Prince Max à Paris, roman inédit

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F. Sartorius (Paris). 1870. In-18, VII-253 p. et pl..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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COLLECTION ILLUSTRÉE
FERD. SARTORICS, ÉDITEUR
VTE DE BE A UM ONT- VASS Y
LE
PRINCE MAX
A PARIS
ROMAN INEDIT
AVEC UNE GRAVURE PAR CH. COLIN D'APRÈS BERTALL
PARIS
FERD. SARTORIUS, ÉDITEUR
27, RUE DE S EI N F, 2 7
18 70
LE
PRINCE MAX
A PARIS
DU MÊME AUTEUR
Les Suédois depuis Charles XII. 4e édition. I vol. in-12.
Swedenborg, scènes historiques. 1 vol. in-8.
Histoire des États européens depuis le congrès de Vienne.
6 volumes in-8.
Un dernier rêve de jeunesse. I volume in-8.
Histoire de mon temps :
Première série. Règne de Louis-Philippe. — Seconde République.
4 volumes in-8, 2e édition ornée de gravures.
Deuxième série. Présidence décennale. — Second Empire. 2 volumes
in-8, ornés de gravures.
Les salons de Paris sous Louis-Philippe Ier.2e édition, 1 volume
in-12 orné de 12 gravures sur acier.
Les salons de Paris sous Napoléon III. 2e editiou. 1 volume
in-12, orné de 10 gravures sur acier.
Une intrigue dans le grand monde, roman philosophique 1 vo..
in-12, orné d'une gravure sur acier.
L'amour diplomate, roman. 1 volume in-12 orné d'une gravure sur
acier.
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP , RUE D'ERFUTIL, 1,
VTE DE BEAUMONT-VASSY
LE
PRINCE MAX
A PARIS
ROMAN INÉDIT
PARIS
FERD. SARTORIUS, ÉDITEUR
27, RUE DE SEINE, 27
1870
Tous droits réservés.
ENVOI
A MADAME ***
Je me permets de vous envoyer ce roman, ma-
dame, espérant qu'il vous intéressera quelque
peu, et, en dépit de votre urbanité habituelle,
je sollicite de vous un jugement sévère qui me
permette d'apprécier cette oeuvre nouvelle et de
la classer exactement à son rang parmi ses
devancières. Vous savez, en effet, que votre opi-
nion en matière d'art a pour moi, en quelque
sorte, force de loi.
ENVOI A MADAME ***.
Cette fois, je flatte votre goût; je vous sers
comme vous désirez être servie, et c'est assez ha-
bile de ma part, voulant vous faire hommage d'un
de mes livres, de vous adresser précisément un
roman où la fantaisie domine. Dans l'Amour di-
plomate je me suis attaché à peindre des carac-
tères. Dans le Prince Max, sans mettre absolument
de côté l'observation et la peinture des moeurs,
je me suis surtout attaché à raconter le plus sin-
cèrement possible une histoire qui est peut-être
arrivée.
Je dis sincèrement, car je me pique d'être exact
dans mes descriptions, naturel dans mes dialogues.
C'est le seul mérite que je recherche et auquel je
prétende; j'applique le procédé réaliste à la pein-
ture, des hautes classes sociales, comme d'autres
l'emploient à représenter les classes inférieures
de la société du dix-neuvième siècle. Être natu-
rel, être vrai jusque dans les détails, le tout
ENVOI A MADAME ***
« sans phrases, » tel est mon but, telle est la mé-
thode que j'applique en général aux oeuvres d'ima-
gination.
Si j'ai une manière qui me soit propre dans
mes romans, c'est celle-là.
Je disais donc, madame, que je crois vous ser-
vir suivant votre goût en vous envoyant ce roman ;
la fantaisie est, en effet, votre véritable élément ;
elle a, dans les arts, toutes vos sympathies :
En musique, vous aimez Beethoven, Mozart,
Meyerbeer, Gounod, voire même Offenbach.
En peinture, vos prédilections sont pour les
clairs-obscurs de Rembrandt, les lointains bleus
des Breughel, de Paul Bril, les mélancoliques
forêts de Ruysdaël, les horizons indéfinis d'Herman
Swanevelt, les mystérieux clairs de lune d'Art.
ENVOI A MADAME ***.
van der Neer, ou les sombres arceaux de Peter
Neefs et de Steenwyck.
S'agit-il de figures, vos préférences sont ouver-
tement acquises au coloriste Rubens, aux Miéris,
à Metzu, aux Netscher, à Watteau, à Boucher, à
Greuze, à Fragonard, voire même à Lancret et
à Pater.
Les grands tableaux sérieux des écoles française,
espagnole, italienne, vous les admirez de loin,
souvent de confiance.
Ainsi faites-vous, en littérature, pour l'histoire,
la politique, la philosophie. Cela vous effraye,
cela vous ennuie peut-être. Et qui pourrait dire
que vous avez tort ?
En revanche, vous adorez Goethe, Byron,
Alfred de Musset, pour ne citer que ceux-là,
car parmi les écrivains fantaisistes, tant anciens
ENVOI A MADAME ***.
que modernes, la liste de vos préférés serait trop
longue.
Un bon point pour ce petit livre que je vous
envoie, ce sera peut-être le lieu où la scène se passe
en grande partie, cette Allemagne moins rêveuse
qu'on ne le dit, assez positive, au fond, même,
pour celui qui la connaît bien, mais toujours
charmante avec ses ombrages séculaires, ses va-
poreux horizons, son air pur tout imprégné des
senteurs des forêts, ses moeurs douces, son hospi-
talité cordiale et ce beau fleuve dont les pittores-
ques méandres à travers de riches cités toutes
remplies des souvenirs d'autrefois, des campagnes
riantes, des rochers couverts de vignobles célèbres
et surmontés de burgs en ruine, sont un des plus
grands attraits pour le touriste, un des plus inté-
ressants souvenirs pour le voyageur sérieux.
Cette Allemagne, vous l'aimez comme moi, ma-
ENVOI A MADAME ***.
dame, et vous la visitez souvent avec un plaisir
toujours nouveau. Les eaux sont le prétexte géné-
ralement adopté pour ces excursions intelligentes,
surtout les eaux que l'on ne prend pas. Cepen-
dant, il faut bien le dire, vous en rapportez tou-
jours la santé. Comment faites-vous ? Avez-vous un
secret ?
Ce secret, je crois le connaître : vous combattez
et repoussez victorieusement l'ennui.
Si donc ce petit volume faisait mine d'in-
troduire chez vous un tel ennemi, pas de pitié
pour lui; jetez le loin de votre séduisante per-
sonne!
Je me résume : soyez indulgente, très-indul-
gente, même, en publie pour mon prince Max,
ne fût-ce qu'en souvenir de nos si bonnes relations
passées et présentes.
ENVOI A MADAME ***.
Mais, entre nous et s'il le mérite à vos yeux,
n'hésitez pas à vous montrer sévère; vous m'aurez
rendu là un vrai service.
E. DE BEAUMONT-VASSY.
20 février 1870.
LE PRINCE MAX
A PARIS
I
L'ARRIVÉE DU PRINCE
Vers la fin du mois d'avril 1867, une voiture de
grande remise d'une bonne apparence et très-conve-
nablement attelée faisait son entrée dans la cour du
Grand-Hôtel, boulevard des Capucines, à. Paris.
