Qu'est-ce que le Bonapartisme ? Le salut de la France, par M. Edwd M. Warmington

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Ledoyen (Paris). 1852. In-18, VIII-100 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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QU'EST-CE QUE LE BONAPARTISME?
LE SALUT DE LA FRANCE.
TYPOGRAPHIE HENNUYER, RUE DU BOULEVARD, 7. BATIGNOLLES.
( Boulevard extérieur de Paris. )
QU'EST-CE
QUE
LE BONAPARTISME?
LE SALUT DE LA FRANCE.
PAR
M. EDWD.-M. WARMINGTON.
PARIS.
LEDOYEN, LIBRAIRE, 31, GALERIE D'ORLÉANS.
PALAIS-ROYAL.
1852
AUX
HUIT MILLIONS D'ÉLECTEURS
QUI, PAR LE
VOTE DU 22 DÉCEMBRE,
JUSTIFIÈRENT
L'ACTE DU 2 DÉCEMBRE,
JE DÉDIE CES PAGES, DANS LESQUELLES
JE ME SUIS EFFORCÉ DE DÉMONTRER QUE LE
COUP D'ÉTAT
N'A PAS ÉTÉ UN ACTE DE TYRANNIE,
MAIS UNE PRÉCIEUSE FAVEUR QUE NOUS DEVONS
A LA MISÉRICORDIEUSE PROTECTION
DU
TOUT-PUISSANT.
L'AUTEUR.
Paris, le 1er juin 1852.
PRÉFACE.
« Qui t'a fait notre prince et notre juge? » deman-
dait-on insolemment, il y a près de deux siècles, à
celui qui aurait voulu réconcilier des frères: c'est
la même question qu'adressent, de nos jours, quel-
ques mécontents au Réconciliateur, — au Destruc-
teur des factions, a celui qui a guéri nos blessures.
Le grand libérateur d'Israël, ignorant encore sa
mission céleste, s'enfuit dans la crainte : Louis-
Napoléon, reconnaissant dans la voix de la nation et
décret de Dieu, peut, avec une fière humilité, donner
à l'autorité qu'il exerce en France le nom de gou-
vernement providentiel. C'est en vertu d'un droit
divin réel qu'il règne en effet.
Les points que j'espère avoir démontrés dans
cette brochure sont :
Que notre gouvernement est, dans la plus pure et
la plus complète acception du mot, représentatif.
Que le bonapartisme seul, de toutes nos solutions
— viij —
politiques, est capable de fermer l'ère des révolu-
tions et de satisfaire aux besoins de la nation.
De quelque nom que l'on puisse plus tard appeler
le chef du pouvoir exécutif, Premier Consul ou Em-
pereur, le secret de son influence et de notre adhé-
sion se trouvera dans ce fait, qu'a l'image du puis-
sant guerrier qui portait ces titres, et qui lui a légué
son nom et son trône, il apparaît a la fois au monde
comme le prêtre de la liberté et le grand représen-
tant de la démocratie.
QUEST-CE QUE LE BONAPARTISME?
LE SALUT DE LA FRANCE.
CHAPITRE PREMIER.
LE PRÉSENT.
Depuis plus de soixante ans, depuis l'ouverture des
Etats généraux en 1789, notre pays n'a cessé d'être
le théâtre de révolutions. Toutes les formes de gou-
vernement ont été successivement essayées, et cha-
cune d'elles est tombée, soit devant l'opinion publique,
soit devant la violence insurrectionnelle ou les baïon-
nettes étrangères. Nous sommes entourés de tant de
ruines politiques , que nous avons presque cessé de
croire à la stabilité d'aucune forme de gouvernement,
et une dynastie nouvelle n'est pas plutôt éclose, que
nous commençons à spéculer sur le moment de sa
chute.
Est-il donc écrit que chaque nouvelle expérience ne
doit aboutir qu'à une déception? qu'un gouverne-
ment permanent et des institutins durables sont im-
possibles? que notre conditin naturelle est l'instabi-
lité? S'il en est ainsipourquoi notre société tout
entière aspire-t-elle d'un élan si unanime au repos, à
l'établissement d'un système politique durable ?
Comment ce repos peut-il se conquérir ? Comment
pouvons-nous créer un gouvernement et des institu-
tions assez fortes pour résister aux vices de notre
corps social, pour donner à nos instincts nationaux
une issue paisible et légale, et nous inspirer confiance
dans le présent, espérance dans l'avenir?
Telles sont les questions qui, avant le 2 décembre,
nous assaillaient avec une force irrésistible, en absor-
bant toutes nos pensées, en éveillant toute notre solli-
citude. Les événements de cette journée, et le vote
de la nation trois semaines plus tard, ont calmé mo-
mentanément toutes nos appréhensions. Et cependant
la môme question subsiste encore. Le gouvernement
du 21 et 22 Décembre possède-t-il en lui-même les
éléments du succès et de la stabilité? Nous l'avons élu
avec unanimité et enthousiasme, et en agissant ainsi,
nous avons exprimé notre confiance dans les prin-
cipes politiques qui lui sont inhérents. Mais nous
avons choisi déjà des gouvernements, et nous nous
sommes repentis de notre choix ; nous avons pro-
clamé certains dogmes politiques, que nous avons
repoussés ensuite. D'où vient cela ? Une enquête à ce
sujet ne nous paraît point superflue.
C'est ce que je vais chercher à expliquer dans les
pages qui suivent. Nous examinerons successivement
divers systèmes politiques. Si nous découvrons dans
le vote des 21 et 22 décembre les caractères qui distin-
guent un acte intelligent et sage , cela pourra servir à
augmenter notre respect pour nous-mêmes et à don-
ner un nouvel élan à notre patriotisme.
Et d'abord, quel est notre état politique? Soyons
_ 3—
francs s reconnaissons les fruits de nos révolutions.
Nous n'avons plus devant nous un de ces despotes
royaux qui ne reconnaissent aucune autre loi que
celle de leur caprice; —aucune noblesse qui courtise
alternativement la royauté ou qui foule aux pieds
le peuple ; — notre clergé n'est pas partagé en deux
classes, l'une possédant les dons de la forûne , l'autre
soumise à la pauvreté et aux durs travaux ; nous n'a-
vons pas non plus un tiers Etat accablé sous le poids
des impôts ou des redevances féodales, et dépouillé de
tout droit politique. La volonté arbitraire a cédé la
place à la loi, le privilège à l'égalité , et le tiers Etat a
si complétement changé sa position, qu'il n'a mainte-
nant aucun ennemi capable de contrarier ses inclina-
tions ou de dominer sa puissance.
Dans ces transformations, quel est le grand principe
qui ait triomphé?
Le principe démocratique.
La victoire de ce principe a été si complète, qu'il a
détruit toute idée hostile, et qu'il à pris seul possession
de la société. Nous ne reconnaissons plus dans la mo-
narchie un pouvoir qui possède des droits inhérents,
primordiaux et séparés du peuple. Cette institution
compte des millions d'adhérents en France; niais seu-
lement comme forme politique, comme système de
gouvernement. Ainsi considérée, elle n'est plus une
autorité distincte, elle est un des éléments seulement
d'une organisation politique. Loin de former obstacle,
elle peut donner au contraire de la stabilité au pouvoir
populaire, en le mettant mieux à même de réaliser ses
plans, avec la promptitude, l'unité d'action et la vi-
gueur que la monarchie communique à l'action du
gouvernement.
— 4 —
Quand, le 14 août 1789, la noblesse fit l'abandon de
ses droits féodaux ; qu'elle renonça à l'exemption des
taxes, à ses pensions, à ses privilèges, ce jour-là l'aris-
tocratie succomba. La Restauration, il est vrai, lui
rendit le gouvernement : mais elle ne lui rendit pas son
ancienne influence. Cette aristocratie eut à gouverner
un peuple qui lui était hostile et qui lui demeura étran-
ger. Ainsi, en 1815, tout ce qu'elle put faire fut de
suivre Louis XVIII à Gand, et de se maintenir ensuite
pendant les premières années de la seconde Restauration,
grâce à l'armée d'occupation d'abord, puis plus tard, lors-
que cette armée eut disparu, grâce à ce désir una-
nime de paix et de tranquillité qui régnait dans tous
les esprits. La seule aristocratie que possède la France
est celle qui existe dans tous les Etats civilisés, l'aris-
tocratie naturelle, formée d'hommes distingués par le
caractère, l'intelligence ou la richesse, et, disons-le à la
gloire de notre pays, il n'en est pas où le talent soit
plus complétement apprécié, ou mieux récompensé.
