Procès de Nyons. Plaidoirie de M. Madier-Montjau

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impr. de C. Chaléat (Valence). 1873. In-16, 62 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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PLAIDOIRIE
DE
VALENCE
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE CH. CHALÉAT.
1873
PROCÈS DE NYONS
A la date du 11 octobre 1873, douze
citoyens comparaissaient devant le tribu-
nal correctionnel de la ville de Nyons,
(Président : M. Breynat. Procureur de la
République : M. Barras.),
Sous la prévention de participation à
une réunion publique non po'itique irré-
gulière.
C'étaient :
MM. Agustinetty, élève en pharmacie, à.
Nyons ;
Brugière père, chapelier, de Nyons ;
Brngière fils, ancien chapelier, de
Nyons ;
Laurens, docteur en médecine, de
Nyons ;
Lisbonne (Emile), journaliste, de Va—
_ lence, membre du conseil munici-
pal dissous de Nyons ;
Madier-Montjau, ancien représentant
du peuple, membre du conseil gé-
mirai de la Drôme pour le canton
de Pierrelatte ;
Richard, avoué, maire révoqué, vice-
— 6 —
A neuf heures du soir, on recommençait
à danser.
La plupart des prévenus n'assistaient pas
à cette seconde séance de danse.
Dès la réouverture du bal, le lieutenant
de gendarmerie, de concert avec le sous-
préfet , envoyait des gendarmes à pied,
des agents de police et deux gendarmes à
cheval, qui ont stationné, armés du mous-
queton-chassepot, à la porle du bal, jusqu'à
onze heures du soir.
A cette heure, le commissaire do police,
ceint de son écharpe, a fait, avec les gen-
darmes et ses agents, une nouvelle appa-
rition au bal. i\.ais cette fois, il a pénétré
dans l'intérieur et a sommé l'assemblée,
au nom de la- loi, à haute et intelligible
voix, d'avoir à se disperser.
Avant que cet ordre ne fût achevé, l'aire
était évacuée.
Jeunes gens, jeunes filles, pères et mères
de famille, vieillards, enfants, tout ce pu-
blic ineffensif a repris, avec dés accès de
gaieté, mais sans le moindre tumulte qui
aurait été de nature à troubler la tranquil-
lité publique, le chemin delà ville.
Mais le commissaire de police et la gen-
darmerie ont dressé des procès-verbaux,
Considérant le bal de M. Thiers cimme
une réunion illégale', et les pourparlers
avec M. Lisbonne comme une mise en de-
meure fai'e à la réunion de se dissoudre.
L'affaire a suivi son cours.
A l'audience, le commissaire de police et.
les trois gendarmes ont répété les déclara-
tions de leurs procès-verbaux avec diverses
variantes.
Les prévenus ont protesté contre les
assertions de la police, ils ont fait citer
trente témoins qui ont affirmé, sous la foi
du serment, s'être trouvés au bal au mo-
ment de la première descente du commis-
saire de police et des gendarmes et n'avoir
pas entendu de sommations.
M. Barras, procureur de la République,
a adopté et développé le système des té-
moins à charge.
La réunion était publique, puisque la
salle du bal n'était ni close ni couverte;
puisqu'il était constaté que toutes les invi-
tations n'avaient pas été faites individuel-
lement et d'avance et que parmi les nom-
breux invités tous n'étaient pas en rapport'
de position avec le propriétaire du local.
Cette réunion publique était irrégulière,
puisque sept électeurs jouissant de leurs
droits de citoyens, n'avaient pas fait à la
sous-préfecture le dépôt d'une déclaration
exigée par la loi du 10 juin 1868, avec les
énoncialions requises ; que les organisa-
teurs n'avaient pas pourvu d'un bureau
cette réunion et que l'administration n'y
était pas représentée par l'un de ses agents.
M° Jules Lisbonne, avocat du barreau de
Nyons, assistait les prévenus.
C'est M. Madier-Montjau, l'un d'entr'eux,
qui a porté la parois en son nom et en celui
de ses amis. Il l'a fait avec cette éloquence,
— 8 —
cette clarté et cette fermeté qui lui sont
familières, et qui apportent d'ordinaire la
persuasion dans les esprits.