Elle était suivie d'un omnibus du chemin de fer de
l'Est, dont le dessus était couvert de colis de toutes les
dimensions et de toutes les formes , dont l'intérieur
était occupé par une demi-douzaine de personnes
étrangères à Paris, sans doute , car c'était avec une
très-ardente curiosité qu'elles considéraient par les
1
LE PRINCE MAX.
vasistas de l'omnibus toutes les splendeurs extérieu-
res de la grande ville.
Quant à l'équipage qui le précédait au trot relevé
de ses deux beaux chevaux, il ne renfermait que deux
personnages gravement assis au fond de la voiture.
L'un était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six
ans, blond, aux yeux bleus, à la moustache élégante ;
l'autre, un homme ayant dépassé la quarantaine, petit
de taille, assez gros, passablement chauve et portant
des lunettes d'or.
Lorsque la voiture entra dans la cour du Grand-
Hôtel, ce dernier personnage dit à l'autre :
— Vous voici arrivé, monseigneur.
Mais avant de poursuivre davantage notre récit, il
faut, de toute nécessité, que nous donnions une ex-
plication au lecteur :
Le drame que nous allons raconter n'étant pas ab-
solument une histoire inventée à plaisir , nous som-
mes forcé, afin que les masques ne soient pas trop vite
et trop aisément enlevés, de demeurer, à l'endroit de
nos personnages, dans un demi-jour qui ne leur ôtera
rien, d'ailleurs, de leurs proportions ni de leur phy-
sionomie véritables. Nous adoptons en ce qui touche
leurs personnalités le système prudent des dénomi-
nations vagues. Cette façon de procéder est tout à la
fois plus convenable et plus prudente.
L'ARRIVÉE DU PRINCE.
Le personnage que l'on vient de nommer " mon-
seigneur, » nous l'appellerons donc «le prince Max, »
sans autre désignation plus claire, et quant à son mi-
nistre résidant à Paris, le monsieur chauve aux lunet-
tes d'or qui l'accompagnait, nous le présentons au
lecteur sous le nom de baron Woldemar Burgswar-
ter.
Ce dernier avait donc dit à son compagnon de
route :
— Vous voici arrivé, monseigneur.
Le jeune homme ainsi désigné s'empressa de re-
jeter les couvertures de voyage dont il s'était enve-
loppé, car bien qu'on fût à la fin du mois d'avril, la
température était encore assez froide pour qu'en voya-
geant on pût prendre de ces sortes de précautions que
l'hiver nécessite. En un instant, la portière fut ou-
verte et le baron, rapidement descendu, offrit au
prince l'appui de son bras pour sortir de la voiture.
Tous deux franchirent les quelques marches du
péristyle, et guidés par un. maître d'hôtel en habit
noir, se dirigèrent vers le grand escalier de gauche,
qu'ils gravirent lentement jusqu'au premier étage.
Un appartement des plus confortables avait été re-
tenu d'avance pour le prince par le baron Burgswar-
ter, qui s'était rendu au chemin de fer afin d'y recevoir
Son Altesse.
LE PRINCE MAX.
Le prince Max, avant de s'engager dans le corridor
qui conduisait à ce vaste appartement qui lui était
destiné, s'arrêta un instant à considérer le beau ta-
bleau de chasse avec personnages en costumes Louis XV
qui décorait la muraille. Chacun des étages du Grand-
Hôtel est orné d"un tableau du même genre et ces
peintures, dues aux habiles pinceaux de Jadin et d'Al-
fred de,Dreux, ajoutent à l'aspect d'élégance sérieuse
qui distingue ses beaux escaliers.
— Ma foi ! baron, je ne suis pas fâché d'être ar-
rivé, dit le prince en entrant dans son appartement ;
je commençais vraiment à ressentir quelque fatigue.
Faite tout d'un trait, cette route paraît passablement
longue. Je dînerais aussi avec un certain plaisir.
— On va très-promptement servir Votre Altesse ;
tout est commandé en conséquence.
— Et vos secrétaires, est-ce qu'ils ne nous ont pas
suivis ? mon intention était qu'ils dînassent avec
moi.
— Ils vont arriver, monseigneur; leur voiture, c'est-
à-dire la mienne, suivait de très-près le fourgon de ba-
gages de Votre Altesse ; ils ne peuvent pas tarder à
se présenter.
En ce moment, on introduisait dans l'appartement
les nombreux colis du prince, notamment une valise
contenant un énorme nécessaire qui fut porté dans la
L'ARRIVÉE DU PRINCE.
chambre à coucher, et dont toutes les pièces en ver-
meil furent rapidement disposées sur la toilette par
les soins intelligents du premier valet de chambre.
Le prince passa presque aussitôt dans cette cham-
bre à coucher décorée avec beaucoup d'élégance et,
ce qui vaut mieux, avec un goût parfait. Le baron
Burgswarter demeura dans le salon, où ses deux secré-
taires ne tardèrent pas à être introduits.
— Son Altesse, messieurs, dit le baron, d'un ton
passablement solennel, a daigné me faire savoir qu'Elle
vous invitait à dîner ici avec Elle et moi.
Les secrétaires s'inclinèrent.
— Avez-vous eu soin, continua le baron, de pren-
dre, comme je vous l'avais dit, toutes les informations
relatives aux théâtres, afin que Son Altesse soit bien
renseignée sur tout ce qui peut l'amuser et l'intéresser
le plus durant son séjour à Paris?
— Oui, monsieur le baron.
— Très-bien ; ce point était essentiel.
— Le prince compte-t-il demeurer longtemps à
Paris?
— Pas moins de deux mois, je le suppose, et une
partie de ce temps incognito ; il a exprimé ce désir en
acceptant l'invitation des Tuileries.
— Et pensez-vous, monsieur le baron, que Son
Altesse sorte dès ce soir? car, dans ce cas-là, il fau-
1
LE PRINCE MAX.
drait se procurer rapidement une loge à l'agence des
théâtres.
— Je crois le prince assez fatigué de son voyage. Du
reste, nous allons savoir exactement ses intentions,
car voici Son Altesse.
Le prince Max sortait, en effet, de sa chambre à
coucher. Il était en élégante tenue de ville, et ses traits
n'indiquaient plus, autant qu'à son arrivée, la lassi-
tude de la route.
— Bonjour derechef, messieurs, dit-il, en entrant,
aux deux secrétaires ; je craignais que le baron ne
vous eût pas transmis mon invitation. Ma foi ! si vous
avez un aussi grand appétit que moi, nous ferons
honneur au dîner. Malgré les à-compte pris en route,
je me sens une faim peu rassurante pour mes con-
vives. Avez-vous, au moins, commandé un solide
dîner, Burgswarter, et le menu est-il respectable?
— Très-respectable, monseigneur, très-respectable !
Votre Altesse veut-elle en juger de suite?
— Mais oui, vraiment ; c'est une excellente idée ;
et puis je ne serai pas fâché d'apprécier vos talents en
matière culinaire, que je ne connais pas autant que
vos aptitudes diplomatiques.
Le baron Burgswarter dit un mot à l'un de ses se-
crétaires, lequel sortit pour donner l'ordre que le dîner
du prince fût servi sur-le-champ.
