Programmé pour mourir

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« La nuit fut très courte pour Ngambi. Au petit matin de ce mercredi 8 octobre, il alla à la gare routière mais malheureusement il n'y avait aucune voiture pour Massanga. Il ne trouva qu'une vieille voiture pour Mouila Magondo appelé "tombeau ouvert", surnom donné au chauffeur pour son goût très poussé pour l'excès de vitesse malgré l'état de vétusté de son bolide. Ngambi se rapprocha des chargeurs qui lui firent comprendre qu'il y avait pénurie de voiture en partance pour Massanga mais qu'il pouvait faire escale à Magondo... L'état du véhicule aurait dû décourager Ngambi le sage, mais comme poussé par un esprit supérieur... »


Publié le : jeudi 13 août 2015
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EAN13 : 9782332834454
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ISBN numérique : 978-2-332-83443-0

 

© Edilivre, 2016

 

Chapitre I
L’héritage culturel

« Le patrimoine culturel immatériel d’un peuple représente l’ensemble des connaissances tradition­nelles, des savoir-faire, des us et coutumes que ce peuple peut transmettre aux générations futures, voire à d’autres communautés ! »

Ken Arnaud Gildas Koumba,
écrivain, attaché de Services économiques et financiers au ministère de la Culture, des Arts
et de l’Éducation civique

En ce vendredi 13, le soleil semblait tirer sa révérence à son ami Gadouk, qui avait été maltraité psychologiquement par les événements de la journée.

« Au moins, toi, tu n’as pas été désagréable avec moi ! » pensa-t-il.

Et il se dit : « Allons dire bonsoir à Tâte, sûrement qu’il trouvera quelque chose pour m’enlever ce sentiment d’inquiétude. »

Il se dirigea vers la case de Tâte et y trouva maman Titine, femme de l’ancêtre, en train d’apprêter le repas du soir. Après les salutations d’usage, elle dit à Gadouk que « Tâte Tengu était allé rendre visite au vieux Foburu Ikanga qui habitait au sud du village, si tu veux, tu peux t’asseoir et patienter ! »

Gadouk déclina l’offre et rebroussa chemin. Pendant qu’il marchait, il ramassa une demi-page d’un journal où était mentionné le titre de l’article « Pratique sorcellaire ou l’art de guérir en Afrique : le symbole d’une transmission patrimoniale ». Dans cet article, l’auteur tentait de démontrer comment ceux qui étaient censés apporter des solutions médicinales au continent étaient au centre de diverses machinations sorcellaires. En effet, pour l’auteur, « la pratique médicinale était effectuée par des personnes qui recevaient leur savoir et leur connaissance des plantes de Dieu par l’intermédiaire d’un songe ou par transmission, au cours d’un rite initiatique, de génération en génération. Ce savoir et cette connaissance des plantes et leurs vertus étaient donnés aux hommes par Dieu, pour soulager tous les maux qui pouvaient miner la société. Aujourd’hui, elle est effectuée par des pseudo-médecins qui ne maîtrisent rien, leurs savoirs médicinaux s’appuyant sur la magie noire. Aussi, la connaissance des plantes dont ils proclament la maîtrise ne bénéficie-t-elle pas aux populations qu’ils sont censés servir… »

Malheureusement pour Gadouk, l’article n’allait pas au bout. Il se souvint d’une discussion avec Tâte, sur les marabouts.

« Il faut que je retrouve Tâte chez le vieux Foburu », se dit Gadouk.

Il marcha un moment, puis l’aperçut.

– Bonsoir Tâte et tata Foburu ! Et la journée ?

– Bonsoir Gadouk ! Je crois qu’elle a été meilleure que la tienne, à regarder ta tête ! fit-il, ironique.

– Je ne te le fais pas dire, Tâte, mais j’ai connu pire. En venant à ta rencontre, j’ai ramassé ceci !

– Une page de journal ? Elle parle de quoi ? s’enquit-il.

– Euh… le titre de l’article est : « Pratique sorcellaire ou l’art de guérir en Afrique : le symbole d’une transmission patrimoniale ». Mais comme tu peux le constater, l’article n’est pas complet !

