Propagande républicaine, série d'articles : Daniel Stern, le marquis de Noailles, Martinelli, Napoléon III, Right, Vitet / publiés par Jh. Maurin,...

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vendu au profit de la Propagande des idées républicaines. 1871. France (1870-1940, 3e République). 103 p. ; 14 cm.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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PROPAGANDE
SÉRIE D'ARTICLES
Daniel Stern — le marquis de Noailles
Martinelli — Napoléon III — Right — Vitet
publiés par
J h MAURIN
avocat
VENDU
Au Profit de la Propagande
DES IDÉES RÉPUBLICAINES
1871
PROPAGANDE
Républicaine
SÉRIE D'ARTICLES
Daniel Stern — le marquis de Noailles
Martinelli — Napoléon III — Right — Vitet
publiés par
MAURIN
avocat
VENDU
Au Profit de la Propagande
DES IDÉES RÉPUBLICAINES
1871
Le jour où une voix autorisée dirait
à la face du pays : « La nation nous a
élus pour lui rendre la paix, l'ordre, le
calme, le travail, la vie matérielle et
morale, et non pour faire un roi ; celui
qui, oublieux de son mandat, travaille
aujourd'hui à la restauration de telle
ou telle dynastie, au lieu de travailler
à la restauration de la France, celui-là
trahit la confiance de ses concitoyens
et se conduit en factieux ! »
Le jour où, disons-nous, les repré-
sentants de la France entendraient ce
langage, les applaudissements unani-
mes de la nation auraient bien vite
étouffé les murmures des ambitieux
coupables qui tentent d'usurper la sou-
veraineté nationale à la faveur des dé-
sastres du pays.
Eugène TÉNOT.
(Extrait du Siècle.)
LA
SOUVERAINETÉ DU PEUPLE
Faire connaître au peuple l'étendue de
ses droits et de ses devoirs, pour que,
pénétré de la vérité de nos principes, il
accepte librement le gouvernement de la
République, qui consacre sa souveraineté ;
c'est le plus ardent de nos désirs, et notre
plus chère espérance.
Le peuple déclaré souverain, c'est l'ère
des révolutions fermées, car la cause qui
les produit disparait, c'est-à-dire les com-
pétitions du pouvoir, cette plaie des gou-
vernements monarchiques.
Nous allons poser le principe de la sou-
veraineté du peuple, et formuler les idées
générales qui sont la base, et forment
6 LA SOUVERAINETÉ
comme les assises du temple de la liberté.
Ces idées doivent être fécondes, puisque
l'ouvrier lui-même peut les comprendre,
les exprimer, les répandre. Les doctrinaires
et les dynastiques les repoussent, parce
qu'elles font la lumière sur leurs menées
occultes, leur ambition sourde, et qu'elles
découvrent les pieds d'argile de leurs
idoles.
Notre foi politique est fondée sur la sou-
veraineté du peuple, et c'est un droit pour
nous de réclamer toutes les conséquences
de ce principe, c'est-à-dire l'indépendance
du citoyen, l'égalité, la liberté pour tous,
et commemoyens : l'instruction,l'économie.
Si l'on nous dit que la réalisation de nos
espérances est un rêve, et comme un mirage
qui fuit et s'efface, devons-nous, comme
quelques-uns aiment à le faire, nous murer
dans une taciturnité chagrine et désespérée?
« Le devoir des hommes de droit est de
répandre la vérité devant les hommes
d'abus, dussent les hommes d'abus en fou-
DU PEUPLE 7
1er sous leurs pieds la semence. Si le pays
ne les comprend ou ne les appuie pas, tant
pis pour le pays. »
La souveraineté du peuple, c'est le gou-
vernement de la nation par la nation, le
gouvernement dans lequel le maître, c'est
le peuple ; et les princes, qui s'offrent
comme des sauveurs, sont les ennemis du
peuple, puisqu'ils n'aspirent qu'à prendre
sa place et à devenir les maîtres.
Et les amis dévoués de ces princes ne
voient-ils pas que le comte de Chambord,
ou le comte de Paris, et je ne sais quels
autres comtes, veulent être les maîtres?
Mais, le peuple, selon eux, est le maître
aussi ; et peuvent-ils servir deux maîtres à
la fois? le peuple, qui renverse les trônes
et les rois, qui accablent les peuples!
Il nous est facile de confondre tous ces
partisans, par ces paroles de Chateaubriand,
un des leurs, certes, et l'un des plus bril-
lants et des plus fidèles défenseurs du trône
et de l'autel.