L'ARRIVEE DU PRINCE.
Quelques minutes après, un maître d'hôtel ouvrait
les deux battants d'une porte du salon donnant accès
dans une élégante salle à manger, où, sur une table
toute garnie de fleurs et de cristaux, un succulent dîner
attendait le prince et ses convives.
A leur entrée, les couvercles d'argent ciselé qui
recouvraient les quatre plats du premier service fu-
rent enlevés, tandis que le maître d'hôtel faisait cir-
culer les assiettes contenant un délicieux potage à la
tortue.
— Voici un coup d'oeil qui me rassure définitive-
ment, dit le prince Max, et le parfum de ce potage ne
contribue pas pour peu à la satisfaction que j'éprouve.
Ah ! messieurs, vive la cuisine française ! J'avoue que
j'ai le faible de la préférer à toute autre. C'est, du
reste, une supériorité que nous pouvons accorder à la
France. Cela n'engage à rien... A propos de supério-
rité, et cette fameuse Exposition, où en est-elle? quand
s'ouvrira-t-elle ?
— Monseigneur, les travaux qu'il a fallu exécuter
dans le champ de Mars sont immenses. C'est à peine
si l'on a pu installer encore la moitié des envois faits
par l'étranger. Les produits français viennent à peine
d'être groupés et mis en ordre. Il est évident que, lors
de l'inauguration solennelle de l'Exposition (si le
gouvernement ne veut pas, comme on le pense géné-
LE PRINCE MAX.
ralement, en retarder la cérémonie), les trois quarts
tout au plus de l'enceinte seront régulièrement garnis
d'objets exposés.
— Et cette enceinte elle-même, quel effet produit-
elle?
— L'enceinte est vaste, mais disgracieuse à l'oeil.
Tout autour d'elle s'élèvent des constructions de tout
style, de toute nature, lesquelles ne contribuent pas
peu à donner à ce vaste ensemble un aspect de confu-
sion qui était peut-être inévitable, d'ailleurs. On y voit
en diminutif des temples égyptiens, des maisons tur-
ques, le palais du bey de Tunis, les catacombes de
Borne, des cathédrales gothiques, des villages russes ;
que sais-je, moi? Le tout au milieu de jardins et de
plantations de toute espèce.
— Quelle olla podrida !
— En effet, c'est une curieuse macédoine d'objets
très-disparates, et j'avoue que je trouve quelque chose
de puéril dans ces exhibitions si nombreuses. L'inté-
rieur de l'Exposition sera bien assez intéressant pour
captiver l'attention du public et satisfaire sa curiosité,
sans toutes ces constructions extérieures en carton et
n planches, qui, le plus souvent, n'ont rien à voir
avec les progrès de l'industrie moderne et les décou-
vertes de la science.
— On aura voulu réunir sur le même point tout
L'ARRIVÉE DU PRINCE.
ce qui pouvait attirer à Paris le plus de curieux pos-
sible. C'est une spéculation, sans doute.
— Dieu veuille que la ville de Paris, toute surexci-
tée par les promesses dorées de ce grand concours
européen, par les perspectives de profits et de gain
que lui ouvre cette grande foire décennale, ne se laisse
pas entraîner à de folles entreprises, à des spécula-
tions fausses et ruineuses pour son commerce!
— Il est certain que, d'ordinaire, c'est la passion,
et non le raisonnement qui domine le Français, le
Parisien surtout, en certaines circonstances données ;
celle-ci est de ce genre. Mais puisque Paris veut ainsi
attirer et enguirlander les étrangers, il est probable
que son attention et ses soins se seront portés sur ce
qui fait, aux yeux de l'Europe, le plus beau fleuron
de sa couronne, sur les théâtres. Paris, en ce genre,
prime toutes les capitales du monde.
— Certainement, monseigneur ; aussi a-t-on pris
toutes les mesures nécessaires pour que les divers
chefs-d'oeuvre de la scène française, tragiques, co-
miques, lyriques, fussent successivement représentés
pendant la durée de l'Exposition. On parle même d'un
théâtre international qui s'élève, en ce moment, au
champ de Mars, et sur lequel on jouerait dans toutes
les langues...
— Une tour de Babel dramatique? Cela ne prendra
10 LE PRINCE MAX.
pas. Le Français a surtout le génie du théâtre ; c'est
dans les théâtres de Paris que les étrangers vont passer
leurs soirées et dépenser leur argent.
— A propos de théâtres, Votre Altesse aurait-elle
quelque idée d'aller, dès ce soir, au spectacle, et de
voir quelque pièce en vogue? Dans ce cas, l'un de ces
messieurs s'empresserait de prendre une loge à l'a-
gence nouvellement fondée.
— Non, baron, non ; je me sens un peu fatigué ce
soir, et je me contenterai, après mon dîner, d'opérer
une petite sortie sur les boulevards, en fumant un
cigare. Le temps est superbe, et les boulevards de Paris
sont une des promenades les plus gaies et les plus
amusantes du monde civilisé.
Les choses se passèrent suivant ce programme du
prince Max, qui ne rentra qu'assez tard à l'hôtel.
II
LA PREMIERE AUDIENCE
Le lendemain matin, à neuf heures, un chambellan
de Son Altesse, qui était arrivé par un train de nuit,
se présenta au Grand-Hôtel et fut immédiatement con-
duit à l'appartement du prince.
Celui-ci était encore à sa toilette ; on lui annonça
le chambellan, qui fut aussitôt introduit.
— Je vois que vous m'avez suivi de près, mon cher
Stahrenbach, lui dit-il, et c'est pour le mieux. Je n'ai
pas besoin de vous demander si vous vous êtes ponc-
tuellement acquitté de toutes les petites commissions
dont je vous avais chargé.
— Toutes les lettres de Votre Altesse ont été por-
12 LE PRINCE MAX.
tées par moi-même à leur adresse, pour plus de sû-
reté.
— C'est très-bien.
— De plus, suivant vos ordres, monseigneur, je
suis allé annoncer verbalement votre départ aux per-
sonnes que vous m'aviez désignées.
— Et qu'ont-elles dit?
— Elles ont généralement paru étonnées de ne pas
en avoir été prévenues plus tôt et ont dit qu'elles ne
le supposaient pas si prochain.
— J'ai eu mes. raisons pour ne pas annoncer d'a-
vance et bruyamment mon voyage à la ville et à la
cour.
— Sous ce rapport Votre Altesse peut être certaine
que la discrétion la plus absolue a été gardée jusqu'au
dernier moment et que son auguste famille seule
était instruite des préparatifs du départ.
— Vous savez, Stahrenbach, que je vous loge ici
au Grand-Hôtel et près de moi. Cela nous sera plus
commode à tous les deux. Je ne crois pas que, d'ici à
quelques jours, votre service soit bien pénible, car je
n'irai que vers la fin de la semaine faire ma visite
officielle aux Tuileries; mais, enfin, je serai bien
aise de vous avoir près de ma personne.
M. de Stahrenbach s'inclina et, par le fait, son ser-
LA PREMIERE AUDIENCE. 13
vice commença beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait
supposé.