Mais il n'existe plus de corps retranché dans l'enceinte
de ses priviléges, à l'exclusion du reste du peuple. La
nation, et non pas une des fractions qui la composent,
est maîtresse de la société.
La religion consent à jouer un rôle secondaire dans
la sphère des luttes politiques. Dans des temps qui sont
déjà loin de nous, elle a bien autorisé, il est vrai, les
prétentions les plus absurdes ; mais ses doctrines fon-
damentales et son enseignement sont en harmonie avec
le nouvel ordre de choses. Le christianisme est l'allié
naturel de la démocratie; sans détruire les inégalités
sociales, mais en les honorant au contraire, le chris-
tianisme nous révèle la vraie égalité, le terrain sur le-
quel se place l'humanité tout entière, dépouillée de
_5—
tout le prestige des grandeurs terrestres. Le christia-
nisme est, en un mot, le grand consolidateur du pou-
voir démocratique, car celui-ci ne pourra jamais se
maintenir en sécurité qu'en s'unissant cordialement
et intimement avec la vérité divine.
La France, je le répète, est entièrement démocrati-
que dans ses idées et dans sa puissance. C'est un fait
qu'il nous faudra toujours reconnaître dans nos cal-
culs politiques, et qui devra servir de base à tous nos
projets. Le 14 juillet 1789, la démocratie gagna sa pre-
mière victoire par la destruction de la Bastille , sous la
Républiques l'Empire, elle reconstruisit la société et
lui imprima son caractère ; vaincue à Waterloo , elle
regagna son ascendant par la révolution de 1830 ; et
lorsque l'homme qu'elle avait élevé au rang suprême
l'eut trahie, elle se vengea par la révolution de Février.
Au 10 décembre 1848 , elle a élevé à la première ma-
gistrature de l'Etat le neveu de son grand représentant,
de son champion par excellence, et elle a donné ré-
cemment un autre témoignage de sa puissance en re-
nouvelant son vote de confiance en faveur du prince
Président.
Sur quoi est fondé cet empire de la démocratie ?
Sur cette idée qui a été adoptée par toutes les classes
et qui s'est gravée à l'état de principe fixe dans nôtre
esprit national
L'égalité.
Quelle égalité? Est-ce que l'égalité à laquelle nous
croyons et rendons notre culte est une égalité de for-
tune, de position, de puissance ? Non ; nous regardons
autour de nous et nous rencontrons l'opulence et la
pauvreté, l'homme qui jouit d'une haute influence et
le misérable ouvrier, l'être intelligent et la brute. Nous
avons nos propriétaires fonciers, et nos capitalistes, et
nos simples ouvriers, et ceux-ci se partagent à leur
tour d'une manière presque infinie sous le rapport du
rang qu'ils occupent et des avantages qui leur sont
attribués dans notre état social. Nous regardons hors de
notre propre pays, et nous voyons se produire le même
développement social au milieu d'autres peuples, sous
des lois et dans des circonstances différentes; et dans
ce fait nous reconnaissons la preuve irréfragable que
ces inégalités ne sont point le résultat de la législation
humaine, mais bien celui d'une sage prévoyance du
Ciel, et qu'il serait aussi téméraire qu'insensé d'entre-
prendre de les détruire.
Les lois humaines peuvent abolir les rangs et les pri-
viléges ; elles peuvent intervenir dans le droit de pro-
priété, et d'une façon légitime même dans un petit
nombre de cas, tels par exemple que ceux où il s'agit
de régler le mode de succession et les répartitions tes-
tamentaires; mais lorsqu'elles cherchent à limiter la
faculté d'acquérir par le travail, elles empiètent sur un
droit naturel, dont le libre exercice est la vie même du
bonheur individuel et du progrès social, et par cet
empiétement elles provoquent une rébellion générale,
devant laquelle se brise toute leur puissance.
Niveler les esprits et égaliser les intelligences est
une tâche qui dépend encore moins du pouvoir des
lois. Ce serait vouloir entreprendre une lutte insensée
et en pure perte contre les innombrables diversités
qu'offre la société humaine; sous le rapport des talents
et des caractères, diversités qui, outre qu'elles sont
invincibles par elles-mêmes , produisent et protègent
des distinctions inattaquables.
Quand donc nous parlons d'égalité, nous n'évo-
quons pas un rêve, et nous ne demandons point une
impossibilité. L'égalité à laquelle nous croyons et que
nous adoptons, — l'égalité qui nous entoure et qui
règne parmi nous est l'égalité nationale, — l'égalité
des droits civils.
Il n'existe pas dans notre pays des lois distinctes
pour chaque classe. Une même loi, dont l'influence pé-
nètre partout et est toujours présente, règne sur nous
tous.» La propriété est le vol »,dit M, Proudhon. Nous
repoussons cette monstrueuse doctrine, mais nous ne
donnons à la propriété aucun privilège. Nous ne re-
connaissons pas le droit au travail, mais nous lui ac-
cordons tout ce dont il a besoin un champ libre, le
libre déploiement de ses efforts et la sécurité de ses
profits. Notre loi n'est que le reflet de l'opinion publi-
que. Celle-ci ne veut pas entendre parler de privilè-
ges pas plus qu'elle ne consentirait à l'existence d'im-
munités civiles dont tous les citoyens ne profiteraient
point également. Nous ne voyons que le citoyen, et
nous ne lui demandons pas s'il est l'enfant de l'opulence
ou de la misère.
A côté du principe démocratique a combattu et
triomphé un autre principe politique,— la nationalilé.
Il existe chez nous, dans tous les coeurs, un pro-
fond attachement, je dirai mieux, car je ne puis appe-
ler cela d'un autre nom, une sorte-d'idolâtrie du sol
natal. Le nom seul de la France répand autour de lui
un charme magique qui enchaîne tous les coeurs. Sa
gloire, son honneur, sa prospérité forment le but su-
prême de nos-voeux ; son humiliation, ses défaites ou
ses' infortunes nous inspirent la douleur la plus amère.
Je ne prétends pas dire que le patriotisme soit notre
privilège spécial. J'admets au contraire qu'il s'est ma-
— 8 —
nifesté plus ou moins dans les sociétés anciennes et mo-
dernes, parmi les nations barbares ou civilisées, et au
milieu des circonstances qui en contrariaient le plus le
développement. Mais ce qui distingue la France, c'est
un esprit national éclairé, c'est le dévouement en-
thousiaste et suprême de ses enfants à la gloire de leur
pays.
Je vais essayer d'expliquer ceci.
Dès le commencement de l'histoire moderne, nous
avons été une grande nation, nous avons possédé un
gouvernement puissant et actif, et nous avons pris l'i-
nitiative dans tous les mouvements politiques considé-
rables. Les institutions municipales ne se sont jamais,
il est vrai, acclimatées chez nous avec la même vigueur
qu'en Angleterre et en Amérique. Dans les Etats-Unis
la sympathie des citoyens s'adresse aux municipalités
d'abord, aux Etats ensuite : l'attachement est local.
Lorsqu'un conflit s'élève entre l'Union et l'un des
Etats, quelque raison que puisse invoquer la première
en sa faveur, en se fondant sur la loi, le peuple comme
un seul homme embrasse la défense du dernier, qui
sort généralement victorieux du conflit.
En Angleterre, bien que le pouvoir central soit beau-
coup plus fort qu'en Amérique, la paroisse et la ville
sont regardées par une partie considérable de la nation
comme devant servir de limites à l'intérêt public. Une
foule de gens tiennent pour un mal, dans presque tous
les cas, l'intervention du gouvernement; ils regardent
celui-ci comme un ennemi dangereux qu'il faut dés-
armer, et leur ambition suprême est d'affaiblir son au-
torité.