8 LA SOUVERAINETÉ
Voici comment il s'exprime dans les
Mémoires d'Outre- Tombe :
« Puisqu'aucun pouvoir, parmi nous,
« n'est inviolable, puisque le sceptre héré-
« ditaire est tombé quatre fois depuis trente-
" huit années; puisque le bandeau royal,
« attaché par la victoire, s'est dénoué deux
" fois de la tête de Napoléon (1 ) ; puisque
" la souveraineté de juillet a été incessam-
« ment assaillie, il faut en conclure que ce
" n'est pas la République qui est impossible,
« mais la monarchie.
« La révolution de juillet a prononcé un
« arrêt de mort contre tous les trônes.
" Le parti démocratique est seul en
« progrès, parce qu'il marche vers le monde
« futur. »
Ne semble.t-il pas que Chateaubriand
voyait aux horizons prochains se lever la
(1) Qu'eût dit Chateaubriand, s'il avait traversé
le second empire et souffert nos malheurs?
DU PEUPLE 9
jeune République! Hélas! il ne devait pas
voir briller l'aurore de la Liberté !
Mais revenons à notre principe, à ce
principe de toutes les libertés : la souve-
raineté du peuplé.
Nous ne saurions citer une définition
plus complète et plus belle que celle de
Timon, dans ses Études sur les Orateurs :
« La souveraineté du peuple est le prin-
« cipe de la liberté fondée sur l'égalité
" politique, civile et religieuse. La sou-
ci veraineté du peuple est le principe de
« l'ordre fondé sur le respect des droits de
" tous et de chacun. Elle n'est la plus belle
« des théories que parce qu'elle est la plus
« vraie. Elle n'est la plus consolante, que
« parce qu'elle ne laisse aucun malheur
" sans secours, ni aucune injustice sans ré-
« paration. Elle n'est la plus sublime, que
« parce qu'elle est l'expression de la
« volonté du peuple. Elle n'est la plus
" féconde, que parce qu'il n'y a pas une
40 LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE
« perfectibilité qui ne découle d'elle. Elle
« n'est la plus vivace, que parce que, s'il
« y a eu toujours des hommes rassemblés
" sur la terre, elle n'aura pas eu de com-
« mencement, et que, s'il y en a encore
" toujours par la suite, elle n'aura pas de
« fin Elle n'est la plus sainte, que
« parce qu'elle est la réalisation la plus
« parfaite de l'égalité symbolique de tous
« les hommes. Elle n'est la plus philoso-
« phique, que parce qu'elle détruit les
« préjugés de l'aristocratie et du droit divin.
« Elle n'est la plus logique, que parce
(" qu'il n'y a pas une objection sérieuse
« qu'elle ne puisse résoudre, ni une forme
« de gouvernement à laquelle elle ne puisse
« se plier, sans altération de son principe.
« Enfin, elle n'est la plus magnifique, que
« parce que, du tronc immense de la sou-
" veraineté du peuple, sortent à la fois
« toutes les branches de l'arbre social,
« chargées de sève et d'ombrage, de
« fruits et de fleurs. » Jh MAURIN.
REPUBLIQUE
OU MONARCHIE
Depuis trois quarts de siècle et quelques
années en plus, la France oscille, en de
surprenantes variations, de la monarchie à
la République et de la République à la mo-
narchie.
Si je n'écrivais dans un journal et pour
des lecteurs pressés, j'aimerais à rappeler ce
premier projet d'institution républicaine
qui remonte chez nous au temps de Colli-
gny, où la noblesse réformée voulait se can-
tonner à la manière suisse, ce dont elle fut
empêchée, on sait comment, par le peuple
de Paris, papiste et royaliste. — Mais ce
n'est pas ici le lieu, et je ne m'y arrêterai
pas.
12 RÉPUBLIQUE
Dans la période qui s'écoule de 1792 à
1870, nous avons successivement, par in-
tervalles dont le plus long n'a pas duré
vingt années, essayé presque tous les genres
de gouvernement monarchique et des mo-
des très-divers de gouvernement républi-
cain. Nous avons établi, banni, restauré et
renvoyé trois dynasties; réuni puis dispersé
plusieurs assemblées souveraines; élu des
directeurs, des consuls, des présidents, à
temps ou à vie; acclamé des empereurs;
écrit des constitutions, des chartes, selon
le droit ancien ou selon le droit nouveau;
voté des plébiscites. — Et nous voici, il
faut bien en convenir, après tant d'essais
et d'épreuves, plus irrésolus plus que ja-
mais : la chose paraît incroyable.
Ce serait à désespérer les plus confiants
dans l'avenir de la France, si l'on n'aperce-
vait pas, en y regardant de près, sous les
fluctuations de l'opinion et la division des
partis, un sentiment commun qui tend à
prévaloir et qui, né de l'excès même de
OU MONARCHIE 13
nos discordes et de la fréquence de nos ré-
volutions, peut suppléer dans une certaine
mesure la science politique que nous n'a-
vons pas su acquérir.