On lira plus bas ce remarquable plai-
doyer qui méritait, à tous les titres, d être
reproduit et répandu.
- M. Madier-Montjau a bien voulu en au-
toriser la publication, dans cette pensée
qu'en dehors de l'objet et de l'intérêt de ce
procès, il est des vérités philosophiques,
morales et politiques qui planent au-dessus
des faits ordinaires d'une cause judiciaire
et de la décision des juges, et qu'il est bon
de proclamer souvent au milieu des popu-
lations.
Le tribunal, après une courte délibéra-
tion, a rendu dans cette affaire une sen-
tence de condamnation.
M Brugière père, qui a fourni la preuve
de son alibi, a été renvoyé sans dépens des
fins des poursuites.
M. Thiers père, comme organisateur de
la réunion, a été condamné à deux cents
francs d'amende.
M. Agustinetty a été condamné à trois
cents francs d'amende pour avoir résisté
aux réquisitions de la police,
Et la peine de cinq cents francs d'amende
a été prononcée pour le même motif con-
tre MM. Brugière fils, Laurens, Lisbonne,
Madier-Montjau, Richard, Rolland, Thiers
fils, Vernet et Vigne.
Le jugement prononce en outre la soli-
— 9 —
darité entre tous les condamnés pour l'a-
mende et pour les frais
Nous laissons à la conscience de nos
lecteurs le soin d'apprécier ce jugement.
Quant à nous, nous sommes trop respec-
tueux des décisions de la justice pour que
nous formulions ici des commentaires qui
pourraient être interprétés comme une at-
teinte portée à l'autorité de la chose jugée.
L'ÉDITEUR.
— 10 —
e
PLAIDOIRIE
DE M. MADIER-MONTJAU
Messieurs,
Il y a vingt-trois ans qu'on ukase sans fon-
dement, sans droit, rendu contre toute justice
et contre toutes les lois de mon Pays par le
gouvernement qui a préparé, proposé et fait
voter à sa Chambre des députés celle loi du 6
juin 1868 pour laquelle on nous reproche de
n'avoir pas eu assez de respect, il y a vingt-
trois ans qu'un ukase de ce gouvernement, en
m'arrachant de mon siège de représentant du
Peuple, déchira sur mes épaules ma robe d'a-
vocat, que depuis dix années je portais hono-
rablement.
Depuis ce temps mes lèvres ne se sont pas
ouvertes devant un tribunal; vivant à l'étran-
ger... comme j'ai pu ! j'ai désappris les lois
de mon pays, ses traditions judiciaires ; je
n'ai plus suivi sa jurisprudence ; j'ai oublié
cet art du barreau et ces heureux artifices de
la parole, grâce auxquels on peut tout dire
sans froisser jamais.
.... Et aujourd'hui, quand, pour la premiè-
— 11-
re fois après cette longue période de temps
écoulée, qui est presque une vie d'homme, je
reprends la parole, c'est pour me défendre,
c'est pour défendre avec moi mes amis !
M. le Président. — Je ne vous autorise à
parler que pour vous-même ; vous ne pouvez
parler au nom de tous les prévenus.
M. Madier de Montjau prenant un livre sur
la tabie placée devant lui :
Monsieur le Président, je lis dans un livre
écrit par un homme qui occupa les plus hau-
tes fonctions de la magistrature, après avoir
été l'un des plus illustres avocats de France :
« J'ai entendu des Présidents répéter à cha-
que instant : Vous avez toute latitude pour
vous défendre ; mais... et, de mais en mais,
la défense était accablée de restrictions et d'in-
terruptions qui fatiguaient l'avocat, lassaient
sa patience, ou le troublaient au point de le ré-
duire à se taire ou à ne faire que balbutier.
« Depuis surtout qu'il a 'été mis à l'ordre
du jour de déclamer contre les doctrines, de
réprimer les doctrines, quelques présidents se
sont empressés, comme à l'envi, d'interrom-
pre les avocats, de les rabrouer et. d'entrer en
réfutation avec eux, sous prétexte de rétablir
les saines doctrines.