Le prince ayant continué de vaquer aux soins de
sa toilette, pria son chambellan de passer dans le
grand salon de réception, où il irait promptement le
retrouver. M. de Stahrenbach obéit et il s'était à peine
assis auprès d'une table toute chargée des divers jour-
naux du matin, lorsque le baron Burgswarter entra.
— Quelle agréable surprise ! mon cher Stahren-
bach, dit-il au chambellan! Vous êtes arrivé hier au
soir?
— Je suis arrivé par un train de nuit et j'étais
descendu d'abord à l'hôtel du Rhin, mais le prince
vient de me dire qu'il désirait m'avoir ici auprès de
lui.
— En effet, cela lui sera beaucoup plus commode
et à vous aussi. De la sorte il y aura moins d'allées et
venues, c'est-à-dire de temps perdu ; or à Paris on vit
si vite, la journée s'écoule avec une telle rapidité,
qu'on ne saurait trop éviter de gaspiller ainsi ses
heures. Je suis précisément enchanté de vous ren-
contrer ici du resté, car il y a là, dans le premier
salon d'attente, un Français, le baron de Semblan-
çay, qui était venu me trouver et m'a même amené
clans sa voilure. M. de Semblançay, qui a l'honneur
d'être particulièrement connu du prince, voudrait, si
2
14 LE PRINCE MAX.
la chose est possible, lui présenter ses hommages et
en même temps, paraît-il, lui transmettre une invita-
tion de la part de la duchesse de Pontarlier, laquelle
n'est pas non plus une étrangère pour son Altesse.
Evidemment, si vous n'eussiez pas été là, je me se-
rais chargé de prendre les ordres du prince relative-
ment à cette audience ; mais puisque je vous trouve
ici, mon cher Stahrenbach, je juge infiniment plus
correct de vous prier de remplir vous-même cette mis-
sion auprès de Son Altesse. C'est tout à fait dans vos
attributions. Moi, je vais prévenir monsieur de Sem-
blançay que l'on prend les ordres du prince et je vais
attendre la réponse en lui tenant compagnie là, dans
le premier salon.
— Fort bien; c'est entendu, mon cher baron.
Vous dites : monsieur de Semblançay ?
— Oui, le baron de Semblançay ; il est, je le ré-
pète, particulièrement connu de Son Altesse.
— Entrez là ; je vous communiquerai sur-le champ
la réponse du prince Max.
M. de Stahrenbach alla frapper doucement à la
porte de la chambre à coucher, tandis que le baron
Burgswarter retournait auprès de M. de Semblançay,
La réponse du prince fut affirmative ; il se rappelait
parfaitement avoir vu très-souvent M. de Semblan-
çay en Allemagne, où il lui avait été officiellement
LA PREMIERE AUDIENCE. 15
présenté. Il autorisa donc M. de Stahrenbach à l'in-
troduire dans le grand salon, et lui-même se dis-
posa à le recevoir.
Dès que le prince Max entra, le chambellan qui
jusque-là avait causé avec M. de Semblançay, se retira
discrètement.
— Eh bonjour! mon cher monsieur de Semblançay,
dit le prince; je suis charmé de vous revoir.
Malgré l'heure matinale, le baron de Semblançay
était en tenue d'audience : habit noir et cravate blanche,
Il fit un profond salut.
— Monseigneur, dit-il, Votre Altesse daignera m'ex-
cuser si je viens l'importuner dès le lendemain de
son arrivée. Malgré tout mon désir de lui faire ma
cour, je n'aurais peut-être pas osé solliciter, dès au-
jourd'hui, une audience; mais je suis chargé d'une
mission de madame la duchesse de Pontarlier, et je
n'ai pas pu résister à ses instances. Madame la du-
chesse de Pontarlier a, m'a-t-elle dit, l'honneur d'être
connue de Votre Altesse, à laquelle elle a été présentée
à Baden-Baden...
— Oui, certainement, je la connais, cette chère
duchesse ; je l'ai rencontrée à Bade, en effet, en com-
pagnie d'une de ses amies, madame de Berthane; ces
dames ont même eu l'aimable idée de m'offrir un
bal, auquel j'ai assisté avec le plus grand plaisir. C'est
16 LE PRINCE MAX.
une excellente femme que la duchesse. Mais, que disiez-
vous, mon cher baron, que vous étiez chargé par elle
d'une mission particulière?
— Oui, monseigneur, et voici, en deux mots, en
quoi elle consiste : la duchesse de Pontarlier donne ce
soir une brillante soirée dramatique, à laquelle toute
la haute société parisienne est convoquée. Il s'agit
d'exécuter pour la première fois un opéra bouffe du
célèbre maestro Bachoffen, si à la mode depuis quelque
temps, comme le sait Votre Altesse...
— Oui, oui, la réputation de Bachoffen est venue
jusqu'à nous, et nos jeunes gens, comme nos belles
dames, fredonnent toute la journée les jolis refrains
de son dernier opéra : Minerve en goguette.
— Ce qui donnera beaucoup de piquant à la re-
présentation de ce soir, chez la duchesse, c'est que
l'opéra inédit du célèbre maestro doit y être exécuté
par des hommes du monde et des femmes qui n'ont
jamais monté sur les planches.
— Oh ! mais ce sera tout à la fois original et char-
mant.
— Je le crois, monseigneur.
— Et la duchesse vous a chargé de me remettre une
invitation ?
— Précisément, monseigneur; la voici.
Et M. de Semblançay déposa entre les mains du
LA PREMIÈRE AUDIENCE. 17
prince Max un large pli renfermant l'invitation de la
duchesse de Pontarlier, et scellé d'un immense ca-
chet de cire rouge reproduisant les belles armoiries
de la vieille maison à laquelle la duchesse appartenait
par alliance.
— Madame de Pontarlier m'a prié, monseigneur,
reprit M. de Semblançay, de l'excuser auprès de Votre
Altesse, de ce qu'elle l'invite à si bref délai, et de lui
expliquer que si toutes ses lettres n'eussent pas été
envoyées depuis longtemps, elle eût retardé sa soirée
dans le désir et l'espoir de voir Votre Altesse assister
à cette représentation.
— Eh bien, mon cher baron, dites à la duchesse
que je me promets le plus grand plaisir de la soirée
à laquelle elle yeut bien me convier, et que je ne man-
querai pas de m'y rendre. A quelle heure faut-il arriver
pour ne déranger personne, c'est-à-dire à quelle heure
commencera la représentation ?
— A dix heures précises, monseigneur.
— C'est fort bien. Dites alors à la duchesse que je
serai avant dix heures chez elle.
— Je vais lui porter cette bonne nouvelle, qui la
comblera de joie.
Le prince Max fit un salut à M. de Semblançay, ce
qui signifiait, en pantomime de cour, que l'audience
était terminée.
18 LE PRINCE MAX.
Le baron, en homme bien appris, salua profondé-
ment à son tour, et, se retirant sans tourner le dos
au prince, gagna la porte, qu'il ouvrit, en faisant un
second salut.
Dans le premier salon, il retrouva le chambellan,
M. de Stahrenbach, et le ministre résident, M. Burgs-
warter.
— Eh bien, lui dit le chambellan, avez-vous réussi
dans votre négociation ?