Ce sentiment c'est la lassitude du chan-
gement, avec un désabusement complet de
l'illusion qui, dans chaque parti, s'attri-
buait à l'exclusion des autres, le droit ori-
ginaire et le succès final.
Tous les partis en France, ayant été tour
à tour précipités par leur propre faute,
humiliés, confondus, convaincus d'impuis-
sance, ont perdu cette confiance absolue en
soi, sans laquelle on inspire difficilement
confiance aux autres. Les dogmes politiques
chez nous ont un air de vétusté; les écoles
et les doctrines sont discréditées; ni l'an-
cienneté n'impose, ni la nouveauté n'en-
traîne.
Notre génération positive, sans regret
des choses passées, sans grand souci des
choses à venir, voudra la sécurité présente,
au moyen d'un ordre bien, tempéré qui per-
14 RÉPUBLIQUE
mît de vaquer librement à ses travaux, trop
souvent interrompus par nos guerres intes-
tines, et de poursuivre dans les sciences,
dans les arts, le commerce et l'industrie,
les progrès dont elle se sent capable.
Travailler en paix ; jouir en paix du
fruit de son travail, le léguer en paix à ses
enfants, c'est le désir prédominant de la
génération actuelle, particulièrement dans
cette partie active et saine des classes moyen-
nes qui, au lendemain des révolutions, re-
prend invariablement l'influence et le pou-
voir.
A ce désir, raisonnable et légitime, il
faut attribuer, si je ne me trompe, un fait
d'une haute importance, mais dont on ne
tient pas, ce me semble, assez de compte
dans l'appréciation de nos circonstances
politiques : je veux parler de la facilité, de
la promptitude, et, à tout prendre, de la
sincérité du consentement général à l'auto-
rité si nouvelle et, à quelques égards, si
contestable du suffrage universel.
OU MONARCHIE 15
Une introduction aussi subite du droit
populaire dans notre législation politique
contrariait toutes les notions, déconcertait
toutes lés habitudes, choquait toutes les dé-
licatesses de nos moeurs parlementaires. Ce
droit s'est imposé pourtant, après un vain
effort pour l'écarter, en dépit des critiques,
des railleries, des colères auxquelles le vote
des masses a trop souvent donné lieu; et je
ne suppose pas qu'aujourd'hui aucune per-
sonne sensée se persuade qu'on pourrait le
supprimer impunément et donner à l'ordre
social une base plus large et plus solide.
Un tel consentement de l'opinion, alors
que sur tant de choses elle hésite ou se di-
vise, est, je le répète et j'y insiste, un fait
considérable, inespéré et qui, si nos législa-
teurs savent en déduire les conséquences
logiques, peut devenir le point de départ
d'une longue suite d'années pacifiques et
civilisatrices.
Ces conséquences, quelles sont-elles ?
autrement dit, quel est le régime politique
16 RÉPUBLIQUE
le plus homogène au droit de la souverai-
neté nationale, et qui s'adaptera le mieux à
l'exercice régulier de ce droit par l'élection?
Est-ce la république? est-ce la monarchie?
Je ne sais si beaucoup de gens en France
se font une idée nette de ce qui constitue
la différence essentielle entre ces deux ré-
gimes. Notre éducation classique étant ré-
publicaine, notre tradition historique étant
monarchique, nous vivons, sans nous en
apercevoir, dans une sorte d'habitude avec
la contradiction qui n'a pas peu contribué
à la légèreté et à l'inconsistance de notre
jugement politique.
Cette inconsistance parut au comble lors-
qu'on nous vit, il y a de cela dix-huit ans,
établir et préconiser, comme le sûr garant
d'un ordre stable, un empire qui gouvernait
en vertu de l'hérédité dynastique, au nom
de l'élection populaire. Il ne se peut rien
concevoir de plus absurde. Reconnaître à
une nation le droit souverain de disposer
d'elle-même et de déléguer à un citoyen
OU MONARCHIE 17
ou à plusieurs, pour le temps qu'il lui
plaît, dans les conditions qu'elle détermine,
la direction des affaires publiques, cela im-
plique nécessairement l'abolition de tous
les droits qu'un homme ou une famille
croirait tenir du sang, et qu'il prétendrait
transmettre aux héritiers de sa race.
