Propositions constitutionnelles ou Essai de constitution démocratique, libérale et conservatrice / par M*** (7 août)

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Maresq aîné (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). XIX-102-[1] p. ; In-8°.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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PROPOSITIONS
CONSTITUTIONNELLES
OU
ESSAI DE CONSTITUTION
DÉMOCRATIQUE, LIBÉRALE ET CONSERVATRICE
PAR M. ***
PRIX : 2 FRANCS
PARIS
E. DENTU
Libraire
GALERIE D'ORLEANS (PALAIS-ROYAL)
A. MARESCO AINE
Libraire-Editeur
17, RUE SOUFFLOT, 17
PROPOSITIONS
CONSTITUTIONNELLES
OU
ESSAI DE CONSTITUTION
DEMOCRATIQUE, LIBÉRALE ET CONSERVATRICE
PAR M, ***
PARIS
A. MARESCQ AINE
Libraire-Editeur
17 , RUE SOUFFLOT, 117
E. DENTU
Libraire
GALERIE D'ORLEANS (PALAIS-ROYAL)
AVANT-PROPOS
L'écrit que nous livrons à la publicité n'est pas de
rédaction tout à fait récente. Composé loin de Paris,
durant le siége de cette ville par l'armée Allemande,
il vit du premier jour se dresser entre le public et lui
l'insurmontable barrière de l'invasion ; et quand celle-ci
sembla près de disparaître, ou sait quelle seconde et
effroyable crise vint absorber de nouveau l'attention
du public. Qu'il lui en restât assez pour s'intéresser
aux spéculations d'un politique inconnu, c'est ce que
nous n'eûmes garde de penser. Ainsi s'explique le
retard qu'a subi la publication de ce travail, et, si
nous en prévenons le lecteur, c'est uniquement pour
qu'il veuille bien excuser certains anachronismes qu'il
y rencontrera, et qu'il nous a paru inutile d'effacer
puisque le fond de notre pensée n'en à aucunement
souffert.
Si ce retard était nécessaire, ce n'est pas à dire
qu'il fût sans inconvénient. Le temps pouvait empor-
ter dans sa fuite les questions que nous nous étions
appliqué à résoudre ou déplacer les points de vue d'où
il convient de les envisager. La sagesse de l'Assem-
blée nationale y a pourvu. Ce qu'on a appelé le
pacte de Bordeaux, et qui comptera au nombre des
II AVANT-PROPOS.
plus heureuses inspirations politiques, ce pacte, des-
tiné peut-être à devenir le salut de la France, a éga-
lement préservé notre modeste opuscule. Le peu d'in-
térêt qu'il pouvait avoir, il le lui a laissé. Pendant que
l'on s'étudie à relever tant de lamentables ruines et
qu'on en a déjà réparé quelques-unes, les problèmes
constitutionnels ont été soigneusement ajournés. Or
ce sont les seuls dont notre écrit s'occupe et, comme
l'indique notre titre, le seul objet de nos propositions.
Le mérite de celles-ci reste donc indépendant des évé-
nements de ces derniers mois. C'est même une épreuve
qui rassure un peu notre confiance quand, nous re-
lisant après ces longs jours si diversement et si terri-
blement agités, nous croyons voir que nos idées n'en
ont pas reçu un choc trop meurtrier et peuvent encore
espérer d'affronter les regards du public sans trop en-
courir ses dédains.
Nous devons cependant confesser une exception.
Il est un point de notre travail où, dès à présent, nous
ne pouvons nous flatter d'être d'accord avec le sen-
timent public : c'est celui où nous conseillons de rom-
pre avec le suffrage universel et de rétablir un cens
électoral. Il est clair, d'après ce qui se passe, que ce
conseil n'a nulle chance d'être suivi. Cherchons-en
la cause et les conséquences.
D'abord il est certain que l'accomplissement d'une
pareille mesure offrirait de grandes difficultés, et nous
prions de croire que nous ne les avons jamais mé-
connues. Nous savons qu'il est aussi malaisé de retirer
certaines concessions, qu'il était facile de ne les pas
faire. On doit cependant s'y résoudre si le salut de
l'État en dépend, et ne pas imiter l'exemple de la Po-
AVANT-PROPOS. III
logue, qui s'est laissé dissoudre peu à peu par l'in-
fluence anarchique du liberum veto, faute d'avoir le
courage d'extirper un mal que tout le monde lui si-
gnalait et qu'elle s'avouait à elle-même. Ainsi toute
la question est de savoir si le vote universel est une
institution irrémédiablement funeste, ou si les dangers
qu'il nous fait courir, et que personne ne conteste,
sont de ceux qu'on peut espérer surmonter à l'aide
du temps, de l'expérience et de certaines précautions.
Entre ces deux opinions, c'est pour la seconde que le
sentiment public a décidément opté. Il semble que
l'institution soit entrée déjà dans nos moeurs et passée
dans notre sang au point que, la regardant comme
une partie de nous-mêmes, nous n'osions plus l'en
séparer. Que voulez-vous? se dit-on: c'est un fruit
venu avant terme, sujet de soucis et d'angoisse pour
le pays qui a eu l'imprudence de le mettre au monde,
mais que ce pays n'est pas plus à même de pouvoir
supprimer qu'un père n'est en droit de mettre à mort
son enfant parce qu'il doute s'il réussira à l'élever.
Plaise à Dieu que ce soit là un de ces instincts su-
périeurs à la sagesse humaine, que sa bonté nous
donne pour nous sauver! Mais, que ce soit instinct
salutaire ou mortelle faiblesse d'esprit, nous n'avons
personnellement, et comme publiciste pratique, qu'une
chose à faire : c'est de prendre notre parti d'une opi-
nion devenue celle du public et de nous y conformer.
Cela ne nous fera pas retrancher de notre écrit sa
polémique à ce sujet; car il est bon, dans le moment
où nous sommes, que tous les avis se produisent et
que toutes les voix se fassent entendre. Seulement
nous souscrivons d'avance au rejet de ses conclusions,
IV AVANT-PROPOS.
et consentons à ce qu'on n'en garde qu'un plus vif
sentiment des graves dangers auxquels il importe de
pourvoir.
Hâtons nous d'ajouter que cette abdication, toute
partielle, est bien loin de renverser notre plan géné-
ral de gouvernement, d'autant plus que nos précau-
tions étaient prises. On a beau être de son opinion;
on sent bien que le public pourra ne la point parta-
ger, et c'est pourquoi, en architecte prudent, nous
eûmes soin de ne point exclure de nos combinaisons
certaines hypothèses qui contrariaient pourtant nos
préférences. On verra, en nous lisant, que le suffrage
universel a été du nombre.
Avons-nous toutefois indiqué avec un soin suffisant
toutes les précautions dont il conviendrait d'entourer
le jeu d'un rouage politique d'une si terrible puis-
sance? Naturellement, en le considérant de plus près, ce
sujet nous a conduit à quelques réflexions nouvelles,
et nous demandons au lecteur la permission de lui
en soumettre le résultat.
Quel est le double danger qui menace le vote uni-
versel, ou plutôt dont la France est menacée par lui?
C'est qu'il tombe dans un assujettissement servile, ou
cède à de violentes et folles excitations. Contre ce
double entraînement, dont l'un ne manquerait pas de
succéder périodiquement à l'autre par l'effet de réac-
tions successives, il faut une double digue. L'une de
ces digues se construit en ce moment, et se trouve
déjà fort avancée. En restituant aux communes le soin
de choisir leur maire, en resserrant les pouvoirs des
préfets, en dégarnissant leurs mains de tant d'appâts
et de faveurs dont ils faisaient un si mauvais emploi,
AVANT-PROPOS. V
il est évident que l'Assemblée nationale est en train de
tarir la source des nombreux abus que l'on a faits
de l'influence administrative. Les élections retrouve-
ront ainsi la liberté, la sincérité dont on les a si long-
temps dépouillées, à moins toutefois que la réforme
n'échoue contre l'empire de l'habitude et que, une
fois de plus dans l'histoire, de mauvaises moeurs ne
l'emportent sur de bonnes lois. Espérons et suppo-
sons le contraire : tout, pour cela, ne sera pas fini.
Le mal ne sera déraciné que d'un côté. Le suffrage
une fois libre, il faut encore le mettre en état de faire
de cette liberté un usage éclairé, qui ne soit pas la
ruine du corps social.
Ici, pourquoi se le dissimuler? la difficulté est
grande et ne sera vaincue, si elle peut l'être, que par
un ensemble de moyens, dont pas un, malheureuse-
ment, ne peut être regardé comme d'un effet certain,
ce qui oblige à les multiplier. Nous en avons indiqué
quelques-uns dans le corps de l'écrit principal. Tels
sont la fixation de la majorité politique à 25 ans, et
l'obligation, imposée à l'électeur, d'un domicile réel de
deux ou trois années dans le lieu où il voudrait voter.
Ces deux mesures, par elles-mêmes insuffisantes, au-
raient cependant pour effet nécessaire d'accroître dans
la masse électorale la maturité d'esprit ainsi que les
garanties de calme et d'honnêteté que présente à un
plus haut degré la vie sédentaire. L'une comme l'autre
mesure respecte d'ailleurs pleinement le principe d'é-
galité : cela est évident pour la première, et ne paraîtra
pas moins vrai pour la seconde, si l'on considère que
la condition qu'elle impose, sans être également facile
pour tous, n'est cependant inaccessible à personne.
VI AVANT-PROPOS.
Ainsi se trouveraient redressées tout d'abord les
bases mêmes de l'institution, qui, telles qu'elles sont
aujourd'hui, nous semblent on ne peut plus défec-
tueuses et garder par trop l'empreinte des origines, à
la fois révolutionnaires et despotiques, du système.
Viendraient ensuite les moyens destinés à moraliser,
dans le sens élevé de ce mot, les résultats du vote. A
ce point de vue, nous demanderons qu'on rétablisse la
gratuité absolue du mandat législatif, comme de toutes
autres fonctions électives. Ce contre-poids ne nous
avait pas paru absolument nécessaire dans le cas de
l'établissement d'un cens, même très-modéré: mais
comme la raison défend de supprimer toutes les garan-
ties à la fois, du moment que la seconde nous est re-
fusée, nous réclamons énergiquement la première.
