Premières fables (4e édition entièrement revue, corrigée et augmentée de plusieurs fables) / par le Cte Anatole de Ségur

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Tolra et Haton (Paris). 1870. 1 vol. (207 p.) ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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PREMIERES
FABLES
PAR
LE COMTE ANATOLE DP: SÉGUR
QUATRIEME EDITION
.entièrement revue,
corrigée et segmentée de plusieurs fable» ine'dile»
PARIS
LIBRAIRIE SAINT-JOSEHI
TOLRA ET HATON, LIBRAIRES EDITEURS
68, BUE nONATARTE, 6S
I 870
PREMIÈRES FABLES
PROPRIETE
i386 —Imprimerie L. Toinon et C», à Saint-Germain.
PREMIERES
FABLES
PAR
Ç%^ SÇOMTB- ANATOLE DE SÉGUR
^'V QUATOIEMK EDITION
■■{>.■' . -'« \.J
.. -j-.: •:.-*- • entièrement revue,
cjSrrjjjôi'et augmentée de plusieurs faMes inédites
PARIS
L1DRA1R1E SAINT-JOSEPH
IOLRA ET MATON, LIBRAIRES ÉDITEURS
68, RUE DONAPAIirE, G8
1870
Traduction et reproduction expressément réservées
PREFACE
Les Oiseaux ambitieux.
Certains oiseaux au gris plumage,
De ces oiseaux sans nom qui chantent aux forêts,
Trouvaient sous un épais feuillage
Le couvert, le vivre et la paix :
Joignez-y l'amour d'une mère,
Le plus doux des présents que le Ciel nous ait fiit;.
S'ils n'étaient pas heureux, qui lésera jamais?
Mais depuis que la terre est terre
Et que les hommes sont des fous,
Notre plus grand travers à tous,
Et notre éternelle misère,
C'est ce démon du changement,
2 Préface.
Qui nous pousse sans cesse à sortir du présent,
Pour nous élancer dans les chances
D'un avenir peuplé de folles espérances!
Nos oiseaux, ennuyés de leur humble séjour,
Et lassés du bonheur par la monotonie,
Imitèrent notre folie,
Et quittèrent leur nid, leur mère et son amour.
11 fallait l'air et le grand jour
A des gens d'un si haut mérite!
Deux mois n'étaient pas écoulés,
Que plumés, battus, harcelés,
Ils regrettaient déjà leur gîte;
Bref, devant que l'année eût achevé son cours,
lis avaient tous péri sous le bec des vautours!
Hélas! telle est la triste histoire
De bien des oeuvres ici-bas,
Grosses d'un avenir qu'elles n'enfantent pas.
Un jeune homme, épris de la gloire,
Met au monde un écrit qu'il admire en son coeur :
Préface. 3
. Aspirant au doux nom d'auteur
Et tout palpitant d'espérance,
Il se fait imprimer, il se livre au lecteur ;
Et bientôt, sous le rire ou sous l'indifférence,
Tombent ses rêves de bonheur !
Que dis-je? Et n'est-ce pas vers cette mort cruelle
Que vous vous envolez, ô mes pauvres enfants,
Éctos tout récemment de ma jeune cervelle,
Ornes vers premiers-nés, humbles fleurs du printemps?
Ne partez pas, il en est encor temps I
La foule est sans pitié : trouverez-vous chez elle
Ce qu'on trouve au logis, l'indulgence et l'amour?
Mais non : je sens frémir votre aile; ' t
Vous voulez fuir la paix d'un tranquille séjour.
Allez donc, ô troupe rebelle,
Et puissiez-vous ne pas vous repentir un jour
D'avoir abandonné la maison paternelle 1
Décembre 1847.
LIVRE PREMIER
FABLE I
La Fin du Monde.
L'épouvante régnait au bois :
Un hibou, familier des âges,
Et plus savant que les sept sages,
De son trou sorti par trois fois,
Avait dit d'un ton prophétique :
« C'en est fait de la terre et de sa race antique ;
Le monde va finir, c'est l'arrêt du destin !
Le temps meurt, et ce jour sera sans lendemain ! «
6 Fables.
On peut juger de la panique.
Tous les animaux éperdus
Accouraient à la fois sur la place publique,
Victimes et bourreaux mêlés et confondus.