La chose s'entend de soi et ne demande
point d'être expliquée, d'où il suit que
vouloir mettre ensemble comme nous l'a-
vons fait, dans une même constitution,
l'élection et l'hérédité, c'est y mettre deux
éléments qui se repoussent. L'expérience en
est faite. La chute de l'empire qui, mieux
qu'aucune autre monarchie, en raison de
ses origines révolutionnaires, semblait
conciliable avec la souveraineté du peuple,
la désorganisation effrayante où le régime
impérial a laissé la France, nous avertissent
clairement qu'un gouvernement dynastique
ne saurait se perpétuer avec le suffrage uni-
versel sans le maintenir en tutelle, l'abêtir
ou le corrompre
2
48 RÉPUBLIQUE
Tout au contraire, les gouvernements ré-
publicains ont un intérêt direct, manifeste,
à faire du suffrage universel une force con-
sciente, car d'autant plus le vote populaire
sera éclairé, capable de discernement, d'au-
tant mieux il saura faire monter dans la
hiérarchie des pouvoirs les hommes d'élite,
et d'autant mieux aussi la nation, gouver-
née par ses assemblées municipales, pro-
vinciales et générales, conduira ses propres
destinées.
On ne comprend pas encore bien, chez
nous, ces vérités élémentaires. En dépit des
désordres, des guerres civiles ou étran-
gères, des calamités de tous genres qui rem-
plissent nos annales monarchiques ; malgré
l'admirable spectacle de prospérité, de pro-
grès régulier et de liberté conservatrice que
donnent ensemble, sous nos yeux, un Etat
républicain très-vaste — les Etats-Unis
d'Amérique — et un Etat très-circonscrit
— la confédération Suisse, nous attachons
encore au mot République un sens fâcheux
OU MONARCHIE 19
et qui diffère à peine du mot anarchie,
Les souvenirs de 1793, ceux de 1848,
nous offusquent et nuisent dans notre esprit
à l'examen impartial du principe républicain.
Le plus grand nombre ne voit dans la
République que le bon plaisir des multitu-
des, le tapage des clubs, les tumultes de la
rue. Pour quelques-uns, la République
c'est l'échafaud, la confiscation, la proscrip-
tion. Les plus studieux, ayant lu dans Mon-
tesquieu que la vertu est le principe de
l'Etat républicain, conçoivent des appré-
hensions d'un autre ordre : l'ombre de Ca-
ton leur apparaît le fantôme de Léonidas
aux Thermopyles. Notre bonne bourgeoisie
française, pleine de vertus, mais de vertus
moyennes, n'ambitionne aucunement la
gloire des héros antiques. Elle n'a point
appétit du brouet de Sparte.
Pour la familiariser avec la République, il
serait presque aussi nécessaire de la rassurer
contre l'excès d'austérité que contre l'excès
de licence de l'Etat républicain. Cependant,
20 RÉPUBLIQUE
il s'en faut que ses préférences monarchiques
soient obstinées ; loin de là, les vertus roya-
listes par excellence, le respect, le dévoue-
ment, la foi du vieux gentilhomme, qui fai-
saient la force du droit divin et la durée des
maisons royales, le bourgeois ne les connaît
pas.
A en juger d'après beaucoup d'indices,
en particulier d'après nos élections récentes,
la bourgeoisie et avec elle la grande majo-
rité du pays, en vue des périls qui nous
menacent, serait disposée à se gouverner
désormais par compromis et selon la réalité
des choses, plutôt que selon des traditions,
des vertus ou des idées préconçues. Le
choix qui vient de porter aux premiers
honneurs M. Thiers, comme président du
conseil, M. Grévy comme président de
l'Assemblée, marque nettement cette dispo-
sition. M. Grévy a toujours été, est et sera
toujours républicain; la fortune politique
de M. Thiers a été liée constamment aux
vicissitudes d'une dynastie.
OU MONARCHIE 21
Mais l'un et l'autre sont avant tout des
esprits patriotiques, exempts de préven-
tions, instruits par l'étude et par la prati-
que, des hommes revenus de bien des illu-
sions; éclairés comme le voulait Bacon, de
« cette lumière sèche, qui n'est jamais obscur-
cie par les vapeurs de la passion, de l'inté-
rêt ou du préjugé. »
Tous deux sont essentiellement français
dans leur manière de voir, de sentir et de
comprendre les choses; plus aptes consé-
quemment que beaucoup d'autres à leur
donner l'interprétation et l'impulsion na-
turelles au génie français; l'un et l'autre
appartiennent à cette classe moyenne qui,
par son origine, sa nature et ses occupa-
tions, semble appelée à servir d'intermé-
diaire entre l'esprit de tradition de l'aristo-
cratie ancienne et l'esprit d'innovation
d'une démocratie à peine émancipée.