– Ah, ah, ah… ! Que veux-tu savoir concrètement ?

Tâte avait récupéré l’article des mains de Gadouk et le consultait avec beaucoup d’attention.

– Il faut reconnaître que je n’ai pas compris grand-chose du message de l’auteur, mais il faut admettre que le titre m’accroche énormément !

– Je vois. Tu te souviens de notre discussion sur l’indépendance ? rappela-t-il.

– Oui, mais je ne vois pas le lien avec cet article.

– Peut-être bien, mais qu’as-tu retenu de notre discussion ?

– Si je n’oublie pas, l’indépendance d’un pays se fait sur le plan économique, politique, social et culturel.

– C’est bien ! Je vais m’arrêter sur l’expression culturelle. Qu’as-tu retenu ?

– Hum ! Principalement que la culture est l’essence d’un peuple, c’est-à-dire qu’il ne peut exister des peuples sans culture !

– Tu me fais plaisir. Cela prouve que je ne prêche pas dans le désert ! Te souviens-tu d’autre chose ?

– Oui, tu as dit que compte tenu de l’importance du patrimoine culturel pour un peuple ou une communauté, on doit le préserver et le sauvegarder. Mais… Tâte, il faut reconnaître que l’idée de la sauvegarde et de la préservation me semble un peu floue !

– Juste un peu ?

– Non, vraiment floue !

– OK. Tu te rappelles que je t’avais dit que notre culture était composée de nos danses, nos rites, nos langues, nos habitudes alimentaires, notre vêture et tout ce qui fait notre particularité par rapport aux autres peuples, à l’exemple de la manière de soigner. Avant que le Blanc n’arrive avec sa médecine, on se faisait soigner auprès des tradi-praticiens qui détenaient le savoir-faire transmis de génération en génération. Au juste, tout savoir-faire, comme danser, faire du vin de palme, entretenir une plantation, se vêtir, pratiquer la circoncision, se marier, construire une maison et tout le reste, doit être sauvegardé pour garantir sa pérennité car il existe tellement de menaces et de risques qui gênent leur pratique et leur transmission à des générations futures.

– Et la médecine traditionnelle, dans tout ça ?

– Hum, je vois que le discours n’était pas aussi simple que ça ! Au même titre que les autres savoirs et savoir-faire, elle doit être sauvegardée et transmise aux générations futures. Tu sais, la découverte d’un procédé médicinal est d’inspiration divine. Notre esprit peut errer dans les sphères spirituelles et découvrir un procédé qui, souvent, lui est indiqué par les anges ! Le premier homme à avoir quitté son corps pour un voyage astral n’avait pas un mauvais esprit. Il faisait du bien avec ce que le Très-Haut lui apportait comme connaissance. Il était tellement bon qu’un ange lui confia la clé et le mot de passe pour aller d’un monde à l’autre et…

Gadouk en interrompant son arrière-grand-père avait remarqué que le vieil homme, dont les yeux brillaient comme des lucioles, était comme emporté par un souffle spécial. Il ne put s’empêcher de dire avec un peu de confusion dans la voix :

– Pardon, Tâte, tu parles bien de la clé et du mot de passe ?

– Euh, oui, la clé n’est rien d’autre que la plante de l’Iboga, quant au mot de passe, je ne l’ai pas !

– Vraiment ?

– Quoi, tu crois que je fais de la rétention d’information ?

– Non !

– OK. Donc, ce premier homme à qui les serviteurs de Dieu avaient accordé ses faveurs, eut des disciples à qui il enseigna son savoir médicinal. Ainsi, naturellement, il leur confia la clé et le mot de passe pour voyager d’un monde à un autre, en cas de besoin. Cet homme ne passait du monde des vivants à celui des esprits que s’il avait une équation médicinale insoluble. Mais à sa mort, ses disciples, qui étaient au nombre de deux, se bagarrèrent et se séparèrent en se promettant d’être meilleur l’un et l’autre. Donc, dans cette quête de pouvoir…

– Tâte, excuse-moi de t’interrompre encore, est-ce qu’on peut avoir le nom du premier médecin et ceux de ses deux disciples ?