Rien n'est tel que la peur pour combler la distance
Qui sépare petits c-t grands,
Et, d'un même frisson agitant tous les rangs,
Quand la mort apparaît, l'égalité commence.
Le lion, plus tremblant que ses tremblants sujets,
Abdiquait un peu tard l'orgueil du diadème :
Heureux si du remords de ses mille forfaits
Il avait pu se dépouiller de même!
Cherchant du moins h tromper ses terreurs,
Sur ses vils conseillers i! rejetait ses crimes,
Kt déjà, pour fléchir les célestes rigueurs,
Il avait envoyé ce troupeau de flatteurs
Dans l'empire des morts rejoindre ses victimes.
Versé dans l'usage des cours
Et de l'âme des grands connaissant les retours.
Livre I.
Le renard, plus prudent, avait fui par avance
La royale reconnaissance,
Et s'était retiré dans un coin écarté
Loin des dents de Sa Majesté.
Là, s'étaient réunis et la brebis candide,
Et l'âne inolTensif, et le boeuf aux pas lourds,
Et le lièvre poltron qu'un murmure intimide,
Et le peuple emplumé qui jase aux basses-cours,
Enfin les douces tourterelles
Qui, rapprochant leurs blanches ailes,
Soupiraient en pleurant leurs dernières amours.
Ceux-là regrettaient bien l'existence ravie,
Car les plus malheureux aiment encor la vie ;
Mais innocents, sachant ce que c'est que souffrir,
Ils attendaient en paix le moment de mourir.
Quant aux tyrans des bois, qui dira leurs alarmes?
Le tigre vint, fondant en larmes,
S'accuser devant la brebis
D'avoir assassiné son fils :
8
Fables.
« Pardonnez, disait-il, vousdont l'âme est si bonne ! «
Et la douce brebis lui dit : « Je vous pardonne. »
Non loin de là, le renard pénitent
A la poule avouait ses fautes humblement,
Et le sensible volatile,
Touché par son discours habile,
Versait des pleurs en l'écoutant,
Tant il parlait éloquemmentt
C'étaient partout mêmes spectacles ;
L'avare allait semant l'argent,
Le riche implorait l'indigent ;
Comme la charité, la peur fait des miracles,
Cependant le soleil, précipitant son cours,
S'était à l'horizon endormi pour toujours.
Les animaux, saisis d'une terreur profonde,
Attendaient que minuit sonnât la fin du monde.
Minuit vint, et l'écho de l'antique forêt
Répéta lentement l'heure retentissante,
Et le peuple des bois frissonna d'épouvante,
Livre I, 9
Immobile et muet!...
Une heure après, il attendait encore,
Et la nuit poursuivait paisiblement son cours :
Le ciel se colora des teintes de l'aurore,
Le bon peuple attendait toujours.
Enfin, les plus hardis parlèrent à voix basse :
t N'avez-vous rien senti, de grâce? »
D'une tremblante voix dit le tigre au lion.
— 1 Je n'en jurerais pas, mais je crois bien que non.
— Ehbien! ni moi non plus.—C'estune étrangechose!
— Pour moi, messieurs, dit le mouton,
J'ai senti quelque part une commotion,
Mais je ne sais Pas bien quelle en était la cause... »
Le soleil, se montrant parmi tous ces débats,
Mit un terme à leur embarras.
Épouvante et vertus aussitôt s'envolèrent.
On devine aisément par quels sanglants ébats
Tigres, lions et potentats
De leur vain effroi se vengèrent !
io Fables.
Adieu pardons, pleurs et remords !
Anes, moutons, poulets en foule s'en allèrent
Visiter l'empire des morts,
Trop heureux de quitter notre machine ronde :
Pour ceux-là seulement ce fut la fin du monde !
FABLE II
L'Ittmortelle et les Kpis.
Vaine de ses nombreux printemps
Et relevant sa tête altière,
L'immortelle raillait des épis jaunissants,
Qui près d'elle tombaient sous la faux meurtrière :
t Je vous ai vus naître en ces champs;
Vous mourez, je vis, disait-elle,
Et ce jour n'aura pas pour vous de lendemain.
Mais pour moi, je suis immortelle.
Qui de vous verra mon déclin? •
Un épi répondit : « Ne soyez point si vaine
IÏ Fables.