— Complétement ; Son Altesse a bien voulu accep-
ter l'invitation de la duchesse, et maintenant, mes-
sieurs, il ne me reste plus qu'à vous prier, en son nom,
d'accompagner le prince ce soir, à moins que votre
service ne vous force à vous transporter ailleurs, ce
que je ne suppose pas.
— Nous suivrons certainement Son Altesse chez la
duchesse de Pontarlier ; remerciez-la de notre part, dit
le baron Burgswarter.
— Ma voiture est toujours à votre disposition, ba-
ron, reprit M. de Semblançay ; dois-je vous recon-
duire chez vous ?
— Mille remerciments ! je reste ici, quant à pré-
sent, pour me tenir à la disposition du prince.
— Adieu donc, messieurs, et à ce soir !
— A ce soir !
M. de Semblançay retrouva son coupé stationnant
LA PREMIÈRE AUDIENCE. 19
sur le boulevard, à la porte du Grand-Hôtel. Il jeta un
mot au cocher, qui, enlevant son alezan, se dirigea
vers le faubourg Saint-Germain, et eut bientôt dé-
posé le baron à la porte de la duchesse de Pontar-
lier.
Cette dernière était dans une certaine perplexité
relativement au succès de son message. Elle ne pou-
vait se dissimuler qu'une invitation pour le soir même
n'était pas d'une convenance absolue au point de vue
du cérémonial, et, d'un autre côté, la perspective de
la présence possible du prince Max à sa soirée dra-
matique flattait tellement sa vanité de maîtresse de
maison, qu'elle n'avait pas hésité à tenter l'aven-
ture.
Seulement elle s'était efforcée de choisir l'ambas-
sadeur le plus capable de mener à bien cette négo-
ciation délicate, et, au lieu de prendre, par exemple,
dans son entourage immédiat, son grand ami, M. de
Bellechasse, homme du monde très-complet, sans
doute, mais qui, après tout, n'était qu'un homme du
monde, elle ne l'avait pas trouvé assez sérieux pour
la circonstance, et s'était adressée au baron de Sem-
blançay, qui présentait plus de surface, à cause de
son esprit distingué et de ses anciennes habitudes
diplomatiques ; elle n'ignorait pas, d'ailleurs, que
M. de Semblançay était fort connu du prince Max.
20 LE PRINCE MAX.
Ici nous jugeons convenable de rappeler au lecteur
le portrait que nous avons tracé ailleurs 1 de la du-
chesse de Pontarlier :
« Madame de Pontarlier, avons-nous dit, était une
femme de quarante-cinq ans, qui ne s'en donnait que
trente-cinq, ayant conservé une certaine prétention
aux hommages. Assez grande de taille et forte de cor-
sage, elle avait un air imposant qu'elle savait tempé-
rer, au besoin, par le plus gracieux sourire. Son oeil
était encore plein de feu ; son visage, un peu maquillé,
d'une agréable expression. Ses dents étaient fort
belles, et elle les montrait à tout propos, ainsi que sa
main petite et potelée, d'un dessin parfait. Hautaine
avec ses égaux, affable avec ses inférieurs, mais d'une
façon un peu protectrice, la duchesse de Pontarlier,
depuis quelques années veuve du noble duc, était, au
fond, une très-bonne femme qui avait un,peu trop le
faible d'aimer « qu'on lui rendît, » pour nous servir
d'une expression consacrée, et ne détestait pas trop
les jeunes gens. »
Ajoutons à ce portrait que la duchesse possédait
une dose de vanité mondaine qui ne pouvait trouver
d'équivalent que chez son amie, madame de Berthane.
Comme maîtresse de maison, par exemple, elle triom-
1 Dans notre roman intitulé : une Intrigue dans le grand monde.
LA PREMIÈRE AUDIENCE. 21
phait par avance de l'idée de posséder chez elle un
prince étranger, un prince héréditaire, et, à ce pro-
pos, il n'est pas inutile de noter que madame de Pon-
tarlier trouvait qu'une altesse exotique avait infini-
ment plus de « bouquet » que tous les princes français
du monde.
Impatiente de connaître le résultat de la mission du
baron de Semblançay, elle reçut ce dernier, dès qu'elle
apprit son arrivée, en robe de chambre et dans son
cabinet de toilette, où elle le fit prier de passer sur-
le-champ.
— Eh bien, monsieur de Semblançay? dit-elle avec
anxiété.
— Eh bien, madame la duchesse, vous triomphez
sur toute la ligne, dit le baron.
— Ah!.fit-elle avec un gros soupir de satisfaction
contenue.
— Le prince accepte votre invitation ; il s'est par-
faitement souvenu que vous lui aviez donné un fort
joli bal à Bade, et sera chez vous ce soir, un peu
avant dix heures, afin que son entrée ne trouble au-
cunement la représentation de votre opérette.
— Comme c'est aimable et délicat ! Avouez, baron,
qu'il n'y a que les princes de vieille souche pour se
comporter de la sorte. Cette exquise urbanité n'appar-
tient qu'à eux seuls. Mais comme je vous remercie
22 LE PRINCE MAX.
pour le mal que vous vous êtes donné ! J'en suis vrai-
ment bien reconnaissante.
— Il n'y a pas de quoi, duchesse. J'ai compris que
si je réussissais, cela vous causerait un grand plaisir,
et j'ai fait de mon mieux.
— Maintenant, donnez-moi vos bons avis pour la
réception du prince Max : d'abord, j'irai le recevoir à
la porte de mon premier salon...
— Naturellement.
— Mais pas au delà?
— Pas au delà. Si le duc faisait encore les honneurs
de sa maison, c'est au bas de son escalier qu'il devrait
recevoir Son Altesse.
— Fort bien ; mais, par exemple, je voudrais que,
dans la grande salle à manger, au fond de laquelle le
théâtre est disposé, le fauteuil destiné au prince fût
placé sur une sorte d'estrade qui s'élevât un peu au-
dessus des autres. Cela ferait bien, ce me semble ?
— Non, duchesse, point d'estrade. Placez tout sim-
plement une rangée de fauteuils sur le devant de votre
salle de spectacle improvisée. Le fauteuil du milieu
sera réservé au prince, qui vous demandera très-pro-
bablement de vous asseoir à sa droite.
— Alors je ferai placer au milieu de cette première
rangée de fauteuils le grand siége de famille en ta-
pisserie que vous avez pu voir souvent dans le salon.
LA PREMIÈRE AUDIENCE. 25
Avec ses armoiries en bois sculpté, il aura un faux
air de trône qui sera merveilleux.
— Comme vous voudrez, duchesse; mais je vous
préviens que le prince Max est très-simple et qu'il
préférerait peut-être quelque bon siége sans préten-
tion, mais bien capitonné, à ce grand fauteuil du
temps des Carlovingiens. Après tout, c'est un dé-
tail.
— Fiez-vous à moi ; j'arrangerai tout cela suivant
les règles des convenances, et vous verrez que l'orga-
nisation de ma salle de spectacle me vaudra votre
complète approbation.
— Je n'en doute pas, duchesse ; mais surtout,
croyez-moi, beaucoup de simplicité! Adieu! je m'en-
fuis.
— Surtout, ne venez pas trop tard. Soyez là,
avec madame de Semblançay, avant l'arrivée du
prince.
— Nous ferons tout ce que nous pourrons pour
cela.