Nous y voyons la meilleure école de désintéressement,
de dévouement civique, et le plus court chemin pour
éconduire les marchands hors du temple. Puis, comme
la moralité politique n'est pas seulement désirable en
la personne des élus, qu'on doit également la poursui-
vre en celle des électeurs, on verra que, afin de sous-
traire ceux-ci à la préoccupation exclusive des intérêts
individuels ou locaux, nous nous sommes décidé, au
cours de notre étude, à repousser la division du vote
par arrondissements, tout en proposant de ramener le
scrutin de liste à des dimensions plus raisonnables (1).
Ce système mixte, qui serait, nous le croyons, préféra-
ble en tout temps, nous paraît en outre présenter, dans
les circonstances actuelles, un avantage particulier. On
(1) Nous avons proposé un maximum de cinq noms; mais on com-
prend que ce chiffre n'a rien d'absolu, et qu'on pourrait encore le
réduire.
AVANT-PROPOS. VII
n'en est pas à apprendre que le grand parti de l'ordre
social se divise présentement, et pour longtemps
encore, en plusieurs groupes qui à des opinions sem-
blables en joignent aussi de très-différentes. Il faut
pourtant que ces groupes s'unissent, un jour d'élection,
et marchent sous la même bannière ; le triomphe est à
ce prix: or l'union se fait, en général, beaucoup moins
aisément sur un seul nom que sur plusieurs, puisque
c'est par la diversité des noms que peut se manifester,
dans une liste commune, la variété des nuances, dans
la proportion des forces respectives que. chacune re-
présente.
Moraliser le vote ne suffit pas ; il faut encore l'éclai-
rer, et. d'après nous, l'éclairer de deux manières : —
d'abord, d'une lumière générale et, en quelque sorte,
préparatoire; — puis, d'une lumière particulière qui
ne serait pas, à notre avis, la moins profitable. La lu-
mière générale, c'est l'instruction généralisée qui la
fournira : mais plus ce sujet est considérable, plus nous
devons nous l'interdire, puisque nous ne pourrions le
traiter avec les développements qu'il exige. Bornons-
nous, pour rester dans nos limites, à renvoyer le lecteur
au chapitre VIII de l'ouvrage, où nous proposons un
moyen que nous n'avons point eu le mérite d'imaginer,
niais que nous a fourni une pratique récente, de procu-
rer aux électeurs peu instruits, sans les opprimer ni les
égarer, la lumière qui leur est si nécessaire pour se
conduire.
Il est temps de parler d'un autre remède, plus effi-
cace à nos yeux qu'aucun de ceux qui précèdent. Ce
remède, d'autant plus précieux qu'il est tout le con-
traire d'une restriction, ce qui ferme la bouche aux
VIII AVANT-PROPOS.
déclamations des démagogues, c'est de faire du vote
universel une réalité au lieu d'une fiction, en le ren-
dant obligatoire, sous peine d'amende, pour tout élec-
teur que ne retiendra pas loin de l'urne une cause légi-
time. Proposée par M. de Broglie dans ses Vues sur le
gouvernement de la France, cette mesure nous avait
fait jusqu'à présent reculer, à cause des difficultés
pratiques qu'elle présente et que nous n'essayerons point
de cacher. Ces difficultés sont-elles insurmontables?
Elles résident presque uniquement dans la trop grande
multitude de poursuites qui pourrait résulter de l'ap-
plication de la loi : mais, réflexions faites, nous sommes
convaincu que cette multitude diminuerait singulière-
ment, le jour où le droit à exercer ferait place à un
devoir à remplir. La menace du châtiment en prévien-
drait le plus souvent l'application. Cette objection étant
écartée, ne sent-on pas de quel intérêt il serait pour !e
pays que tous les électeurs se rendissent au scrutin?
Qui s'en tient éloigné? Ce ne sont ni les vicieux, ni les
ardents, ni ceux qui propagent ou qui reçoivent le mot
des sociétés secrètes. Les tièdes, les indifférents, quel-
quefois les pusillanimes, voilà, on le sait bien, ceux qui
demeurent à l'écart, tandis que le pays a, comme nous
le disions, le plus grand intérêt à recueillir leur vote:
non pas qu'on ait des raisons de le croire très-éclairé,
mais par la force des choses il sera généralement hon-
nête, prudent, exempt de haine et de passion. Ajoutons
que ces qualités, ces tendances inclineront naturelle-
ment ce groupe de votes vers le parti modéré, lequel a
précisément pour alliés la prudence et le bon sens, et
pour ennemis la turbulence et la passion. Les révolu-
tionnaires le sentent bien, eux qui réclament à chaque
AVANT-PROPOS. IX
instant la mise en mouvement de la machine électorale
et voudraient, pour ainsi dire, voir les urnes en perma-
nence. Ils savent que ce serait un bon moyen de dégoû-
ter la masse des gens paisibles et de réserver aux fana-
tiques, qui, eux, ne se lassent jamais, une place qu'on
ne leur disputerait plus. Étudiez d'ailleurs les résultats
qu'a donnés le suffrage universel dans les crises solen-
nelles, où l'émotion était profonde, l'anxiété générale,
ce qui rendit comparativement fort restreint le nombre,
des abstentions : vous vous convaincrez, non pas sans
doute que les résultats furent toujours judicieux, tou-
jours heureusement inspirés, mais que du moins ils ne
le furent jamais par l'esprit de désordre et de renverse-
ment.
Comment se fait-il donc que la mesure dont nous
parlons ait jusqu'ici trouvé peu de faveur dans le monde
politique? Comment se fait-il, en particulier, qu'un
journal habituellement mieux avisé (1), à l'occasion
d'une pétition présentée dans ce sens à l'Assemblée
nationale, ait cru devoir repousser le voeu des pétition-
naires au nom de la liberté de conscience et de l'in-
compétence de l'État en matière électorale?
Nous ne saurions cacher la surprise que nous ont
causée de tels arguments. Quoi ! c'est faire violence à
la conscience du citoyen que de le contraindre à paraî-
tre dans une salle de vote et à déposer un bulletin dans
l'urne! Car c'est la seule obligation qu'on veuille lui
imposer ; et si, conformément à l'hypothèse, plus
agréable que sérieuse, du journaliste, l'électeur ne
trouve point de nom à sa convenance parmi les candi—
(1) Journal des Débats, numéro du 29 juin 1871.
X AVANT-PROPOS.
dats rivaux, et répugne à se prononcer entre eux, qui
l'empêchera de déposer un billet blanc ? Jeu puéril !
s'écrie-t-on : qu'est-ce que des bulletins muets ou
portant des noms de fantaisie changeront aux résultats
de la lutte? C'est pour un pareil enfantillage qu'on
mettrait les citoyens à la gène et qu'on les frapperait
d'une peine ! — il serait aisé de répondre qu'une ma-
nifestation de bulletins blancs, si vraiment elle se pro-
duisait, aurait une tout autre signification que l'abs-
tention, qui peut toujours s'interpréter de cent manières,
et que le gouvernement ou les partis trouveraient là un
avertissement qui ne serait point à mépriser. Mais n'est-
il pas préférable de dire simplement la vérité, qui est
que ce beau raisonnement n'a qu'un tort, celui de
mettre des hypothèses chimériques à la place des réa-
lités vivantes que tout le monde peut voir et constater.
Mériterions-nous davantage le reproche qu'on nous
adressait de vouloir attirer l'État hors de sa sphère
naturelle et substituer son action au libre jeu des fa-
cultés individuelles? On fait ici une confusion étrange.
Quand l'école libérale attaque comme excessif le déve-
loppement qu'a pris chez nous l'intervention de l'État
et ce qu'on a nommé sa tutelle, il s'agit uniquement ou
d'ingérence préventive et d'autorisations préalables, ou
bien d'entreprises accaparées par l'État au préjudice
de l'industrie privée. Voilà, d'après l'école que je viens
de nommer, ce qui paralyse l'essor individuel, com-
prime l'esprit d'association, émousse le sentiment d'ini-
tiative et de libre responsabilité. Qu'est-ce que cela a
de commun avec la répression des délits, qui néces-
sairement est l'oeuvre de la loi et par conséquent de
l'État, en tant que seul chargé de faire exécuter les
AVANT-PROPOS. XI
lois? Et en quoi l'État, ou, pour mieux préciser, en quoi
le pouvoir judiciaire se substituerait-il aux citoyens, en
quoi peserait-il sur l'initiative électorale, parce que,
l'élection terminée, il relèverait les noms des électeurs
défaillants et leur demanderait compte de leur ab-
sence? C'est de la même manière qu'il poursuit au-
jourd'hui les personnes qui auraient voté sans être
inscrites, ou sans l'être légitimement, sur les listes
électorales. Évidemment l'on s'est trompé d'objection.
On a voulu dire, ce qui est vrai, qu'il n'est pas permis de
multiplier arbitrairement le nombre des délits et des
lois pénales. Mais, quelque vraie que soit cette règle,
elle n'est pourtant guère concluante; car la question
sera toujours si les circonstances commandent que
l'on érige en délit telle action qui était restée jusqu'alors
légalement innocente, quoique plus ou moins ré-
prébensible sous le rapport de la morale ou de l'utilité
publique : en sorte que, sans différer sur la règle, il
suffit qu'on diffère sur les circonstances pour que la
règle n'ait plus d'application.
Quelles sont, ici, les circonstances? C'est que le
suffrage universel, étant aujourd'hui le maître absolu
des destinées de la France, qu'il peut mener au salut
ou à la ruine suivant la direction qu'il prendra, on ne
saurait, sans un funeste aveuglement, marchander
les conditions propres à le maintenir clans les voies
d'un sage politique. Et si, par les considérations que
nous avons exprimées, l'une de ces conditions, c'est
que tous les électeurs prennent part au vote, il n'y a
plus à hésiter à transformer ce devoir de conscience,
incessamment négligé, en une obligation légale. L'hé-
sitation ne serait légitime que si le sentiment de la
XII AVANT-PROPOS.
justice allait s'en trouver blessé. Il n'en est rien.
Pourquoi le serait-il plus que quand la loi politique
oblige les citoyens à remplir les fonctions de juré, ou la
loi civile à accepter la tutelle des mineurs? Pourquoi
le serait-il plus que quand la loi anglaise oblige ceux
qu'a désignés l'élection populaire à exercer l'emploi de
maire ou d'alderman? Tuteur, juré, électeur, ce sont
là autant de titres où le droit ne va pas sans le devoir,
l'honneur sans la charge; et, quant à l'importance de
ces différents devoirs, il appartient à la loi de l'apprécier
d'après l'intérêt social. Elle peut assurément s'en
remettre à la conscience de chacun ; mais elle peut
aussi retrancher à chacun sa liberté d'option et
imposer le sacrifice à ceux qui seraient tentés de le
refuser.