« Il semble que le juge aurait été solidaire
avec l'avocat, s'il l'eût laissé achever sans l'in-
terrompre ! De là le trop vif empressement
qu'on les a vus mettre à ces interruptions...»
M. le président. — Permettez... je vous fais
observer que vous n'êtes pas avocat ; vous êtes
prévenu; ce que vous lisez s'applique aux.
— 12 —
rapports de la magistrature et du barreau ; à
chaque instant on y parle d'avocat.
M. Paul Vigne s'adressant à M. Madier de
Montjau. — Lisez uu peu plus loin, p. 54; là
il s'agit des droits des prévenus (1).
M. Madier de Montjau. — Non ! Je vous
remercie ; mais cela ne m'est plus nécessaire.
En effet, Monsieur le Président, je ne suis
pas ici avocat. Je le sais, et c'est pour cela
que je ne vous ai pas demandé à prendre pla-
ce à cette barre qui est derrière moi. Je suis
resté modestement à mon banc. Je suis pré-
venu; je ne l'ai pas Oublié, et veuillez être per-
suadé que je ne l'oublierai pas ; mais, si l'a-
vocat a droit à une large liberté, si on ne doit
pas entraver sa parole, interrompre sa plai-
doirie, la logique, la justice ne crient-elles
pas qu'à plus forte raison, respect est dû à
la défense du prévenu qui. soutient sa propre
cause ?...
Nous sommes ici sous la main de votre pou-
voir discrétionnaire. Je le sais encore, et croyez
(I) Voici le passage auquel M. Paul Vigne faisait
allusion :
« Si le juge doit se montrer indulgent envers
le défenseur, à plus forte raison envers l'accusé.
Il doit lui pardonner quelque chaleur dans sa pro-
pre cause, et lorsqu'il s'agit de sa perte ou de son
salut. J'ai entendu un accusé interrompu dans sa
défense dire au président : Monsieur, le soin de
défendre mon honneur remporte sur tout. En
sortant d'ici, vous rentrez bien tranquille chiz
vous ; et moi je rentre en prison...
_ 13 —
que, sans parler du respect dû à ceux qui ont
l'honneur de représenter à cette place élevée
où vous êtes la justice républicaine, cette pen-
sée me maintiendrait dans les limites où je
dois rester ; car je hais le rôle du pot de terre
heurtant le pot de fer, quand il n'en peut ré-
sulter rien d'utile, et, dans une lutte inégale,
je ne descendrai pas au rôle de dupe 1 Deux
fois déjà depuis le commencement de ces dé-
bats j'ai vu la promptitude du ministère public
à y intervenir par ses réquisitions, et je ne
suis pas disposé à les provoquer contre moi ;
mais si je ne puis dire quatre mots sans être
interrompu, si, dès le premier que je pro-
nonce je suis arrêté, si je ne puis ouvrir la
bouche sans qu'on mêla ferme je cesse de
parler !
Eh ! quoi, avant de savoir par ma défense
même ce qu'est l'affaire, avant que mon sys-
tème vous soit connu, vous me limiteriez !
vous me diriez :« Vous examinerez cette ques-
« tion-ci et non celle-là. Vous avez ceci à
« dire et pas autre chose!.. .Vous parlerez pour
« vous, non pour les autres ! »
Comme s'il était possible de rester rigou-
reusement entre ces bornes ! comme si, dans
une affaire de cette nature, tous les intérêts
n'étaient pas connexes et la défense ne devait
pas être collective 1
J'ai invoqué l'opinion de M. Dupin, l'un des
vôtres,un de nos ad versaires,s'il en fûtl Je m'ap-
puierai sur de plus récents souvenirs. Jamais
il ne fut interdit à un prévenu de parler au
nom de ses amis, de ses co-prévenus. Cela est
— 14 —
si vrai que sousl'Empire, oui, sous YEmpire,
les prévenus del'Internationale, de la terri-
ble Internationale elle-même, purent, devant
la sixième chambre correctionnelle de Paris...
faire présenter, sans contestation, la défense
commune par un ou deux d'entre eux choisis
par tous les autres Et nous, nous n'aurions
pas la même faculté !