D'échapper toujours au trépas;
Car, si vous en valiez la peine,
On ne vous épargnerait pas.
D'un amas de printemps stériles
Cessez de tirer vanité :
Mieux vaut une mort prompte après des jours utiles
Qu'une vaine immortalité. »
FABLE III
L'Avènement du Lion.
C'était deuil aux forêts : Sa Majesté lionne
Avait subi le sort des choses d'ici-bas :
Portefaix et porte-couronne
Sont égaux devant le trépas.
Encorsi nous laissions des regrets sur la terre,
Cette nécessité semblerait moins amère;
Mais le regret est court, et fuyant à grands pas,
Va. rejoindre les morts en leur couche dernière,
Traces des voyageurs sur le sable mouvant
Que d'un souille emporte le vent!
14 Fables.
Bientôt la gaîté se réveille,
Tandis que s'endort le chagrin;
Et déjà l'on pressent sous les pleurs de la veille
Le sourire du lendemain. '
Sitôt que du lion la dépouille mortelle
Eût été mise en terre avec solennité,
On laissa dans son trou l'ancienne Majesté
Pour se tourner vers la nouvelle;
Et quand le nouveau roi, tout frais en sa primeur.
Promena dans sa capitale
L'orgueil de sa face royale,
On applaudit avec fureur.
C'étaient dans lagent animale
Des cris, des larmes de bonheur.
Un sage, un vieux /enard, vivant dans la retraite,
Retiré loin des cours et du bruit importun,
S'était mis aussi delà fête;
11 criait à plaisir. « Eh quoi! lui dit quelqu'un,
Vous partagez cette allégresse,
Livre I. i5
Et joignez votre voix à ces cris insensés!
Applaudir sans savoir qui vous applaudissez,
Est-ce donc là votre sagesse?
— Mon ami, répliqua le Nestor des forêts,
Croyez-en mon expérience :
Voulez-vous être heureux? Faites ce que je fais;
Soyez heureux de confiance.
Car le bonheur, c'est l'espérance;
Presque toujours avant vaut mieux qu'après,
Et vous risquez de n'applaudir jamais,
Si vous n'applaudissez d'avance.
FABLE IV
Le Coq, le Mouton et le Dindon.
Un jeune coq, las de traîner ses jours,
Solitaire et superbeau fond des basses-cours,
Dépouilla son humeur sauvage,
Et se choisit pour compagnon
Certain mouton du voisinage
Qui lui revenait fort d'humeur et de visage.
C'était un excellent mouton,
Honnête et douce créature,'
Candide, sans malice, et bête outre mesure.
Bête, c'était fâcheux; mais il était si bon!
18 Fables.
Il se faut contenter, c'est la loi de la vie.
Rien n'est complet sur terre, et même, esprit, bonté,
Vont moins souvent de compagnie
Que sottise et méchanceté!
Nos deux amis firent donc bon ménage,
Surtout dans le commencement.
Le mouton parlait rarement
Et n'en pensait pas davantage.
Mais il savait, point capital,
Écouter aussi bien qu'aucun autre animal.
11 écouta si bien, qu'à bout de patience :
« C'en est trop, dit le coq, je suis las de jaser!
Parler tout seul n'est pas causer.
Voyez un peu la sotte engeance !
Cherchons un autre compagnon
Qui du Ciel ait reçu plus d'esprit en partage. •
Aussitôt notre coq (on va vite à cet âge)
Jeta son dévolu sur un jeune dindon,
Qui de loin lui semblait charmant de caractère.
Livre l. 19
De près, ce fut une autre affaire.
C'étaient de sots discours et des airs fanfarons,
Des extases sur son plumage,
Des mots, des cris, un caquetage,
A soulever les environs.
Il ennuya de telle sorte,
Qu'il fallut le mettre à la porte;
Et le chercheur d'amis, comprenant la leçon,
Se dit en secouant la tête :
Décidément j'aime mieux une bête,
Et je retourne à mon mouton! •
FABLE V
Les Deux Lampes.
Tout reposait : au temple solitaire
Où veille du Seigneur l'éternelle bonté,
Une lampe brûlait, et dans le sanctuaire
Répandait sa pâle clarté.