– Hum, attends que je réfléchisse. Il s’appelait Isiemu, et ses disciples Disumu et Dironda. Donc, à la mort de tâte Isiemu, ses disciples Disumu et Dironda se bagarrèrent. Dans leur quête de pouvoir, ils créèrent chacun une société secrète par laquelle on pouvait se rapprocher du savoir absolu, que ce soit sur l’origine de l’homme ou sur l’importance de chaque plante qui existe sur Terre. Tu sais, par nature “Tous les hommes désirent le savoir”, disait un savant qu’aime citer Ngambi. Je crois que c’est Aristote !

– Aristote ?

– Oui, si tu apprends bien en classe de première, tu feras la science qu’on nomme la philosophie et là, tu entendras parler d’Aristote…

Donc, le désir de connaissance et de suprématie des deux jeunes disciples les amena à fréquenter le monde des esprits. Mais dans ce monde, on rencontre tous les genres d’esprit, les bons et les mauvais ; cela dépend surtout des intentions et de la pureté du cœur de celui qui y va.

Disumu, en y allant, avait pour principale intention non pas de venir en aide à son prochain mais d’y trouver le moyen de s’enrichir tout en dominant son prochain. Tandis que Dironda, lui, voulait être meilleur guérisseur pour être utile à la société tout entière. Aussi, en effectuant le voyage, espérait-il avoir une meilleure connaissance des plantes et de son milieu de vie.

Dironda créa ce que l’on appelle aujourd’hui le Bwiti, qui est une communauté secrète qu’on ne peut intégrer que par l’initiation. L’objectif de Dironda était le bien. Il sondait l’esprit de tout aspirant à l’apprentissage de son art. L’école de Dironda ne cessait de grandir en renommée.

Un jour, un jeune homme du nom de Gusu vint le voir pour solliciter l’initiation. L’ayant observé et perçu ses intentions, maître Dironda refoula Gusu ; il admit comme premier disciple Hitu y Mutu.

Disumu créa de son côté ce que l’on nomme de nos jours le Nkosy. Tout comme Dironda, Disumu avait le don de divination qui lui permettait de lire les pensées profondes de la personne en face de lui. L’esprit ambitieux de Gusu l’attirait car il lui rappelait sa jeunesse ; il l’admit donc au sein de sa communauté.

Tu sais, Gadouk, il n’était pas bon d’être sur le chemin des Nkosy. Ils étaient tellement assoiffés de pouvoir qu’ils jetaient des sorts et éliminaient ceux qui étaient contre eux. Les deux maîtres créèrent un cérémonial initiatique pour accéder à leur école basée sur la consommation du bois sacré, l’Iboga, qui devrait ouvrir les yeux des initiés sur le chemin les menant à la connaissance. Ne pouvaient connaître le reste du cérémonial et les incantations qui y étaient faites que les initiés aux différentes communautés.

De nos jours, les règles d’initiation, que ce soit pour le Bwiti ou le Nkosy, existent toujours. Chaque communauté continue de transmettre l’esprit et le désir du maître créateur de la communauté, même s’il faut reconnaître que le savoir-faire traditionnel a tendance à évoluer en fonction du milieu, de l’interaction avec la nature, mais surtout de l’impact historique. Et ce savoir ou savoir-faire, qu’on peut appeler patrimoine culturel de la communauté, est ainsi transmis de génération en génération ; ce qui procure aux nouvelles générations un sentiment d’appartenance à une identité.