Nos idées en France sont bien différentes. C'est au
gouvernement, au pouvoir central que nous songeons
— 9 —
à recourir pour accomplir et assurer nos entreprises ,
c'est à lui que nous commettons nos intérêts; à lui que
nous nous adressons dans les moments de danger, à
lui enfin que nous nous rallions comme autour du meil-
leur instrument de notre délivrance. L'Etat n'est pas
chez nous une association fondée sur l'égoïsme seul,
ou sur de simples intérêts matériels. Nous lé regar-
dons comme le protecteur souverain de tous les droits,
le pacificateur de tous les intérêts, le trait-d'union en-
tre toutes les classes. Ce fut cet esprit patriotique dont
nous parlions tout à l'heure qui, en 1793, entraîna la
nation tout entière vers nos frontières, et transforma
notre pays en un vaste camp. Ce fut ce même esprit
qui rendit l'Empire si populaire et la Restauration si
antipathique. Le premier est identifié avec la gloire de
notre pays, la seconde rappelle à notre souvenir les
traités de 1814 et 1815.
Je ne réclame pas seulement en faveur de la France
le bénéfice du patriotisme militaire. Le rang que nous
occupons dans le domaine de la littérature et de la
science est l'objet de notre plus grande sollicitude. Il
n'est peut-être pas un de nos paysans qui ne se glori-
fie à la pensée que les idées françaises marchent en
avant de la civilisation du siècle. Nous aimons à voir
que notre littérature donne le ton à chaque pays,
que notre nation a produit une noble phalange de
grands hommes qui ne rencontrent presque de rivaux
nulle part, dans quelque branche que ce soit de la
science ou de la philosophie.
Le profond sentiment dé nationalité qui depuis la
Révolution surtout a pénétré dans toutes les classes de
notre société est d'un favorable augure pour l'avenir.
Nous devrions nous efforcer de l'entretenir religieuse-
— 10 —
ment et de le développer. Au milieu de nos boulever-
sements sociaux, de l'hostilité des partis et du conflit
des idées, il a prouvé qu'il y avait du moins un point
de contact entre les combattants, et que sur ce point,
l'accord entre ces derniers existait toujours. Il a calmé
les antipathies, et, ce qui est plus encore, il a contribué
quelquefois à mettre fin à une guerre fratricide. Notre
Patrie a été tour à tour la fille sabine et l'épouse ro-
maine. Puisse cette image être le symbole de notre
union et de notre puissance future !
Ceci m'amène à considérer le plus impérieux de nos
besoins, la paix. La paix où? Dans la société? Oui. Dé-
truisons une fois l'antagonisme social et nous n'aurons
plus besoin, dès lors, de craindre pour la tranquillité
politique. Mais peut-on se flatter d'arriver à la paix
dont nous parlons?
Notre économie sociale n'offre rien de particulier
dans les principaux éléments qui la composent. Elle ne
présente que ces différences de classe et de rang qui
subsisteront toujours tant que la nature humaine restera
ce qu'elle est, et que la Providence exercera son
influence sur les affaires de ce monde.
Mais il y a eu dans notre société une lutte de classes
et d'intérêts, lutte plus vive et plus constante que dans
aucun autre pays. La France a été l'arène sur laquelle
les. passions des classes, leurs idées, leurs projets se
sont livré bataille, et il en est résulté que notre mal-
heureux pays a été déchiré et presque mis en pièces
par les discordes et les guerres intestines.
On peut partager notre population en trois grandes
divisions principales. Nous plaçons dans la première
ceux qui vivent du produit de la terre, dans la seconde
ceux qui vivent du commerce ou de l'industrie, dans
— 11 —
la troisième enfin les classes ouvrières proprement di-
tes. Examinons chacune de ces classes dans sa position
relative et dans ses besoins particuliei s. Nous décou-
vrirons probablement si leurs intérêts sont tellement
contradictoires qu'ils puissent justifier l'hostilité et la
lutte qui ont régné entre eux, ou bien si cette hosti-
lité et cette lutte ne proviennent que du préjugé et de
l'ignorance.
La terre a toujours été et est encore l'objet des plus
ardentes convoitises. L'héritier d'une fortune considé-
rable ambitionne un vaste domaine pourvu de tenan-
ciers industrieux et habiles. Au milieu du tumulte in-
cessant des affaires, les classes moyennes soupirent
après une retraite à la campagne; et en augmentant
son morceau de terrain le cultivateur comprend qu'il se
rend plus indépendant, qu'il se met plus à l'abri de la
pauvreté pour l'avenir. Nous n'avons pas besoin d'al-
ler bien loin pour découvrir la. raison de ce sentiment.
Tandis que par suite de commotions intérieures ou des
agressions d'un ennemi étranger on peut voir détruire
sa maison ou toute autre propriété de même nature, la
terre reste intacte. Les moissons de l'anné courante peu-
vent bien être ravagées, mais l'espace de quelquefois
suffit pour faire refleurir la terre et pour la rendre
de nouveau productive. Indépendamment de ce motif,
les traditions féodales du moyen âge prêtent à la terre
un charme, particulier. La terre constituait en effet à
celle époque l'unique propriété; le droit en vertu du-
quel les hommes la possédaient déterminait la caste à
laquelle ils appartenaient, et l'étendue du domaine
d'un seigneur féodal était regardée comme le critérium
de sa puissance. Quoique le temps de la féodalité soit
passé depuis longtemps, il a eu une durée suffisante
— 12 —
pour laisser une impression permanente dans nos sou-
venirs, et il n'a pas peu contribuée créer cette prédi-
lection universelle à laquelle je viens de faire allusion.
Il y a en France plus de onze millions de proprié-
taires terriens. Les paysans forment parmi ces derniers
une classe considérable. C'est là un de nos grands faits
sociaux qu'il nous importe de ne pas perdre de vue
dans tous les calculs que nous pouvons faire relative-
ment à notre avenir politique. A la prospérité de la
classe agricole est intimement liée celle de notre pays.
L'évidence de cette proposition ressort du chiffre et de
la composition de cette classe même.
Quelle est, en effet, la situation actuelle de cette
classe ?
Je ne crois pas pouvoir être taxé d'exagération si
je la représente, en l'envisageant dans son ensemble,
comme déplorable. Pendant nombre d'années, et sous
nos divers gouvernements, tout le monde s'est accordé
à regarder cette situation comme une de nos grandes
difficultés, comme une source incessante de perplexités.
Des Commissions d'enquête ont été nommées, qui
nous ont révélé des résultats d'autant plus affligeants,
que leurs investigations ont été plus approfondies.
Pendant ces trente dernières années, les dettes hy-
pothécaires inscrites sur la propriété foncière ont
suivi une progression ascendante continue, et il résulte
du rapport de la Commission nommée par le gouver-
nement en 1850 qu'elles s'élèvent à un chiffre qui dé-
passe considérablement six fois le revenu annuel net
delà propriété foncière. Et encore ces dettes ne re-
présentent elles pas, à beaucoup près, toutes les charges
qui grèvent la terre. Elles ne comprennent point la
somme considérable due en vertu d'engagements à
— 13 —
ordre, d'actes sous seing privé, ou d'autres arrange-
ments contractés d'une façon irrégulière. Je ne doute
pas, si l'on se procurait le moyen d'arriver à une exacte
évaluation du chiffre de cette dernière catégorie de det-
tes, qu'on ne trouvât qu'elles contrebalancent au delà
toutes les déductions dont la dette hypothécaire inscrite
est susceptible en raison du cumul des garanties, des
hypothèques non radiées, et des autres déductions men-
tionnées par la Commission , et augmentent considéra-
blement la, somme totale fournie par les registres hy-
pothécaires..