Encore une fois, s'il en est ainsi, nous n'a-
vons qu'à garder le silence !
Tenez... Voilà que, déjà, moi qui m'étais
promis de rester calme, je me sens profondé-
ment ému... troublé... et ce n'est pas ma fau-
te !
N'était-ce donc pas assez de cetle ignorance
des lois de mon pays, de cette inexpérience,
tristes fruits de 1 exil, dont je parlais tout à
l'heure?... N'était-ce pas assez de la respon-
sabilité que fait peser sur moi la confiance de
tous ces hommesde coeur? N'était-ce pas assez
des sentiments que j'éprouve en me soyant, moi,
né sous la Restauration, moi, déjà môle aux
luttes politiques sous Louis-Philippe, moi, qui
ai assisté au règne du dernier Napoléon, jeté,
pour la première fois!... à cinquante-neul ans,
sur le banc du tribunal correctionrel... de la
République?...
Laissez-moi prendre quelques instants de
repos : ils me sont nécessaires pour retrouver
la liberté d'esprit et le calme dont j'ai besoin,
absolument besoin !...
— Après être resté un moment, silencieux,
adossé à la barre, M. Madier-Monljau reprend
ainsi :
Au nom de ces considérations, au nom de la
situation qui nous est faite, écoutez-moi donc,
Messieurs, désormais, je ne dis pas avec bien-
veillance je n'y ai pas de droit et je ne vous
la demande pas, mais avec la calme impartia-
lité de la justice.
Pour me faire taire absolument il ne faudrait
pas grand chose, car, à la nouvelle de la pour-
suite' °'r'gée contre nous, notre premier senti-
ment notre PrenQière résolution fut de ne pas
nous cléfenu.""*3-
Pourquoi ?
Pour deux raisons' '
ru ous croyions tous pro-
D'abord parce que
fondément, n'en déplaise à M le Procureur de
la République, à l'inanité la Prévention à
neux, éclatant
] évidence de notre droit, lum. neux,
comme le soleil; . .
Ensuite, je le dis, Messieurs, sans' vouloir
vous blesser, mais je le dis avec la fra uc
que commande le respect de la vérité, p. H ^ '
que nous estimions qu'il était de notre intért.
vu la situation respective des prévenus et des
juges, degirder devant vous le silence.
Tous, en effet, Messieurs, et plus qu'aucun
autre peut-être, à raison des' circonstances et
de son âge, celui qui parle en ce moment de-
vant vous, nous avons pendant vingt ans com-
battu avec une inflexible et p« érante éner-
gie, par tous les moyens en voir, le
gouvernement que vous avez c vir
et défendre Je n'examine pa
tort ou raison... Je constat
que, par conséquent, quelq .ie
— 16 —
vouz puissiez avoir de demeurer impartiaux,
d'être équitables, nous ne pouvons manquer
d'être à vos yeux des ennemis... des rebelles...
qui pendant vingt ans ont été en insurrection
flagrante et qu'anime encore le vieil esprit de ré-
volte Vous nous croyez éternellement enclins
à violer la loi et vous pensez que, jusque dans
celte enceinte, nous passerions volontiers par
dessus elle à pieds joints.
Or, quoiqu'en ait dit M. le Procureur de la
République, qui s'est chargé, du reste, de se
contredire lui-même à la fin de son réquisi-
toire quoiqu'en ait dit M. le Président, quoi-
que vous en puissiez, Messieurs, penser en
ce moment, ce procès est un procès politiqae,
essentiellement politique!
Chose curieuse! De la réunion qu'on nous
reproche et qui n'a rien de public, on veut, à
toute force, faire une réunion publique; mais
du procès imprégné partout des caractères po-
litiques, du procès qui sue la politique par
tous les pores, on veut, non moins énergique-
ment, faire aujourd'hui un procès entièrement
étranger à la politique!