Le jour où ces deux hommes politiques
tomberaient d'accord, en dépit de quelques
amis plus ardents que sages qui voudraient
22 RÉPUBLIQUE
encore les séparer, sur l'intérêt vrai de la
France, et sur la forme de gouvernement
qui prolègerait le mieux cet intérêt, un
grand courant d'opinion se prononcerait —
il est permis au moins de l'espérer — qui
nous arracherait enfin à l'irrésolution, à la
contradiction, à l'inconsistance, à l'indiffé-
rence dans lesquelles nous nous usons si
vainement depuis tant d'années.
Rien n'est plus souhaitable, rien n'est
plus urgent.
Faire sortir de la souveraineté nationale,
à la manière de Socrate, son fruit naturel,
c'est notre unique chance de salut. Que ce
fruit doive être la République, pas n'est
besoin de bien subtiles réflexions ni d'un
grand effort de logique pour le compren-
dre. Il suffit du simple bon sens.
Mais ce qu'il importe de comprendre
également, c'est que dans la division ex-
trême où nous sommes d'opinions et d'am-
bitions, une république étroite, exclusive,
partiale, ou dictatoriale, qui porterait quel-
OU MONARCHIE 23
ques hommes au-dessus du droit commun,
et n'abolirait le droit divin monarchique
que pour y substituer une sorte de droit
divin populaire, ne serait qu'une aventure
de plus ajoutée à ces innombrables aven-
tures dont le pays est fatigué.
Une seule république peut nous préser-
ver des révolutions nouvelles et des guerres
civiles que tout le monde craint. Ce n'est
pas la république de telle ou telle date, de
telle ou telle couleur, de telle ou telle
école : selon Danton, Robespierre, Babeuf,
Cavaignac ou Pierre Leroux.
C'est la république selon la France, la
république librement consentie de tous, et
qui, au nom de la loi, sachant réprimer
sans faiblesse toutes les rebellions, toutes
les factions, sera véritablement la paix pu-
blique, à laquelle tout le monde aspire.
Daniel STERN.
LES SOPHISTES
Quand Dieu eut livré le monde aux
disputes', les sots, les fous et les coquins
s'empressèrent de profiter de la permission,
et n'ont pas cessé depuis d'en user large-
ment. Il en est résulté que, de tous les
fléaux déchaînés sur notre pauvre humanité,
celui-ci est le pire. Quelle rude tâche, en
effet, pour la raison, d'avoir à lutter contre
ce flot sans cesse renouvelé de mensonges
et de soph-ismes, qui tendent tous à cor-
rompre le coeur ou à fausser l'esprit. Elle
en vient à bout' néanmoins, mais au prix de
quelle patience et de quels efforts! Encore
y serait-elle impuissante, si la souffrance,
qui suit l'erreur comme l'ombre suit le
corps, ne venait à point justifier ses prévi-
sions et sanctionner ses arrêts;
26 LES SOPHISTES
Ceci est l'histoire de tous les temps,
mais l'espèce humaine est oublieuse, et on
se figure aisément que ce fléau est propre
à notre époque. On se trompe en cela ;
seulement, il est vrai de dire que l'inven-
tion du journalisme, si bienfaisante, si
nécessaire, par ailleurs a terriblement con-
tribué à le développer. C'est en effet de
nos jours le beau temps des sophistes; ils
sont comme les maires du palais de cette
royauté fainéante qu'on appelle l'opinion,
si disposée à se laisser mener, si heureuse
qu'on pense et qu'on agisse pour elle.
Le sophisme monarchique tient en ce
moment le haut du pavé et fait grand bruit.
A en juger par la pétulance de ses manières,
on le croirait aussi jeune, aussi vivace qu'il
fut jamais; mais il n'y faut pas regarder de
bien près pour s'apercevoir que cette appa-
rence de jeunesse n'est que du maquillage.
Et pourtant, si usé, si décrépit qu'il soit, il
trouve encore des adorateurs. Force est
donc de revenir sans cesse à la charge pour
LES SOPHISTES 27
faire tomber ce fard et le montrer tel qu'il
est, avec ses rides et sa difformité.
Les gens qui se sont faits ses prôneurs
obstinés s'étonnent que, n'ayant que l'em-
barras du choix entre trois prétendants, la
France mette tant de temps à se décider.
Mais ce luxe de prétendants, à défaut d'une
infinité d'autres raisons, ne suffirait-il pas
pour justifier ses hésitations ? Supposez
qu'elle eût la faiblesse d'opter pour l'un
des trois, est-ce que les deux autres se tien-
draient pour battus? Nous n'en avons fait
que trop souvent, bélas ! la douloureuse
expérience. Ceux qu'on avait laissés à la
porte nous assourdissaient de leurs criail-
leries, prétendant qu'ils valaient incompa-
rablement mieux que celui qui était dedans,
et ce dernier nous tenait en charte privée
par la peur qu'il avait que nous nous lais-
sions embaucher. Ajoutez à cela, d'un côté,
les intrigues et les conspirations ; de l'autre,
les tracasseries et les répressions ; voilà
comment, depuis quatre-vingts ans, pour
28 LES SOPHISTES
n'avoir pas eu le courage de mettre ces
mendiants à la porte, nous avons constam-
ment vécu sur le qui-vive.