Tout le monde sait que pour cette dette l'agriculteur
a été forcé de payer un taux d'intérêt exorbitant. Tan-
dis que des facilités ont été accordées au commerçant
toutes les fois qu'il a eu besoin de recourir à l'emprunt,
le malheureux agriculteur n'a trouvé d'autre ressource
que celle que lui offrait la dure main de l'usurier. Le
taux de l'intérêt s'est élevé conséquemment en cer-
taines localités jusqu'à 10, 15 et même 20 pour cent,
en y comprenant les frais de contrat, tandis qu'il n'est
descendu nulle part aussi bas que 5 pour cent. Je ne
pense pas exagérer en disant que si les intérêts des
hypothèques étaient exactement payés, ils absorbe-
raient presque entièrement, sinon tout à fait, la moitié
du revenu net, et l'insuffisance de l'autre moitié se
trouve encore réduite par ce que prélève l'Etat, sous
forme d'impôt foncier. Mon assertion d'ailleurs ne re-
poseras sur une évaluation arbitraire de ma part. Mes
calculs sont basés sur le rapport dès commisssaires et
sur l'estimation faite par eux de la proportion qui exis-
terait entre le revenu net de la terre et la somme payée
au gouvernement.
Un pareil état de choses est décourageant à l'ex-
— 14 —
trême. Une classe de propriétaires embarrassés par
leurs dettes ne pourra jamais accomplir la mission qui
appartient en propre à une population agricole. Occu-
pée à lutter perpétuellement contre les privations, elle
ne peut remplir le rôle qui lui convient véritablement.
Examinons un moment en quoi consiste ce rôle.
Quel devrait-il être dans notre société? De quels
éléments devrait-il se composer ? De nos éléments con-
servateurs. Le progrès est le but auquel aspire la popu-
lation des villes; la stabilité, celui qu'ambitionne la po-
pulation des campagnes. Pendant que l'une a une per-
ception nette et vive des défauts du système politique
et social, et se trouve souvent débordée par cet esprit
d'amélioration, qui dégénère quelquefois en une sorte
d'inquiétude fiévreuse et en amour du changement, le
respect pour la loi, la vénération pour les autorités
constituées , l'esprit de soumission au gouvernement
établi, quel que soit le principe politique qui le dirige,
caractérisent le tempérament de la seconde. Sans aucun
doute, les tendances, de cette dernière, si elles ne su-
bissaient aucune influence contraire, seraient infini-
ment trop stationnaires. La vie consiste dans le pro-
grès, et il est conforme aux aspirations de notre nature
d'aller en avant. Mais conserver et améliorer ce qui a
été une fois acquis est un point non moins important, et
c'est là le rôle auquel devrait se vouer l'intérêt foncier.
C'est dans la classe des paysans que nous voyons
prédominer l'élément religieux. Un symptôme des plus
rassurants, sans aucun doute, c'est de voir que des
souffrances temporaires n'ont pu l'altérer dans notre
population agricole. La Raison est la divinité des habi-
tants des villes, ceux-ci veulent faire subir à la foi l'é-
preuve de la discussion. La candeur distingue l'habitant
— 15 —
des campagnes ; la douce influence de la religion tou-
che son esprit, il ne demande pas tant à en comprendre
les mystères qu'il ne désire en subir l'influence. Ainsi,
bien que la religion convienne à toutes les capacités et
à toutes les intelligences, et qu'il n'existe point de po-
sition sur la terre qu'elle ne contribue à relever, la vie
de campagne en favorise particulièrement le dévelop-
pement. L'homme des champs est mis plus souvent en
présence des oeuvres de Dieu qu'aucun autre homme.
La tempête lui révèle la toute-puissance de son Créa-
teur; le temps des semailles proclame sa prévoyance
constante, celui des moissons sa bonté suprême , tous
les phénomènes de la nature son intelligence divine.
C'est à l'influence spiritualisante que produit cet en-
semble de circonstances que j'attribue la supériorité
morale qu'offre ordinairement la population rurale sur
la population des villes. La vertu de la première est
soumise à moins de tentations que la seconde, et la
religion trouve chez elle des convictions moins rebelles.
Et cependant il est impossible, tant qu'une portion
considérable de notre population agricole sera en butte
aux rudes épreuves dont nous avons parlé, qu'elle
puisse jamais accomplir ses véritables fonctions. Com-
ment, s'attendre à ce qu'elle soit pénétrée de l'esprit de
conservation, lorsque sa condition actuelle est si peu
digne d'envie, et qu'elle réclame si impérieusement un
remède? Les conséquences de cette condition ont déjà
pu être remarquées dans quelques localisés par la façon
dont s'y sont introduites les théories subversives du
communisme, théories auxquelles, dans des circon-
stances ordinaires, notre population agricole aurait été
la dernière à donner son assentiment. Si donc la reli-
gion compte encore ses enfants les plus dévoués prin-
— 16 —
cipalement parmi la classe des paysans, il faut recon-
naître que la dureté de leur sort ne peut guère être favo-
rable à leur amélioration morale. Qu'il est difficile, en
effet, dans de pareilles conditions, de se résigner à son
sort dans un esprit vraiment chrétien, et de se soumettre
sans murmurer aux volontés de la Providence !
Qu'est-il donc possible de faire pour les intérêts
agricoles? Je ne connais pas de question qui soit plus
digne d'occuper l'attention d'un esprit vraiment pa-
triotique et d'un philanthrope , car c'est une question
de vie ou de mort pour la majeure partie de notre po-
pulation, et à la solution de laquelle est attaché le bon-
heur de notre pays. Que les difficultés qu'elle suscite
ne tendent qu'à raviver notre énergie; reculer devant
elles ne servirait qu'à proclamer notre faiblesse et à
nous rendre dignes tout au plus de la commisération
publique.
Je ne vois point dans un retour à la loi du droit
d'aînesse, en supposant que ce retour fût possible, un
remède aux maux existants. Je tiens, au contraire,
qu'avec tous les mécomptes qui en sont la suite, le
système en vertu duquel le paysan s'est trouvé devenir
propriétaire, n'en est pas moins un immense progrès
sur le système qui prévalait avant la Révolution. La
faculté de devenir propriétaire est le plus puissant sti-
mulant du travail. Par celte seule idée qu'il travaille
pour lui-même, le paysan est animé d'une ardeur que
rien au monde ne saurait lui communiquer. Grâce à
l'accroissement de son travail sur sa terre, il en déve-
loppé la faculté productrice en même temps qu'il en
augmente la valeur. Quand je considère ce qu'était
notre agriculture avant que le système de la division
de la terre eût été adopté, et que je la compare avec
— 17 —
ce qu'elle est actuellement, j'y trouve la confirmation
d'une opinion que j'ai déjà exprimée. Des milliers
d'hectares de terre ont été mis en culture, notre sol
rend maintenant au delà de ce qui est nécessaire à notre
propre consommation, nous sommes devenus un pays
d'exportation, et nous avons une multitude de fermes
de moyenne grandeur bien cultivées, au lieu d'un
petit nombre de lourds domaines comparativement
improductifs.
Toutefois, il est inutile de discuter la question
abstraite de savoir si le système de la grande ou de
la petite culture est plus favorable à la prospérité de
l'agriculture. Nos préjugés et nos idées sont en com-
plète harmonie avec le système actuel, et un gouver-
nement sage, bien loin de les contrarier, adoptera les
procédés d'agriculture auxquels ils ont donné naissance.
Mais je reviens à cette question : que peut-on faire
dans l'intérêt de notre agriculture ?
Le plus grand service qu'on puisse avant tout lui
rendre, c'est de donner au pays et à la société —la
paix.
L'agriculture a besoin de la paix et d'un sentiment
de sécurité pour pouvoir tirer parti de quelque espèce
de système que ce soit. Elle a tout à craindre des
commotions et d'un état de choses incertain. Que nos
paysans sentent qu'ils peuvent cultiver leurs champs
sans craindre d'être troublés ou molestés, et le pre-
mier pas est déjà fait vers l'amélioration de leur con-
dition physique.
Liberté entière de disposer de ses produits dans le
meilleur marché qu'elle pourra trouver, abolition de
tout droit préjudiciable à la culture convenable du sol,
et condition expresse que le bénéfice de toutes les amé-
— 18 —
liorations profitera exclusivement au cultivateur, tel-
les sont les garanties que réclame l'agriculture pour
prospérer; mais ces garanties, nous dira-ton, lui ont
été octroyées par la première Révolution.
Actuellement, un des plus grands besoins de l'agri-
culture est de pouvoir se procurer de l'argent à des
conditions moins onéreuses que celles qu'elle a subies
jusqu'ici.
