Premiers essais poétiques de Léopold Hervieux...

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impr. de Lacour (Paris). 1853. In-12, 82 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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REMIERS ESSAIS
POÉTIQUES
DE
LEOPOLD HERVIEUX
rBtx : 1 FR. 50 CENT.
PARIS
IMPRIMERIE LACOUR ET C",
EUE SOUFFLOT, 16.
1853.
PREMIERS ESSAIS
POÉTIQUES.
PREMIERS ESSAIS
POÉTIQUES
DE
-LEOPOLD HERVIEUX.
FHDC : 1 FR. 50 CENT.
PARIS
IMPRIMERIE LACOUR ET Ci 8,
SUE SOUFFLOT, 16,
1853,
AU LECTEUR.
Si ce livre s'adressait aupublic, je lui demande-
rais son indulgence, et encore n'oserais-je pas me
flatter de l'obtenir. Mais je n'ai pas eu la préten-
tion de le lancer dans une arène, où il serait éclipsé
par des milliers d'écrits. Je ne l'ai fait imprimer
que pour mes amis, et mon but a été de leur com-
muniquer ces impressions, que toute âme délicate
éprouve, mais que la simple conversation est im-
puissante à reproduire. Ces impressions sont celles
de mon enfance et de ma première jeunesse.
Le premier sentiment qui anime l'homme , c'est
l'amour filial : c'est à lui que j'ai consacré les pre-
miers accords de ma lyre. L'enfant ne connaît que
ses père et mère, il n'aime qu'eux, il n'a d'inspi-
rations que pour eux.
A mesure que l'âge lui vient, le cercle de ses
regards s'étend, et à côté de celle qui lui donna le
jour, il aperçoit une seconde mère qu'il aime bien-
tôt autant que la première. Cette mère, c'est sa
patrie: je ne l'ai pas oubliée dans mes vers ; ses
malheurs passagers ont fait gémir ma muse.
Lorsque l'enfance se termine, et que l'homme
perd avec elle sa première innocence, en entrant
dans la puberté, il sent dans son coeur vibrer des
cordes nouvelles, il éprouve un trouble subit qu'il
ne peut tout d'abord définir ; puis il en comprend
la cause, en un mot, il connaît une troisième sorte
d'amour, qui n'est point produite, comme les deux
premières, parle sentiment de la reconnaissance,
mais qui a pour source un instinct profondément
imprimé dans le coeur humain, et aussi impossible
àexpliquer qu'à dominer. Soumis à la loi générale,
j'ai subi l'atteinte de cette passion, et elle m'a arra-
ché, presque malgré moi, quelques chants.
Voilà ce que renferme mon ouvi'age. Si atout
cela vous ajoutez quelques poésies consacrées à
des souvenirs , à dès idées tantôt tristes, tantôt
gaies, à des rêves tels que ceux que ee forge l'ima-
gination d'un enfant, vous aurez une idée complète
du recueil,
Il ne contient donc que des impressions com-
munes à toute âme quelque peu capable de sentir.
Ce n'est point de l'art, c'est du sentiment ; ce n'est
qu'à ce titre qu'il se recommande aux amis de
l'auteur.
STANCES.
A MA MÈRE.
TÉMOIGNAGE D'AMOUR FILIAL.
Au premier Jour de l'an 4849.
Il est donc arrivé ce jour plein d'allégresse,
Qui met tous les parents au comble de l'ivresse,
Ce jour que la Discorde a toujours recpecté,
Ce jour qui lui détruit d'un seul coup son empire,
Et dans lequel on voit tous les hommes maudire
L'effet de son souffle infecté.
Oui, ma mère, aujourd'hui du céleste empyrée.
Où, pour punir la terre, elle était retirée,
La Concorde descend au terrestre séjour; ■
Elle vient aux mortels rendre son alliance,
-_ 10 —
Ramener tous les coeurs sous son obéissance,
Et les arracher au vautour.
Ce jour, où l'on ne voit que plaisirs et que fête,
Est pour nous tous ce qu'est une mer sans tempête
Pour le nocher sauvé d'un naufrage cruel,
Ou bien ce que pour lui sont des flots, dont l'écume,
Loin d'être repoussante et pleine d'amertume,
Est plus douce que l'hydromel.