Par exemple, les Punu ont une manière de marier leurs enfants qui diffère des autres communautés, comme les Fang ou les Omiené. Cette manière de marier est un patrimoine, tout comme sont les coutumes, les pratiques ou le savoir-faire médicinal. On doit éviter de brader ce patrimoine au profit de l’accaparement, pour ne pas dire de la consommation aveugle de la culture occidentale en reniant ce qui fait la force de la nôtre. Sinon, comment comprendre qu’on détruise des vestiges retraçant notre histoire ? Quels éléments de mémoire allons-nous transmettre à ceux qui vont nous remplacer ? Chaque jour qui passe, Dieu nous fait admirer son patrimoine que nos yeux dévorent sans se lasser. Oui, le soleil est un patrimoine culturel divin, tout comme le sont la mer ou la verdure de la nature, qui permettent de nous mettre en osmose avec l’environnement et nos aïeuls. Quand vous vous baladez du côté de Mimbini, les chutes de la Douigny ne vous captivent-elles pas par leur beauté ? Et les villes de Mocabe et de Murindi n’ont-elles pas une valeur qui peut être considérée comme universelle, exceptionnelle ? Oui, l’histoire de cette contrée ne peut être valorisée que par vous, fils de la Douigny ! Ce n’est pas un Français ou un Belge qui viendra lutter pour votre culture, mais vous-même en priorité. Ce que je trouve dommage, c’est que la réflexion vienne d’un garçonnet. Et vous, enfants matures de ce village, votre patrimoine culturel ne vous intéresse-t-il donc pas, hein ?

Tâte Tengu resta un instant pensif, puis il dit :

– « Je comprends, c’est vrai qu’avec l’école des Blancs, l’enseignement qui vous est donné tend à renier vos pratiques culturelles. Vos us et coutumes sont présentés comme relevant du diable, et le rejet de ces valeurs qui sont le socle de votre bagage culturel est à l’origine du manque de solidarité et d’entraide qui caractérisait la société traditionnelle africaine. Oui, les enfants, la pratique des actions de solidarité est l’expression de la sauvegarde de notre patrimoine culturel. La société actuelle manque de repères, ce qui ne facilite pas notre émancipation. Si l’Afrique veut se développer, elle ne doit pas renier ce qui fait sa force par rapport aux autres continents. Ressaisissez-vous, les enfants ! C’est à vous de construire l’avenir du pays et de préserver votre culture… »

Les enfants du village, qui avaient accouru à l’annonce de la narration de Tâte, n’osaient plus le fixer. La honte les tenaillait. Puis Tâte dit :

– Je vais m’arrêter là aujourd’hui !

Tous repartirent vers leur domicile.

– Ah, tâte Foburu, j’ai même failli oublier pourquoi je suis venu te rendre visite… ! reprit-il.

Et il poursuivit :

– On n’a pas eu le temps de conclure sur la cérémonie de circoncision à organiser pour les enfants…

– Ah, ah, ah, Tâte ! Comme je te l’ai dit au départ, l’essentiel est de réunir le matériel pour la cérémonie. Et la date ? Même demain !

– OK, je vais informer Kikou pour qu’il réunisse tout ce qu’il faut. Et je crois que le samedi de la semaine prochaine sera idéal.

– OK, je m’apprête donc pour le samedi de la semaine prochaine !

Après avoir pris congé de Foburu, Tâte invita son arrière-petit-fils Gadouk à venir partager son repas du soir avec lui. Tout en marchant au côté de son arrière-grand-père, Gadouk se dit qu’il avait vraiment beaucoup de chance d’être proche d’une personne savante comme Tâte. Tout à coup, la pensée de la séparation avec son arrière-grand-père l’envahit et le désarçonna à tel point qu’il dut fournir des efforts surhumains pour le cacher à Tâte.

Chapitre 2
La légende de la forêt

« La différence entre l’Africain et l’Européen se vérifie en ce que le premier accepte une amputation grave de sa personnalité en renonçant à l’essence de ses traditions ! »

Ken Arnaud Gildas Koumba, écrivain.

Ce samedi 14, le soleil se leva très tôt. Gadouk, qui avait eu un sommeil court, dû aux mauvaises nouvelles de la journée du vendredi 13, se dit que ce lever matinal du soleil était un bon signe. Il décida de passer sa journée dans sa chambre, à lire son Rémi et Founé afin de lutter contre l’amertume qui hantait son âme.