Est-ce là tout? oui peut-être, si l'on s'en tenait
au côté technique du sujet : mais qui ne comprend
que le côté moral domine ici le côté technique, en ce
que ce dernier ne se prête qu'à des palliatifs, dont
l'effet actuel ne serait certainement pas durable si le
mal qu'ils sont destinés à combattre continuait à pro-
gresser sourdement. En réalité, ce que nous étudions
en ce moment, c'est, si j'ose le dire, un traitement
antidémagogique, et comme la démagogie a sa source
dans un certain état de l'esprit et des passions, pour
que le traitement ait des effets curatifs, il doit donc
s'efforcer d'atteindre, de modifier cet état.
Plus ce sentiment est profond chez nous, moins
nous voulons laisser croire par notre silence qu'il
nous soit étranger. Toutefois le lecteur n'attend assu-
rément pas de nous que nous traitions ici un pareil
sujet. Il y faudrait beaucoup de temps ; n'y faudrait-il
AVANT-PROPOS. XIII
pas davantage encore, — quelque chose comme l'art
et le génie d'un Tocqueville, si la bonne étoile de la
France le faisait renaître parmi nous?
II faudrait pouvoir rechercher et décrire, comme il
aurait su le faire, les causes qui ont si déplorablement
affaibli au sein des classes populaires les principes mo-
raux et religieux. Il faudrait se demander si l'une de
ces causes ne serait pas la direction même imprimée
aux idées religieuses par les ministres qui les repré-
sentent, si l'on n'est pas, à cet égard, entré depuis
longtemps dans une fausse voie, où chaque pas que
l'on fait éloigne du but que l'on poursuit Mais
quelle tâche délicate que de répondre à de telles ques-
tions ! Comment concilier le respect, qu'on ne doit pas
perdre,avec la vérité, qu'on ne voudrait pas trahir? Com-
ment se dissimuler qu'on va soulever des orages, et, pour
tout dire, exciter les susceptibilités de tous, sans con-
vaincre ni corriger personne? Laissons agir le temps,
puisque c'est, hélas! le seul remède qu'on aperçoive.
Voici seulement ce que nous pouvons dire et ce que
nous dirons. C'est que, en ce monde, il incombe à
chacun de savoir diriger ses affaires et en assurer le
succès. Cela est vrai des corps moraux comme des in-
dividus; cela est vrai des doctrines spirituelles comme
des intérêts matériels. Si donc la religion dépérit dans
les âmes, c'est sans doute qu'on s'y prend mal pour l'y
maintenir; et si l'on veut qu'elle y renaisse, ce n'est
point, comme l'a cru certain manifeste, sur l'État que
les hommes religieux doivent compter, c'est unique-
ment sur eux-mêmes. Croyons bien que, en cette ma-
tière, tout ce qui serait surface, tout ce qui serait ar-
tifice n'aurait pas plus de vertu que de durée. La
b
XIV AVANT-PROPOS.
religion étant le gouvernement des âmes, c'est l'âme
même qu'elle doit posséder : cela ne se peut, si
l'âme ne parle à l'âme et n'y fait pénétrer ses accents.
En un mot, c'est à l'âme chrétienne à conquérir celles
qui ne le sont pas. Or, un tel mouvement ne peut naî-
tre que de lui-même; la loi est sans force pour le
créer.
Mais si la religion n'a pas le droit de trop compter
sur l'État pour regagner une influence qu'elle doit tenir
d'elle-même et non d'autrui, il s'ensuit que l'État ne
doit pas non plus trop compter sur l'influence de la reli-
gion pour purifier notre atmosphère morale et rame-
ner dans les esprits des sentiments amis de l'ordre et
des lois. Il est donc obligé d'y pourvoir lui-même, non
certes en se séparant de la religion et en rejetant son
concours, qui est au contraire très-désirable, mais en tâ-
chant que, quand bien même, dans la suite, la reli-
gion s'évanouirait (ce qui peut toujours arriver chez
l'individu), la morale reste, et que, l'une cessant de
régner sur l'intelligence, l'autre règle encore les senti-
ments. Cela revient à dire que, dans un état démocrati-
que, on ne saurait attacher trop de prix à l'instruction
populaire, non-seulement à sa diffusion, mais à sa di-
rection. Or, si l'on entend beaucoup parler de généra-
liser l'instruction primaire, on paraît moins se préoc-
cuper de la réformer en lui assignant un but vraiment
national. S'imagine-t-on cependant que ce soit avec une
instruction primaire quelconque que la Prusse est arri-
vée aux résultats dont elle a lieu d'être fîère? Ceux qui
connaissent ce pays n'ignorent point le contraire, et
ceux qui ne le connaissent pas ont pu s'instruire à cet
égard en lisant récemment, dans un de nos recueils pé-
AVANT-PROPOS. XV
riodiques (1), des détails où la vérité était mise en pleine
lumière. Non; la Prusse n'a recueilli les fruits que nous
voyons que parce qu'elle a su animer l'instruction
qu'elle donne à son peuple d'un esprit particulier, en
rapport avec le but qu'elle cherchait à atteindre. Il nous
faut agir de même, joindre à une instruction pratique
une éducation morale, c'est-à-dire enseigner forte-
ment les devoirs civiques, en même temps que les
devoirs privés et religieux. Ces devoirs, la Prusse les
enseigne à sa manière, préparant les esprits au milita-
risme et à la prépotence absolue des hautes classes.
Nous n'élevons pas, on peut le croire, la prétention
qu'il en soit de même chez nous; mais, à défaut d'une
soumission passive, qui n'est ni de nos moeurs ni de no-
tre temps, et qui, grâce à Dieu, n'est point nécessaire à
un peuple pour qu'il fournisse de nobles destinées, nous
demandons qu'on inculque le respect des choses respec-
tables, et, en première ligue, l'obéissance à la loi, à la
nation, et aux pouvoirs qui les représentent.
Ce n'est pas tout; car l'on peut se demander si nos
classes supérieures n'ont pas elles-mêmes de graves re-
proches à s'adresser pour s'être, depuis un quart de
siècle, laissées progressivement déchoir du degré d'ins-
truction et de moralité où à tout le moins elles auraient
dû se maintenir. Comprendront-elles enfin que leurs
exemples sont d'un puissant effet dans les rangs infé-
rieurs, et que Dieu leur crée, sous ce rapport, des obli-
gations qui ne se laissent pas impunément violer? Il est
juste d'ajouter, à leur décharge, que peut-être sont-
elles victimes à leur tour des vices d'organisation de
(1) Revue des Deux Mondes, numéro du 15 mai 187I.
XVI AVANT-PROPOS.
notre instruction secondaire et supérieure, victimes en-
core et surtout de cet inexorable accaparement intellec-
tuel que nos moeurs ont créé au profit de la capitale.
Personne, je crois, ne nous contredira si nous affirmons
que ce double état de choses appelle de profondes ré-
formes. Les unes sont connues et signalées de tous,
telles que la création de centres universitaires vraiment
dignes de ce nom; les autres, il faut en convenir, sont
plus difficiles à la fois à découvrir et à appliquer. Nous
en touchons un mot dans notre ouvrage, mais un mot
seulement, car cela s'écartait du cadre que nous nous
étions fixé.
Tout cela, du reste, — supposé qu'on l'entreprenne,
comme on en montre vaillamment le désir, — serait
une oeuvre de fort longue haleine, demandant patience
et longueur de temps, beaucoup d'esprit de suite et
point de découragement, toutes qualités qui ne sont
guère nôtres et que nous avons grand besoin d'acqué-
rir. Rendons-nous bien compte qu'il s'agit pour nous
de rebrousser chemin sur beaucoup de points, de rom-
pre avec nos plus vieilles habitudes, de détruire ce
que nous avions séculairement édifié. Ce n'est pas là
une tâche qui s'improvise, ni dont on puisse constater
les effets à court terme. Ce n'est toutefois qu'en la
menant à bien que nous pouvons espérer de conjurer
dans l'avenir les périls du vote universel. En atten-
dant, point d'illusions! Regardons, je le veux bien, ces
périls sans nous troubler, mais aussi sans nous endor-
mir. Prenons, tandis qu'il en est temps encore, les
précautions nécessaires, sans oublier que la plus
nécessaire de toutes, c'est le concours de toutes les
honnêtes influences et de tous les bons esprits.
AVANT-PROPOS. XVII
Ce concours, il est vrai, suppose des sacrifices ;
il en suppose même un que bon nombre de personnes
trouvent le plus difficile de tous; c'est de renoncer,
ne fût-ce que provisoirement, à un établissement mo-
narchique. Rien de plus respectable que ce sentiment,
je dirai même rien de plus naturel : par malheur, il est
plus facile en ce moment de regretter la monarchie
que de la rétablir; car on trouve, je l'avoue, beaucoup
de gens d'accord pour souhaiter un monarque, mais
ils ne le sont plus du tout pour le désigner. Quand on
me dirait que, de guerre lasse, nos représentants par-
viendront un jour à s'entendre, je répondrais encore
que cela ne terminera rien, si la fusion, que nous
supposons faite dans l'Assemblée, ne l'est pas en même
temps dans le pays. C'est celte adhésion, et elle seule,
qui donnerait vie et force à la transaction, Autrement,
les divisions des gens de bien ne tarderaient pas à
renaître ; si elles renaissent, elles réagiront sur les votes
populaires; et comme l'éternel ennemi sera toujours
en éveil, toujours prêt à profiter de nos fautes, on le
verra s'élancer par la brèche que lui ouvriront nos
discordes, tenter, puisque c'est là tout son génie, de
faire de nouvelles ruines, et peut-être y réussir.
Je supplie donc qu'on réfléchisse mûrement avant
de prendre à la fois cette double résolution, maintien
du suffrage universel et restauration de la monarchie.
Dans un temps qui n'est loin de nous que par la gra-
vité des événements qui nous en séparent, M. Gam-
betta soutenait un jour, à la tribune du Corps lésisla-
tif, que c'était un rêve dangereux de vouloir ailier
ensemble ces deux institutions. Elles étaient, suivant
lui, d'origine et d'humeur tout à fait incompatibles,
XVIII AVANT-PROPOS.
et ce mariage forcé ne pouvait aboutir qu'à un divorce
dont la monarchie aurait à payer tous les frais. Je
me défie généralement des doctrines absolues, et en
vérité M. Gambetta n'a pas donné assez de preuves
de bon jugement pour que son autorité me guérisse de
mes défiances. Le suffrage universel a été introduit
en Prusse : voit-on que jusqu'ici la monarchie Prus-
sienne s'en porte plus mal? Nous avons, hélas! ap-
pris le contraire à nos dépens, M. Gambetta aussi.
