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Psaphion

De
173 pages

TOUS les principes de conduite que je viens d’établir, aimables Rhodiennes, sont les maximes que l’expérience et la connaissance des hommes avaient dictées à Psaphion. Il faut maintenant l’entendre elle-même faire le récit de ses aventures : car c’est elle qui va parler, et je tiens le fidèle dépôt de ses expressions. Ce sont mes tablettes, où, tandis que nous l’écoutions, Damaris et moi, Moschus, que j’avais fait cacher, traçait rapidement, par mon ordre, toutes les paroles qui sortaient de sa bouche.

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Anne-Gabriel Meusnier de Querlon

Psaphion

La Courtisane de Smyrne

Avant-propos

*
**

Un soir de l’année1747, il y avait réunion aimable et choisie dans le salon d’une de ces grandes dames qui faisaient profession comme Mme de Tencin, Mme du Deffand, la Maréchale de Luxembourg, Mme Geoffrin et beaucoup d’autres, d’aimer les arts et les lettres.

La conversation roulait sur la puissance d’expression à laquelle pouvait atteindre l’art littéraire, et tandis que les uns soutenaient que cet art était sans limite et devait tout exprimer, d’autres regrettaient qu’il existât des sentiments, des sensations trop idéales, trop fugitives et trop subtiles pour que les détails en pussent être matérialisés par la plume sans prendre, dans cette transformation, un caractère de trivialité, de banalité ou de grossièreté qui leur enlève tout leur charme : « Il n’y a point d’art, disaient-ils, qui puisse fixer le souvenir de certaines émotions sans commettre en même temps une faute contre le goût. »

« Vous vous évertuez, messieurs, disait l’aimable maîtresse de la maison, à nous peindre la flamme qui dévore le cœur de deux amants, et vous y réussissez quelquefois. Vous nous intéressez à leurs aventures ; les obstacles qui s’opposent à la satisfaction de leurs désirs irritent notre émotion, et nous partageons leur joie de se voir enfin réunis. Mais pourquoi nous laisser en si beau chemin ? La nature s’en contente-t-elle ? Et pourquoi ne pas nous faire goûter avec eux les suprêmes ivresses qui se dégagent en effluves chauds et pénétrants des caresses qu’ils échangent ? Pourquoi nous taire le détail charmant de ces caresses par lesquelles ils se témoignent leur passion mutuelle ? A négliger des tableaux où se retracent les plus sublimes émotions que puisse ressentir l’être humain, vous châtrez la nature, messieurs ! Votre art est impuissant et incomplet puisque vous n’en osez point affronter les difficultés ! La plume est trop lourde et le verbe trop épais pour des images si délicates que le souvenir immatériel seul peut vous en faire entrevoir les formes vaporeuses. En essayant d’en fixer les contours vous craignez d’en blesser l’essence subtile avec notre goût, et vous passez, supprimant par votre silence les dons les plus charmants que la nature ait faits à l’humanité, les instants les plus doux qu’il soit donné à l’homme de goûter au cours de sa vie fragile, les transports qui le dépouillent le plus de son enveloppe matérielle et l’élèvent le plus vers le séjour des dieux.

« Quel dommage, cependant, de nous priver du détail des sensations de la jeune vierge qui naît à l’amour ; ce ne sont pas seulement les sentiments qui agitent son cœur à l’approche de ce moment suprême qu’il faudrait nous faire partager ; ce sont ses délicieuses surprises, auxquelles nous aurions le désir d’assister ; il nous serait agréable de nous sentir secoués par les frissons de plaisir qui l’agitent tout entière ; nous voudrions être pénétrés de ses extases amoureuses, et, plus tard, souffrant avec elle de la nature cruelle qui ne nous élève plus haut que pour nous laisser retomber plus bas, nous apitoyer sur les déceptions que lui causent la parodie ou les brutalités de l’amour, sur ces déchéances qui flétrissent impitoyablement ce que nous avons le plus aimé.