« Oh, est-ce que là où on m’envoie, je vais trouver quelqu’un avec qui discuter ? » s’interrogea-t-il.

Il était tellement hiberné dans ses pensées que quand sa grand-mère lui dit au revoir en allant aux champs, il ne s’en rendit même pas compte.

Vers seize heures, quand elle rentra, elle fut étonnée de retrouver la nourriture délaissée pour Gadouk intacte. Elle se dit qu’il avait dû aller manger chez maman Titine, et quand cette dernière demanda des nouvelles de Gadouk qu’elle n’avait pas vu de la journée, Yavou paniqua.

– Où est mon enfant ? se dit-elle en se dirigeant machinalement dans la chambre de son petit-fils qu’elle trouva endormi, son livre sur le visage.

– Gadouk, Gadouk, Gadouk ! cria-t-elle en le secouant.

– Oui, Yavou, grommela Gadouk.

– Es-tu malade ? s’enquit-elle.

– Non, pourquoi ? fit-il, étonné.

– As-tu mangé depuis ce matin ? Si oui, où ? ajouta-t-elle.

– Quoi ? Quelle heure est-il ? demanda-t-il, encore perturbé par le réveil.

Cette réaction inquiéta davantage Yavou, qui ne put éviter de se faire un tas de scénarios sur l’état de santé de son petit-fils : soit il avait perdu la raison, soit il avait été visité par les fantômes ou bien il avait dû tomber de son lit et se cogner la tête quelque part. Elle retira la dernière hypothèse, n’ayant pas constaté de bleus sur son corps. Aussi, serait-ce le départ à Moabi qui le tracasserait ? Non, ce n’était pas possible que ce fût cette raison, car le voyage était encore très loin ! Mais qu’est-ce qui le dérangeait ? Son esprit semblait tellement tourmenté.

– Mon bébé, serais-tu tombé de ton lit ? Ou as-tu une préoccupation majeure qui te déprime ?

– Rien de tout ça, même si la vie n’est pas rose pour nous autres, dit-il, philosophe.

– Excuse-moi, fils, mais là je pense que je n’ai pas saisi ta réflexion.

– Ce n’est pas grave. Ce que je voulais dire, c’est que ce n’est jamais évident pour les enfants !

– Explique clairement ta pensée !

– OK. Un grand peut décider de ce qu’il veut faire, mais un enfant subit toujours les décisions des parents qui pensent choisir le mieux pour lui. Et l’enfant, dans tout ça ? A-t-on pensé un seul instant qu’il pouvait avoir un point de vue ?

Par cette réflexion, Yavou comprit l’origine du malaise de son petit-fils qui n’avait pas digéré d’être ballotté comme un colis. Elle se rendit compte qu’elle était désarçonnée par le raisonnement de son garçon. Et la seule réponse qui lui vint à l’esprit fut :

– Oh ! Mon garçon, tu as grandi trop vite !

Elle l’invita à se lever et à manger, car dans quelques heures il aura la narration de l’histoire de Digami.

Gadouk prit sa douche et mangea. Puis il alla saluer Tâte qui était assis dans son hangar, lisant quelques versets de la sainte Bible.

– Bonsoir, Tâte, que fais-tu ? dit-il.

– Oh ! Bonsoir, Gadouk, j’ai cru que tu me boudais toute la journée ! Je suis en train de lire la sainte Bible, précisément le livre des épîtres aux Galates, chapitre 5 versets 19 à 22. En as-tu déjà entendu parler ?

– Non, ça parle de quoi ?

– Hum… du comportement d’un bon chrétien. À partir du verset 19, Dieu nous montre ce qu’on devrait éviter si on veut lui plaire. Et dans le 22, Il nous montre les œuvres que devrait produire un vrai chrétien. Tu sais, Gadouk, en les lisant on se rend compte que si ces recommandations étaient appliquées, elles permettraient au monde de vivre en harmonie. Mais l’égoïsme de ce monde fait qu’il ne peut y avoir d’amour pour Dieu ni pour son prochain, et tu devines la conséquence de cela ?

– Non !