Et M. de Semblançay, après avoir serré la main
de la duchesse de Pontarlier, sortit rapidement du
boudoir;
III
UNE SOIREE DRAMATIQUE
A Paris, de notre temps, ce n'est guère que vers
onze heures du soir qu'on se décide à aller dans le
monde ; mode absurde, ridicule comme bien d'autres
modes d'aujourd'hui. Elle a pour conséquence de
forcer une maîtresse de maison à se morfondre une
heure et demie dans ses salons déserts et de faire
rentrer chez elle à six heures du matin toute jeune
femme élégante et qui se respecte.
Ah ! que nos pères entendaient mieux la manière
de supporter les fatigues inévitables de la vie mon-
daine sans se laisser sottement accabler par elles ! A
huit heures du soir, on abordait les salons ; à deux
3
26 LE PRINCE MAX.
heures du matin, au plus tard, on était rentré chez
soi, sinon couché.
Et ces coutumes-là ne datent pas d'aussi longtemps
qu'on pourrait le supposer ; il en était ainsi sous la
Restauration et dans les deux premières années du
règne de Louis-Philippe. Les jeunes femmes se con-
servaient plus longtemps alors et n'avaient pas besoin
de se farder ; les petits crevés n'étaient pas encore
connus.
Malgré cette habitude moderne et généralement
adoptée d'aller tard dans le monde, il arrive quelque-
fois de nos jours qu'une maîtresse de maison fixe à
ses invités une heure moins avancée à laquelle ils doi-
vent tous être réunis. Il en est ainsi, par exemple,
lorsqu'il s'agit d'une représentation théâtrale qui
finirait beaucoup trop tard sans cette précaution, ou
serait incessamment troublée par les allées et venues
des arrivants.
La duchesse de Pontarlier avait donc inscrit sur ses
invitations : «Le spectacle commencera à dix heures
précises, » et il faut rendre cette justice aux personnes
de sa société habituelle qu'elles avaient tenu à être
exactes pour lui être agréables en cette circonstance.
Sans doute il pouvait se trouver dans le nombre quel-
ques retardataires désireuses d'attirer l'attention sur
des toilettes tapageuses en arrivant chez la duchesse
UNE SOIREE DRAMATIQUE. 27
après l'heure officiellement indiquée ; mais la grande
majorité des invités était installée dans la salle à dix
heures moins un quart.
Cette salle de spectacle improvisée n'était autre,
comme nous l'avons déjà dit, que la grande salle à
manger de l'hôtel, disposée pour la circonstance. Des
banquettes de velours rouge à crépines d'or et une
rangée de fauteuils la garnissaient jusqu'à l'espace
reservé pour l'orchestre. Au fond, un charmant pe-
tit théâtre s'élevait de quelques pieds au-dessus du
niveau de la salle, dont il était séparé par un rideau
ou, pour parler plus exactement, par des rideaux éga-
lement en velours rouge qui se tiraient de chaque
côté lorsqu'un acte commençait.
Une portion notable de l'orchestre des Bouffes-
Parisiens, convoquée pour la circonstance, occupait
l'espace réservé aux musiciens et dans la salle, près
des exécutants, un fauteuil avait été réservé pour le
maestro Bachoffen, désireux de surveiller de près
l'interprétation de son oeuvre.
Les femmes, la plupart en toilettes « à tout casser, »
comme disait l'ingénieux Bellechasse, occupaient na-
turellement toutes les places de devant, à l'exception
du fameux fauteuil destiné au prince Max. Les hom-
mes étaient assis au fond et, la grande porte de la
salle étant ouverte à deux battants, des places avaient
28 LE PRINCE MAX.
pu être ménagées dans le salon auquel cette porte
donnait accès et ce n'étaient point les plus mauvaises
assurément, car elles étaient disposées de façon à
permettre de saisir, d'un coup d'oeil, l'ensemble
vraiment brillant du tableau.
A dix heures moins quelques minutes, ainsi qu'il
l'avait annoncé, le prince fit son entrée dans la salle,
donnant le bras à la duchesse de Pontarlier, qui avait
été le recevoir à la porte de ses salons, Tout le monde
s'était levé ; le prince salua très-gracieusement l'as-
semblée et prit place en souriant dans le fauteuil qui
lui avait été destiné. Sur un geste de lui, madame
de Pontarlier s'assit à sa droite.
A partir de ce moment les regards de toutes les belles
dames qui garnissaient la salle convergèrent vers le
fauteuil princier pour admirer, non pas le contenant
mais le contenu, et, du reste (il faut bien le dire pour
excuser cette curiosité féminine), il était impossible
d'avoir plus grand et meilleur air que ce prince blond,
aux traits réguliers, à la moustache élégante, vêtu
avec beaucoup de goût et de façon à faire ressortir
sa taille et les agréments de toute sa personne.
Le prince ayant voulu faire honneur à la duchesse
de Pontarlier, le grand cordon de son ordre passé
sur son gilet noir ouvert, ainsi que la plaque atta-
chée à son habit d'une coupe irréprochable, ajou-
UNE SOIRÉE DRAMATIQUE. 29
taient encore, s'il était possible, au prestige de dis-
tinction qui le rendait si séduisant aux yeux de la
noble assemblée.
Un programme imprimé en lettres d'or, sur papier
vélin, contenant le titre de la pièce et sa distribution,
avait été remis au prince par madame de Pontarlier.
La pièce était intitulée Amadis et Galaor. Trois rôles
d'hommes principaux et deux rôles de femmes devaient
être « tenus, » comme on dit en termes de coulisses,
par des gens du monde, et ce n'était pas, ainsi que
nous l'avons indiqué, un des moindres attraits de la
soirée. La société parisienne renferme, on le sait,
un certain nombre d'artistes dramatiques très-capables
de lutter pour le talent avec les artistes de nos théâ-
tres, auxquels ils pourraient même, dans la comédie
surtout, en remontrer pour la bonne tenue et l'élégance
naturelle des manières.
Ici, la difficulté scénique se compliquait du chant,
et l'on avait été obligé de faire appel à des amateurs
qui possédassent la double faculté exigée en pareil
cas. Heureusement les artistes de salon réunissent
souvent plusieurs genres et généralement sont plus ou
moins bons musiciens, Une aptitude conduit à l'autre.
L'ouverture commença aussitôt que le prince Max
fut installé dans son fauteuil. Originale et gaie, re-
produisant les principaux morceaux de l'opéra, entre
3.
LE PRINCE MAX.
autres une valse charmante, elle fut couverte d'ap-
plaudissements mérités.
Bachoffen, qui avait été très-satisfait de l'exécution,
donna de son côté un encouragement aux musiciens
en frappant légèrement et discrètement dans ses mains
soigneusement gantées.
La toile se leva, ou, pour parler plus exactement,
les deux rideaux de velours se séparèrent, Le théâtre
représentait la lisière d'une forêt. On distinguait au
fond un vieux manoir, orné de tourelles. A droite, on
apercevait l'entrée d'une grotte.
N'est-ce point chose désolante de voir, de nos jours,
la vraie littérature sacrifiée à ce faux goût qui domine
et n'admet plus que la bouffonnerie plus ou moins
risquée, plus ou moins insensée, devrions-nous dire,
laquelle, il faut bien l'avouer, d'ailleurs, en provo-
quant souvent le fou rire, est toujours à peu près sûr
de son succès?
