Qu'est-ce que le droit divin ? La république est-elle de droit ? / par Ernest Brueyre

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Lecoffre (Paris). 1871. In-8°, 43 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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DU MÊME AUTEUR
DU PROGRES DANS LES SCIENCES
DISCOURS EN VERS
.DÉDIÉ A LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES INDUSTRIELLES, ARTS ET BELLES-LETTRES
DE PARIS
Prix: .50 centimes
PARIS. — IMP. 5IMOX P.AÇON ET COMP., I1DE D'E3rDP.Tll, 1.
QU'EST-CE QUE
LE DROIT DIVIN ?
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT ?
I]
ERNEST BRUEYRE
« On ne remplace pas par des expédients
les lois éternelles. »
(C" DE CflAMBOHB.)
PARIS
LIBRAIRIE JACQUES LECOFFRE
ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES SE PARIS
LECOFFRE FILS ET O, SUCCESSEURS
90, RUE BONAPARTE, 90
1871
QU'EST-CE QUE
LE DROIT DIVIN?
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT?
I
LE DROIT DIVIN
C'est une question célèbre dans le monde que la question
du droit divin; mais les révolutions lui ont surtout valu cette
célébrité. Quand l'état de la société est stable, on ne songe
point à agiter la formidable et complexe question de l'origine
des pouvoirs, à laquelle se lie le droit divin. Au contraire,
quand la société choit dans les révolutions, cette question
prime toutes les autres, elle devient le tourment de l'esprit pu-
blic. Mais comment mêler le consentement divin à la fabrica-
tion de tant de gouvernements éphémères? L'immuable Sagesse
s'y trouve trop compromise. L'Homme sent confusément qu'il
ne peut faire à la Divinité l'injure de ces catastrophes politi-
ques et sociales, et il leur cherche loin d'elle, et dans une
sorte de nécessité des choses, une cause et une justification.
i
2 QU'EST-CE QUE LE DROIT DIVIN?
Persuadé par ses propres explications, il en tire un système,
— car c'est un besoin de l'homme, être intellectuel et moral,
d'assujettir ses errements à une espèce logique. —A l'action
providentielle mais latente de la cause première sur la cause
seconde, en ce qui regarde la conduite des choses morales,
il substitue délibérément l'action indépendante et patente
de la cause seconde. En un mot, il essaye de bâtir sur une
base exclusive, — qu'il croit nouvelle ou qu'il veut croire
telle, — l'édifice de la souveraineté ; autrement dit, il essaye
de se tromper lui-même. Par là il dédouble, il démembre
seulement la souveraineté. Le rejet de la souveraineté de Dieu,
concomitante à la souveraineté du peuple, fait ici toute la
nouveauté. \
Le journalisme, auquel appartient aujourd'hui le débat de
toutes les questions possibles, le journalisme, — sauf de très-
recommandables exceptions, —- a été et est resté atteint dans
la perturbation générale des esprits..-.On dira qu'il en vit et
n'a point d'intérêt à.s'y soustraire. Le parti pris, l'ignorance,
la légèreté, au moins la précipitation, telles sont les plaies
du journalisme contemporain. Faut-il croire, que né, en
quelque sorte, avec la révolution il y a quatre-vingts ans ac
complis, il lui a été impossible de s'arracher à la fascination
de son origine, ou que, obéissant à sa nature imparfaite, il est
condamné à nouer éternellement d'éternels paralogismes,
auquel cas il mériterait quelque indulgence pour l'impuis-
sance de mieux faire? Toujours est-il que le journalisme, ~—
ce phare portatif de l'opinion publique, — loin d'éclairer la
question qui nous occupe, n'a fait qu'assembler sur elle des
nuages. Nous allons tâcher de percer ces ténèbres artificielles
et, — non pas d'établir, — mais de rétablir pour quelques-
uns les seuls principes en la matière.
QU'EST-CE QUE LE DROIT DIVIN? 3
D'où le pouvoir politique tire-t-il son origine? de Dieu où
du peuple ?
La révolution répond : Du peuple seul.
La religion, la philosophie, l'histoire répondent : De tous
les deux.
Quelques journalistes, à qui toute étude théologique sem-
blerait un acte de superstition, en seront surpris. Ils croiront
à quelque concession de principes, dans un but de concilia-
tion. Nous sommes humilié de leur apprendre que c'était
l'opinion de l'école au moyen âge.
Elle disait en son langage : Le pouvoir vient du peuple
immédiatement, de Dieu médiatement.
Nous.pourrions dire que le droit divin n'est au fond, que
le devoir pour le peuple de respecter dans son intérêt bien
entendu les lois justes établies ou consacrées par le long usage.
Mais il faut une définition positive et plus élevée. La voici,
sauf meilleure.
Dieu préside aux lois du monde moral comme à calles du
monde physique. Le droit divin s'entend du droit qu'ont les
pouvoirs politiques, une fois établis du peuple ou confirmés
par lui, quel que soit leur principe, de requérir l'obéissance
aux lois, le gouvernement étant en soi un bien, en tant que
nécessité sociale, partant dans la volonté-divine*, l'anarchie
et les perturbations un mal.