– Ah, ah, ah ! Pas d’amour, alors pas de paix. S’il n’y a pas de paix, comment peut-il y avoir la bonté ou la bienveillance ? Aussi le monde ne peut-il connaître la joie, la douceur ou la maîtrise de soi, car on se soupçonne. Mon petit, sache que la jalousie, la vie des hors-la-loi et toute autre forme d’animosité ne conduisent pas au bonheur. Si tu veux être heureux, médite bien Galates 5 : 19-22. Ne l’oublie jamais ! M’as-tu compris ?

– Oui, Tâte, reçu cinq sur cinq.

Gadouk repartit et se mit à errer dans le village, en attendant l’heure du conte. Il alla s’asseoir sous un manguier, contemplant des gamins qui jouaient au prix. Ils l’invitèrent à se joindre à eux mais Gadouk déclina poliment l’invitation car il ne trouvait pas de plaisir à jouer à ce genre de jeu qui n’apportait rien à son esprit. « J’aurais dû rester avec Tâte, car avec lui je découvre beaucoup de choses. Il a parlé du vrai bonheur, il faut qu’il m’explique un peu plus clairement ce qu’il entend par vrai bonheur », pensa-t-il.

Après quelques minutes de réflexion, il se dit : « Mais oui, je vais faire un tour pour saluer mon ami, le vieux Otaba ! Oh, mais si Yavou apprend que je me suis rendu chez mam’Simbu sans sa permission elle sera contrariée. Non, ce n’est pas une bonne idée. Demain n’est pas loin, je peux patienter ! »

Pendant qu’il était dans ses méditations, un jeune garçon vint lui dire que tout le monde se dirigeait vers la place des fêtes.

– Oh, il est déjà l’heure du conte, pressons-nous si nous ne voulons pas rater l’histoire du jour ! répondit-il au jeune.

Arrivé sur la place publique, il vit sa grand-mère et Tâte déjà installés, attendant les jeunes qui prenaient place. Il alla s’installer près de Tâte et orienta tous ses sens en direction de Yavou pour ne rater aucune miette de l’histoire.

– Bonsoir à tout le monde. Nous sommes ici ce soir pour récompenser les élèves du bon travail qu’ils ont effectué durant l’année scolaire par une bonne histoire. C’est vrai qu’on aurait pu le faire plus tôt, mais les événements de ces derniers jours ne nous l’ont pas permis. Et comme dit l’adage : “Mieux vaut tard que jamais !” entama Yavou. L’histoire d’aujourd’hui concerne Digami.

Justement, beaucoup d’entre vous doivent sûrement se demander ce qu’est devenu Digami à la suite de la capture de Nionda et pendant le règne de Mulende Fuala à Mocabe. La réponse à cette question semble simple : il gouvernait à Moabi ! Cependant, la réponse n’est pas aussi limpide que cela, car Moabi était un regroupement de plusieurs villages aujourd’hui appelés quartiers.

En effet, Moabi comptait neuf villages, à savoir : Soygui, Muguna, Mudiba et Mbamba dirigés par le chef Ifuru Y Mugonga ; Missafu et Putu-Neni aux ordres du chef Nza’mavap et enfin un troisième groupe de villages qui sont Ndjaba, Mutumba et Miamba, administrés par le chef Bigudu Mbaka, oncle maternel de Digami.

Par ailleurs, en ce temps-là, ne devenait pas chef qui voulait. Les enfants des chefs subissaient toutes sortes d’initiations guerrières afin de les rendre invulnérables aux autres guerriers. Certains chefs pactisaient même avec le diable pour être les plus forts. C’est ainsi que les chefs IFURU, Nza’mavap et Bigudu signèrent un pacte de non-agression et se promirent de s’aider si l’un d’eux était agressé.

Durant la guerre entre Mocabe et Moabi, le chef Bigudu, en tant que beau-frère de Nionda, n’avait pas pu tenir sa promesse. À la mort d’Ifuru, un de ses descendants du nom de Muru U Tabe prit la relève et Digami celle de Bigudu.