Nous avons eu, en effet, la complaisance
de les mettre tous à l'essai, et plutôt deux
fois qu'une. Or, n'est-il pas vrai que nous
avons toujours trouvé leurs mérites fort au-
dessous de leurs prétentions? Et puisque
nous avons la bonne fortune d'en être mo-
mentanément débarrassés, pourquoi n'es-
saierions-nous pas de nous-mêmes, mais
tout de bon et sans arrière-pensée, ce que
nous n'avons encore jamais fait! Le pro-
verbe dit qu'on n'est jamais mieux servi
que par soi-même.
Supposez qu'une fée bienfaisante nous
délivrat de ces importuns, en leur procu-
rant de l'emploi en Chine ou au Japon,
est-ce que nous ne serions pas délivrés d'un
grand souci, et ne trouverions-nous pas
moyen de nous arranger entre nous? Or,
qu'avons-nous besoin d'une fée ; ne sommes-
nous pas les maîtres céans?
LES SOPHISTES 29
« Nous arranger entre nous ? Parler
encore de République après ce qui s'est
passé à Paris, y pensez-vous ! » s'écrient les
sophistes. C'est là pour le quart d'heure
leur grand cheval de bataille; et cependant
n est-il pas tel de ces prétendants qu'il
n'est pas besoin de nommer, qui a été
soupçonné au début de souffler le feu?
L'opinion publique serait-elle donc
aveugle à ce point que nous fussions ré-
duits, pour justifier la République, à rap-
peler les énergiques protestations de ses
vrais amis contre ces abominables excès :
« Il me semble, a écrit Mme de Staël, que
les partisans de la liberté sont ceux qui
détestent le plus profondément les forfaits
commis en son nom. Leurs adversaires
peuvent sans doute éprouver la juste hor-
reur du crime ; mais comme ces crimes
servent d'argument à leur système, ils ne
leur font pas ressentir, comme aux amis de
la liberté, tous les genres de douleur à la
fois. »
30 LES SOPHISTES
Est-il exact, d'ailleurs, de prétendre que
ces excès découlent tout naturellement de
l'inauguration du régime républicain ?
N'avons-nous pas eu l'insurrection du
cloître Saint-Merry, sous la monarchie de
Juillet? Et si demain le drapeau blanc
flottait sur les Tuileries, a-t-on la naïveté
de croire que nous en aurions fini avec les
guerres civiles?
Est-ce parce qu'il plaira à des bandits
d'usurper le drapeau de la République
qu'on la rendra responsable de leurs crimes?
Que de forfaits commis au nom de la
Divinité! Est-ce une raison pour devenir
athée? N'a-t-il pas été constaté que plus
une cause est criminelle, plus respectable
et plus saint est le principe dont elle
cherche à se couvrir? Robespierre guillo-
tinait au nom de l'humanité, l'Inquisition
brûlait en invoquant le Dieu des chrétiens.
L'explication de l'orgie sanglante à
laquelle nous venons d'assister n'est d'ail-
leurs pas si difficile à trouver : « La révo-
LES SOPHISTES 31
lution la pins juste et la plus heureuse,
a dit M. Guizot, met à découvert le mal
moral et matériel, toujours si grand, que
recèle toute société humaine. » Et Victor
Hugo : « Les nations ne connaissent jamais
toutes leurs richesses en fait de coquins. Il
fant cette espèce de bouleversement, ces
déménagements (les révolutions), pour les
leur faire voir. »
C'est donc uniquement aux révolutions
qu'il faut s'en prendre, c'est-à-dire à ceux
qui les provoquent. Combien de fois n'a-
t-on pas prédit, pendant la durée du ré-
gime qui s'est suicidé à Sedan, que le
ressort, si longtemps comprimé, se déten-
drait avec une violence inouïe. Tout le
monde avait le pressentiment qu' à la mort
ou à la chute du despote, le changement
de règne serait le signal d'une effroyable
catastrophe.
Cette prédiction s'est réalisée au delà de
ce que l'imagination la plus pessimiste
aurait pu concevoir. Les désastres de l'in-
32 LES SOPHISTES
vasion et ceux de la guerre civile, qui en
ont été la conséquence, n'ont de précédent
dans l'histoire d'aucun peuple. Et on a
l'impudence d'en accuser la République!
On nous prend donc pour un peuple
d'idiots, lorsqu'on nous conte de pareilles
choses!