C'est en ce jour heureux que le fils rémunère
Les soins et les bienfaits de son généreux père
Par ses remercîments pleins de sincérité, i
Et que la chaste fille offre à sa tendre mère,
Comme le plus beau don qu'elle lui puisse faire,
Sa candeur et sa pureté.
Enfin le faible enfant, qui n'a pas même encore
Vu resplendir un an les rayons de l'aurore,
Veut partager aussi le bonheur dé ce jour,
Et, malgré qu'il'ne puisse exprimer sa pensée',
A sa mère qu'il a tendrement embrassée
Il sait iftontrer son chaste amour.
Et moi, lorsque partout, par de douces caresses,
Les enfants aux parents témoignent leurs tendresses,
Seul, je n'oserais point imiter leur ardeur!
Seul, je n'oserais point te protester, ma mère,' "
Que mon amour n'est point un amour éphémère,'
Mais qu'il réside dans mon coeur !
™ 44 -
Oh t non, je ne serai jamais assez peu sage
Pour ne pas t'accorder un amour sans partage,
Et ne pas consacrer toute ma vie à toi :
A tes voeux je serai toujours prêt à me rendre,
Sitôt que j'aurai pu, par tes regards, comprendre
Ce que tu désires de moi.
Que je suis malheureux que, dans ses dons bizarre,
La nature envers moi se soit montrée avare,
Et n'ait pas à ma lyre apprit de grands accords I
Que je suis malheureux que son cruel caprice
N'ait en moi répandu qu'avec tant d'avarice
Ses inestimables trésors !
Ah ! si sa main m'avait comblé de ses caresses,
Et si, me prodiguant ses dons et ses largesses,
Elle m'avait donné de plus nobles accents',
Comme je t'apprendrais mon amour filiale,
Comme tu me verrais d'une main libérale
Verser Sur toi des flots d'encens !
Mais quoique la nature, envers moi rigoureuse,
Ait paru redouter d'être trop généreuse,
Elle ne voulut pas me trop mal partager :
Elle me fit un don d'un prix incomparable,
Par lequel sa sagesse à jamais admirable
A daigné me dédommager.
Ce don si précieux, c'est la reconnaissance, ■
Vertu qu'elle m'offrit au jour de ma naissance,
—. 13 —
Comme un des plus grands biens qu'elle accorde aux humajni
Vertu qui fut alors dans le fond de mon âme,
Pour y rester toujours, gravée en traits de flamme
Par ses chastes et nobles mains,
D'un coeur pur déployant la naïve éloquence,
Et guidé du flambeau de la reconnaissance,
Je viens donc t'étaler une âme sans détours;
Je viens, pour te payer de ta rare tendresse,
Te jurer un amour, qui durera sans cesse
Jusques au dernier de mes jours.
Oui, tant que le trépas, en fermant ma paupière,
Ne m'aura pas ravi l'éclat de la lumière,
Cet amour de mon coeur ne pourra s'effacer ;
Et quand je sentirai que ma vie est usée,
Ton nom sera le mot que ma bouche épuisée
En mourant voudra, prononcer.
Crois donc, je t'en supplie, à ma reconnaissance ;
Crois que, s'il me fallait donner mon existence
Pour te faire goûter le bonheur et la paix,
Pour te faire du temps éviter les injures,
Ou des soucis rongeurs ignorer les tortures,
Sans regret je la donnerais.
Il se peut que déjà trop lent, trop uniforme,
Mon style, malgré toi, te fatigue et t'endorme ;
Mais laisse-moi te dire une parole encor :
Excuse mon amour, car il est légitime;
- 43 —
Enfin, de mes transports ne me fais point un crime,
S'ils prennent un trop vaste essor.
Oui, daigne me permettre, ô mon aimable mère,
De te redire encor combien je te révère,
Combien je sais chérir ton dévoûmeht pieux,
Et combien j'apprécie et ces soins et ce zèle,
Qui des mères te font le plus parfait modèle,
Et te rendent digne des deux.