Lorsque Digami prit le trône des Badumbi, clan des hommes barbares, Muru U Tabe qui ne connaissait pas la criminalité de Digami osa briser le pacte liant leurs parents, malgré les conseils avisés du vieux Nza’mavap. Il diligenta ses espions vers le territoire de Digami afin de définir les contours de cet espace. Connaître la force des hommes de Digami mais surtout ses faiblesses. Son projet d’envahir le territoire de Digami était surtout aiguisé par la soif de richesse. En effet, Digami avait introduit des procédés agricoles qui rendaient son royaume très riche et prospère. Et cela créa des convoitises.

En dormant, Digami vit son Bwiti qui lui conseilla de se rendre très tôt dans la forêt de Miamba, afin d’y signer un pacte avec les génies de la forêt qui devaient devenir ses principaux alliés contre les ennemis internes et externes.

“Oh, tâte Bwiti, ennemis internes ?”

“Que crois-tu ? Que tous les fils Badumbi te voulaient comme roi ? C’est vrai que ton oncle n’a pas eu de fils, mais tu n’étais pas le seul neveu !”

“Mais, tâte Bwiti, depuis que je suis roi n’ai-je pas bien traité mes cousins ?”

“Trop bien même, au point d’être une faiblesse. De plus, ils ne t’ont pas vu sur le sentier de la guerre et ils se disent que ce que ton oncle avait dit sur toi n’était que bavardage !”

“Que veux-tu insinuer ?”

“Que tes ennemis internes se sont alliés à ton ennemi externe pour te renverser !”

“Quoi, c’est déjà jusque-là ?”

“Continue à dormir, et dans quatre lunes tu verras ! Lève-toi ! Convoque ton chef de guerre et dis-lui que tu as le pressentiment que certains enfants Badumbi s’allieront à des peuples de Mangas.”

“Mais, tâte Bwiti, il fait nuit !”

“Choisis entre la nuit et la vie !”

“La vie, Tâte !”

“OK, demain, dès cinq heures du matin, tu iras en forêt, je te guiderai. Ne le dis à personne !”

“D’accord, Tâte !”

Digami se réveilla en sursaut et fit convoquer le chef de guerre, comme l’avait dit son Bwiti. En réponse, ce dernier lui dit qu’il avait quelques soupçons mais n’avait pas encore de preuves. Voilà pourquoi il n’avait pas prononcé des accusations, mais que dès le lendemain il ferait davantage pour avoir la bonne information sur les dangers qui guettaient la cité. Sur ce, il prit congé du roi.

La nuit de Digami fut agitée et il ne connut le sommeil profond que vers deux heures du matin. Le Bwiti le réveilla à quatre heures quarante-cinq. Péniblement, il se leva en grommelant : “Je ne crois pas qu’il soit déjà cinq heures !” En regardant à l’extérieur de sa case par les fissures des planches sauvages, il remarqua qu’il faisait encore très sombre : “Bon Dieu, tâte Bwiti n’a pas vu qu’il ferait un noir de charbon à cette heure ? Et comment pense-t-il que je vais m’orienter dans la nuit à travers la forêt ?” Il quitta son lit, prit un habit assez chaud et, au moment où il voulut prendre une machette, son Bwiti lui apparut :

“Que la paix de l’esprit soit avec toi, Digami !”

“Bonjour, tâte Bwiti, mais si je suis bien réveillé et je vous vois, ma femme pourrait aussi vous voir ?”

“Non, car elle dort profondément. Sache aussi que je sais tout !”

“Mais de quoi parles-tu, tâte Bwiti ?”

“Tu te demandes pourquoi je t’envoie dehors à cette heure de la nuit et sans armes ? Tu dois sûrement penser à ce qui est arrivé à Nionda à Mocabe, n’est-ce pas ?”

“Euh… !”

“Sache que même tes pensées non exprimées, je les connais ! Bon, le temps presse, on en reparlera à ton retour. Tu trouveras un bâton devant ta case. Ne t’inquiète pas, je serai avec toi. Et sache aussi que dès ton entrée dans la forêt quelqu’un t’orientera. Tu peux discuter avec tout le monde dans la forêt, le bâton que tu trouveras dehors est le symbole de la royauté. Donc, les habitants de la forêt te respecteront pour ça ! Bonne chance !”