Sophistes de tout poil et de toute cou-
leur, blancs et rouges, on n'éprouverait
pour vous que de la pitié, si vous péchiez
par erreur de jugement; mais en est-il
toujours ainsi?... Nous n'avons pas le cou-
rage d'en dire davantage, et de fouiller les
arcanes de la politique, qu'on peut égarer
un instant? mais qui en vient tôt ou tard à
voir les hommes et les choses sous leur
véritable jour, et à mettre à chacun son
étiquette.
J. MARTINELLI.
(La Gironde.)
MONARCHIE
OU RÉPUBLIQUE
République ou monarchie, c'est la ques-
tion que chacun de nous se pose au-
jourd'hui. Elle agite tous les esprits, et.
c'est à juste titre : elle est pour la France
une question vitale. Ou notre patrie, con-
tinuant d'être la proie d'agitations stériles,
ira chaque jour en s'affaiblissant davantage,
se verra frappée d'anémie, perdra jusqu'à
son bien-être matériel et tombera en disso-
lution ; ou nous la reverrons grande, heu-
reuse et prospère.
Jamais peuple, autant que nous aujour-
d'hui, n'a eu son avenir dans ses mains.
Je voudrais d'abord dissiper une er-
reur fondamentale, qui tend malheureuse.
3
34 MONARCHIE
ment à se propager. J'entends souvent dire
autour de moi : « Eh ! mon Dieu ! le gou-
vernement, la politique, tout cela nous est
bien égal; ce que nous voulons, c'est vivre
tranquilles, travailler et jouir en paix du
juste fruit de nos labeurs : le reste nous
est indifférent. » Mais c'est justement à
obtenir cette sécurité de chacun, ensuite à
la sauvegarder, que tend ce qu'on appelle
" la politique. » Chacun de nous y est
intéressé, chacun de nous a le devoir de
s'en préoccuper.
Un fait historique qui se reproduit pé-
riodiquement, et qui est bien connu de
ceux qui ont étudié les vicissitudes des
choses humaines, c'est qu'un peuple par-
venu à un certain degré de prospérité,
surtout si le bien-être a pénétré jusque
dans les classes sociales inférieures, perd
de son énergie primitive. Il est, en effet,
naturel à l'homme de déployer moins d'ar-
deur pour conserver que pour acquérir. Le
phénomène dont nous parlons commence
OU RÉPUBLIQUE 35
à se faire sentir en France, plus particuliè-
rement peut-être parmi les habitants des
campagnes.
Autrefois, le paysan était accessible aux
émotions politiques. Sa position était misé-
rable, il aspirait à l'améliorer. Depuis les
grandes et heureuses réformes de 1789, il
est devenu propriétaire; aujourd'hui, il est
citoyen et jouit des mêmes droits politiques
que ceux qui sont placés au sommet de
l'échelle sociale. Ayant obtenu ces deux
biens et n'ayant plus rien qui l'aiguillonne,
parfaitement satisfait de l'état de choses
actuel, vendant avantageusement ses den-
rées au marché; il croit naïvement qu'ilne
doit plus y avoir de guerres, plus de
troubles politiques, plus de révolutions.
Son champ est devenu sa patrie, il ne
voit pas au delà. Tout ce qu'il demande,
c'est qu'on veuille bien le laisser semer et
récolter en paix. Or, c'est là une funeste et
déplorable erreur; car, si la patrie est en
danger, chaque champ de nos paysans est
36 MONARCHIE
aussitôt en danger; si les affaires publiques
périclitent, les affaires du paysan péricli-
tent en même temps; si le gouvernement
fait de la mauvaise politique, le paysan
vendra mal sa moisson.
On a malheureusement appris aux habi-
tants de nos campagnes à détester, comme
des êtres nuisibles, ceux qui voulaient con-
trôler la politique du gouvernement. On
leur a dit: « N'écoutez pas ces bavards;
mais à tout ce que nous vous demanderons,
répondez toujours oui. »
Les paysans ont fidèlement suivi ce pro-
gramme. Sans même comprendre ce qu'on
leur demandait, ils ont toujours dit oui ;
sans même les connaître, ils ont choisi
pour leurs représentants les candidats que
leur désignaient les préfets. Ils ont semé
l'indifférence en politique, ils ont récolté
la guerre et l'invasion.
Il est impossible de méconnaître que la
cause unique des affreux malheurs qui
nous ont frappés et de la crise épouvan-
OU RÉPUBLIQUE 37
table que nous traversons, est ce funeste
gouvernement impérial qui, sous des appa-
rences de grande prospérité matérielle,
devait fatalement nous mener à un abîme,
comme tant de gens qu'on n'a malhereseu-
sement pas voulu écouter l'avaient prédit.