On vient, Dieu merci, de trouver un projet qui lui
accorde cette faculté. Grâce aux Banques de crédit
foncier récemment organisées, l'agriculteur pourra
échapper à l'étreinte de l'usurier en même temps qu'il
pourvoira à l'extinction graduelle de ses dettes hypo-
thécaires. On dira que la condition d'une partie consi-
dérable de notre population agricole est dans un état
trop désespéré, pour que le simple établissement de ces
agences puisse lui être d'un grand secours. Je confesse
pour ma part que j'ai la plus grande confiance dans le
bien qu'elles pourront opérer; si elles ne produisent
pas cependant tous les résultats qu'on en espère, on
avisera. Que les gens par trop pointilleux nous mon-
trent d'ailleurs leurs oeuvres.
Que l'efficacité de ces banques ne puisse pas être
augmentée en rendant obligatoire le recours à ces der-
nières, c'est là; si je ne me trompe, une question qui
vaudrait la peine d'être étudiée.
La réduction des frais de contrat, qui dans les petites
transactions sont à présent si onéreux, serait certaine-
ment un avantage considérable.
Mais ayons surtout la paix. La paix avec notre gou-
vernement, la paix avec nous-mêmes, et dès lors les
nouveaux moyens ne nous manqueront pas. Un gou-
vernement stable, appuyé par la force et animé d'inten-
— 19 —
tions patriotiques, pourrait opérer des merveilles, et de
temps à autre il surgirait quelque génie réformateur
capable de résoudre telle ou telle difficulté, et de suggé-
rer un remède au mal. Mais nous pouvons être assurés
d'une chose, c'est que rien ne pourra être fait, tant
que nous demeurerons en état de révolution ou que
nous redouterons de nouvelles commotions.
La position de notre commerce et de notre industrie
devient plus importante de jour en jour. Rien d'éton-
nant en cela. Nous avons déjà une population de 38
millions d'habitants, et ce chiffre même tend à augmen-
ter d'une façon rapide. Nous avons peu de colonies où
le trop-plein de notre population puisse émigrer, et
nos expériences passées en fait de colonisation ne sont
pas de nature à en encourager le goût parmi nous.
Nous aurions d'ailleurs maintenant à lutter dans des
conditions d'infériorité vis-à-vis des autres nations,
attendu qu'une portion importante du globe se trouve
déjà occupée.
Chercher les moyens de subvenir d'une manière
convenable aux besoins d'une population déjà nom-
breuse et qui s'augmente tous les jours, telle est la tâche
qui nous est imposée. Pour l'accomplir nous devons
compter principalement sur le développement pro-
gressif de nos manufactures et de nos opérations com-
merciales.
Il est évident qu'il y a une limite à la force produc-
trice de la terre. Si nous ne pouvons évaluer cette force
la plume à la main, nous avons du moins une idée
assez exacte de la somme d'accroissement de travail
et de culture qu'elle est capable de rémunérer.
Il peut arriver que l'on consacre trop de travail à la
terre, car celle-ci ne fournira jamais un accroissement
— 20 —
de production en proportion avec l'accroissement de
travail dont elle aura été l'objet. C'est la règle inverse
qui dominé dans les exploitations manufacturières et
commerciales. Un accroissement de travail dans ces
dernières produira en temps ordinaire un revenu plus
qu'équivalent à cet accroissement de travail.
Il n'est rien qui puisse empêcher un développement
presque illimité de l'industrie et du commerce. Le ma-
nufacturier, le commerçant, et le détaillant même dans
une certaine mesure, ne rencontrent, chacun dans sa
sphère respective, aucun obstacle qui puisse limiter
leurs opérations.
C'est dans les villes et dans les populations indus-
trielles que nous trouvons nos éléments progressifs et
réformateurs. C'est au milieu d'elles que résident les
intelligences ; c'est d'elles que la société reçoit son im-
pulsion et ces modifications qui s'opèrent de temps en
temps dans son caractère et sa constitution. Ce furent
les villes qui firent plier d'abord et qui brisèrent ensuite
la puissance des barons féodaux. Ce furent elles qui en
1789 dénoncèrent les anomalies que présentait notre
organisation politique, et qui accomplirent le merveil-
leux affranchissement qui signala cette année féconde
en événements. La richesse, l'intelligence et les moyens
dont elles disposent, les désignent comme l'avant-garde
de notre société. Elles nous servent d'éclaireurs et de
guides dans la route de l'avenir.
Quelles sont les garanties que demandent nos intérêts
industriels et commerciaux ?.
Les garanties politiques, l'ordre civil et la liberté
d'action.
Le monde est fertile en exemples qui prouvent que
le commerce fleurit dans les pays où il existe un pou-
— 21 —
voir légalement constitué. Là où la propriété manque
de sécurité et où les bénéfices d'une entreprise favora-
ble peuvent devenir d'un moment à l'autre la proie
d'un despote ou d'un fonctionnaire rapace, il n'exis-
tera jamais que dans une conditition précaire.
L'ordre civil est aussi nécessaire que les garanties
politiques, et pour la même raison. Les commotions
intérieures et les guerres civiles, la crainte seule de ces
maux, provoquent immédiatement le ralentissement des
affaires. De là les révolutions et les charges qui en sont
la suite. Celle de 1848 jeta pendant quelque temps les
affaires dans un état de prostration complète. Anté-
rieurement au 2 Décembre, l'appréhension et l'incer-
titude de l'avenir produisirent le même résultat. Si nous
cherchons la cause de la prodigieuse transformation
qui s'est opérée dans le commerce depuis cette époque,
nous la trouverons dans la confiance qu'il a à cette
heure que le nouvel ordre de choses possède des élé-
ments de durée et qu'il lui assure la sécurité inté-
rieure.
L'exemption de toute espèce d'entraves, la liberté
de diriger ses plans et ses opérations à l'aide de ses seuls
efforts, voilà d'autres garanties que réclame le com-
merce. Rien ne saurait causer plus de préjudice à ses
intérêts que les restrictions qui existaient en France
avant la première Révolution. Sous Napoléon le com-
merce et les manufactures prirent un essor prodigieux.
Pourquoi ? Parce qu'il soumit par ses victoires la plus
grande partie de l'Europe, et qu'il détruisit les douanes
et les barrières qui mettaient obstacle à l'échange des
produits internationaux. Après la paix de 1815, les
divers Etats continentaux rétablirent ces barrières, et
au milieu d'une paix universelle on eut le singulier
— 22 —
spectacle d'une misère générale infiniment plus grande
que celle qui avait jamais régné pendant de longues et
sanglantes guerres. Je ne conteste pas qu'il n'y ait dès
produits manufacturiers ou agricoles qui, en certains
pays et dans des circonstances spéciales, puissent avoir
besoin de protection contre la concurrence étrangère ;
mais le langage habituel que le commerce tient au gou-
vernement est celui-ci : « Laissez-moi tranquille, don-
nez-moi le calme dans le pays et la liberté, et je peux
lutter par moi-même contre les difficultés que je ren-
contrerai.» La protection qu'exige le commerce est
celle qui le met à l'abri des théories coupables ou folles
qui prennent la spoliation pour devise, et qui désirent
dépouiller l'industrie et le travail des fruits de leurs
sueurs pour en faire jouir les paresseux ou les vaga-
bonds. C'est contre de semblables théories que les opé-
rations du commerce et de l'industrie réclament pro-
tection et garanties.
Les classes ouvrières forment notre troisième divi-
sion générale.