En vérité! ce n'est pas un procès politique,
.celui dont le premier acte, le procès-verbal,
tout entier rédigé sous l'influence de préoccu-
pations politiques, constate que dans la réu-
nion qu'on veut bien déclarer « non politiques »
on parlait cependant « avec une grande ani-
mation » (dans une fôte, pendant un bal,
quelle merveille!) et que par conséquent (cela
se devine) sous apparence de danse et de plai-
sirs champêtres se cachait un club en réalité ?
— 17 —
On ne visait pas la politique lorsque dans ce
même procès-verbal, la mémoire fi dèle du com-
missaire de police notait minutieusement
les rubans attachés au cou des danseuses ou
qui ornaient leurs cheveux et la nuance plus
ou moins vive et alarmante de ces rubans?
Ce n'est pas un procès politique celui où plus
tard, pendant l'instruction, l'un de vou = , mes-
sieurs, chargé de nous j.uger aujourd'hui, et qui
dirigeait alors cetle instruction, disait à mon
excellent et honorable ami Richard, pendant
son interrogitoire :
« En admettant que vous n'ayez pas orga-
« nisé la reunion ou bal champêtre, puisque
« vous voulez qu'on l'appelle ainsi, ce que
« nous contestons d'ailleurs, parce que nous
« croyons que les danses qui avaient été or-
«..ganisé s avaient pour objet de dissimuler
« le véritable car acte re de la réunion, vous
« avez été prévenusqu'elle était illégale, etc.?»
Ce n'est pas un procès politique, celui qui
a motivé celte lettre si ferme, si noble, adres-
sée par un. homme qui a été, pendant un an,
votre collègue et qui ne le cédait à personne
en savoir, en mérite, en considération, par M.
Vénat, à son chef de parquet :
« Monsieur le Procureur-général,
« J'ai l'honneur de vous faire connaître
« que je me démets des fonctions de substitut
« de la République
o Des nécessités de famille, et je dois ajou-
« ter surtout la répugnance que j'éprouve
« à m'associer aux mésures de rigueur près-
— 18 —
« crites contre un parti auquel j'ai Vhon-
« neur d'appartenir, m'obligent à prendre
« cette détermination.
« Du moment où je suis obligé d'entrer
a dans l'arène politique, mon indépendance
« de magistrat n'existe plus et ma conscience
a d'honnête homme me fait un devoir de me
« relit er.
« Avant d'être brisé, je préfère me briser
a moi-même.
« Je vous prie, Monsieur le procursur-gé-
« néral, de vouloir bien transmettre ma dé-
« mission à M. le ministre de la justice ?»
Non, ce n'est pas un procès politique, celui
qui a déterminé l'auteur, si délicat, si plein
de respect pour la loi, de cette lettra à en au-
toriser l'impression !
Faut-il ajouter, pour prouver combien les
considérations politiques sont étrangères à
cette affaire, que dans cette assemblée de deux
ou trois cents personnes réunies chez M Thiers,
l'oeil et la « conscience » de M. le commissaire
de police n'ont pu reconnaître et signaler que
douze ou treize coupables, et que ces coupa-
bles sont précisément... Qui?... Les repré-
sentants les plus autorisés, à Nyons et dans
l'arrondissement, du parti républicain :
M. Richard, vice-président du Conseil Gé-
néral de la Drôme et maire révoqué de Nyons;
Paul Vigne et Vernet, anciens sous-préfets du
gouvernement de la Défense Nationale ; Lau-
rens, Rolland, conseillers municipaux démis-
sionnaires à la suite de la révocation de
Richard ; Emile Lisbonne, rédacteur en chef
— 19 —
du journal radical de la Drôme, l'Union
républicaine, enfin un ancien représentant du
Peuple, membre alors de la Montagne, mem-
bre aujourd'hui de l'opposition républicaine
du Conseil Général du département Voilà les
hommes qui, par hasard, sont appelés à repré-
senter ici la réunion, non politique aux yeux
du parquet, du 7 septembre ! Voilà les hom-
mes que l'on a cru devoir grouper sur ce
banc, sans considération de leur âge, de leur
caractère, du juste chagrin de leurs familles ;
car, nous ne chercherons pas à vous le ca-
cher, oui vons avez porté le trouble, l'inquié-
tude, le chagrin dans nos familles, et, tout
dernièrement, me quittant pour longtemps,
allant en Amérique, chercher, avec sa femme,
des compensations à la pauvreté qu'engen-
drent les longs exils, mon fils m'écrivait :
« Père, nous partons sans faiblesse, sinon
" sans regrets , courageux et ayant foi dans
« l'avenir ; une seule chose troublera notre
« sécurité et assombrira notre voyage : l'in-
« certitude du dénouement de ce triste procès
« de Nyons !... »
Il faut donc laisser à ce procès sa véritable
physionomie ; c'est un procès politique !
