m'ont pas précisé la maladie.
. « C'est singulier! je regarde, je cherche, j'étudie et je ne
comprends qu'une seule chose : les bons s'en vont, les mauvais
restent.
« Votre bien dévoué. »
Il y a quelques jours, je lisais dans un journal :
<t Pendant que l'on fait l'Internationale rouge, le clergé fait
l'Internationale noire. »
Je me dis en moi-même :
Pourvu que ce ne soit pas la noire qui fasse la rouge avec ce
qu'elle a de trop, pour amuser les travailleurs jusqu'en l'an 1900.
Les effets réussissent très-bien jusque maintenant.
L'Internationale rouge !
Elle qui devait démolir les églises ou en faire des habitations
pour les pauvres : elle a pétrole le Palais de Justice et sauvé la
chapelle. En plein XIXe siècle elle a osé jeter un miracle à la
face de Paris.
La Justice est brûlée et l'Église est sauvée.
Elle qui devait montrer sa force et sa générosité aux £ra-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.