« Mais votre art s’effarouche devant la difficulté de la tâche, votre plume recule devant la peur de la grossièreté et vous êtes réduits à vous avouer impuissants. »

La plupart, convaincus, se taisaient ou approuvaient à demi-voix. Cependant, l’un des assistants se hasarda à élever la voix pour prendre la défense de l’art littéraire.

« La pensée, dit-il, est, comme l’âme qui l’engendre, ce qu’il est donné à l’homme de connaître de plus subtil. Or rien de ce qui est subtil et léger dans son essence ne peut devenir lourd et grossier que par l’enveloppe dans laquelle on l’enferme. Rien de ce que nous entrevoyons dans la pensée par l’imagination ou par le souvenir ne peut nous blesser, puisqu’il ne s’agit là que d’images intellectuelles ; seule, l’expression dont nous les revêtons peut offusquer notre goût. Les anciens n’y mettaient pas tant de malice, vous le savez :

Le latin dans les mots brave l’honnêteté,

et on ne l’accepte sans sourciller sans doute que parce qu’on ne le comprend guère. Ne faut-il donc tolérer que ce que l’on ne comprend pas ? Ce serait donner une piètre idée de son intelligence et de sa libéralité d’esprit. Pour nous, raffinés du goût, la banalité, la trivialité et la grossièreté nous indignent ; l’expression nous révolte, et, sans y prendre garde, nous frappons du même anathème l’expression imparfaite et l’idée subtile qu’elle revêt maladroitement. Faut-il donc, pour châtier l’inhabileté de la plume ou de la parole, nous condamner à taire éternellement l’œuvre même de la création, ce que nous tolérons, ce que nous pratiquons nous-mêmes dans les actes, comme un plaisir, ou que nous recommandons comme un devoir ? Par quelle étrange et imbécile contradiction faire est-il bien et dire serait-il mauvais ? Pourquoi irions-nous condamner au nom d’hypocrites conventions, les dons les plus précieux que nous ait octroyés la nature, ceux qui sont la raison d’être essentielle de l’homme, de son passage sur la terre, de la perpétuité de sa race, le charme et la consolation de son existence ? Il est vrai que ce que nous en aimons et admirons le plus, c’est l’essence légère, fugitive, idéale, et que ceux qui ont voulu en retracer le tableau n’ont le plus souvent réussi qu’à en reproduire la forme matérielle, grossière et décevante. Question d’art seule, de cet art que vous déclarez impuissant, et que je veux essayer de sauver de vos dédains. D’essence intellectuelle comme la pensée, la parole peut tout exprimer ; la lourdeur de la forme seule rend la pensée indigeste, et l’idée subtile revêtue d’une forme aussi légère qu’elle, ne cause pas plus d’outrage à l’esprit que l’ombre du nuage qui passe n’en cause aux fleurs qu’elle couvre un moment.

« Je veux vous en donner la preuve, sur l’heure. Ma bonne étoile m’a conduit il yaquelques instants chez un homme d’esprit au moment même où sa plume achevait le dernier mot d’un conte dont il m’a confié le manuscrit et que je vous veux lire. Vous en jugerez vous-mêmes après cette lecture, et vous verrez si l’art de dire ne permet pas de tout dire. »

Alors, tirant de sa poche un rouleau de papier, il le déploya et commença à haute voix, devant le cercle devenu attentif, la lecture du conte que vous allez lire vous-même : PSAPHION OU LA COURTISANE DE SMYRNE.

L’auteur du conte était un journaliste, rédacteur des AFFICHES LITTÉRAIRES DE PROVINCE, collaborateur de la GAZETTE DE FRANCE et du JOURNAL ÉTRANGER, Gabriel Meusnier de Querlon, né à Nantes, en 1702, âgé par conséquent de 45 ans ; il était alors dans la force de son talent et très apprécié de ses contemporains pour la précision et la sincérité de sa critique.

Le courant d’esprit, qui entraînait successivement tous les salons littéraires de son époque, inspiré par un désir de réaction contre la littérature austère, solennelle et quelque peu hypocrite des dernières années du règne de Louis XIV, l’avait gagné lui-même, et il avait résolu de s’essayer dans le genre léger, délicat et fin qui réunissait alors tous les suffrages.