Mais en même temps prenons bien garde que les ana-
logies sont souvent trompeuses et que, comme l'a
dit Macaulay, il est nécessaire de considérer de fort
près les exemples d'autrui, et avec une grande atten-
tion, avant de se les appliquer à soi-même. Si le suf-
frage universel n'offre point de dangers en Prusse, si,
selon toute apparence, il n'en doit point offrir de
longtemps, c'est qu'il y suit l'impulsion du gouverne-
ment avec une docilité qui ne laisse à ce dernier à
peu près rien à souhaiter. Sous ce rapport, il ressemble
beaucoup à ce qu'il était en France sous le règne de
Napoléon III. Mais voici la différence. Cette servitude
des élections, qui a perdu et devait tôt ou tard perdre
l'empereur des Français, n'expose point le roi de
Prusse au même sort. Pourquoi? Parce que le gouver-
nement de Napoléon III n'était, dans toute la force
du mot, que le gouvernement d'un homme, et que,
par un sort qui n'est point rare en ce monde, le génie
de cet homme s'est trouvé fort au-dessous de la tâche
qu'il avait entreprise : au lieu que, en Prusse, malgré
tant d'humbles genuflexions devant la personne royale,
malgré tant de flatteries aussi vaines que retentissantes,
le roi règne, il est vrai, mais l'aristocratie gouverne,
AVANT-PROPOS. XIX
une aristocratie puissante, passionnée, ambitieuse,
organisée en un parti compact, laborieuse d'ailleurs et
vigilante, sachant à la fois comprendre et remplir
les devoirs que lui imposent ses prétentions et son rang.
Je le demande à nos impatients de l'extrême droite :
avons-nous cela en France, ou même rien qui y res-
semble? Forment-ils donc un grand et puissant parti,
capable de dominer, d'une main, le suffrage populaire,
et, de l'autre, de diriger la royauté? Un tel parti pour-
rait-il même exister dans une société aussi nivelée,
aussi pleinement démocratique que la nôtre? Et s'il
nous manque, quelle force peut y suppléer, que celle
formée de toutes les opinions honnêtes et de la combi-
naison de leurs efforts? Prenons donc garde de rien
faire qui tende à délier ce faisceau et à nous désintéres-
ser du péril commun.
C'est là d'ailleurs, si je ne me trompe, la voie qu'a
indiquée la nation. Une première fois, le 8 février,
nous la voyons confondre dans une sorte d'éclectisme
la diversité des nuances et des origines : ce qu'elle
entend choisir avant tout, ce sont des amis de l'or-
dre et de la paix. Cinq mois plus tard, craignant
apparemment qu'on ne versât d'un côté, elle se préci-
pite de l'autre, comme pour rétablir l'équilibre. Le
sens de ce double mouvement ne doit point échapper
aux hommes de bonne foi. Il nous montre dans quelles
conditions, et, comme on l'a dit, sur quel terrain
la France entend que l'union se fasse et se maintienne.
N'allons donc pas lâcher la proie pour l'ombre, et,
croyant nous assurer plus de force nous condamner à
plus de faiblesse.
7 août 1871.
PROPOSITIONS
CONSTITUTIONNELLES
CHAPITRE PREMIER
La Révolution du 4 septembre
Le 4 septembre 1870, une révolution de plus a éclaté en
France. Depuis un mois, amis et ennemis, tout le monde la
sentait venir, et ceux qui n'ont pas partagé l'esprit de vertige
du gouvernement impérial l'avaient prévue deux semaines
plus tôt, c'est-à-dire le jour même où ce gouvernement, avec
une présomption qui n'a eu d'égale que son imprévoyance,
s'est imaginé de déclarer la guerre à la Prusse, prenant pour
le chemin du Capitole la route qui devait si rapidement le
précipiter dans l'abîme.
Cette révolution ressemble par beaucoup de côtés à celles
qui l'ont précédée. C'est ainsi qu'on la voit partir de Paris,
pour se répandre en France avec la même rapidité que le
télégraphe a mise à l'annoncer. On la voit susciter chez un
petit nombre un ardent enthousiasme, amener chez les au-
tres une soumission passive et triste, qui tient à la fois de l'in-
différence, de l'impuissance et du découragement.
Il y a d'ailleurs, cette fois, une raison particulière pour
1
2 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
que la nouvelle révolution se soit établie sans obstacles ; c'est
qu'elle se compliquait d'une invasion étrangère aussi formi-
dable qu'aucune de celles que la France ait eu jamais à subir ;
c'est que le gouvernement déchu laissait notre malheureux
pays dans un désarroi inexprimable, et que, au milieu des
périls qui nous enveloppaient, on a surtout songé au plus dé-
sastreux et au plus pressant, celui que nous créait la présence
d'un ennemi victorieux. On n'avait même pas le temps de se
demander si le gouvernement sorti de l'Hôtel de ville de Pa-
ris était réellement le plus propre à remédier à l'affligeante
situation dont il se portait si hardiment l'héritier. Quelle
que fût la réponse que chacun pouvait faire à cette question,
on comprenait que la guerre civile, en présence des armées
étrangères, eût été le pire des fléaux, et plus était vif le sen-
timent patriotique, plus on se hâtait de sacrifier ses doutes,
ses craintes, ses répugnances, à l'union, si nécessaire en de
pareilles conjonctures, de tous les bons Français.
A l'heure où ces lignes sont écrites (1), les services qu'a
pu rendre le gouvernement du 4 septembre, aussi bien que
les fautes qu'il a pu commettre, ne sauraient encore être ju-
gés. Non-seulement il n'est pas au bout de la carrière qu'il a
promis de parcourir, non-seulement il n'a pas achevé la mis-
sion qu'il s'est donnée (et c'est de l'issue de cette mission que
dépendra surtout le jugement de la France et de l'histoire), —
mais il faut ajouter que, grâce au désordre jeté dans les com-
munications par l'invasion du territoire et le siége de la ca-
pitale, les faits sont en ce moment mal et incomplètement
connus et peuvent même ne pas l'être du tout. Dès à présent,
sans doute, un esprit modéré ne peut se dissimuler qu'il y a
eu des fautes commises, des fautes choquantes, peut-être
(1) Le 15 octobre 1870.
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 3
même coupables : mais, en vérité, qui de nous, dès la première
heure, ne les avait prévues? N'étaient-elles pas écrites d'a-
vance (nous le disons sans aigreur) dans l'histoire du parti
qui a fait et surtout accaparé la révolution du 4 septembre?
N'étaient-elles pas l'inexorable conséquence de ses pré-
jugés, de ses passions, et surtout des détestables alliances
qu'il est obligé de subir? Mais, après tout, cela n'importe au
but que se propose cet écrit. Je ne prétends point ici m'ériger
en juge du gouvernement de la défense nationale. Qu'on le
condamne ou qu'on l'absolve, on m'accordera du moins qu'il
n'est, ne peut être et ne se donne lui-même que comme un
gouvernement de circonstance et de transition. Il n'est donc
pas défendu, ou, pour parler plus juste, il est de la dernière
urgence de songer au lendemain. Nous sommes, tout le
monde le sent et le répète, nous sommes au fond d'un abîme,
nous sommes plongés dans le chaos. Comment surmonter cet
abîme? Comment tirer du chaos le meilleur monde possible?
Assurément, le problème n'est pas aisé à résoudre, après tant
de révolutions dont chacune a ébranlé de plus en plus notre
foi politique, troublé l'équilibre de notre jugement et de notre
conduite, dont chacune nous a ôté davantage le respect d'au--
trui et de nous-mêmes, a envenimé enfin et agrandi les plaies
morales que chacune promettait de guérir et de fermer.
C'est sur ce problème que nous essayerons d'exposer rapi-
dement quelques idées, sans autre vue que celle du bien
public, sans autre prétention que celle d'un entier désintéres-
sement et d'une parfaite bonne foi.
4 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
CHAPITRE II
Quelle forme de gouvernement doit choisir
la France
I
Je commence par déclarer hautement que, à mon avis, une
telle question ne doit être posée par un bon citoyen qu'au-
tant que le pouvoir est vacant. C'est une contradiction par
trop flagrante que de s'intituler homme d'ordre, ami des lois,
ennemi de l'esprit révolutionnaire, et en même temps de s'en
aller, en pleine république, prêcher la monarchie, et par
conséquent le renversement, par la force ou par la ruse, du
gouvernement établi. Que les républicains procèdent de la
sorte contre la monarchie, qu'ils ne cessent d'en saper les fon-
dements jusqu'à ce que vienne l'occasion de l'assaillir de vive
force, c'est un mal sans doute et un juste sujet de reproche,
en même temps que c'est là une de ces plaies dévorantes dont
nous parlions tout à l'heure et dont nous cherchons depuis
longtemps le remède sans l'avoir encore trouvé. Mais on con-
viendra que ce tort, si blâmable qu'il soit, est assez naturel
chez le parti républicain, qui ne s'est jamais piqué de faire
la guerre à l'esprit de révolution, qui l'a toujours invoqué au
contraire comme son meilleur allié, et qu'on a pu maintes
fois, sans trop d'injustice, accuser de n'être, au fond, que l'in-
carnation de cet esprit lui-même. Les hommes d'ordre veu-
lent-ils donc se couvrir d'une pareille excuse? Grâce à Dieu,
ils la rejetteraient avec mépris. Alors, qu'ils soient consé-
quents avec eux-mêmes et avec leurs principes, et si la répu-
blique devenait le gouvernement régulier de la France, qu'ils
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 5
sachent l'accepter et la soutenir loyalement. Sans renoncer à
l'améliorer, sans cesser de poursuivre le redressement de ce
qu'elle pourrait avoir de funeste ou simplement de défec-
tueux dans son organisation, qu'ils cessent d'en rêver l'a-
néantissement. A ce pris seulement, les paroles de légalité,
de paix, de modération, qui sont la force et l'honneur du
parti de l'ordre, garderont dans sa bouche toute leur autorité.