Nos aïeux avaient bien le théâtre de la foire, nous
dira-t-on, et s'en gaudissaient fort. C'est vrai ; mais
le théâtre de la foire qui, du reste, n'avait pas pour
lui l'attrait de la musique, ni la comédie italienne qui
le possédait quelquefois, ne faisaient aucun tort à la
littérature dramatique sérieuse ; et puis ni l'un ni
l'autre ne s'imaginaient d'aller parodier tous les grands
faits, toutes les grandes figures de l'antiquité ou d
UNE SOIREE DRAMATIQUE. 31
moyen âge, de cascader, puisque le mot est devenu
du français, sur la fable, la légende et même l'his-
toire.
Mais où nous laissons-nous entraîner? discute-t-on
le goût parisien, qui devient si vite le goût de la France
et celui de l'Europe? Mieux vaudrait, comme dit le
vieux Babelais, « essayer de dessécher le fleuve qui dé-
borde avec un seau d'écurie. » Le plus sage, peut-être,
est-il encore de hurler avec les loups.
Donc, la toile étant levée, on vit s'avancer l'illustre
chevalier Galaor et son écuyer Renulph, tous deux
déguisés en bergers.
— Monseigneur , monseigneur , disait Renulph,
marchez un peu moins vite, de grâce !
— Ah ! Renulph, répondait Galaor, j'éprouve une
telle impatience de me rapprocher de ce château, de
ce lieu où elle respire, de cette forêt où je vais peut-
être l'entrevoir, se livrant, comme Diane, au plaisir
de la chasse, qu'elle affectionne, m'a-t-on'dit !
— Tout cela est fort bien, mais mes pauvres jam-
bes ne pourront bientôt plus me porter, et le fidèle
écuyer ne saurait accompagner longtemps son maître
de la sorte ; monseigneur, vous l'avouerai-je? en cou-
rant ainsi depuis ce matin par monts et par vaux, il
m'est venu une foule d'idées...
— Vraiment?
32 LE PRINCE MAX.
— Et je demande à vous en faire part. Mais, aupa-
ravant, je vous demande aussi la permission de m'as-
seoir sur ce gazon, car mes jambes commencent à
me refuser absolument un service que je ne leur eusse
pas demandé, grands dieux ! si je n'eusse consulté
que mes intérêts,
— Voyons, parle !
— Eh bien, mon bon maître, lorsqu'un beau jour,
faisant la remarque que depuis bien longtemps le
grand Amadis avait disparu de la cour des Gaules et
qu'il importait de savoir ce qu'il était devenu, vous
fîtes voeu de vous livrer tout entier à l'entreprise
difficile de rechercher ce fameux guerrier par terre
et par mer, assurément ce fut une noble idée que vous
eûtes là.
— Tu en conviens?
— J'en conviens. Il est bien vrai que cette idée
n'aurait peut-être pas été l'idée de tout le monde ; les
goûts sont si différents ! Bien des gens auraient préféré
rester tranquilles à cette cour aimable et galante, où
pour vous, monseigneur, un plaisir n'attendait pas
l'autre. Mais la gloire d'une entreprise difficile et pé-
rilleuse vous a séduit et entraîné. Vous n'eûtes plus
désormais qu'une pensée, qu'un désir : rechercher et
trouver le grand Amadis, depuis si longtemps disparu.
Vous vous fîtes river au cou et au bras deux cercles
UNE SOIREE DRAMATIQUE. 33
de fer dont vous ne devez être délivré que lorsque
votre entreprise aura réussi et, soit dit en passant,
ces deux ornements doivent singulièrement vous gê-
ner dans vos mouvements, mon bon maître ; enfin,
nous partîmes.
— Eh bien, tout cela n'était-il pas conforme aux
plus saines traditions de la chevalerie ?
— Sans doute, sans doute ; mais alors, pourquoi
n'être pas complétement resté dans votre programme?
Pourquoi sur la renommée, peut-être très-surfaite,
des charmes soi-disant merveilleux de la comtesse
Impéria, nous sommes-nous arrêtés tout d'un coup
dans notre voyage et dans la susdite entreprise ?
— Pourquoi? Mais tu le sais : pour nous rappro-
cher des lieux qu'habite cette beauté merveilleuse,
pour tâcher de pénétrer dans son manoir dont tu vois
les tours.
— Et croyez-vous, monseigneur, que ce déguise-
ment vous y aidera ?
— Peut-être.
— Eh bien, moi, je l'estime fort dangereux. Qui
reconnaîtrait, qui pourrait soupçonner sous ces habits
champêtres l'illustre, l'invincible Galaor et son redou-
table écuyer? Personne. Or, la renommée des gens,
l'idée qu'on se forme d'eux, a toujours fait plus de
LE PRINCE MAX.
la moitié de leur mérite, et notre incognito pourrait
bien nous attirer de fâcheuses aventures.
— Comptes-tu donc pour rien la valeur de mon bras?
— Votre bras, monseigneur, indépendamment de
ce cercle de fer qui doit un peu le gêner, n'est en ce
moment armé que d'une baguette, ce qui n'est pas
bien formidable. Et puis, vous l'avouerai-je encore?
Moi qui suis la prudence personnifiée, moi qui ne
mets pas un pied devant l'autre sans avoir bien pesé
le pour et le contre, je ne me trouve pas très à mon
aise au milieu de ces pays inconnus où pourraient
abonder des enchantements. Hein? les enchantements,
je parie que vous n'y aviez pas même pensé; et ce-
pendant Dieu sait tout ce qu'en disent nos romans de
chevalerie ! C'est le piége dans lequel tombent tous
les grands coureurs d'aventures. Si la comtesse Impé-
ria allait être une femme enchantée, avouez que c'est
vous qui ne le seriez pas.
A cet affreux jeu de mots, toute l'assemblée, y
compris le prince Max, partit d'un éclat de rire.
M. de Semblançay lui-même, le philosophe frondeur,
ne put s'empêcher de faire comme tout le monde,
mais en haussant les épaules par manière de protes-
tation.
Quand l'hilarité se fut un peu calmée dans la salle,
Galaor continua :
UNE SOIREE DRAMATIQUE. 35
— Allons donc ! pourquoi se livrer à ces sentiments
pusillanimes ?
— En attendant, reprit Renulph, voici des gens
de mine fort douteuse.
— Ce sont de bons paysans.
— Bons ! Ils n'en ont, ma foi, pas l'air.
Sur ce, des paysans entrèrent et exécutèrent un
choeur fort original, lequel fut très-chaudement, ap-
plaudi. Il est bon d'ajouter que les susdits paysans
étaient tous des élèves du Conservatoire.
— Attends, dit Galaor à son écuyer, je vais leur
dire quelque chose de vraiment pastoral.
Et, en effet, il chanta un air naïvement sentimen-
tal, à la façon d'un Némorin quelconque, et M. de Flo-
rian se fût pâmé d'aise en l'entendant.
Mais cette tentative n'aboutit qu'à une reprise vio-
lente du choeur des paysans, qui menacèrent les deux
bergers de contrebande. Déjà Galaor se mettait en
position de leur résister avec son bâton, au risque
d'être accablé par le nombre, lorsqu'un ermite sortit
de la grotte.