Une autre lampe auprès pendait inanimée,
Sans chaleur et sans flamme, et l'huile parfumée
Reposait inutile en son sein argenté,
f Vous voilà, disait-elle, à demi consumée;
Ma soeur, je plains votre destin.
La flamme ardente vous dévore.
22 Fables,
Du liquide trésor que je porte en mon sein
Demain je serai pleine encore :
Hélas! que serez-vous demain?
— Ne me plaignez pas, reprit Fautre,
J'aime mieux mon sort que le vôtre :
Puisqu'il faut en finir, qu'importe le moment ?
I-a lampe où ne luit nulle flamme,
O ma soeur, c'est un corps sans âme
Qui languit éternellement!
Je bénis la main qui m'allume;
Car en brûlant je me consume,
Mais j'éclaire en me consumant. »
FABLE VI
L'Aigle et le Phénix.
Déjà maître de l'avenir,
Et tranquille au moment suprême,
Sur le bûcher qu'il éleva lui-même
1 :." Le vieux phénix allait mourir.
Un aigle, son rival, du milieu d'un nuage
Contemplait les apprêts du funèbre passage,
Et raillait le mourant par ce discours amer :
c Le voilà donc celui qui des plaines de l'air
S Osa me disputer l'empire!
; En ton superbe délire,
24 Fables.
Il m'en souvient, tu te vantais
De désarmer la mort et de vivre â jamais!
Sur ce bûcher auquel le sort te livre,
Où donc est ton éternité ?
Immortel, je vais te survivre,
Et je vois expirer ton immortalité. »
Mais, du sein des flammes amies,
Le phénix souriait a ces cris envieux ;
Et bientôt, déployant ses ailes rajeunies,
Il secoua la mort et s'alla perdre aux deux.
Ainsi, quand parvenue au terme du voyage,
L'âme, proche du Ciel, va quitter sa prison,
Les disciples chagrins d'une fausse raison
Traitent de vanité l'espérance du sage.
Mais lui, plaignant tout bas leur incrédulité,
Sourit de l'humaine misère ;
Et, du corps qu'elle a déserté,
Son âme rejetant la terrestre poussière,
Va contempler au ciel l'éternelle beauté.
FABLE VII
Les Deux Vases.
Deux grands vases sur une table
Avec un air de majesté
Étalaient leur rotondité.
L'un à l'autre était tout semblable ;
Us ne différaient qu'en un point :
Le premier ne résonnait point;
L'autre, heurté, tout au contraire,
Retentissait bruyamment sous la main.
L'un était vide, l'autre plein.
2(5
Fables.
Nous sommes tous vases de terre,
Et sonnons d'autant plus que nous sommes plus creux.
Des sottes vanités c'est là tout le mystère :
Le plus sot, le plus vaniteux.
FABLE VIII
Le Tribunal révolutionnaire.
Lasse enfin de traîner sa vie
Dans la peur des gens et des loups,
Inoffensive et poursuivie,
La pauvre brebis au coeur doux
A ses maux cherchait un remède.
Rien de plus simple ! Eh quoi ! les animaux
N'avaient-ils pas des tribunaux
Pour protéger le faible et lui venir en aide?
Il y fallait courir. Aussitôt dit que fait :
L'innocente y court en effet.
38 Fables,
Le tribunal s'assemble, O ciel, quel assemblage!
Des tigres, des lions, terreur de la forêt,
Et .des loups dévorants au regard plein de rage!
La pauvrette frissonne, elle veut reculer :
II n'est plus temps, il faut parler.
Elle raffermit son courage,
Et déguisant mal son effroi :
« Mes bons messieurs, ayez pitié de moi!
Par les hommes ma mère est morte assassinée;
Tous les miens tour àtour sont tombés sous leurscoups.
J'ai cherché dans les bois une autre destinée;
Mais, hélas! sous la dent des loups
J'ai vu périr mon fils, seul charme de ma vie !
— Qui de ce meurtre accusez-vous?
Les yeux étincelants s'écrie
Un loup, membre du tribunal,
Et de Fouquier-Tinville un peu collatéral.
L'ivre I. 29
T- Je n'accuse personne et n'en ai nulle envie,
Seigneur; j'ai trop connu le mal
Pour en vouloir causera quelque autre animal.
Je voudrais seulement qu'on protégeât ma vie.
— Eh quoi donc, pour vous protéger
Est-il besoin d'un privilège?