Quelques années auparavant, un avocat au Parlement, Dubois, avait publié une HISTOIRE SECRÈTE DES FEMMES GALANTES DE L’ANTIQUITÉ, œuvre indigeste et qui n’avait d’ailleurs eu aucun succès. Meusnier de Querlon s’inspira sans doute d’un des épisodes de cet ouvrage et résolut de le présenter à sa façon : il écrivit PSAPHION OU LA COURTISANE DE SMYRNE, un petit chef-d’œuvre que les amateurs de l’art du bien dire nous sauront gré sans doute de rééditer aujourd’hui.

Nous y avons joint, pour compléter ce volume, trois autres opuscules du même auteur, LES SOUPERS DE DAPHNÉ, LES HOMMES DE PROMÉTHÉE et LES DORTOIRS DE LACÉDÉMONE.

Les SOUPERS DE DAPHNÉ, fantaisie à clef, furent très goûtés à l’époque de leur apparition, à cause des allusions aux personnages du temps dont ils fourmillent. La plupart de ces personnages sont connus ; nous n’indiquerons toutefois en notes que ceux dont les noms ne sont pas totalement dénués de sens pour les lecteurs de nos jours.

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Psaphion ou la Courtisane de Smyrne

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TOUS les principes de conduite que je viens d’établir, aimables Rhodiennes, sont les maximes que l’expérience et la connaissance des hommes avaient dictées à Psaphion. Il faut maintenant l’entendre elle-même faire le récit de ses aventures : car c’est elle qui va parler, et je tiens le fidèle dépôt de ses expressions. Ce sont mes tablettes, où, tandis que nous l’écoutions, Damaris et moi, Moschus, que j’avais fait cacher, traçait rapidement, par mon ordre, toutes les paroles qui sortaient de sa bouche. Psaphion, comme je vous ai dit, était à sa toilette, et ses coiffeuses l’environnaient. Elle fit suspendre son ajustement et commença de cette manière :

 

Ma mère était une fort jolie Cypriote, qui fut enlevée jeune par des pirates et vendue pour esclave à Smyrne. Elle fut achetée par Cynare, la plus célèbre courtisane qu’il y eût alors dans l’Ionie, et sa figure adoucit bien la dureté de sa condition. Cynare la mit dans le monde, et Myone (c’est le nom de ma mère) ne tarda pas à donner des marques de fécondité qu’on ne lui demandait pas. Ma naissance, dont l’origine se confond dans la foule de ses amants, fut un peu précoce et lui coûta la vie. J’étais condamnée, avant que de naître, au sort de ces malheuheureux enfants, rebut de la nature et de la fortune ; mais mon sexe et quelques traits de ma mère, qu’on soupçonnait plutôt qu’on ne les démêlait, attendrirent Cynare. Elle me fit nourrir par une esclave et se chargea de m’élever. Ses soins généreux ou intéressés furent payés par des progrès étonnants. Ma beauté se développa de bonne heure, et bientôt mon esprit promit encore plus. Je devenais de jour en jour plus chère à Cynare : mes attraits naissants, loin de l’alarmer, lui paraissaient, dans le déclin des siens, une ressource utile, et elle n’épargna rien pour mon éducation. J’avais la taille admirable et la voix jolie ; j’appris à chanter, à pincer du luth, à danser, et les meilleurs maîtres de Smyrne s’empressèrent de cultiver mes talents. Mais, si l’on eut soin de former mon corps et d’ajouter à la nature tout ce que l’art peut achever, on ne négligea point mon esprit. Cynare s’attacha surtout, sinon à le rendre solide, du moins à l’orner de tous les agréments nécessaires à notre profession. Un célèbre sophiste, de la tribu Pandionide, qui se trouvait à Smyrne, fut chargé de m’apprendre la langue attique, c’est-à-dire de me donner ces douces inflexions, ces tours aisés et délicats et ces finesses de langage qu’on acquiert difficilement hors d’Athènes. Les tendres poésies de Sapho, les molles élégies d’Antimaque, Bion, Méléagre, Euphorion, tous les poètes galants, tous les écrits ingénieux sur l’amour, faisaient mes délices ; et certainement, sans trop me flatter, j’apportais de mon propre fond toutes les ouvertures qu’on peut désirer pour ce genre d’érudition.