Bonne jusqu'à l'excès, à tes enfants sans cesse
Tu prodigues tes soins, ton amour, ta tendresse ;
Tu partages leurs maux, ainsi que leurs plaisirs;
Tu gémis avec eux, quand sur eux fond l'orage,
Et, dès que leur bonheur est pur et sans nuage,
Tu vois comblés tous tes désirs.
Telle on voit quelquefois l'aimable Philomèle
Réchauffer tendrement ses petits sous son aile,
Et d'un oeil radieux les regarder dormir,
Ou de leurs maux toujours la compagne fidèle,
Les suivre tristement dans la prison cruelle
Où l'oiseleur les fait gémir.
Remerciant donc Dieu, dont la bonté suprême
A daigné me donner une mère qui m'aime,
Je fais pour son bonheur mille Voeux en retour ;
Et désirant lui voir un sort digne d'envie,
Je le prie instamment de prolonger sa vie,
De retarder son dernier jour...
— I.i -
-Mais que dis-je ( est-ce là de nies voeux l'étendue!
Est-ce à ce seul souhait que tu t'es attendue!
N'est-ce que jusque-là que vont tous mes transports?
Ah! si je ne puis mieux exprimer ma pensée,
Ma mère, excuse-moi, n'en sois point offensée;
Je m'en vais réparer mes torts :
Je désire que Dieu, non-seulement arrête
L'impitoyable mort, lorsqu'il la verra prête
A décocher sur toi ses redoutables traits ;
Mais qu'il te donne encor des jours exempts de peine,
Du coeur de tes enfants qu'il te fasse la reine,
Qu'il te comble de ses bienfaits ;
Que sur toi désormais portant les yeux sans cesse,
Il te fasse goûter les douceurs d'une ivresse
Pleine de volupté, de calme et de candeur ;
Qu'il te trame un bonheur tel que celui des anges,
Quand leurs divins concerts et leurs saintes louanges
De Dieu célèbrent la grandeur ;
Que, toujours généreux clans ses dons, il t'accorde
De voir tes chers enfants, unis par la concorde.
Te porter tous ensemble un pur et saint amour,
Et se montrer tout prêts, dans leur reconnaissance,
A te sacrifier biens, honneurs, existence,
Si tu l'exigeais d'eux un jour ;
Et qu'après t'avoir fait terminer sans souffranc»
Le cours délicieux de ta belle existence,
— la —
Il daigne t'appeler au céleste séjour,
Où (j'ose l'espérer de ton âme sensible)
Tes prières rendront l'empyrée accessible
Aux chers objets de ton amour.
Mais à quoi bon tenir plus longtemps ce langage t
Je t'ai de mon amour l'ait le sincère hommage;
Mon but est accompli : c'est tout ce que je veux.
Passe des jours exempts de soucis et de peine,
Que la félicité de ton coeur soit la reine :
Tels sont mes plus sincères voeux.
ïl décembre 18V?,
ÉPITAPHIUM.
TEXTE.
Eueharls, Liclnloe Ilberta, docta, eruditaomnesartes,
vlrgO) vlxlt annos quatnordeelm,
Heus, oculo errante qui aspicis leti domum,
Morare gressùm,' et titulum nostrum perlege;
Amor parentis quem dédit nate suae,
Ubi se reliquiae collocarent corporis.
Hic, viridis setas quum floreret artibus,
Crescente et oevo gloriam conscenderet,
Properavit hora tristis fatalis mea,
Et denegavit ultra vite spiritum.
Docta, erudita pêne Musarum manu,
Quoe modo nobilium ludos decoravi choro,
Et Groecâ in scoenâ prima populo apparui,
En hoc in tumulo cinerem nostri corporis
Infeste Parcae deposierunt carminé.
Studium patronoe, cura, amor, laudes, decua
Silent ambusto corpore, et leto jacent.
Reliqui fietum nata genitori meo,
Et antecessi, genita post, leti domum.
Bis hic septeni mecum natales dies
Tenebris tenentur, ditis oeterna domo ;
Rogo, ut discedens terram mihi dicas levem.
EPITAPHE.
TRADUCTION.