Le seul remède, tout le monde est d'ac-
cord sur ce point, est de fonder un bon
gouvernement. Mais trop de gens se con-
tentent de cette formule vague, sans se de-
mander à eux-mêmes et sans préciser quel
peut être, entre les différents gouverne-
ments qui s'offrent au choix de la France,
celui qui sera pour elle « le bon gouver-
nement. »
République ou monarchie sont les deux
termes que l'on discute habituellement. On
entend beaucoup de personnes soutenir
que la France est monarchique; d'autres
croient qu'elle penche vers la République.
Les uns et les autres me paraissent dans
l'erreur. La France n'est ni monarchique
ni républicaine ; ce qui est vrai, selon moi,
38 MONARCHIE
c'est que la France, après avoir été féodale,
a été éminemment monarchique pendant la
plus longue et la plus brillante période de
son histoire ; mais qu'elle ne l'est plus et
ne peut plus l'être, et qu'elle deviendra
républicaine, parce qu'elle ne peut plus
être monarchique.
D'après la théorie moderne du suffrage,
qui, sincèrement appliqué, éviterait, en les
rendant inutiles, les révolutions violentes,
la question devrait se décider par le nom-
bre. Mais il ne faut pas imiter l'erreur
grossière où sont dernièrement tombés les
Espagnols en mettant aux voix les deux
termes " monarchie ou république, » car,
décider que l'on veut la monarchie dans
un pays où plusieurs familles royales élè-
vent des prétentions et comptent de nom-
breux partisans, c'est se laisser égarer par
un sophisme de mots et ne rien décider du
tout.
Si, par exemple, deux personnes étaient
dans le doute pour savoir si un cavalier
OU RÉPUBLIQUE 39
qu'elles aperçoivent de loin est monté sur
un mulet ou sur un cheval, et qu'un tiers
avisé voulût les mettre d'accord en décidant
doctement que la monture en question est un
quadrupède, est-ce qu'une telle solution ne
ferait pas hausser les épaules? Or, les Espa-
gnols, au lendemain de leur révolution, ont
eu recours à un expédient du même genre.
Le plus grand nombre s'est déclaré monar-
chiste ; mais chacun l'entendait à sa façon,
avait un roi à lui : qui Montpensier, qui
don Carlos, qui le fils d'Isabelle. Aussi,
qu'est-il arrivé depuis que le prince Amédée
est monté sur le trône? C'est qu'il y a en
Espagne un parti monarchiste de plus, celui
des aotistes.
Or, la même chose arriverait en France.
Demandez à un impérialiste et à un légi-
timiste s'ils sont monarchistes, ils vous ré-
pondront que oui, sans hésiter un instant.
Mais si vous voulez mettre Henri V sur
le trône, l'impérialiste s'y refusera absolu-
ment et se déclarera prêt à faire une révo-
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lution pour le renverser ; si vous voulez
faire couronner le prince impérial, le
légitimiste dira de même.
Voilà donc deux personnes qui Sem-
blaient d'accord mais qui pourtant ne
le sont pas du tout.
Ainsi, si l'on veut arriver en France par
la voie du suffrage à une solution juste et
savoir si l'institution d'une monarchie serait
soutenue par un plus grand nombre de ci-
toyens que l'institution d'une république, il
ne faut pas se demander si la France est
monarchique ou républicaine, mais si le
nombre des Français qui voteraien t pour
l'un des princes qui peuvent prétendre au
trône, est supérieur au nombre de ceux qui
se rallieraient à la République.
L'élection d'un prince étranger au trône
de France étant absolument impossible, les
prétendants sont le comte de Chambord et
le comte de Paris, ou quelqu'un des princes
d'Orléans, et les deux partis monarchiques
OU RÉPUBLIQUE 41
actuellement en présence sont les légitimis-
tes et les orléanistes.
Quant à une restauration impériale, il
n'y a pas un français digne de ce nom qui
en puisse un instant accepter l'idée.
La première combinaison à examiner est
la combinaison légitimiste.
On sait qu'une fusion avec les orléanistes
a été tentée sans succès, et que la scission
entre les deux partis est complète. Non-
seulement leur foi dynastique est différente,
mais ils ont, sur les principes mêmes du
gouvernement et sur la manière de gouver-
ner, des idées contraires.
Or, si l'on met aux voix dans le pays
« restauration légitimiste ou République, »
il est certain que les orléanistes voteront en
masse pour la République.
Les impérialistes, dont nous parlions
tout à l'heure, feront de même, car ils
trouveront plus facile, s'ils ont quelque
respect d'eux-mêmes, de servir leur pays
sous un gouvernement républicain, que

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