Le portrait que je fais ici de moi-même ne vous paraîtra pas fort modeste ; mais, puisque vous exigez, mes enfants, que je vous conte mon histoire, il faut bien que vous me passiez quelque retour de complaisance sur les succès de ma jeunesse. La vanité ne consiste point à se rendre justice. Il est une sorte de confiance qui sied bien aux belles ; et, parce que je ne suis plus ce que j’ai été, dois-je dissimuler aujourd’hui des avantages qui ont fait toute la réputation dont je jouis encore ?

J’entrais dans ma treizième année, quand Cynare, un jour, me tirant à part, me tint ce discours que je n’ai jamais oublié :

« Il est temps, Psaphion, de quitter l’enfance, et de travailler à ton établissement. La beauté ne nous est pas donnée pour nous-mêmes, pour être le stérile objet de notre complaisance et nous attacher seulement à notre miroir : c’est un bien dont nous ne jouissons qu’en l’aliénant, dont nous sommes tout au plus les dépositaires, et dont la propriété appartient aux hommes. Tu leur es donc comptable de ta personne, et tu ne peux de trop bonne heure être utile à tes concitoyens. Toute la ville de Smyrne a les yeux sur toi : la patrie d’Homère est ta conquête, et tu comptes tes adorateurs par le nombre de ses habitants. Les jeunes gens, d’une part, briguent tous l’honneur de dérober tes premiers soupirs, et les vieillards se font une agréable idée de te donner les premières leçons d’amour. Je veux faire acheter cher l’opinion d’un bien dont la seule fragilité, fait le prix. Mais, parmi tous ces amants qui t’assiègent, il faut qu’enfin un seul te ravisse cette fleur qui ne souffre point de partage, et je suis indécise sur la préférence. Si j’accorde les prémices de ta beauté aux vœux impatients de la jeunesse, je crains que tu ne prennes du goût pour celui qui t’ouvrira cette délicieuse carrière, et, dans notre profession, rien de plus funeste qu’un attachement, quel qu’il soit, surtout lorsqu’il est prématuré. Si je te livre à la sensualité d’un vieillard, ce n’est pas te faire entrer agréablement dans le monde. Le pas, ma fille, est délicat : aide-moi dans ce choix important, et d’abord examinons ton cœur. Est-il dans ce parfait équilibre où j’ai tâché de le maintenir ? N’y sens-tu rien, je ne dis pas qui l’entraîne, mais qui l’incline un peu pour quelqu’un ? Parle, ne me déguise rien : il y va dé ton repos, Psaphion, et de nos intérêts communs. Je vis hier à tes genoux l’athlète Phocas : il n’est pas le plus bel homme de Smyrne, mais enfin, avec sa jeunesse et tout ce que promet sa figure, ces Éthiopiens lavés réussissent où mille blondins se morfondent, et tu me paraissais agitée.

 — Moi, émue pour Phocas ? lui dis-je. Quelle étrange idée vous avez de moi ! Quand je regardais ce vilain Cyclope, l’or qu’il m’offrait à pleines mains semblait à mes yeux se changer en plomb.

 — Et le plomb du beau Néandre, reprit Cynare, apparemment se change en or : car, quand il est ici, tu ne vois plus personne. Tu sais pourtant qu’il est sans ressource, et tu dois regarder tous ces soupirants qui viennent t’apporter leur bonne mine avec leur inutilité comme ces monnaies légères qui n’ont qu’une belle empreinte, et point de cours dans le commerce

 — Néandre, répondis-je, est aimable, et je vous avouerai qu’il m’amuse, mais il ne fait que m’amuser.

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