Eueharls, affranchie de Mclnla, jeune fille Instruite,
savante dans tous les arts, a vécu quatorze ans,
Toi qui vois en passant le séjour de la mort,
Arrête un peu tes pas, pour déplorer mon sort,
Et Us jusqu'à la fin l'épitaphe, qu'un père,
Quand je fus pour toujours ravie à la lumière,
A gravée à l'endroit où mes membres glacés,
Pour n'en jamais sortir, devaient être placés.
C'est dans ce sombre lieu que, lorsque la culture,
Développant en moi les dons de la nature,
Embellissait mes jours encore à leur printemps,
Et qu'ensemble croissaient mon âge et mes talents,
L'heure triste et fatale, en m'ôtant l'espérance,
Précipita le cours de ma belle existence.
2.
— 18 —
Moi, qu'avec tant de soin formèrent les neuf Soeurs,
Qui dans les jeux des grands fis l'ornement des choeurs,
Que sur la scène grecque on trouva la première,
Je ne suis plus déjà qu'un cadavre en poussière,
Que la Parque, privant de l'espoir le plus beau,
Par un arrêt cruel jetft dans ce toîûbeau.
De ma maîtresse, hélas! les soins, l'amour, l'étude,
La gloire, l'ornement et la sollicitude
Demeurent en silence, et sont avec mon corps
Engloutis aujourd'hui dans le séjour des morts.
J'ai désolé celui qui m'avait engendrée,
Et, malgré qu'après lui je sois au monde entrée,
Ma vie avant la sienne a terminé son cours ;
Dans la tombe "avec moi gisent quatorze jours,
Dujour où je naquis marquant l'anniversaire, |
Souhaite que sur moi la terre soit légère.
28 juillet 1848.
ÉPIGRÀMMES.
POUR METTRE AU BAS D'UN DESSIN FAIT PAR UN ÉLÈVE.
Pour faire une image si belle,
Je ne crois pas que maître Hauguet
Sur son visage ait pris modèle,
Car il n'aurait fait qu'un baudet.
SUR. UN AUTRE ÉLÈVE DE MES AMIS. .
Lorsque j'aperçois ÉèauinV
Flattant sa blonde moustache,
Je crois voir une ganache
Sous là peau d'uni Adonis.
11 juilet 1848.
ODE A'LA RÉPUBLIQUE
IMITÉE D'HORACE.
Navire sur qui je suis né,
Navire où j'ai passé les jours de mon enfance,
A périr t'es-tu condamné !
Aux flots cruels veux-tu te livrer sans défenseî
Écoute mes faibles accents,
Écoute mes conseils ; laisse ma jeune lyre
T'exprimer les maux que je sens,,
En te voyant encor tomber dans ton délire.
Hélas ! ne peux-tu t'arrêterî
N'as-tu donc pas assez essuyé de tempétesl
— 21 —
Où te vas-tu précipiter,
Lorsqu'à te submerger mille vagues sont prétest
N'as-tu donc évité la mort
Que pour aller chercher de plus cruels naufrages?
N'es-tu retourné dans le port
Qu'afin de t'exposer aussitôt aux orages?
Sous le souffle de l'aquilon,
Ta marche est chancelante et tes voiles frémissent :
Tu navigues à l'abandon,
Tes mâts sont fracassés, tes antennes gémissent.
Comptant sur ton nom glorieux,
Tu dédaignes les vents qui conjurent ta perte,
Et l'effort des flots furieux
Qui vont bientôt entrer dans ta proue entr'oUverte.
En vain tu vantes ton haut rang :
Tes superbes exploits et ta noble origine
Ne préserveront pas ton flanc
Des autans effrénés qui veulent ta ruine.
Je ne te désapprouve pas
D'avoir enfin chassé ton pilote indocile :
Mais où diriges-tu tes pas,
Sans en mettre à sa place un autre plus.habile?
N'as-tu renversé ton nocher
Que pour voguer sans guide, et voir ton équipage,.
_ n —
Plein, de terreur, en vain chercher
Quel nautonnier pourrait le sauver du liàùfrâg'èl
Déjà vingt vaisseaux étrangers,
Envieux de ta gloire et fiers de ta détresse,
"Viennent accroître tes dangers
Et redoubler "le poids du péril qui te pressé.