Les ouvriers se, répartissent en deux grandes classes,
les ouvriers habiles et ceux qui ne le sont pas. Les
premiers peuvent être appelés avec justice ouvriers,
car ils mettent en action leurs forces intellectuelles
aussi bien que leurs forces physiques. Les seconds ne
sont que de simples machines. Les premiers vendent
leur travail, les seconds leur temps ; les premiers sont
fibres, les seconds sont esclaves; les premiers peuvent
avoir de gros salaires, les seconds peuvent espérer seu-
lement de gagner de quoi les empêcher de mourir de
faim. Aucun système artificiel ne peut empêcher cela,
C'est le résultat d'une loi naturelle. Les salaires sont
la rémunération de la production, et la puissance de
— 23 —
production de l'ouvrier est en proportion de son habi-
leté et de son intelligence. Nous avons déjà considéré
la position relative des ouvriers habiles et les garanties
réclamées par eux lorsque nous avons traité de nos
classes agricole et commerciale, car les intérêts des
premiers sont identiques avec ceux de ces dernières:
Lorsque le commerce et l'agriculture languissent, nos
ouvriers souffrent de la diminution de leurs salaires et
du manque d'occupation, et dans une saison de pros-
périté, au contraire, ils profitent d'une augmen-
tatation de salaires et d'une demande plus forte
de leur travail. Quant à ce qui concerne le travail
pur et simple, lé gouvernement a déjà fait pour lui
presque tout ce qu'il peut faire. Le travail est libre de
se porter dans la sphère qui lui convient, de passera
son gré d'un emploi,à un autre, car dans aucune bran-
che de l'industrie un long apprentissage n'est néces-
saire pour conférer aucun droit à l'ouvrier. La première
Révolution a inauguré le travail, et tout ce que celui-ci
demande maintenant pour lui-même, c'est un pays
tranquille, c'est une saison de prospérité générale et
progressive.
Mais cette unité d'intérêt entre l'agriculture et le
commerce d'une part, avec le travail de l'autre, telle
que nous venons de la définir, cesse d'exister par, rap-
port à la partie inexpérimentée des classes ouvrières.
Celle-ci est, il est bien vrai, la première à ressentir le
contre-coup d'une fluctuation défavorable dans les
prix, mais les temps de prospérité ne lui profitent pas.
L'offre d'un genre de travail grossier dépasse toujours
de beaucoup la demande qui en est faite, et l'intensité de
la concurrence parmi les ouvriers qui se livrent à ce
travail réduit l'échelle de leur rémunération à la somme
— 24 —
la plus minime qui puisse suffire au soutien de leur
existence.
C'est dans ces grades inférieurs de nos ouvriers et
dans notre population pauvre que résident les éléments
révolutionnaires de notre société. Ce n'est point qu'ils
manquent de patriotisme; on les trouve toujours prêts
à combattre l'ennemi étranger, et ils sont souvent les
derniers à mettre bas les armes. Mais on ne manque
jamais de les rencontrer dans les batailles qui se livrent
au gouvernement domestique et à toute autorité pu-
blique. Aveuglés par la misère et les privations, ils ac-
cusent follement le gouvernement comme s'il était la
cause de tous leurs maux, ils s'en prennent de leur
dégradation à la prospérité qui les entoure, et ils rendent
la civilisation et le progrès responsables de leur ruine.
Le mal ne vient pas cependant du gouvernement, ou
de là société, ou de notre temps; le mal a une source
plus intime. II est en ceux mêmes qui se plaignent. La
paresse et l'inconduite, dont ils ne peuvent en certains
cas que s'accuser eux-mêmes, mais qui beaucoup plus
souvent, je l'avoue, ont été développées en eux par
leurs parents, sont les vraies causes de leur misérable
condition actuelle. Ils ne voient pas qu'une industrie
intelligente eût pu les élever à une autre position. Ils
murmurent de leur condition, mais ils ne comprennent
point pourquoi cette condition est la leur, ni comment
ils peuvent y échapper.
Et maintenant se présente cette autre question: qu'est-
ce, que le gouvernement peut faire pour cette classe ?
Si nous jugeons de ses besoins par ce qu'elle demande,
il n'est pas d'absurdité contre laquelle nous n'ayons
à nous heurter. La suppression de toute concurrence,
en réalité l'altération complète de notre organisation
— 25 —
sociale actuelle et des lois destinées à régler le travail,
telle serait la panacée capable de remédier à tout. J'es-
sayerai plus loin de démontrer combien est dénuée de
fondement l'idée que de pareilles mesures peuvent faire
disparaître les maux dont j'ai parlé.
La misère de la portion inhabile de nos ouvriers et de
notre population pauvre appelle d'autres remèdes.
Au nombre de ces remèdes je crois devoir placer en
première ligné une sage et vraie éducation. L'igno-
rance est le grand obstacle à la production. La diffé-
rence qui existe entre l'inventeur de procédés scienti-
fiques, l'habile machiniste et l'ouvrier condamné aux
travaux les plus pénibles, est simplement dans le degré
d'intelligence qui les distingue l'un de l'autre, et cepen-
dant le premier possède la richesse, le second l'aisance,
tandis que le troisième meurt de faim. Je n'ai pas be-
soin de dire que l'éducation à laquelle j'ai fait allusion
n'est point cette éducation qui ne tend simplement qu'à
enrichir la mémoire de faits. Celle dont je veux parler
se propose pour but de discipliner l'esprit, de le sou-
mettre à des principes vrais et à des idées justes, de tirer
le meilleur parti possible des facultés intellectuelles de
chaque individu, et de le préparer convenablement au
genre spécial de travaux auxquels il devra se livrer.
L'ouvrier n'a nullement besoin d'apprendre à inter-
préter les hiéroglyphes égyptiens, ou de comprendre
la littérature des Hindous; mais il lui sera fort utile
d'être initié à l'histoire de son pays et aux éléments des
sciences pratiques, de connaître la valeur du travail et
les lois qui le régissent, la manière enfin dont il peut
le rendre le plus productif. ■
L'ouvrier intelligent n'est pas à la merci de toutes les
modifications qui s'introduisent journellement dans les
procédés manufacturiers ; il peut adopter de temps en
temps les perfectionnements découverts dans la science
de la mécanique; il peut spéculer sur des chances de
succès dans de nouvelles branches de travail, et cal-
culer jusqu'à quel point il lui sera possible d'y confor-
mer ses habitudes.
L'éducation que je préconise en ce moment pro-
curerait aux classes ouvrières un autre avantagé in-
calculable. En corrigeant ces idées erronées sur les
devoirs de l'Etat, sur la puissance des gouvernements
et sur la responsabilité des riches, idées maintenant si
prévalentes, l'éducation élèverait celui qu'elle aurait
formé en l'arrachant à ses habitudes dégradantes, à
ses inclinations sensuelles et vicieuses, et en lui révé-
lant la source des joies les plus pures.
N'oublions jamais que, quelque dégradée ou perdue
en apparence que puisse être la classe dont je m'oc-
cupe, elle possède des facultés et des ressources qui ne
demandent qu'à être mises en oeuvre, pour qu'elle
devienne non-seulement une des portions les plus esti-
mables de la société, mais pour qu'elle contribue à la
prospérité du pays. La réforme de la génération actuelle
peut être difficile (il serait très-coupable et contraire à
la vérité de la regarder comme impossible), mais elle
peut être entreprise vis-à-vis de la jeune génération
qui grandit actuellement sous des auspices plus favo-
rables. Grâce à la docilité de son esprit et à des habi-
tudes qui ne sont point formées encore, le gouverne-
ment et la société peuvent s'occuper d'elle avec la per-
spective d'un succès complet ; et pourrions-nous ima-
giner une tâche plus noble, plus digne de nos efforts?
Je crois que de sages règlements sanitaires sont un
immense avantage pour la condition physique et morale
_ 27 —
des classes pauvres. C'est le devoir du gouvernement
de veiller à ce que l'on tienne compte, en construisant
les habitations du pauvre, des nécessités de commo-
dité et de salubrité ; il devrait également éloigner les
malheureux des bouges infects et des caves où ils lan-
guissent, au milieu de la corruption et de la maladie.
Une sage administration découragera ou supprimera
tout emploi qui abrutit l'esprit; elle écartera tout ce qui
peut favoriser l'indolence, tout ce qui peut tenter
l'homme de retomber dans une vie à demi sauvage ;
non pas cependant en déclarant une guerre mesquine
à aucune; espèce d'emploi, quelque dégradant ou re-
poussant qu'il soit, ou en défendant qu'on s'y livre,
mais en supprimant l'occupation elle-même. Par là,
ceux qui auraient choisi certains emplois seraient for-
cément obligés de recourir à un genre de travail plus
humain.