Que sert en effet, pour l'édification des âmes, ou, si l'on veut,
pour leur éducation politique et morale, que sert de tenir cet
honnête langage, si on n'y conforme pas sa conduite? Est-ce
faire preuve d'une vraie supériorité sur ses adversaires que
d'user simplement de représailles à leur égard et d'imiter
leurs mauvais exemples? Le difficile n'est pas de se soumet-
tre à la loi quand elle vous plaît, mais de savoir la respecter
même quand on croirait avoir juste sujet d'en préférer une
autre.
D'ailleurs est-il bien raisonnable de repousser la républi-
que à tout prix, et de la tenir pour incompatible en France
avec la paix publique, la prospérité et la puissance de la
nation? Cette idée eut grand crédit après 1848, même parmi
les hommes les plus intelligents et les plus libéraux. On
compta toutefois des exceptions. MM. Dufaure et Vivien, par
exemple, en devenant avec dignité les ministres du général
Cavagnac après l'avoir été du roi Louis-Philippe, donnèrent
à la république en 1848 un incontestable témoignage de leur
esprit de conciliation et de leur loyale sympathie. Mais ces
exceptions furent rares, et elles le devinrent plus encore lors-
que le soleil du 10 décembre, en se levant sur la France, eut
éclairé la vraie situation que le 24 février nous avait faite et
montré aux gens assez aveugles pour en douter encore à
quel point les maladroits inventeurs du suffrage universel
s'étaient pris dans leur propre piége, et combien ces masses
6 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES,
populaires, qu'ils s'étaient si étourdiment flatté de conduire à
leur gré, étaient au contraire peu disposées à les suivre. Le
principal support qu'on avait essayé de donner à la république
s'écroulait ainsi avec fracas, et l'on ne saurait s'étonner que,
dans cette ruine retentissante des espérances conçues par les
hommes de 1848, le sentiment monarchique ait pris sa revan-
che avec une sorte de fureur, et nié, plus que de raison peut-
être, la possibilité d'asseoir en France un gouvernement ré-
publicain.
A de certains signes, on peut croire que, durant ces vingt
dernières années, l'esprit public s'est, à cet égard, modifié
d'une manière sensible. D'abord les classes moyennes étaient
généralement loin de porter à l'empire les sentiments d'es-
time et d'affectueux dévouement qu'elles nourrissaient pour
la famille d'Orléans. La république ne les priverait donc
plus aujourd'hui de leur roi de prédilection ; ce n'est plus
elle qui porterait la responsabilité de sa chute. Elle ne por-
terait pas davantage celle du ruineux et lamentable désordre
où nous nous débattons ; car il est bien clair que la première
cause de ce désordre est dans l'empire lui-même et dans l'é-
tourderie criminelle et préméditée qui l'a poussé à prendre
subitement les armes, sans laisser au pays le temps de se
reconnaître et de réfléchir, contre un ennemi dix fois plus
fort et mieux préparé que son téméraire agresseur. Puis il
faut se rappeler que, durant tout le règne de Napoléon III,
les libéraux n'ont pu presque jamais lutter dans les-élections
contre les candidats absolutistes ou dépendants qu'en re-
portant leurs voix sur des candidats républicains ; et s'il n'est
sorti de ces rapprochements éphémères et n'en pouvait sortir
aucune, alliance profonde et cordiale, il en est résulté tout au
moins que les anciennes antipathies se sont plutôt atténuées.
Un observateur, même le moins attentif, a pu s'en con-
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 7
vaincre, s'il a vu la double physionomie de Paris à la double
date du 25 février 1848 et du 5 septembre 1870.
Enfin, quoique le mouvement intellectuel du second
empire n'ait été ni bien vif ni bien brillant, et qu'on ait
même pu remarquer, sous ce rapport, des signes d'une in-
quiétante décadence, il est certain néanmoins que, pendant
le cours de cette période, un sérieux effort s'est accompli au
sein du parti libéral pour rajeunir ses anciennes vues sur
l'organisation politique qu'il conviendrait de donner à notre
pays. Citer l'ouvrage posthume de M. le duc de Broglie, les
publications de MM. Laboulaye et Prévost-Paradol, cela
suffira sans doute pour appuyer notre assertion. Ce n'est
point ici le cas de développer ni même de résumer la somme
d'idées nouvelles que ces intéressants ouvrages ont jetée
dans la circulation. Je ne veux relever qu'un point, qui seul
intéresse l'objet que je traite en ce moment, et qui a dû cer-
tainement frapper tous les lecteurs des publicistes que je
viens de nommer: c'est qu'aucun d'eux non-seulement ne se
montre hostile aux institutions républicaines considérées en
elles-mêmes, ce qui d'ailleurs serait puéril, mais de plus ne
repousse absolument l'établissement de ces institutions eu
France. Ils y voient des difficultés, cela est certain, et, les
voyant, ils ne les cachent pas, ce qui est légitime et loyal :
mais, les objections faites et les écueils signalés, ils expriment
l'espérance que les objections pourraient être résolues, les
écueils évités, et finalement leur politique revient à dire que
la monarchie, constitutionnelle serait sans doute préférable et
d'une marche en apparence plus facile, mais que si, à raison
de la rivalité de nos prétendants à la couronne et des divi-
sions que cette rivalité jette dans le pays, ou à raison du dé-
veloppement prépondérant qu'aurait pris dans le public la
foi républicaine, ou enfin par toute autre circonstance, la mo-
8 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
narchie constitutionnelle ne peut s'établir parmi nous, il faut
adopter la république, l'adopter résolument et faire en sorte
qu'elle puisse vivre et durer.
Ces publicistes ajoutent une observation que je ne dois
point passer sous silence, car elle donne la clef de l'espèce de
neutralité que, sans déguiser d'ailleurs leurs préférences, ils
affectent de garder entre la république et la monarchie. Au
fond, disent-ils, la différence n'est peut-être point si grande
entre ces deux formes de gouvernement, pour peu que l'on
consente à les organiser l'un et l'autre sur un plan qui ré-
fléchisse fidèlement la diversité des besoins, des moeurs, des
sentiments de la France contemporaine. Ni la monarchie ne
pourra lutter avec succès contre ses adversaires de toutes
sortes, si elle ne tient largement compte de nos sentiments li-
béraux et démocratiques, si le monarque veut être autre chose
que le serviteur impartial et honoré des volontés du pays.
Ni la république ne sera de force à surmonter les difficultés
de ses premières années et à s'enraciner dans le sol, si elle
n'assure aux intérêts conservateurs de toute espèce, dans ce
qu'ils ont de légitime, les garanties qui sont le fondement
de la confiance publique et de la prospérité sociale. Ainsi
l'une et l'autre ne pouvant avoir d'existence durable qu'à la
condition de réagir fermement contre l'excès de leurs prin-
cipes respectifs et de rassurer les intérêts ou les sentiments
qui sont ou se croient menacés par chacune d'elles, une mo-
narchie sage comme une république bien réglée doivent né-
cessairement se ressembler beaucoup, et bon nombre d'ins-
titutions qui conviennent à l'une doivent également être
adoptées par l autre. « Tranchons le mot, écrit à cet égard
« M. le duc de Broglie; allons jusqu'au bout de la pensée.
« Il n'y a pas, quant au fond même et à la vérité des choses,
« deux gouvernements possibles dans le même temps et
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 9
« dans le même pays. Une république qui touche à la mo-
« narchie constitutionnelle, une monarchie constitutionnelle
« qui touche à la république et qui n'en diffère que par la
" constitution et la permanence du pouvoir exécutif, c'est la
« seule alternative qui reste aux amis de la liberté. »
II
C'est parce que nous sommes pénétré de ces idées, parce
que nous nous sentons exempt de tout préjugé mesquin,
parce que nous n'appartenons à aucun parti, si ce n'est à celui
qui saura prendre les choses comme elles sont et n'en vou-
loir que de possibles, c'est pour cela, disons-nous, que nous
n'attachons pas plus d'importance que de raison au choix
que l'on pourra faire entre la république et la monarchie.
Nous ne voulons même pas, à cet égard, donner aucun con-
seil. Nous le voulons d'autant moins que, selon nous, ce
n'est pas par l'effet de discussions méthodiques, de contro-
verses d'école, qu'un pareil choix s'opère; d'ordinaire, le
choix est déjà fait avant toute discussion ; les savants et les
sages n'ont point encore parlé, que le peuple a déjà prononcé.
Tantôt il obéira à l'entraînement des circonstances, tantôt
à la force des traditions ; ici ce sera l'instinct qui prévaudra,
ailleurs l'empire de l'habitude et de l'éducation ; mais en gé-
néral le choix s'accomplit par un élan tout spontané, qui
comporte peu de réflexion. Si d'aventure il en est autrement
parmi nous, s'il n'y règne aucun courant assez fort pour em-
porter les esprits d'un côté ou de l'autre et les y fixer, alors
tant pis pour la France ! Savoir nettement ce qu'on veut sera
toujours une grande force pour les peuples comme pour les
individus.
Quoi qu'il en soit, n'y aurait-il pas quelque affectation ou
10 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
même quelque semblant de défaillance à se taire entièrement
sur une question qui, en ce moment, se pose dans l'esprit de
tous ceux qui prennent souci des destinées de la patrie?
Toutefois, qu'on se rassure : ce n'est point une dissertation
dans les règles que nous avons dessein d'entreprendre ; notre
seul désir serait de marquer brièvement les considérations
principales que peut suggérer, en faveur de l'une ou de
l'autre forme de gouvernement, une étude exacte de l'état des
partis qui se disputent le gouvernement de la France.
La première remarque à faire, quand on se propose avant
tout l'exactitude, c'est l'évidente prédominance du sentiment
monarchique. Nous rappelions plus haut l'élection du 10 dé-
cembre 1848. C'est qu'en effet, ni en France ni ailleurs, il
n'y eut jamais d'élection plus libre, plus spontanée, plus
réellement et profondément populaire, et en même temps il
serait difficile de soutenir que cette élection si sincère et si
libre ait été autre chose qu'une éclatante démonstration mo-
narchique. Objectera-t-on qu'il s'agissait d'élire non un roi
ou un empereur, mais un président de république? L'objec-
tion aurait de la force entre gens disputant sur une thèse sco-
lastique et résolus à argumenter à outrance. Mais nous
écrivons pour ceux qui cherchent la vérité de bonne foi, non
pour ceux qui ne veulent pas la voir, et il n'y aurait assuré-
ment que ces derniers qui pourraient contester à l'élection du
10 décembre la signification intime que nous lui attribuons.