Ni tes formidables remparts,
Ni cent foudres d'airain dont les larges entrailles
Lancent la mort de toutes parts,
Ni les soldats rangés sur tes triples murailles,
Ni cette enseigne aux trois couleurs
Qui flotte au gré des vents sur ta poupe argentée,
Ni ses guirlandes, ni ses fleurs,
Ne sauront t'arracher à la mer irritée.
Ton équipage épouvanté,
Te laissant sur les flots voguer à l'aventuré,'
Attend avec anxiété
Que le sein de Téthys fasse sa sépulture.
Tandis qu'il en est encor temps,
Replace au gouvernail un nocher plus habile,
Qui sache éviter les autans,
Et qui rende' des flots la fureur inutile.
î» juillet 1848.
A UN DE MES AMIS
QUI ME TRAITAIT DE CHINOIS, PARCE QUE JE NE VOULAIS
PAS LUI FAIRE DE VERS.
Me demander des vers, à moi qui n'en sais faire!
Alfred, y penses-tu? Lorsque, pour te complaire,
J'essaîrais d'aligner quelques stupides vers ;
Lorsqu'après m'être mis dans quelques lieux déserts,
Au fond d'un antre obscur, ou sous un bois tranquille,
Je voudrais mettre en vers quelqu'idée imbécile.
J'userais, j'en suis sûr, dix rames de papier,
Avant d'avoir trouvé la rime du premier.'-
Quand donc tu tenterais d'employer la menace,
Pour me faire gravir le coteau du Parnasse,
Tu gronderais en vain; ne me lasse donc plus,
Et cesse de songer à des voeux superflus.
, — 24 —
Je te le dis encor, quand tu devrais me pendre,
Mon esprit à ton ordre en vain voudrait se rendre.
Et puis comprendrais-tu la langue des Chinois ?
As-tu jamais appris ce singulier patois?
Cet argot dans lequel ils ont peine à s'entendre,
Toi qui n'es pas Chinois, pourrais-tu le comprendre ?
Mais quoi I Ne sont-ce pasdes .vers que je, t'écris?
Quelle inspiration anime mes esprits?
Serais-je le jouet d'une erreur saugrenue?
Mais non, ce'sont des vers, je n'ai pas la berlue,
Et les mots que j'écris marchent à pas comptés,
Comme si les neuf Soeurs me les eussent dictés.
Puisque ce sont des vers que ma main vient d'écrire,
Reçois-les d'un Chinois qu'un feu céleste inspire,
Et soyons tousies deux ensemble satisfaits,
Toi de les recevoir, moi de les avoir ,faits.
lé août 1848.
ÉPIGRAMME.
CONTRE UNE PAYSANNE POÉTESSE, QUI, DANS UN CAN-
TIQUE QU'ELLE AVAIT COMPOSÉ, FAISAIT PARLER AUX
ANGES UN LANGAGE PEU CORRECT.
Il est vrai qu'en vain ta cousine,
Cher Lefebvre, à rimer s'obstine ;
Mais si ses vers disgracieux
Prêtent aux habitants des cieux ,
Un si pitoyable langage,
n ne faut pas t'en étonner :
C'est qu'elle les fait raisonner
Comme on raisonne à son village.
3 septembre 1848.
MAXIME.
Je hais l'amour trop vif; il tombe comme un songe,
Dont un réveil soudain décèle le mensonge.
Même date.
SONNET.
RESIGNATION.
Grand Dieu, tu daignes me tenter !
Tu permets que je sois la proie
De mes ennemis pleins de joie
De voir qu'ils peuvent m'insulter.
Sans songer à m'en écarter,
Je marche dans la droite voie,
Bénissant la main qui m'envoie
Des maux si lourds à supporter.
Mais si la peine que j'endure
Peut te sembler un peu trop dure
Pour les péchés que j'ai commis,
Fais qu'en même temps elle serve
A garantir mes ennemis
Des coups que ton bras leur réserve.
1 octobre 1848.
NARRATION POÉTIQUE.
DEVOUMENT DES FEMMES SOULIOTES.