Et cependant, messieurs, nous nous sommes
décidés à plaider devant vous ; non par souci de
nous mêmes, mais par respect pour nos prin-
cipes. Nous nous sommes rappelés ce que dit
quelque part Montesquieu, à propos du meur-
tre de César : que, dans une République,
l'Etat arme chaque citoyen pour la conserva-
tion dudroitet le fait magistrat pour sa défense.
—20 —
Oui voilà bien les moeurs républicaines !
Voilà bien nos principes! Dans une Républi-
que chaque citoyen est magistrat, chacun a
pour devoir de ne pas laisser périr un atome
du droit !
Nons venons le défendre ; nous venons dire
sur ce procès toute notre pensée ; examiner
quel est le droit de réunion ; si des somma-
tions ont été faites, et si, en l'admettant, elles
étaient régulières et légales ; si, en supposant
que nous leur avions résisté, nous étions dans
le droit ou nous le foulions aux pieds.
Voici les faits :
M. Thiers, le propriétaire delà campagne où
la police nous a trouvés réunis, un honnête
homme, paisible, modéré, à qui ses antécédents
auraient dû suffire pour lui épargner cette
poursuite, M. Thiers a un fils, clerc d'avoué,
c'est-à-dire enfant de .celle bazoche qui, de
tout temps, fit bon ménage avec Terpsichore
et Vénus ou, si vous voulez un langage n oins
mythologique, aima la danse et surtout les
danseuses
M. Thiers fils a des amis nombreux,
comme toujours dans une petite ville où cha-
cun connaît tout le monde ; et les amis du
jeune Thiers ont des amies, jeunes, et j'ajou-
terai, sans chercher une sorte de popularité
qui ne pourrait que m'embarrasser, jolies,
pour la plupart, autant que j'ai pu voir.
En faut-il plus pour motiver un bal, pour
l'improviser en quelques heures, et viendrait-
il à l'esprit de tout autre que du ministère pu-
blic que, dans de pareilles circonstances,
— 21 —
l'intervention du Méphistophélès de la politi-
que soit indispensable pour expliquer une
telle réunion?
Donc résonnez pistons, éclatez trombones,
et:
« En avant les joyeux rigodons ! »
La police fut de notre avis pendant assez
longtemps ; jusque vers trois heures de l'a-
près-midi, si je me rappelle bien. Malgré
ce qu'elle savait incontestablement dès le
moment où le bal commença (car, à Nyons,
qu'igeore-t-on de ce qui s'y fait?) elle ne s'é-
mut pas, elle ne bougea point, elle ne songea
pas à voir une illégalité dans ce qui se passait
chez M, Thiers.
Par malheur (dirai-je pour la réunion, di-
rari-jè pour nous ? pour elle, et pour nous
bien plus encore), lorsque déjà depuis long-
temps se succédaient les contredanses et les
valses, nous eûmes la fatale pensée, quelques
anciens, quelques vieux, traîneurs de cannes
et de béquilles, de monter en promenant vers
le haut de la colline où s'amusait la jeunesse,
et d'aller, un moment, profiler de sa fête.
« Qu'alliez-vous faire dans cette galère,
« nous crie le ministère public? Quel secret
« dessein vous y conduisait, vous, les pères
« conscrits de la République? »
N'avez-vous donc pas lu Shakespeare ou ne
vous souvient-il pas de ce charmant dialogue
entre le vieux Capulet et son compère, pendant
,1e bal où se rencontrent Roméo et Juliette?