Ceux qui votèrent pour le prince n'étaient certainement pas
unanimes sur tous les points, mais ils l'étaient au moins dans
leur éloignement pour le gouvernement républicain et dans
leur désir de voir s'élever sur ses ruines un pouvoir monar-
chique.
Trois ans plus tard, ce désir était accompli, et sauf le nom,
qui tarda encore une année, l'empire était fait. Bien des gens
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 11
aujourd'hui s'imaginent peut-être qu'il ne se fit que par la
violence, et que la peur seule et l'oppression administrative
arrachèrent les plébiscites de cette époque. Il m'est impossible
de leur laisser cette illusion, qu'aucun homme ayant vu,
même de mauvais oeil, les événements de 1851, n'osera
jamais, pour peu qu'il ait de sincérité, appuyer de son té-
moignage. Je conviens que la puissance administrative tient
en France une fort grande place ; cette puissance, quoi qu'on
en dise, a pourtant ses bornes, et l'élection du 10 décembre
l'avait bien prouvé. La peur peut aussi expliquer beaucoup
de choses; elle n'expliquera jamais ni les acclamations, ni
la joie, ni l'enthousiasme; elle n'expliquera jamais que, dans
telle commune rurale, on ait placé sur l'autel le buste de Na-
poléon 1er et voulu obliger le prêtre à lui rendre les honneurs
divins. Cela peut s'appeler du fanatisme, du délire, de l'i-
vresse, ou de quelque nom qu'on voudra ; cela ne s'appellera
jamais de la peur. Le peuple des grandes villes lui-même,
principalement dans le Nord, prit à cette effusion de joie une
part considérable, et ceux qui ont de la mémoire n'ont pas
oublié que la population ouvrière de Paris y paya largement
son tribut.
L'Empire a duré près de vingt ans. Ce n'est ni le lieu ni
le moment de le juger. Il a fait quelques grandes choses,
mais, hélas! il nous les a fait payer bien cher, non-seulement
si l'on considère l'argent qu'il dépensait, mais, ce qui est
plus grave, si l'on s'attache aux germes de désordre moral
qu'il a laissés se développer parmi nous. Nous sommes une
société malade., qui aurait besoin d'un médecin habile, pa-
tient et dévoué. Malheureusement, la France est allée choisir
pour Esculape un homme épris surtout de vaine gloire,
amoureux de ce qui brille et retentit, qui s'est toujours oc-
cupé d'étourdir et d'intéresser son malade, qui y a souvent
12 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES,
réussi, mais qui a d'autant moins cherché à guérir la maladie
qu'elle s'accordait peut-être avec les inclinations et les se-
crets desseins du médecin lui-même.
Cependant, vers la fin, les symptômes étaient devenus si
apparents, que l'empereur ne put s'empêcher de les voir et
de s'en inquiéter. Mais il ne les vit que par le seul côté qui
le touchât vivement, par le côté qui intéressait l'intégrité de
son pouvoir et la conservation de sa dynastie, et, pour se
rassurer, il inventa le plébiscite du 8 mai 1870.
Les partis ont dit ce qu'ils ont pu pour infirmer la va-
leur de ce plébiscite, et probablement le répéteront aujour-
d'hui plus que jamais. La vérité est néanmoins que les
prétendues manoeuvres de police et l'action administrative,
en ce qu'elle aurait eu d'illégitime et d'oppresseur, n'ont
pas donné cent mille voix à l'Empire. La presse et les réu-
nions publiques n'ont-elles donc pas joui d'une liberté sans
bornes? N'ont-elles pas pu contre-peser tout à leur aise l'ac-
tion de l'administration? Il n'est pas à craindre que la pos-
térité se méprenne à cet égard ; car, pour connaître la vé-
rité, elle n'aura qu'à ouvrir la collection des journaux des
mois de mars et d'avril 1870. Ou il faut renoncer à jamais
tenir un vote pour libre et sincère, ou il faut reconnaître que
celui du 8 mai le fut au plus haut degré. C'était, j'en con-
viens, un livre où il fallait savoir lire, et le Pouvoir, à mon
avis, y était intéressé tout le premier: mais que ce livre ait
été écrit par des mains que dirigeaient la surprise ou la
crainte, c'est ce qu'on ne fera jamais croire à quiconque atta-
chera du prix à la vérité.
Pourquoi cette revue du passé, et quel but me suis-je pro-
posé? Pas d'autre que de justifier ce que j'avais précédem-
ment affirmé, l'incontestable prédominance du goût de la
monarchie parmi la masse du public français. Qu'on rat-
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 13
tache ce sentiment à telles causes que l'on voudra, à tel ou
tel mobile, il est certain qu'il existe. Depuis vingt- deux ans,
je ne vois pas qu'il se soit démenti. Pour en affaiblir l'im-
portance, voudrait-on en dénaturer le caractère, le repré-
senter comme un sentiment de conservation inerte, qui s'at-
tacherait au gouvernement établi, quel qu'il soit? Cette
explication serait facile à réfuter : il suffirait d'y répondre par
l'élection du 10 décembre et par l'accueil fait à la dictature
de 1851.
III
Cette prédominance une fois reconnue, il semblerait que
nous ayons ainsi résolu la question qui nous occupe. Par
malheur, le problème n'est pas si simple; l'observateur po-
litique y découvre bientôt d'autres points de vue qu'il serait
téméraire de négliger.
Nous venons de dire que, depuis vingt-deux ans, à en
juger par les manifestations plébiscitaires, la prédilection
pour le système monarchique ne s'est pas affaiblie en France.
Cela n'est peut-être pas entièrement vrai. C'est, je crois,
M. Prévost-Paradol qui a dit que le plébiscite du 8 mai ren-
fermait des enseignements pour tout le monde. Entre autres
il en renfermait un qui était à la fois si manifeste et si grave
qu'il a fallu, pour ne pas en tenir compte, un bien grand
aveuglement. Je veux parler de la croissante et rapide inva-
sion de l'esprit révolutionnaire parmi les populations ou-
vrières des villes et, en général, sur tous les points où de
nombreux ouvriers sont agglomérés. Le phénomène n'est
pas nouveau ; c'est déjà pour l'avoir ignoré ou n'en avoir pas
suffisamment compris l'importance, que le gouvernement
du roi Louis-Philippe est tombé. Mais depuis, combien ne
s'est-il pas développé ! Après le coup d'État, il est vrai, un
14 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
grand silence se fit : à peine quelques débris des sociétés
secrètes cherchaient à renouer dans l'ombre leurs tronçons
épars; ces tronçons eux-mêmes parurent bientôt anéantis.
Que de gens alors, n'entendant plus le démon rugir, espé-
rèrent qu'il était mort! Hélas! il n'était qu'enchaîné; et
quand, au bout de quelques années, les coryphées de nos ate-
liers de Paris et de Lyon, fuyant la contrainte qu'ils subis-
saient en France, franchirent la frontière pour s'en aller
tenir des congrès à nos portes, on put juger, aux échos que
nous renvoya la presse étrangère, quel gain nous avions fait
durant ces années de muette compression. Le fait est que
nous n'en avions fait aucun. Les idées n'étaient pas devenues
plus raisonnables, les passions moins subversives, ni le lan-
gage moins farouche. En un mot, la force avait étouffé la
voix du monstre ; elle n'avait changé ni ses penchants ni
son tempérament.
Non-seulement nous n'avions rien gagné, mais les gens
de bien ne tardèrent pas à reconnaître que nous étions en
train de perdre tous les jours quelque chose. Les progrès
d'un incendie ne sont; pour ainsi dire, pas plus visibles
que ne l'étaient, dans ces dernières années, ceux que
faisait la propagande révolutionnaire parmi les grandes
villes et certaines parties des campagnes. A chaque nouvelle
élection, le vote des ateliers se faisait remarque par une plus
parfaite discipline; personne n'eût osé s'écarter du mot d'or-
dre. Eu même temps, ce vote devenait de plus en plus hos-
tile à l'Empire : le moins que dût faire un candidat pour ob-
tenir cette catégorie de suffrages, c'était d'être républicain,
et l'on a pu voir à Paris, à Lyon, à Marseille, que là où on se
sentait fort, ce titre ne suffisait plus.
Sur ces entrefaites, l'empereur prend la résolution de
soumettre au vote de la nation une constitution nouvelle. Il
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 15
y abdique le pouvoir presque absolu qu'il s'était fait confé-
rer en 1852, confirme et régularise les brèches partielles que
ce pouvoir avait déjà subies, et cousent, sous certaines ré-
serves, à gouverner désormais selon, les règles suivies dans
les pays libres. Ce n'était certainement pas une oeuvre dont
les libéraux éclairés eussent lieu d'être entièrement satis-
faits. Se souvenant néanmoins que le mieux est l'ennemi du
bien, ils votèrent, à titre de transaction, la constitution nou-
velle et conseillèrent de la voter. Il y eut pourtant, même
dans leurs rangs, des hommes plus difficiles ou plus dé-
fiants, que le Timeo Danaos engagea, dans cette circons-
tance, à se séparer du gros de l'armée.
Mais ce n'était là qu'un très-petit coin du tableau. Au
premier plan, apparut la masse tout autrement considérable
de ceux qui, comme Danton, plaçant toute leur confiance
dans l'audace, se qualifiaient eux-mêmes les irréconciliables,
et proclamaient ouvertement, Dieu sait avec quels accents
d'emportement et de haine, que rien ne les pourrait satisfaire
que le renversement de l'Empire et l'installation de la Ré-
publique. Une imposante majorité leur fut acquise dans
la plupart des villes de grande et de moyenne impor-
tance, et particulièrement dans celle où siége le Gou-
vernement. L'armée elle-même parut n'être pas restée pure
d'un venin si dangereux. Il y avait donc là, ce semble, de
quoi s'effrayer un peu, tout au moins de quoi réfléchir
beaucoup et de surveiller à la fois les autres et soi-même. Il
paraît néanmoins que, en haut lieu, on ne vit dans ce dé-
noùment complexe que le côté qui pouvait rassurer et plaire :
sous prétexte que les irréconciliables, si nombreux qu'ils
fussent, ne l'étaient pas encore autant qu'on l'avait craint,,
on se borna à se réjouir et on se reprit à rêver.
Et pourtant, qu'importe que l'ennemi soit en petit nombre,
16 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES,
s'il y supplée par l'énergie de sa discipline, de sa passion,
de sa vigilance, et surtout par la concentration de ses forces?