Souli, pauvre mais vaillante bourgade, tu n'es
plus à mes yeux la moins illustre des cités de la
Grèce ; car tes habitants ont montré qu'ils sont
les dignes fils des défenseurs des Thermopyles.
C'était sous le gouvernement d'Ali-Pacha, éga-
lement redouté de son maître et de ses vassaux.
Dans le pachalik de Janina, dont il avait été
investi par le sultan, tout pliait sous sa main de
fer, tout, excepté lesSouliotes. Ces hommes, ani-
més par l'intrépidité de leurs femmes, luttaient
seuls contre ce lion furieux. Irrité de leur résis-
tance, Ali, qui avait en vain employé contre eux
la violence et la ruse, résolut d'en tirer une terri-
ble vengeance, et marcha contre eux avec une
puissante armée. Les Souliotes ne se découragè-
rent point : connaissant le sort qui les attendait
s'ils étaient vaincus, ils songèrent à lui vendre
chèrement leur liberté. Sortant de leur ville avec
leurs femmes et leurs enfants, ils allèrent camper
dans la plaine voisine, pour offrir la bataille au pa-
cha de Janina. Non loin du lieu où devait se livrer
le combat, s'élevait un rocher escarpé, dominant
un vaste précipice, au fond duquel coulait avec
fracas un rapide torrent. Les Souliotes firent mon-
ter leurs femmes au sommet de ce pic et leur or-
donnèrent de ne pas survivre à leur défaite, et de
se précipiter dans l'abîme, si elles voyaient leurs
époux succomber sous le nombre des ennemis. Les
femmes de Souli jurèrent toutes de se rendre à
leurs désirs, et, les yeux tournés vers la plaine,
elles attendirent avec anxiété l'issue de la bataille.
Ali ne tarda pas à paraître • les Souliotes lui of-
frirent aussitôt le combat, mais leur petit nombre
trahit leur courage, et, bientôt dispersés ; ils se
retirèrent avec leur chef dans les défilés de la
montagne voisine. Alors les malheureuses Soulio-
tes, qui, du haut de leur rocher, avaient suivi des
— 29 ~
yeux la lutte des deux années, voyant leurs époux
pJier et se retirer dans des gorges impraticables,
crurent que tout était perdu et songèrent à rem-
plir leur promesse. « Femmes de Souli, leur dit
sans trembler l'épouse du chef, vous le voyez, tout
espoir de conserver notre liberté s'est évanoui :
nos époux sont vaincus ; la plupart d'entre eux ont
succombé sur le champ de bataille ; ceux qui sur-
vivent à leur défaite se sont enfuis au milieu des
montagnes, où ils vont aussi bientôt trouver la
mort. Nous aussi, échappons par un glorieux tré-
pas à l'opprobre de la servitude. « Elle dit, et, dans
ses mains balançant son jeune fils, elle le jeta dans
le gouffre: les femmesSouliotesentendirentle corps
de l'enfant se heurter déroche en roche et tomber
avec fracas dans les eaux du torrent, et, l'amour
maternel étouffant en elles tout autre sentiment,
elles frémirent d'horreur. « Femmes de Souli, re-
prit alors l'épouse du chef avec un héroïque sang-
froid, ne plaignez pas mon fils, il est mort libre ;
jetez plutôt les vôtres dans l'abîme, si vous ne vou-
lez pas qu'ils connaissentl'esclavage. » A ces mots,
les Souliotes, honteuses d'avoir tremblé, prennent
leurs enfants dans leurs bras, les embrassent une
dernière fois, et, s'approchant des bords du préci-
pice, les lancent dans l'abîme.
— 30 —
u C'est maintenant à nous de mourir, continua
la femme du chef; nous avons juré de ne pas sur-
vivre à nos époux; mourons, par notre mort réu-
nissons-nous à eux, et échappons comme eux à la
servitude ; mourons , et qu'un chant d'hymen
accompagne notre trépas. » Aussitôt les femmes
de Souli, se prenant par la main, commencèrent
une ronde, en chantant tour-à-tour. La femme du
chef se fit entendre la première :
Mon époux, malgré son courage,
N'a point pu de Souli sauver la liberté,
Et nos ennemis pleins de rage
Entre des monts étroits l'ont déjà rejeté.