“Merci, tâte Bwiti !”

En sortant, il vit le bâton comme indiqué par le Bwiti. Il le prit et se dirigea vers la forêt comme un automate, car la visibilité était nulle. Il pensa que cela allait plus se corser dans la forêt si dans la plaine on n’y voyait rien. À sa grande surprise, lorsqu’il pénétra dans la forêt, il constata qu’il y faisait grand jour ! Il se retourna, essayant de regarder par où il était arrivé, mais à son grand étonnement il n’arrivait plus à distinguer par où il était venu. “Bon Dieu, me serais-je égaré ?” pensa-t-il. Il se souvint des paroles du Bwiti : “Dans la forêt, tant que tu n’auras pas encore rencontré l’envoyé du roi des génies, tu continueras de marcher tout droit !” Il continua de marcher en se disant : “Qu’est-ce que je perds ? D’ailleurs je ne retrouve même pas le chemin par lequel je suis arrivé !”

Digami continua de marcher sans savoir exactement où il allait. Tout en marchant, le film de sa vie commença à défiler devant lui. Il se dit : “Au fait, je peux retrouver les ancêtres car tous savent que je n’ai pas pris de décisions pour nuire à mon prochain même pas à mes ennemis. Je les ai toujours bien traités. Aussi, si certains pensent que cela est un signe de faiblesse, moi je pense que cela est un symbole d’humanisme !” Il s’arrêta car un gros tronc d’arbre lui faisait obstacle. Il réfléchit à la méthode qu’il pourrait employer pour franchir cet obstacle. Pendant qu’il méditait une voix lui dit :

“Il suffit de le contourner !”

“Qui parle ?”

“Oh, excusez-moi ! Ngapindze, serviteur du roi Yitu.”

“Roi Yitu ?”

“Oui, le roi des génies de la forêt de Miamba. Il vous a vu venir et vous attend au palais. Il m’envoie donc vous escorter.”

Quand Digami regarda dans la direction d’où lui provenait la voix, il ne vit personne sinon un gorille. Il se dit que peut-être la personne se cachait. Et il dit :

“Par rapport à l’arbre, je vais vers l’ouest ou l’est ?”

“C’est plus court par l’est, on se retrouve de l’autre côté.”

“OK.”

Digami marcha un moment, il arriva à la cime de l’arbre et le contourna. Il croisa une biche qui le salua. En continuant sa marche, il croisa le gros singe qu’il avait vu sur le tronc de l’arbre. Il se demanda où était la personne avec qui il discutait. Il se rapprocha !

“Bonjour, roi Digami, je m’excuse pour tout à l’heure. Car je ne vous ai pas présenté des civilités !”

“Bonjour, Ngapindze… !”

“Pourquoi semblez-vous étonné ? Nous sommes au royaume de la forêt, et le bâton de roi que vous avez à la main vous donne la capacité de comprendre et de parler le langage de la forêt, tout comme nous également nous comprenons votre langage !”

“Oh, là, là ! C’est la première des nouvelles !”

“Nous arrivons quasiment chez le roi, lui-même t’expliquera de long et en large.”

Ils marchèrent encore quelque temps et arrivèrent enfin chez le roi des génies de la forêt, assis devant son palais. Ce qui intrigua Digami, c’est que le génie en chef était différent des autres membres de la forêt qu’il avait rencontrés. À le regarder de près, il lui rappelait les albinos de Murindi. Le roi des génies l’invita à prendre place.

“Bonjour, chef Digami. J’espère que ton voyage dans notre royaume t’a été bénéfique et que mes sujets ne t’ont point ennuyé !”

“Bonjour, roi Yitu ! Le voyage s’est bien passé et je vous remercie de me recevoir chez vous.”

“Que me vaut l’honneur de cette visite ?”

“Ah ! Je ne sais pas par où commencer !”

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