Nous en avons un terrible exemple par la guerre désespérée
où un orgueil imprévoyant nous a si malheureusement en-
gagés. La France est aussi peuplée que la Confédération ger-
manique, et la bravoure française vaut, aux yeux de tous,
la solidité allemande. Mais l'Allemagne avait dès longtemps
rassemblé et préparé ses forces; depuis longtemps toutes
ses précautions étaient prises en vue d'une lutte dont elle
épiait le moment avec une inquiète préoccupation de chaque
jour et de chaque heure. On sait ce qui en est résulté. De
même, suffisait-il que les amis du Gouvernement établi fus-
sent les plus nombreux sur la surface totale du territoire, si
d'ailleurs ses ennemis se trouvaient tous réunis sur un très-
petit nombre de points par masses considérables et vérita-
blement écrasantes, s'ils sentaient en même temps tout le
prix de cet avantage et guettaient avec passion l'occasion fa-
vorable pour en tirer profit? Aussi, le jour même où reten-
tit à la tribune française ce fol appel aux armes qui servait si
bien les desseins de M. de Bismark, ceux qui, connaissant
les immenses ressources de la Prusse, prévirent que la
France courait au-devant d'une défaite, ceux-là, je l'ai déjà
dit, ne doutèrent pas un instant que l'heure des funérailles
de l'Empire était proche, et que ce ne serait plus, cette fois,
la main de l'étranger qui lui porterait le coup mortel.
Soyons plus sages que lui. Tenons compte et grand compte
de ce malheur de la société française qui la condamne à
voir ses agglomérations ouvrières de plus en plus possédées
par des rêves de nivellement anarchique, qui ont pour ré-
sultat la haine de toute autorité et particulièrement celle de
toute monarchie. Si donc je pouvais croire cette armée du
désordre disposée à se laisser conduire par le seul mot de
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 17
République, comme on a dit que les soldats de Cromwell se
laissaient mener au seul nom de la liberté, je ne balancerais
pas à me prononcer pour une constitution républicaine, et
c'est de toutes mes forces que j'exhorterais mes concitoyens à
s'y tenir. Déraciner d'un seul coup, comme par une sorte de
formule magique, tous les mauvais sentiments, toutes les
passions subversives qui sont compris dans le mot de déma-
gogie, qui ne voudrait faire à un si heureux résultat le sacri-
fice de ses préjugés, de ses affections ou de ses regrets ? Même
en réduisant ce résultat, c'est-à-dire en admettant qu'inha-
bile à supprimer le mal, le système républicain fût propre à
l'atténuer sensiblement, ce serait encore un avantage à
prendre en haute considération. Mais où est la preuve que
ce soit là autre chose qu'une hypothèse? Peut-on oublier
ce qui s'est passé en 1848? La France n'était-elle pas alors
en République? Le gouvernement de cette République
n'était-il pas aux mains de républicains non-suspects? Gela
a-t-il empêché la manifestation du 16 avril ou l'audacieuse
journée du 15 mai? cela a-t-il prévenu la sanglante insur-
rection de juin? Plus récemment, à Lyon, à Marseille, à
Toulouse, si le gouvernement de la Défense nationale a ren-
contré d'indignes résistances, n'est-ce pas justement dans
les rangs où il semble qu'il dût trouver son plus ferme appui?
Si c'était par l'effet d'arguments raisonnables ou d'un senti-
ment n'ayant rien d'incompatible avec l'ordre social que les
classes populaires des villes s'enrôlent sous le drapeau de
la République, si elles obéissaient, par exemple, à un senti-
ment, même exagéré, de la dignité humaine ou à la passion
d'exercer sur le gouvernement du pays un contrôle plus
actif et plus étendu, il est évident que le système républicain
pourrait rendre à la société de précieux services. Donnant
satisfaction à des instincts legitimes en soi, et qui n'auraient
18 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
que le tort d'une impétuosité mal réglée, il aiderait par cela
même à les contenir et à les discipliner. De subversifs qu'ils
étaient sous la monarchie, ces instincts, sous la République,
deviendraient aisément conservateurs ou, à tout le moins, to-
lérables Ils imprimeraient peut-être à la société des moeurs
et une physionomie nouvelles ; ils ne l'empêcheraient pas de
vivre ni de prospérer. Malheureusement, tout ce que nous
disons là n'a d'autre valeur que celle d'un roman, et d'un roman
qui s'appliquerait à travestir la réalité. A moins de fermer
les yeux, on ne peut se dissimuler que l'esprit républicain,
dans la partie remuante des classes populaires, se confond
absolument avec l'esprit de désordre. Si elles se passionnent
pour la République, c'est qu'elles se la représentent comme
un composé de licence, d'anarchie et de spoliation. Les for-
mules mises en circulation par les meneurs varient, il est
vrai, avec les générations: tantôt c'est l'organisation du tra-
vail, tantôt la collectivité ou la liquidation sociale : mais cette
diversité cache toujours le même but et la même prétention,
celle de détruire tout ordre de choses régulier, toute société
vivant de ce que nous sommes habitués à appeler la vie civi-
lisée, pour y substituer je ne sais quel inonde innomé dont
le moindre tort est d'être chimérique et dont le plus grave
serait d'être un attentat permanent contre la liberté civile, le
droit naturel et la civilisation.
Dès lors, sachons le reconnaître, une république qui ne
réaliserait pas le type irréalisable que se sont forgé les socia-
liste-, ne trouverait pas plus grâce aux yeux des classes
populaires que la monarchie elle-même. Croire qu'une
simple étiquette agirait avec succès sur l'esprit de ces classes
fanatisées est une illusion que condamnent également le
raisonnement et l'expérience. Elles exigent, au contraire,
d'autant plus de la république, qu'elles attendent d'elle l'ac-
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 19
complissement des chimères dont on les a bercées en son
nom. Si donc nous choisissons ce gouvernement, je ne veux
point prétendre que nous aurons tort ; je demande seulement
que nous le choisissions à bon escient, en nous rendant
compte des mauvais côtés comme des bons. Tâchons de ne
nous point préparer de déceptions. Je ne sais si, dans un
lointain avenir, à l'aide et par le jeu des institutions républi-
caines, il naîtrait dans le coeur du peuple des grandes villes
des sentiments qui fussent républicains sans être démago-
giques : ce qui est certain, c'est que, à l'heure présente,
cette séparation de l'ivraie et du bon grain est impossible,
ou plutôt l'ivraie croît toute seule, et de bon grain il n'y a
aucune apparence.
Pour moi, si j'avais à plaider la cause de la république, à
la plaider loyalement, raisonnablement, sans vaine et fausse
fantasmagorie, c'est ailleurs que j'irais chercher mes argu-
ments. J'aimerais mieux dire, par exemple, aux amis de la
monarchie : avez-vous sous la main un candidat qui satis-
fasse à toutes les conditions que je vais énumérer? Avez-
vous un candidat qui soit tout à fait de son temps, qui com-
prenne son rôle et ses devoirs dans toute leur étendue, un
candidat qui ne soit attaché de coeur à aucun des systèmes de
gouvernement monarchique qui se sont succédé depuis le
commencement du siècle, qui n'ait de prédilection secrète et
de parti pris, ni pour les souvenirs de l'ancien régime, ni
pour l'omnipotence personnelle plus ou moins déguisée, ni
pour les fumées de la gloire militaire, ni pour la prépondé-
rance de la bourgeoisie, dans le sens étroit, exclusif, orgueil-
leusement provocant, qu'on prêta parfois à cette idée, — un
candidat qui soit bien résolu à rester, quoi qu'il arrive, roi
constitutionnel, à l'être loyalement, sans arrière-pensée,
dans toute la calme énergie du mot, à l'être enfin comme le roi
20 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
des Belges ou la reine d'Angleterre, — un candidat qui ne
rêve aucune restauration, qui consente à prendre les choses
où elles en sont aujourd'hui et non où elles en étaient il y a
vingt ou trente ans, — un candidat qui n'ait contracté dans
l'exil aucun lien qui l'embarrasse, qui ait des amis prêts à
le soutenir et point de favoris prêts à l'exploiter, — un can-
didat enfin qui semble à même de rallier la très-majeure
partie des forces monarchiques du pays ? Si vous avez cet
oiseau rare, si vous possédez un rejeton si bien préparé
pour faire bonne souche, alors n'hésitez pas : faites un roi,
morbleu ! faites un roi, répéterai-je après Béranger. Après
tout, c'est la solution qui rassurera le plus le pays, celle qui
le désorientera le moins, qui l'aidera davantage à se remettre
de l'affreuse crise que nous traversons et à panser les bles-
sures qu'il y a reçues. Ne craignez même pas trop, ajoute-
rai-je, qu'un roi tel que je viens de le dépeindre, qui jouirait
incontestablement de la faveur actuelle de la nation, vienne
promptement et nécessairement à la perdre, à la perdre non
pas tant par sa faute que parce qu'il s'userait, comme on dit,
ainsi que se sont usés ses prédécesseurs et, à côté d'eux,
tant d'hommes illustres ou distingués qui, depuis un demi-
siècle, ont occupé le pouvoir. Il est un moyen simple de ne
pas s'user, c'est de ne point agir. Que votre roi consente à
s'employer, il est à présumer qu'il ne s'usera pas. Pourquoi
s'userait-il, s'il n'affecte point de porter le fardeau des
affaires, s'il n'a point de système propre à faire prévaloir,
point d'influence personnelle à jeter dans la balance, s'il
prend soin de s'effacer constamment derrière ses ministres,
si tous ses efforts tendent à demeurer un être impersonnel,
dépourvu de volonté ou n'en ayant d'autre que celle que
manifestera le pays lui-même par le jeu de ses organes
réguliers ?
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 21
Si au contraire cet indispensable candidat vous manque,
ou si même, ayant les mérites que je souhaiterais de ren-
contrer en lui, ces mérites ne sont appréciés que d'un petit
nombre ; si, plaisant aux uns, il doit être haï et combattu par
les autres ; si, au lieu de grouper les forces du parti monar-
chique, il doit le diviser et l'affaiblir, alors encore n'hé-
sitez pas. Ne cherchez point à lutter contre l'impossible ;
n'essayez point de fonder une monarchie sans monarque, ou,
ce qui revient au même, avec un monarque discrédité d'a-
vance, d'avance marqué du sceau des destinées éphémères.