Le pouvoir présente donc ce double caractère de l'institution
humaine et de la confirmation divine.
Le droit divin séparé du droit positif n'est rien 2.
Le fait accompli ne peut être regardé seul comme une base
suffisante du droit positif.
1 C'est le sens de cette grande parole de saint Paul : Omnis poteslos a Deo.
8 Sauf le cas d'investiture directe divinCj fort rare, comme l'exemple s'en
rencontre dans l'histoire sacrée:
4 QU'EST-CE QUE LE DROIT .DIVIN?
Le droit historique combine le droit positif et le droit divin.
Quand la souveraineté historique se trouve interrompue, il
lui faut recourir à la nation, consultée, soit dans l'assem-
blée de ses représentants, soit dans l'universalité'de ses mem-
bres ', pour se procurer à nouveau le droit positif. Il y a alors
restauration du pouvoir légitime.
La légitimité ! voilà encore un mot qui fait peur à combien
de gens! C'est parce qu'on le prend au sens absolu. Légilime
veut dire :. conforme aux lois. Aucun gouvernement n'est légi-
time en soi, il l'est par les conditions historiques qui le
constituent, c'est-à-dire relativement. La république est légi-
time en Suisse, légitime aux États-Unis. Là, les républicains
sont légitimistes sans le savoir, n'y ayant pas eu de pertur-
bation dans là constitution historique de leur État; en France,
les légitimistes sont monarchistes, — du fait des révolutions.
Une nation a le droit rigoureux de rompre avec les tradi-
tions de son histoire, à ses risques et périls; elle a le droit,
absolument incontestable, d'y rentrer.
Disons-le hautement, c'est sur le droit historique que
toutes les nations ont eu à coeur d'asseoir leurs institutions
sociales et politiques. Il est en politique ce qu'en jurispru-
dence on appelle la prescription : ne l'a pas qui veut. Les
nations sont faites pour vivre et non pour discuter. Celles
qui s'abandonnent à la recherche passionnée de la question
théorique de la meilleure forme du gouvernement se vouent
aux expérimentations indéfinies des partis, autrement aux
révolutions. Sans doute les thèses d'académie font les délices
du journalisme, mais nous savons qu'elles ne font pas les
affaires d'un grand peuple.
1 Cela dépend évidemment du droit public en vigueur. Mais nous croyons que
la détermination de la forme gouvernementale, question simple et sans équivo-
que possible , n'est pas au-dessus du génie populaire chez les peuples chrétiens,
QU'EST-CE QUE LE DROIT DIVIN? 5
Un document appelé à un grand retentissement a paru en
mai 1871. Nous affirmons que le comte de Chambord n'ex-
cipe dans son manifeste que du droit historique, autrement dit
traditionnel, dont il est le représentant héréditaire. Le mot
de droit divin[ n'y est pas prononcé, et ne pouvait pas l'être.
Bon nombre de journalistes républicains n'en prétendent pas
moins que le prince se croit, en vertu de l'investiture divine,
le possesseur politique de la France. Le comte de Chambord
ne s'imagine point posséder la France, il invite la France à se
remettre, en sa personne, en possession des principes qui l'ont
faite ce qu'elle est ou plutôt ce qu'elle était, — en rompant
avec^les errements qui, à travers la série des révolutions,
l'ont entraînée si bas 2; « de son palrimoine, » en un mot,
comme il le dit dans une déclaration subséquente. Il attend
l'heure de la France 3. Est-ce là s'élever contre les droits
et nous tenons ici de préférence pour le plébiscite, c'est-à-dire Vappel au
peuple.
' Le droit, en soi, est divin, en tant que fondé sur la justice, dont Dieu est la
source. L'expression droit divin ne devrait donc véritablement faire peur qu'aux
ignorants.
- Au moment où éclata la révolution de 1830, des négociations entamées avec
les cabinets européens par le gouvernement de Charles X, pour la restitution de
nos frontières, étaient sur le point d'aboutir. En même temps, la monarchie lé-
gitime donnait à la France l'Algérie, la plus belle de ses colonies. Si notre patrie,
comme nous osons en former l'espérance, récupère un jour ses provinces, c'est
à la monarchie issue de Louis XIV qu'elle le devra, et non à ces installations
révolutionnaires qui ont fait nos malheurs , épouvantent l'Europe et la tournent
contre nous.
'' « L'heure est à la France, p (Lettre du comte de Chambord.) En face de
cette déclaration, écoutez la suivante et jugez : « Le suffrage universel lui-même
ne peut rien contre la république. » (Louis Blanc, sé.mce de l'Assemblée nationale
à Bordeaux, 7 février 1871.)
On nous rappellera peut-être ici les prétentions du gallicanisme royal. Personne
ne défend plus sérieusement celte thèse, de nuance païenne, perturbatrice de
la notion du pouvoir chez les peuples chrétiens. Nous la laissons aux écrivains
de l'école révolutionnaire qui, sous des modes différents, ressassent, à leur profit,
la thèse de la souveraineté absolue de l'État.