— Eh bien, quel est ce bruit? dit l'ermite; qui
est-ce qui se permet de batailler ainsi auprès de ma
grotte et de troubler mon repos?
— C'est le saint homme nouvellement arrivé dans
LE PRINCE MAX.
le pays, et dont on raconte tant de merveilles, dit un
des paysans à ses compagnons.
— Supposez-vous, par hasard, continua l'ermite,
qu'un vienne ainsi s'enfermer dans une grotte, dans
le pit d'étudier de près les besoins des populations,
pour avoir ensuite l'agrément d'être réveillé beaucoup
plus tôt qu'on ne voudrait, par un semblable tapage?
Voyons, quelle est la cause de cette querelle?
— Ce sont ces gens-là qui ont l'air de nous nar-
guer, dit le paysan.
— Ce sont ces manants, au contraire, qui nous ont
menacés, dit Galaor.
— Allons, continua l'ermite, que la paix soit avec
vous, et surtout éloignez-vous de ma demeure ! Sans
cela, j'attirerais sur vos sottes têtes toutes les calamités
que peut engendrer la nature.
« C'est, égal, ajouta-t-il à part, en regardant Ga-
laor, je connais cette figure-là, moi ; mais où puis-je
donc bien l'avoir vue ?
Et il rentra dans sa grotte.
— Voilà un singulier ermite ! dit à voix basse le
prince Max, en se penchant vers madame de Pontarlier ;
je crois qu'il y a quelque chose là-dessous. Qu'en pen-
sez-vous, duchesse?
— Je le crois aussi, monseigneur.
— Vous voyez, mon bon maître, poursuivit Renulph,
UNE SOIREE DRAMATIQUE. 37
que l'incognito a aussi ses désagréments. Quant à cet
ermite, il a une singulière physionomie. Vous n'avez
pas remarqué les regards qu'il vous a lancés?
— Tu ne vois jamais que le mauvais côté des
choses !
— C'est possible ; mais je vois juste, et cet ermite
ne m'inspire qu'une très-faible confiance. Je dirai
même plus : il ne m'en inspire pas du tout. Enfin,
pourvu que les enchantements ne viennent pas se
mêler de nos affaires, il n'y aura encore que demi-mal ;
mais je n'en voudrais pas jurer.
— Allons, allons ! point de craintes chimériques ;
repose-toi sur ces gazons, à l'ombre de ces beaux
chênes, pendant que je vais à la découverte, en cher-
chant à m'approcher du manoir.
— Eh quoi ! vous me quittez?
— Pour un instant seulement. D'ailleurs, je ne
suppose pas que mon écuyer connaisse la frayeur.
— Moi? Oh! que non, monseigneur! Seulement,
c'est l'isolement que je redoute.
— Je te l'ai dit : je vais simplement à la décou-
verte, et je reviens promptement.
Galaor s'éloigna, et Renulph se mit à chanter un
morceau bouffe, plein d'entrain et de caractère, où il
maudissait l'ambition qui lui avait fait préférer l'hon-
neur, plein de tracas et de trouble, d'être l'écuyer
4
33 LE PRINCE MAX.
d'un chevalier célèbre, à la douce et salutaire occupa-
tion de planter ses choux dans le potager de ses pères.
Ce morceau, parfaitement chanté, du reste, par le
baryton amateur, fut couvert d'applaudissements. Le
maestro Bachoffen semblait radieux et promenait, en
souriant, sur la noble compagnie, son binocle intel-
ligent.
L'ermite reparut.
— Eh bien, mon ami, vous êtes encore là ? dit-il à
Renulph. Vous vous reposez de vos fatigues. Vous
venez de loin, peut-être ?
— Oh ! oh ! des questions ? se dit l'écuyer ; tenons-
nous sur nos gardes.
Puis il ajouta :
— J'attends mon compagnon de route, qui est allé
admirer de près ce manoir que l'on voit là-bas.
— Ah! c'est un amateur de tours et de donjons,
votre ami? Vous n'êtes point de ce pays, à ce qu'il
paraît ?
— Nous sommes de la province voisine.
— Mais pourquoi en être sortis? Ce n'est pas pour'
Votre plaisir, sans doute ; car, en ce temps-ci, voyager
n'est pas très-sûr.
— C'est pour nos affaires que nous parcourons le
pays.
UNE SOIRÉE DRAMATIQUE. 39
— Pour vos affaires? Vous n'êtes cependant pas
marchands. Cela se voit à vos habits.
— Ah ! mon père, vous savez? l'habit ne fait pas le
moine. Nous sommes marchands de bestiaux, et, sous
ces vêtements de paysans, nous voyageons très à notre
aise.
— Oui-da. Eh bien, voulez-vous que je vous dise?
vous ne me faites pas du tout l'effet de marchands de
bestiaux ni de vrais paysans. La figure de votre com-
pagnon ne m'est point inconnue... Oui, cette figure-là,
je l'ai vue quelque part, et point sous le chaperon de
marchand de bestiaux. C'était bien plutôt sous le
casque de chevalier. Ainsi, mon ami, toute dissimu-
lation serait inutile. Votre camarade n'est pas ce
qu'il veut faire croire. Avouez-le-moi tout bonne-
ment.
— Mais quel intérêt avez-vous à savoir nos af-
faires ?
— Comment ! quel intérêt ? Je vous trouve char-
mant, par exemple ! Pourquoi un bon ermite vient-il
s'établir dans un pays, si ce n'est pour que chacun
s'empresse de lui confier ses petits secrets? C'est élé-
mentaire, cela.
— Et moi, monseigneur l'ermite, si je venais vous
dire que vous ne me faites pas l'effet d'un ermite du
tout, que penseriez-vous de ma franchise?
40 LE PRINCE MAX.
— Je dirais, je penserais... En vérité, l'ami, êtes-
vous devenu fou? Savez vous que de semblables pa-
roles pourraient attirer sur vous la colère céleste?
Mais j'aperçois quelqu'un qui me cherche et désire
me parler, sans doute. Nous reprendrons plus tard
cette conversation.
Ce « quelqu'un » n'était autre que la jeune Car-
melle, suivante de la belle Impéria, qui, dans un petit
duo, venait prévenir l'ermite, qu'après s'être livrée
au plaisir de la chasse, la comtesse comptait le visiter
de nouveau dans sa retraite, et réclamer ses saints
conseils, ce à quoi le bon ermite répondait que ses
conseils, ainsi que sa personne, étaient entièrement
au service de la belle Impéria.
Malheureusement la jeune personne qui remplissait
le rôle de Cannelle n'avait pas une très-grande habi-
tude de la scène. Se trouvant tout d'un coup en pré-
sence de cette brillante assemblée, dont l'élévation
très-modérée du petit théâtre ne la séparait peut-être
pas assez, sa timidité naturelle la domina et paralysa
ses moyens. Malgré la belle voix de basse de l'ermite,
le duo s'en ressentit, et le maestro Bachoffen fit la
grimace, en s'agitant convulsivement dans son fau-
teuil.
Mais cet incident eut pour effet de ménager à la
comtesse Impéria une entrée vraiment triomphante.'

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