Réfugiez-vous dans la république, non pas à la manière ré-
volutionnaire, comme on se réfugie dans une citadelle, pour y
soutenir un siège perpétuel, y vivre de combats et de guerre,
mais comme on se rend dans un espace ouvert, accessible à
tous, centre naturel de ralliement pour tous les gens de bon
sens et de bonne volonté. Si ce sont ceux-ci et non les pre-
miers qui prennent la tète de la république, qui la dirigent,
qui l'organisent, soyez assurés qu'elle peut vivre et qu'elle
vivra. J'y mets pourtant une condition de plus, mais qui, en
réalité, se confond peut-être avec la précédente, c'est que
cette république sera moins l'ennemie de la monarchie qu'elle
ne sera son élève, qu'elle cherchera moins à s'en distinguer
qu'à s'en rapprocher, aura moins pour effet de la détruire
que de la suppléer.
CHAPITRE III
Du Pouvoir législatif
Après avoir fait connaître nos vues sur une question dont
l'importance est peut-être démesurément agrandie par l'ar-
deur des préjugés et des passions qu'elle soulève, nous allons
exposer comment nous comprenons l'organisation générale
de l'État, à quelque choix que la nation doive s'arrêter entre
la république et la monarchie.
La pensée dont s'inspirera ce plan d'organisation doit d'a-
bord être indiquée. Nous l'avons tracé, les yeux fixés sur
la société française, en tâchant de nous bien rendre compte
de son esprit, de ses moeurs et de ses besoins. La société
française est une vieille société, et, quels qu'aient été ses ef-
forts pour rompre avec son passé, on ne peut pas faire que
ce passé n'ait point existé et qu'il n'ait laissé dans les moeurs
des traces encore visibles. On ne peut pas faire que quelques
anciens noms, par exemple, n'exercent encore, du prestige,
prestige qui d'ailleurs nous paraît légitime, à la condition
que le sentiment qu'il inspire ne soit ni servile ni aveugle,
et qu'un nom, illustre dans le passé, soit porté dans le pré-
sent avec honneur et distinction. Ces traces des anciennes
moeurs, les démagogues prétendent les effacer jusqu'à la
dernière et les couvrir de mépris; les revenants de l'ancien
régime souhaiteraient au contraire de les faire revivre dans
tout leur éclat : prétentions également injustes, également
excessives, entre lesquelles la vraie politique consiste visi-
blement à garder l'équilibre.
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 23
Si la société française a été une vieille société, c'est au-
jourd'hui, il en faut convenir, une société profondément
renouvelée. Voici tout à l'heure un siècle que le sentiment
de l'égalité démocratique y a pénétré. Or c'est là un senti-
ment naturellement très-actif, très-porté à l'envahissement,
dont les prétentions et la puissance s'accroissent avec ses
succès, et auquel il faut bien réserver clans les institutions
une place proportionnée à celle qu'il occupe dans la société
elle-même.
Enfin, si notre pays ne s'est pas toujours montré égale-
ment soucieux de la liberté politique, si même, à deux re-
prises différentes, affollé de terreur ou fatigué d'agitations,
il a paru demander avec passion au pouvoir absolu la sécu-
rité et le repos, il convient d'ajouter que ces découragements
n'ont point été durables, que le repentir a tôt ou tard suivi
l'abdication, et que ce n'est pas quand les institutions libres
sont devenues peu à peu le droit commun de l'Europe, que
nous pourrions aujourd'hui essayer de nous en passer.
D'où je conclus que, république ou monarchie,, aucun
gouvernement ne s'établira parmi nous avec des chances de
succès et de durée, s'il n'est organisé de façon à garantir à
la fois l'ordre, la liberté politique et le développement
régulier de l'égalité démocratique. La liberté, l'égalité se
définissent d'elles-mêmes : l'une trouve sa formule dans le
self-government, appuyé sur son indispensable support, le
droit d'examen ; l'autre se résume dans une équitable dis-
tribution des droits et des devoirs. Quant à l'ordre, je le
définis un ensemble de moyens par lesquels se maintient
non-seulement la tranquillité de la rue, la sûreté des per-
sonnes et des propriétés, mais aussi ce sentiment de con-
fiance générale en la probité de la loi et des pouvoirs pu-
blics, qui fait que les citoyens ne redoutent ni atteinte tyran-
24 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
nique à leur liberté personnelle, ni atteinte spoliatrice à
leur fortune.
Tel sera donc notre triple but, et nous l'atteindrons, si
Dieu le permet, en faisant appel à la fois aux procédés an-
ciens et connus, et à quelques procédés nouveaux.
Parmi les procédés connus et jugés essentiels à la consti-
tution d'un gouvernement libre, se trouve en première
ligne la division du gouvernement en trois pouvoirs indé-
pendants. C'est là une de ces causes gagnées qu'on aurait
tout au plus à défendre dans un traité dogmatique : dès
lors nous n'insisterons pas.
A la tête des trois pouvoirs marche le législatif. Com-
ment l'organiser ? Là encore, l'usage constant des peuples
libres nous fournira la réponse. Le pouvoir législatif doit
être concurremment exercé par le chef du pouvoir exécutif
(roi, président, directoire,) et par deux assemblées, consti-
tuées, autant que possible, suivant des procédés dissem-
blables.
Encore bien qu'une certaine école prétende refuser au
pouvoir exécutif ce que la langue politique a appelé le droit
de véto, c'est-à-dire toute participation réelle à la puissance
législative, nous croyons que ce n'est pas là le plus redou-
table des préjugés qu'on peut avoir à combattre. L'institu-
tion d'une double chambre se fait plus difficilement accepter.
Elle inspire aux docteurs républicains, même les plus sen-
sés, une répugnance extrême. Comme le sentiment qui les
attache à la république est celui de la pure et inflexible lo-
gique, le même raisonnement qui leur fait considérer tout
pouvoir héréditaire comme incompatible avec la souverai-
neté nationale les conduit également à exclure le dualisme
des assemblées législatives. De très-bonne foi ils se refusent
à comprendre l'utilité de la complication que nous propo-
PROPOSITIONS CONSTTIUTIONNELLES. 25
sons, ou bien ils ne la comprennent que comme une ma-
noeuvre dirigée contre la souveraineté du voeu populaire.
De deux choses l'une, se disent-ils ; ou les deux assemblées
marcheront d'accord et sous la même bannière, et alors
l'une d'elles sera une superfétation ; ou bien elles seront en
divergence, entreront en lutte, et la volonté nationale, repré-
sentée par l'assemblée qui sortira le plus directement du peu-
ple, se trouvera pour le moins comprimée, si même elle n'est
sacrifiée. Mais que ne pénètrent-ils davantage au fond des
choses ! Avec un peu moins de logique, que n'ont-ils un peu
plus de philosophie ! Ils se diraient que toutes les idolâtries
se valent et sont toutes également funestes; que, la volonté
humaine étant faillible, il ne convient pas plus, d'adorer
aveuglément celle des foules que celle d'un seul homme;
que les peuples se peuvent perdre eux-mêmes, par l'entraî-
nement de leurs passions, tout aussi bien qu'ils peuvent
être perdus par celles d'un prince ; qu'il est donc de l'intérêt
bien entendu d'un peuple de se donner à lui-même un
contre-poids et de se forcer, pour ainsi dire, à avoir toujours
raison, soit qu'il persiste en ses volontés premières lorsqu'il
se sentira dans le droit chemin, soit qu'il y renonce, lors
qu'il comprendra qu'il s'était égaré. Une seconde chambre
sera ce contre-poids nécessaire. Elle doit représenter l'élite
de la nation, comme l'autre en représente la foule. Elle de-
vra naturellement incliner vers la résistance, comme l'autre
penchera naturellement vers l'innovation. Ce sont là deux
forces qu'on ne saurait, quoi qu'on fasse, exclure ni l'une ni
l'autre de l'humanité, car c'est la sagesse divine elle-même
qui les y a mises. L'une comme l'autre doit donc trouver,
dans de bonnes institutions politiques, une place équitable et
des organes réguliers ; à cette condition seulement, le navire
aura tout son lest, et sa marche sera d'autant mieux réglée.
26 PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES.
Il faut d'ailleurs en convenir ; jusqu'ici la seconde cham-
bre, en France, n'a point été populaire ; sauf en quelques
rares circonstances, elle n'a exercé sur l'esprit public aucun
ascendant, et par suite n'a su prêter, même aux opinions
dont elle était l'organe, aucune force réelle. Pour ma part,
je ne doute pas que cette insignifiance politique n'ait
beaucoup contribué à propager dans le public l'opinion
qu'une seconde chambre est un rouage inutile. Mais pour-
quoi cet effacement? Pourquoi cette pénombre où l'un des
grands corps de l'Etat a si souvent langui et s'est comme
fait oublier? Ce corps manquait-il de talents ou de lumières?
Personne n'oserait le prétendre. Seulement, que peut le ta-
lent pour captiver le public, s'il n'est doublé de passion
et stimulé par la lutte ? Quel secours un parti peut-il retirer
d'une discussion où lui seul prend la parole ? C'est pourtant
ce qui arrivait au sénat impérial ou à la chambre des pairs. Il
s'y disait d'excellentes choses peut-être, mais que le public
n'écoutait pas. C'est que leur mode de recrutement, ne lais-
sant à ces corps aucune indépendance, ne leur donnait
par cela même aucune autorité sur le dehors. Dans le
fait, ne demandons pas à la nature humaine plus qu'elle
ne peut donner. Si vous remettez au pouvoir exécutif le
choix de ses contrôleurs, il est clair qu'il les choisira de
façon à être contrôlé le moins possible. En d'autres termes,
il nommera ou des hommes sans principes et sans caractère,
ou des hommes de son parti, de son opinion, de ses doc-
trines. Je dirai même qu'il lui serait assez difficile d'en
nommer d'autres ; car nous sommes ainsi faits en France
que les adversaires du pouvoir ne lui permettraient pas
d'être impartial et déclineraient le compromettant honneur
d'être nommés par lui.
Eh bien, soit! Puisque nous connaissons la cause du mal,
PROPOSITIONS CONSTITUTIONNELLES. 27
appliquons-y le remède ; le mode de recrutement était vi-
cieux, prenons un autre mode; rendons la haute chambre
élective, si elle ne peut qu'à ce prix conquérir une autorité
efficace: mais, de grâce, écoutons les leçons de l'expérience,
écoutons celles que nous donnent, dans le monde entier,
les Etats qui honorent la liberté et qui se sont honorés par
elle; ayons, comme eux, une haute chambre, et que la ré-
publique surtout se garde de la repousser, car c'est elle peut-
être qui saurait le moins s'en passer.

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