Dans tous ses efforts pour améliorer la condition de
cet élément si digne de compassion de notre état social,
le gouvernement a les droits les plus incontestables au
concours des classes élevées de notre société. Ce con-
cours peut être d'un prix considérable dans le grand
oeuvre de l'éducation, mais il peut rendre un service
plus grand encore en contribuant à la propagation des
vérités religieuses. L'éducation a déjà fait beaucoup, et
elle fera plus encore. Mais dans la question suprême
de la régénération de l'homme, le concours de la reli-
gion est de beaucoup le plus efficace qu'il soit possible
d'employer. L'éducation réveillé les facultés dormantes
de l'esprit de l'homme ; la religion lui inculque des
principes qui le renouvellent et le régénèrent; l'édu-
cation le façonne pour le monde présent, la religion
pour une sphère infiniment plus élevée; l'éducation
procure à l'homme les moyens de vivre dans la société
des gens éclairés et instruits, la religion le met en com-
munion avec une Intelligence infinie.
J'ai maintenant examiné les trois grandes divisions
de notre société. J'ai assignée chacune sa position dis-
tincte, et j'ai spécifié les besoins respectifs de chacune.
Mais ces besoins ne sont pas d'une nature telle qu'ils
ne puissent coexister simultanément d'une façon har-
monique. Comment justifier dès lors cette lutte inces-
sante de classes qui a agité le pays depuis le commen-
cement de notre première Révolution, et qui a été le
grand obstacle à la stabilité du gouvernement et à la
prospérité nationale ?
Cette justification n'est pas possible.
Quand une classe s'élève contre une autre classe,
elle agit conformément à ses passions et à ses préjugés,
et non pas conformément aux instincts de la saine
raison ou au sentiment de ses vrais intérêts. La pro-
spérité de l'une profite en effet aux autres; et celle-là
ne peut pas être opprimée sans que celles-ci souffrent.
Admirable ordonnance de la Providence, qui nous met
tous dans une dépendance mutuelle, et nous unit par
des liens de fraternité.
Nous comprendrons pourquoi l'agriculture participe
à la prospérité, du commerce lorsque ce dernier est
florissant, si nous réfléchissons qu'une grande partie
de la richesse acquise dans nos villes tend constam-
ment à s'absorber sur la terre. J'ai déjà fait remarquer
cette passion presque universelle qu'excite la posses-
sion de la terre. Le négociant ou l'industriel qui a réussi
dans ses entreprises nous en fournit un exemple.
Lorsque celui-ci a amassé une certaine fortune, il de-
vient propriétaire terrien. Or, le bénéfice que tire la
— 29 —
terre de ce fait est facile à expliquer. L'homme qui a
acquis un capital dans l'industrie ou le commerce
devient propriétaire dans un autre but que celui de re-
tirer un fort revenu de son argent. Il s'occupera spé-
cialement de perfectionner ses moyens de culture, de
façon à améliorer la qualité du sol. Au contraire, un
propriétaire grevé d'hypothèques, avec des ressources
insuffisantes, est le plus détestable des. cultivateurs. II
n'a pas d'argent à consacrer aux procédés agricoles
perfectionnés, et il lui est impossible d'attendre un re-
venu qui n'est pas immédiat.
Les villes sont les grands marchés des produits agri-
coles. Elles achètent les matières premières pour les
manufactures, et le blé qui sert à leur consommation.
Si le commerce languit, les matières premières ne se
vendront point, ou si elles se vendent, ce sera seule-
ment avec un sacrifice ruineux ; et une grande partie
de la population n'achètera pas plus de blé qu'il ne lui
en faut absolument pour subvenir aux besoins de son
existence. Ces marchés, pour les produits de la terre,
sont indispensables à la prospérité de l'agriculture ; et
plus la terre est rapprochée d'une ville ou d'une voie
de communication avec une ville, plus la valeur en est
considérable, et plus elle est, en général, cultivée avec
soin.
L'intérêt de l'agriculture est, en outre, aussi essen-
tiel au commerce et à l'industrie de nos villes, que celui
des villes aux districts ruraux. De même que les villes
sont les marchés des produits agricoles, ainsi les agri-
culteurs sont les acheteurs des marchandises manu-
facturées. Le fermier, après avoir payé la rente de sa
terre et les dépenses de sa ferme, fait profiter les villes
du surplus de son revenu en y achetant des vêtements
— 30 —
ou, d'autres objets de consommation; et la somme dont
il peut disposer dépend du succès avec lequel il a cultivé
son sol. Où vont donc les salaires de nos cultivateurs,
si ce n'est dans les mains des habitants des villes ?
L'agriculture alimente une foule d'industries. Elle a
constamment besoin de recourir au menuisier, au for-
geron, au charron, bref à presque tous les genres de
travaux mécaniques, car elle exige dans ses opérations
une multitude d'instruments.
Si l'agriculture cherche à paralyser le commerce ou
à lui susciter des entraves, elle agit d'une manière hos-
tile à son propre intérêt. Son intérêt recommande une
liberté complète en faveur du commerce, parce que la
liberté produit et encourage la concurrence, abaisse
les prix, et que le surplus dont l'agriculteur dispose
pour ses dépenses devient nécessairement plus pro-
ductif.
Quand le travail fait la guerre au capital, il fait la
guerre à son propre enfant. Car tout capital, qu'il se
compose de terres ou d'établissements industriels ; est
le produit d'un travail passé. Nous pouvons peut-être,
en remontant au commencement de l'histoire, décou-
vrir une époque où la force et la violence créaient la
propriété , mais ce temps est depuis, longtemps passé,
et l'ensemble de la richesse, à cette époque, n'était
qu'une légère fraction du chiffre qu'elle atteint actuel-
lement.
Le plus grand stimulant du travail est l'espérance
qu'on en fera dériver la richesse et le capital. Quelle
anomalie n'est-ce donc pas que le travail se mette en
lutte avec ce qu'il s'efforce d'obtenir ! Un fait bien
frappant, mais qui n'est pas moins incontestable, c'est
que la portion de beaucoup la plus considérable du re-
— 31 —
venu du pays passe dans les mains des classes les plus
pauvres. Plus grands sont les revenus, plus petit est le
nombre des personnes qui en jouissent, et, qui plus est,
plus petite est la somme totale de ces revenus. Je tiens
pour une grande illusion cette opinion émise par quel-
ques personnes, qu'un transfert du capital, de la classe
actuelle des propriétaires et des capitalistes, aune autre
classe plus considérable, et conséquemment inférieure
en grade, serait un grand bienfait pour les classes ou-
vrières. Le revenu de l'ouvrier subirait à peine une
augmentation notable de l'addition du produit du ca-
pital au produit de son travail. Le grand manufacturier
s'estime fort heureux s'il obtient en dehors de l'intérêt
régulier de son argent une fraction très-minime du
produit du travail de chacun de ses ouvriers. Rien ne
saurait être mieux constaté que l'exiguïté du revenu
qu'obtient le capital lorsqu'il est livré à ses seules forces
et qu'il est séparé du travail. C'est le tact et l'habileté
dans les affaires, à proprement parler, le travail du ma-
nufacturier ou du commerçant, qui le met à même de
retirer 2 ou 3 pour 100 de plus de son capital dans les
affaires que dans de simples placements.
Si nous envisageons le travail et le capital sous un
autre aspect, nous verrons la dépendance mutuelle qui
existe entre ceux-ci. Quand y a-t-il demande de tra-
vail? Lorsque la richesse est en train de s'accroître;
lorsqu'un pays prospère, le travail devient alors recher-
ché et les salaires s'élèvent. Lorsqu'un pays est, au
contraire; dans un état de dépérissement et qu'il s'ap-
pauvrit, il y a surabondance d'offre de toute espèce de
travail, et les salaires, diminuent. Quels sont ceux qui
ressentent les premiers les effets d'une révolution?
Les classes ouvrières. Pourquoi ? Parce que la con-
- 32 —
fiance a momentanément disparu du monde mercantile
et que l'industrie est paralysée.
Si je ne me suis trompé dans ce que j'ai dit précédem-
ment, il s'ensuit que le gouvernement dans notre pays
doit être politiquement démocratique et national, et so-
cialement conciliateur et unitaire.