— « Ce divertissement improvisé marche
« bien I Allons , allons, asseyez-vous , as-
— 22 —
« seyons-nous, mon bon cousin, car nous
« avons passé nos jours de danse
— « Par notre Dame, il y a trente ans !
— « Comment? Comment? Il n'y a pas
« autant : c'est depuis cette noce vous
« savez ?....
Ignorez-vous le charme du souvenir ; avec
quel empressement on s'attache à tout ce qui
l'évoque ; quelle invincible attraction exerce
sur nous le présent lorsqu'il nous rappelle le
passé ? Certes, nous n'allions pas danser, mais
nous nous plaisions aux plaisirs d'autrui, à
nous rappeler, en assistant aux joies de ceux
qui sont jeunes, le temps où nous l'étions
aussi. Crime impardonnable, assurément, di-
gne de toutes les sévérités de cette loi de 1868
qui ne suspend rien moins sur nos têtes que
d'énormes amendes et je ne sais quel long
emprisonnement !
À peine partions.-nous de Nyons, la police"
emboîtait le pas derrière nous. L'indissoluble
union de la police et du bal est de tradition
en France Où il y a bal on pourrait dire des
gendarmes et de leurs chefs ce que disait
Boileau des festons et des astragales, prodi-
gués dans certaines descriptions poétiques de
son temps : « Ce ne sont que brigadiers, ce ne
sont que gendarmes l »
Il y a plus de cinquante ans déjà, Paul-
Louis Courrier constatait en ces termes leur
multiplication et leur affinité avec la danse :
« Après midi viennent les violons et les
« gendarmes en môme temps... Les gendarmes
a se sont multipliés en France, bien plus que
- 23 —
« les violons, quoique moins nécessaires pour
« la danse. Nous nous en passerions aux fêtes
« du village, et, à dire vrai, ce n'est pas nous
« qui les demandons ;mais le gouvernement
« est partout aujourd'hui, et cette ubiquité
« s'étend jusqu'à nos danses, où il ne se fait
«pas un pas dont le préfet ne veuille être
« informé, pour en rendre compte au minis-
« tre. De savoir à qui tant de soins sont plus
« déplaisants, plus à charge, et qui en souffre
« davantage, des gouvernants ou de nous gou-
« vernés, surveillés, c'est une grande question
« et curieuse, mais que je laisse à part, de
« peur de me brouiller avec les classes ou de
« dire quelque mot tendant à je ne sais quoi.»
Sage reserve ! que j'imiterai, sous le béné-
fice d'une seule observation : Autre temps,
mêmes moeurs. Tout passe, le gendarme
reste !
En cette occasion à l'attraction tradition-
nelle de la danse sur la police et la gendar-
merie, s'ajoutait celle vraiment magique que
j'exerçais sur elles Si je le dis, c'est que c'est
incontestablement vrai, car, Messieurs, je n'en
tire pas plus vanité que mes amis, qui en
étaient doués comme moi.
Depuis que j'étais à Nyons, en certains
lieux on y croyait la révolution en perma-
nence. J'étais venu, au sortir delà session du
Conseil général, profitant d'un séjour de quel-
ques semaines dans mon pays natal, rendre à
mon cher collègue et vice-président Richard,la
visite qu'il avait bien voulu me faire dans ma
modeste retraite du Méas. Je, venais, dans sa
— 24 —
famille, avec lui et notre ami commun Lis-
bonne, qui l'avait accompagné chez moi, me
reposer des affaires, voir un pays charmant
que je ne connaissais pas. Mais la politique
est, à ce qu'il semble, comme la nature des
anciens physiciens : elle a horreur du vide ;
elle se précipite où on ne l'appelle pas. Bon
gré, malgré gré elle vous envahit et vous
cerne.