Puisque désormais l'esclavage
Est le sort qui m'attend près de nos ennemis,
Je vais fuir leur fureur sauvage,
En me donnant la mort comme je l'ai promis.
Voici, mes soeurs, l'heure de l'hymenée ;
Qu'à son époux l'épouse soit menée.
A ces mots se détachant de ses compagnes, elle
s'élança dans le gouffre, et son corps roula dans les
eaux du torrent.
—.31 -
La ronde continua, et, prenant à son tour la pa-
rois, une Souliotô fit entendre ces mots :
Tandis que, sans craindre le nombre,
Mon père combattait pour défendre Souli,
La mort l'a couvert de son ombre,
Et sous nos ennemis il est enseveli.
Mes soeurs, son dévoûment sublime
Me convie en ce jour à partager son sort ;
Et son noble trépas m'anime
A ne pas préférer l'esclavage à la mort.
Voici, mes soeurs, l'heure de l'hyménée ;
Qu'à son époux l'épouse soit menée.
Elle dit, et, quittant la ronde, se jeta dans le
précipice. Le bruit de son corps, qui, en tombant,
se heurtait dé rocher en rocher, couvrit quelques
instants la voix de ses compagnes, qui répétaient
léchant d'hymen avec une farouche gaîté.
Et le cercle tournait toujours, et, tandis qu'il
tournait, une voix dominait celle des autres Sou-
liotes : c'était la douce voix d'une jeune et belle
vierge, qui, s'arrachant avec douleur delà vie, où
elle Venait d'entrer, se préparait à aller rejoindre
son amant. Les larmes qui coulaient de ses jolis
— 32» —
yeux, la pâleur de son front, que ses cheveux noirs
faisaient ressortir, encore davantage, 1 les batte-
ments précipités de son coeur qui soulevaient à de
courts intervalles sa blanche robe de lin, tout tra-
hissait son horreur pour la mort, quoique dans ses
paroles elle semblât la désirer. Voici ce qu'elle
disait :
Mes yeux, du haut de la colline,
Ont aperçu l'amant pour qui brûlait mon coeur
Souriant à la mort voisine,
Heureux de succomber sans perdre son honneur.
En vain le trépas nous sépare,
En vain nos ennemis espèrent me tenir
Sous leur joug impur et barbare :
A mon amant bientôt je vais me réunir.
Voici, mes soeurs, l'heure de Fhyménée ;
Qu'à son époux l'épouse soit menée.
Elle suivit aussitôt ses deux compagnes dans
l'abîme* et le torrent l'engloutit.
Et le cercle tournant toujours,, une jeune vierge
aussi belle, aussi touchante que la première, re-
nouvela le spectacle déchirant qui venait de se pas-
ser ; elle prononça ces mots :
— 33 —
*
Et moi, j'ai vu périr mon frère :
Longtemps des ennemis il soutint les. torrents,
. Et leur fit mordre la poussière ;
Mais lui-même il tomba.sur leurs corps expirants.
Pour imiter sa fin sublime,
Pour pouvoir des vainqueurs fuir la férocité ,
Je vais me lancer,dans l'abîme,
Je vais, en succombant, sauver ma liberté 1
Voici, mes soeurs, l'heure de l'hyménée ;
Qu'à son époux l'épouse soit menée.
En achevant ces mots, elle quitta le cercle, et,
comme ses compagnes, elle alla chercher la mort
au fond du précipice.
Et le cercle tournait toujours: à chaque tour
qu'il faisait, il se rétrécissait de plus en plus, et la
femme Souliote, voisine de celle qui venait de
quitter la ronde, commençait a son tour le lugubre
chant d'hyménée. Parmi les Souliotes se trouvait
l'épouse du vaillant Photos, qui, exilé par ses con-
citoyens, avait mieux aimé périr que porter les ar-
mes contre son pays. Mais cette femme n'avait
pas seulement' à déplorer la perte de son
époux ; ' elle venait de voir tomber son dernier
espoir, son fils, au milieu de. la mêlée. Au moment

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