Non, une Cour ne sait et ne doit que juger;
C'est la loi seule qui protège.
— Il est vrai, reprit la brebis,
Et pourtant j'ai perdu mon fils !
Mais je me tais : que me plaindrais-je ?
Mes juges sont mes ennemis! »
Elle fuit, cherchant un refuge
Contre la dent des magistrats.
Elle n'avait point fait cent pas,
Qu'un tigre, encor vêtu de sa robe de juge,
Sauta sur elle et l'étrangla :
3o Fables.
Le tribunal en déjeuna,
Approuvant fort qu'un prompt supplice
Mît un terme aux méchants propos
De toutes ces brebis, artisans de complots, -
Espèce dangereuse et pleine de malice....
C'est ainsi qu'autrefois on rendait la justice
Dans l'empire des animaux.
FABLE IX
L'Abeille et le Papillon.
LE PAPILLON
Douce abeille au corsage d'or,
Jeune habitante du vieux chêne,
Qu'à la moisson des fleurs chaque matin ramène,
Pourquoi donc travailler et travailler encor?
Pourquoi des parfums de la plaine
Sans cesse enrichir ton trésor?
Ton miel est doux; mais l'homme avide
Saura découvrir ton séjour,
3Î Fables.
Et revenant des champs tu trouveras un jour
Ton nid brisé, le chêne vide,
Et l'essaim de tes soeurs envolé sans retour.
Pauvre abeille, crois-moi, le travail est stérile :
Viens, abandonne enfin un labeur inutile.
Les champs ont mille fleurs, nous avons peu de jours!
Vois, le soleil est pur, la rosée étincelle;
Viens, fidèle au plaisir, au travail infidèle,
T'enivrer de parfums, de lumière et d'amours.
L'ABEILLE
Beau papillon, qui dans ton vol rapide
Promènes par les prés tes baisers inconstants,
Amant ailé des fleurs, que le caprice guide,
Rêve d'or et d'azur émané du printemps,
Poursuis ta course vagabonde
A travers le champ parfumé,
Et laisse-moi dans ma peine féconde
Livre /. 33
Accroître chaque jour mon trésor embaume.
Telle est ma destinée ; il faut que l'oiseau chante,
Que le ruisseau suive sa pente,'
Que l'étang dorme inanimé;
Et moi, quand je reviens au chêne
Avec tous les parfums de la terre et du ciel,
Dût l'homme me ravir tous les fruits de ma peine,
Des sucs odorants de la plaine
., Il faut que je fasse du miel !
Et l'abeille, c'est le poète,
Qui, dans le vaste champ des plaisirs, des douleurs,
Va moissonnant partout le sourire et les pleurs,
Et dont l'âme divine, à vibrer toujours prête,
Les répand au dehors en accents enchanteurs.
Si la foule, insultant à son noble délire,
D'une main sans pudeur profane son trésor,
11 s'arrête un moment dans son sublime essor,
Pleure ses chants perdus, souffre... et reprend sa lyre.
FABLE X
Le Renard convertisseur.
Dans je ne sais quel bois épais,
Près de je ne sais quel village,
Certains renards mauvais sujets,
Vivant de meurtre et de pillage,
S'étaient associés, dit-on,
Pour mettre à contribution
Les campagnes du voisinage.
Dieu sait l'effroi des poules du canton,
Dieu sait aussi le caquetage,
Quand au peuple des basses-cours
30 Fables.
Parvint cette affreuse nouvelle.
La terreur fut universelle,
On n'en dormit pas de huit jours.
Mais de cette engeance fatale
Grande est la ruse, et l'adresse infernale.
Qu'on dormît, qu'on ne dormît pas,
Qu'on fût dindon, canard ou poule,
On fuyait en vain le trépas :
Les pauvres gens tombaient en foule
Sous la griffe des scélérats,
Qui faisaient chaque jour leurs quatre bons repas.
Près de là, dans une retraite,
Vivait un jeune anachorète,
Renard aussi, mais de nom seulement,
A l'air candide, et dont la dent
N'avait jamais trempé dans le sang innocent.
De ses frères pleurant le crime,
Tout rempli de confusion,
Il résolut en son zèle sublime,
Livre I. 3;
De tenter leur conversion.