Je m'expliquerai plus complètement. Je dis que le
gouvernement doit être démocratique. Il doit avoir
toujours pour lui l'appui du sentiment national ; en
fait, il doit le représenter; Comment pourrait-il per-
dre de vue, et encore moins braver cette puissance qui
n'est pas seulement prépondérante, mais qui est sou-
veraine? Une constitution seule est une base insuffi-
sante pour le pouvoir. Je crois en effet que, bien que
la Constitution actuelle soit admirablement adaptée à
notre situation et à nos idées, le pouvoir doit regarder
au delà de cette Constitution, et doit pouvoir compter
sur les suffrages de la nation pour se maintenir avec
sécurité. Le gouvernement doit être national. Il doit
être pénétré d'un esprit patriotique. Il doit avoir un
caractère tel qu'il représente véritablement le pays,
qu'il le glorifie, qu'il en rehausse la position, et qu'il
en favorise la prospérité générale.
Tout en combattant les maux particuliers qui s'atta-
chent à certaines classes, il doit être le protecteur su-
prême des intérêts généraux.
La France doit être une grande et puissante nation,
grande par sa force militaire, par son influence euro-
péenne, par sa civilisation, et par sa prospérité et sa
richesse matérielle. Je ne vois aucune raison qui l'em-
pêche de réunir tous ces avantages, et d'être infini-
ment supérieure à ce qu'elle est en ce moment.
Le gouvernement doit faire disparaître la guerre
— 33 —
dans la société, en adoptant, comme principe domi-
nant, la fusion des classes.
Il doit enrôler à son service des hommes de tous les
partis et de toutes les opinions. Il doit absorber en
lui-même les différents éléments de notre société. Il
doit, tout en suivant une ligne de conduite franche et
droite, mettre un terme à ces défiances mutuelles,
et s'assurer l'affection de tous par une politique conci-
liatrice.
Mais il faut encore, pour que l'action d'un pareil
gouvernement soit efficace et qu'il accomplisse sa mis-
sion, qu'il possède la puissance. Celte condition est
d'une importance suprême. Je réprouve entièrement
l'idée suivant laquelle la liberté aurait intérêt à paralyser
les moyens d'action du gouvernement ; c'est; au con-
traire,; dans la force de la loi, représentée par les auto-
rités publiques, que la vraie liberté trouve son meilleur
appui. Je parle naturellement ici des gouvernements
populaires, et non des gouvernements despotiques.
Chez ces derniers, la puissance peut être un instru-
ment d'oppression ; mais il en est ainsi, parce qu'elle
réside dans dès mains qui n'ont pas été choisies par le
peuple. Le but que doit se proposer, en conséquence,
la liberté, n'est pas de détruire l'instrument, mais de
l'arracher des mains qui en sont indignes, et de le
transférer là où il peut servir à d'autres fins.
Lorsqu'une nation choisit son propre gouvernement,
qu'elle possède un gouvernement démocratique dans
sa base, national dans son esprit, et cherchant à opérer
la conciliation et l'unité comme but final, elle n'a rien
à craindre de la puissance de ce gouvernement.
Qu'est-ce que le gouvernement, sinon l'exposant des
idées du peuple ? Quand celui-ci se meut, ses actes
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sont ceux de volontés individuelles qui se sont absor-
bées en lui ; et la seule différence qui le distingue de
ces dernières est qu'il agit avec une précision, une cé-
lérité et une uniformité dont les grandes masses sont
incapables.
J'imagine que la puissance dans le gouvernement
est indispensable à tout peuple qui désire arriver à un
haut degré de civilisation.
Je me reporte aux temps de la féodalité, quand tou-
tes les autorités étaient faibles; et qu'est-ce que j'y
vois ? une époque de ténèbres intellectuelles et mora-
les, des violences, des injustices, du pillage, sans es-
poir de réparation, des industries détruites, et un peu-
ple réduit à l'esclavage. Quand la royauté triompha
enfin du système féodal et qu'il commença à se mani-
fester quelque chose de semblable à une autorité con-
stituée, la société répondit instantanément au change-
ment qui venait de s'opérer par une tendance ascen-
sionnelle, et c'est de ce temps que nous pouvons dater
le développement de cette civilisation qui a toujours
été en progressant jusqu'à nos jours.
J'ai déjà parlé de la confiance que nous plaçons
dans notre gouvernement et des espérances qu'il doit
éveiller en nous. Comment pourrait-il donc justifier
cette confiance et remplir ces espérances, s'il ne pos-
sédait les attributs de la puissance ?
Ainsi donc, lorsqu'il y a tant à faire, lorsque l'oeuvre
de reconstruction doit être presque entièrement re-
commencée depuis sa base, le moment serait assuré-
ment mal choisi pour attaquer la seule institution qui
soit en mesure d'accomplir avec succès cette vaste en-
treprise.
Je demande un gouvernement fort, en me fondant
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sur la situation de notre pays, mis en présence des for-
ces militaires de l'Europe. Unique représentant d'une
certaine classe d'opinions, la France demeure en quel-
que sorte isolée. Tout se réunit donc pour conseiller
un système dont le but soit de fortifier un pouvoir
d'où son existence politique même peut dépendre un
jour. Dans l'état de perturbation où se trouve aujour-
d'hui l'Europe, il est impossible de dire le rôle que no-
tre pays ne peut pas être appelé à jouer. Son intérêt
est évidemment de se présenter dans l'arène avec le
concours de tous les avantages accidentels dont il
pourra disposer, de manière à agir comme il lui con-
viendra dans les complications importantes qui vien-
draient à surgir.
J'avoue que je partage complétement ce sentiment
de répulsion qu'inspirent à la masse du peuple les trai-
tés de 1814 et de 1815. Par ces traités, la France fut
privée de provinces remplies d'une population imbue
des mêmes idées, des mêmes prédilections et du même
langage qu'elle. Elle consentit à s'en séparer, mais ce
fut par force seulement, et sous la pression d'un demi-
million de baïonnettes étrangères. Lorsque cette pres-
sion eut cessé, et que notre pays put commencer à se
reconnaître, il respecta ces traités, et il agit en cela
sagement et honorablement. Mais, dans les éventuali-
tés d'un temps à venir, la France peut se trouver de
nouveau appelée à réclamer ses limites naturelles et à
régner sur des peuples qui soupirent encore après une
union avec la France. Ce serait un tort d'anticiper sur
un pareil moment en excitant des passions violentes;
néanmoins il nous est permis d'espérer et de nous
préoccuper de l'avenir.
Je conviens qu'en demandant un gouvernement
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fort je plaide en faveur de la centralisation. Tout en
admettant qu'il est des questions d'un caractère pure-
ment administratif, qui peuvent être utilement portées
devant les autorités locales, je crois pourtant ferme-
ment qu'il serait on ne peut plus périlleux de changer
la nature distinctive de. notre gouvernement. Notre
pays a toujours été accoutumé à un gouvernement
centralisateur, et les institutions qu'il possède sont
adaptées à ce genre particulier d'organisation politi-
que. Je ne défends pas cependant seulement un gou-
vernement de centralisation, comme un simple expé-
dient qui peut convenir à notre situation particulière ;
comme système, je le tiens pour le meilleur qu'un peu-
ple puisse adopter. Un gouvernement central est assez
fort, à quelque moment que ce soit, pour se servir de
toutes les ressources d'une nation, et pour les concen-
trer en même temps sur un point donné. Il est le dé-
fenseur le plus effectif de la loi, et sa puissance est
souveraine pour façonner et assimiler les différentes
parties de la société. Le fédéralisme et les autorités lo-
cales engendrent et perpétuent les distinctions locales
parmi les mêmes individus ; la centralisation, au con-
traire, tend à les détruire. Dans l'administration des
affaires, celle-ci agit avec une régularité et un ordre
dont les autorités départementales et les municipalités
sont dépourvues. Un gouvernement centralisateur se
distinguera, en outre, par sa persévérance dans toutes
ses entreprises, tandis qu'un pouvoir fédéral et des mu-
nicipalités seront inconstants comme le vent.
Je ne conteste pas qu'il ne soit possible d'invoquer
un grand nombre d'arguments en faveur du gouver-
nement hamacratique. Mais, dans les conjonctures ac-
tuelles, les besoins urgents de notre société réclament

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