Qù je ne voyais qu'un délassement, inoffen-
sif s'il en fût, d'autres ont vu je ne sais quel
mystère, quelle noire trame. Depuis que je suis
monté en voilure à la Croisière pour venir ici
jusqu'au, moment où j'ai quitté Nyons, perpé-
tuellement, j'ai été en bulle à une surveillance
inquiète. Depuis que j'ai mis pied à terre dans
la ville, j'ai vu le commissaire de police près
de moi dans les rues, sur les places publi-
ques, à la promenade. Si je perdais un mo-
ment son voisinage c'était pour l'échanger
contre celui de messieurs les gendarmes Je
fus prié à dîner chez un ami. Par les ouvertures
des persiennes derrière lesquelles nous étions à
table, nous nous vîmes guetter par le commis-
saire et les gendarmes. Séparés ailleurs, là ils
étaient réunis.
Comment auraient-ils manqué de nous faire
fidèle compagnie au bal de M. Thiers ?
A trois heures, selon nos souvenirs, à quatre
heures, selon le procès-verbal, ils arrivèrent
presque sur nos talons. — Je le constatai vite,
à la vue des képis bleus qui dominaient la
foule.— Ils furent aussitôt entourés par les per-
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sonnes les plus rapprochées, à l'entrée même
du lieu qui servait de salle de danse.
Quelques mots, messieurs, de ce lieu : Situé
tout près de la grande route et parallèlement à
elle, partout, si vous voulez, il est ouvert à
tous, en ce sens que partout on peut franchir
le fossé profond de cinquante à soixante cen-
timètres au moins, qui le borne et l'enclôt ;
mais en réalité, limité du côté opposé par la
maison et les champs du propriétaire, fermé
du côté de la grande route, qui fut tour à tour
appelée nationale, royale, impériale, puis
nationale encore, et qui conservera ce nom,
j'espère, par le fossé dont je viens de parler, il
n'a qu'une entrée régulière, admise, un petit
pont, de la largeur d'une charrette, que vieut
rejoindre une rangée de grands cyprès, très
rapprochés, Jt qui forment pallissade sur le
revers du fossé.
Pour s'assurer qu'on n'entrerait chez eux
que de leur aveu, les propriétaires avaient
Elacé en travers de ce pont une table, plus
irge que celle posée ici devant moi, et der-
rière laquelle se tenait constamment soit M.
Thiers fils." soit quelqu'un de ses amis (M.
Laurens, par exemple), chargé de veiller sur
l'entrée quand les devoirs de politesse impo-
sés au maître du logis l'obligeaient à s'éloigner
un moment.
Pendant toute la durée de la réunion, M.
Thiers père était, tour à tour, sur les divers
points du lieu où l'on dansait.
On était donc non-seulement dans une pro-
priété particulière, mais aussi bien clos et chez
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soi qu'il soit possible de l'être sans.être en-
touré de murailles.
C'est à l'entrée de cette aire que se présenta
M. le commissaire de police, et aussitôt entre
lui et les personnes placées de l'autre côté de
la table, qu'il ne dépassa pas (MM. Thiers fils,
Laurens, Emile Lisbonne), s'engagèrent des
discussions, des pourparlers, qu aucun de
nous, remarquez-le, n'a songé à nier.
Mais furent-ils suivis de sommations ?
A ce propos, d'abord, expliquons-nous :
Je voudrais être, avant tout, fixé sur ce
point : Est-ce à des sommations, est-ce à des
réquisitions que l'on nous reproche de n'avoir
pas obéi ?
Le procès-verbal, la première pièce du dos-
sier, constatait des sommations, et le commis-
saire de police devait qualifier ainsi ce qu'il
prétend avoir fait, car, dans notre langue, si
claire quand ou ne l'obscurcit pas à plaisir,
sommation signifie une mise en demeure so-
lennelle, faite, comme l'a très bien dit plusieurs
fois M. le président, dont j'ai retenu les paro-
les : à haute et intelligible voix. J'ajoute :
intelligible pour tous, car, en pareil cas, ce
n'est pas à quelques-uns.qu'on s'adresse, mais
à tous, à ceux qui sont loin, aussi bien qu'à
ceux qui sont près, à ceux qui, par hasard,
entendraient difficilement, comme à ceux qui
entendent sans peine
Or, à moins.que pour établir comme indu-
bitable la parfaite véracité de cinq à six té-
moins, précédemment engagés par les affir-
mations de leurs procès-verbaux, on donne

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