Il part, il arrive, on l'embrasse :
t C'est un frère, » dit-on. Cet accueil l'embarrasse :
Il veut parler, on ne l'écoute pas.
« Vous avez faim, à table prenez place,
Nous vous écouterons, mais après le repas. »
Pauvre innocent, que vas-tu faire, hélas!
A leurs discours ne prête pas l'oreille,
Fuis la tentation, ou tu succomberas !
Il est vrai, la raison le lui disait tout bas :
Mais il avait si faim, nais il était si las !
Mais il n'avait encor rien pris depuis la veille,
Et le festin que de loin il flairait
Exhalait un si doux fumet I
Et puis, refuser, il n'osait :
C'eût été trop d'impolitesse.
Il accepta donc, ô faiblesse!
Parmi ces brigands il s'assit,
Et, s'il faut que je le confesse,
38 Fables.
11 soupa de bon appétit.
Il est vrai que d'abord il secoua la tête
A leurs sanglants propos; et puis plus rien ne dit.
(Un jeune animal est si bête
Au milieu de brigands d'esprit!)
Puis il prêta l'oreille, et rougit, et sourit,
Et puis enfin il applaudit.
Bref, il goûta si fort la fête,
Et prit si gaiement son parti,
Qu'il devint grand larron de saint anachorète;
Le prêcheur fut le converti !
O vous qui vous croyez apôtres,
Gardez-vous d'un zèle indiscret;
Éprouvez-vous avant de convertir les autres,
Et surtout n'allez point prêcher au cabaret.
FABLE XI
Le Vent et le Nuage.
Le nuage d; :..it au vent :
« 0 toi dont le souffle puissant
Toujours me tourmente et me chasse
De l'aurore au couchant, et du soir au matin,
Laisse-mol pour un jour m'endormir dans l'espace,
Et je repartirai demain. »
Lèvent répondit au nuage :
* Nonl tu n'auras point de sommeil!
Si dans mon éternel voyage
j\o Fables.
Je te poursuis sans cesse, enfant du sombre orage,
C'est que tu caches le soleil ! »
Céleste vérité, c'est bien là ton image :
Dieu te fit pour briller d'un éclat immortel.
En vain l'erreur te couvre d'un nuage;
L'erreur est passagère, et le ciel se dégage
Sous le souffle de l'Éternel.
FABLE XII
Les Deux Chevaux.
Deux vieux chevaux cheminaient lentement.
Tous deux allaient où va le serviteur fidèle
Dont les ans trahissent le zèle :
Ils allaient à la mort, pour parler clairement.
L'un d'eux, riche et brillant au matin de sa vie,
Perdu dans les pensers de sa splendeur ravie,
Regrettait ses honneurs passés,
Des valets les soins empressés,
Et, baissant vers le sol sa tête décharnée,
11 pleurait sur sa destinée.
4* Fables.
L'autre, employé toujours à de rudes travaux,
Et qui des choses de la terre
Ne connut jamais que les maux,
Gagnait tranquillement sa demeure dernière,
a Sur mon labeur grossier tu me raillais naguère,
Disait-il à son compagnon;
Tu le vois bien, j'avais raison
Quand je te prédisais qu'une fois inutile
Tu viendrais partager mon sort.
Les hommes sont ainsi : la vieillesse stérile
Est pour nous un arrêt de mort!
Tu gémis maintenant sur le sort qui t'accable.
Tu vois la mort avec effroi.
Si le Ciel t'avait fait comme moi misérable.
Tu mourrais joyeux comme moi. »
Telle est là justice étemelle
Qui se révèle tôt ou tard,
Et dont la main qui tout nivelle
Livre I. 43
De bonheur et de maux fait à chacun sa part.
La mort semble crier aux heureux de la terre :
n Vos rêves sont détruits et je suis le réveil! •
Mais aux infortunés : « Fermez votre paupière,
» Dit-elle en souriant, je suis le doux sommeil !
» Où le monde finit, l'Eternité commence;
» Les derniers d'ici-bas sont les premiers au ciel,
» C'est la loi de la Providence;
• Et dans le sein de l'Étemel
» Toute larme a son prix comme sa récompense! *
FABLE Xlll
Les Débuts du Loup.
Un jeune loup faisait ses débuts dans le monde :
J'entends par là que l'innocent
Commençait à son tour le métier de brigand.
Ainsi va la machine ronde;
Chez les bêtes comme chez nous,
C'est la mort des moutons qui fait vivre les loups.
Le nôtre, à son apprentissage,
Se mit en route un beau matin ;
3.
46 Fables.
Il priait tout bas le destin
D'être propice à son jeune âge,
Et d'envoyer sur son passage
Quelque innocent agneau, quelque mouton bien gros,
Dont il pût faire son repas.
L'occasion ne se fit pas attendre :
Il aperçut, au détour d'un chemin,
Un agneau paissant l'herbe tendre,
Qui goûtait en ces lieux la fraîcheur du matin.
« Jupiter soit loué! voilà bien mon afl'airc, »
Se dit le louveteau; puis, sans préliminaire,
Il bondit sur l'agneau tremblant.
« Seigneur, dit l'innocente bête,
De grâce, attendez un moment :
Chêtif comme je suis, je ferais triste fête
A votre appétit dévorant.
Le troupeau n'est pas loin, il est gras, il est tendre :
Un vrai régal de roi! Si vous voulez attendre,
Je les vas appeler; tous viendront à ma voix,
Livre l. 47
Et vous n'aurez, Seigneur, que l'embarras du choix. «
Le mouton fut plus fin que le loup cette fois :
Notre brigand s'y laissa prendre
Et s'alla bravement poster au coin d'un bois.
Ce brigand-là, sur ma parole,
Avait encor besoin de quelques mois d'école.
L'agneau, qui savait mieux son rôle,
Bêla, cria, Dieu sait! chacun vint à ses cris,
D'abord sa mère la brebis,
Puis les chiens, le berger. Le loup comprit de suite
Qu'il serait mieux ailleurs et s'enfuit au plus vite,
Honteux et se disant : « J'aurais bien dû songer
Que moutons ne vont pas sans chiens et sans berger. •
De retour au logis quand il dit son histoire,
On le traita de la belle façon.
Un loup trompe par un mouton!
D'un pareil déshonneur on n'avait pas mémoire.
Notre apprenti brigand, plein de confusion,
S'alla coucher à jeun, la rougeur au visage,
4S Fables.
En répétant ce vieil adage :
« Le mieux est ennemi du bien,
t Et qui veut avoir tout, n'a rie..! »
FABLE XIV
Le Temps et l'Amitié.
Lorsque le Tout-Puissant des germes du chaos
Eut fait jaillir le monde,
Il réveilla le Temps endormi sur sa faux :
« Commence, lui dit-il, ta course vagabonde,
Pâle fils de l'Éternité!
Va, mon oeuvre pour toi sera toujours féconde :
Je te fais roi du monde et de l'humanité ! »
Il se tut, et le Temps, avec un cri de joie,
S'élança frémissant pour dévorer sa proie.
D'abord apparut à ses yeux
:o Fables.
La Jeunesse, au front radieux,
Au visage vermeil, à la bouche riante,
Qui s'en allait insouciante
Donnant la main à la Santé;
Puis après venait la Beauté;
Trio charmant de grâce et de sourire,
Dont nul être ici-bas ne méconnaît l'empire,
Et qui croyait d'un mot, d'un geste, d'un regard,
Désarmer le sombre vieillard!
Le Temps leva sa faux impatiente,
Et d'un seul coup brisa la Beauté suppliante,
La Santé, la Jeunesse, aux brillantes couleurs.
Tout eut même destin, les Plaisirs, les Douleurs,
Et la Fortune et la Puissance,
Le Repentir et l'Innocence,
Et l'Amour chancelant sous le poids de ses fleurs.
Tu parus à la fin, divinité charmante,
Lien sacré des nobles coeurs,
Tantôt heureuse et souriante,
Livre J. ' 5i
Tantôt le front voilé de pleurs,
Mais adorable encorc.cn tes saintes douleurs!
Près de toi s'avançaient !a tendre confiance,
Le bonheur du revoir après les jours d'absence,
Le charme des épanchements
Et de la longue causerie,
La vérité si chère en une bouche amie,
Et les reproches caressants.
Devant le tribunal du Temps
Tu comparus d'un air tranquille,
Et le cruel vieillard, jusque-là sans pitié,
Laissa tomber sa faux, cette fois inutile :
Il avait reconnu l'immortelle Amitié!

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