6 QU'EST-CE QUE LE DROIT DIVIN?
du peuple? Que les journalistes consentent donc à relire le
manifeste, ils ne tarderont pas à s'apercevoir qu'ils ont
simplement supposé ce qui n'est pas. Si c'est de bonne foi
qu'ils font ce qu'on appelle la suppositio elenchi, que faut-il
penser de leur doctrine?
Un article d'un journal de province, en particulier, inti-
tulé Épitre à Monseigneur le comte de Chambord, roule
sur la même attribution d'intention. Nous passons sur les
déclamations vraiment surannées 1 d'une polémique peu
courtoise, par lesquelles le publiciste essaye d'attirer, après
bien d'autres, l'animadversion sur une doctrine politique
qui lui déplaît visiblement, mais qu'il nous semble -avoir
négligé d'étudier. C'est ainsi qu'en usent, en France, nom-
bre de gens d'esprit qui s'adonnent au journalisme. Or
l'influence du journalisme baisse considérablement. Que les
journalistes y prennent garde, qu'ils consentent enfin à
substituer la discussion à la passion. Grands promoteurs de
réformes, qu'ils commencent la réforme du journalisme par
la réforme de leurs violents préjugés. Ce sera une réforme
bien ordonnée. On ne sourirait plus alors, nous osons l'espé-
rer, de ce demi-sacerdoce.
On est d'autant plus mal fondé à reprocher au comte de
Chambord la réclamation de son droit historique, que tous
les gouvernements nouveaux qui se sont succédé en France,
depuis quatre-vingts ans, n'ont pas fait autre chose, de toute
nécessité.
1 L'auteur, par exemple, s'inspirant des réminiscences de 1825, s'attaque à la
loi d'indemnité, dite du milliard des émigrés, rendue, sous le ministère Villèle.
Nous le prévenons que c'est un thème abandonné jusque dans son propre parti.
La loi d'indemnité fut une mesure de réparation sociale à la fois et une habile
mesure financière. Les confiscations delà Convention ne sont pas plus justes que
celles de la Commune de Paris. L'auteur n'est pas plus heureux dans les ques-
iens de détail que dans les questions de principes.
QU'EST-CE QUE LE DROIT DIVIN? 7
La royauté de Juillet invoqua une quasi-légitimité à la fa-
veur de sa descendance de Louis XIV. Rois, quoique Bourbons,
de par la souveraineté du peuple, ils aimaient à substituer,
entre temps, parce que à quoiqiie.
L'empire, moins bien partagé, n'avait qu'une épopée in-
comparable, dont Waterloo n'était, pour notre malheur peut-
être, qu'une trop glorieuse terminaison. Trop faible, malgré
la gloire, du côté de la tradition ', il invoqua avec passion la
souveraineté populaire par besoin.
Quant à la république, — que nous appellerons un préten-
dant collectif, — elle fouille avec désespoir les annales mêlées
de la première révolution. Mais comme sauver la patrie une
fois 2 ne constitue pas un droit suffisant pour l'asservir quand
on vient de ne pas la sauver, elle s'écrie fièrement 3 que la
tradition est inutile, et qu'elle est de droit.
La république est de droit ! Il faut examiner cette curieuse
prétention.
1 On sait que Napoléon regrettait « de n'être pas son petit-fils. »
2 Le premier Bonaparte aidant toutefois.
3 Au moins par l'organe du plus grand nombre de ses représentants. Il y a
aussi des républicains libéraux.
II
LA RÉPUBLIOUE EST-ELLE DE DROIT?
g 1.
La république donc, disent les républicains, est de droit.
Les monarchistes aussi pourraient répondre: La monarchie
est de droit, et nous voilà bien avancés !
Un instant, ô partis ! la république, la monarchie sont
votre droit. Elles ne sont pas le droit.
La république, reprennent les républicains, est de droit,
parce que la république, c'est la liberté 1.
Ne faisons point de dithyrambe inutile en faveur de la li-
berté, et répliquons qu'il est un autre principe bien autre-
ment constitutif de toute société, existante ou possible, c'est
l'autorité. 11 faut être, même avant d'être libre.
1 Les formes gouvernementales pures sont de simples conceptions de notre
esprit, ne correspondant à aucune réalité. Ces conceptions ne témoignent que de
l'insuffisance de l'esprit humain, satisfait de classer ses idées sous des rubriques
commodes. Par ce procédé, l'on se dispense de penser; il engendre une foule de
sophismes. Ce procédé puéril est trop souvent la ressource de nos adversaires.
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT? 9
Non-seulement la république n'est pas la liberté, mais en
subrogeant celle-ci à l'autorité, — qu'on élimine en quelque
sorte, — la république se placerait sur une base étroite et
dangereuse. La liberté repose sur un principe critique, par-
tant négatif. Le principe de l'autorité est positif et doué seul
de puissance génératrice. La liberté acquiert la fécondité,
coordonnée à l'autorité, comme le non-être coordonné à
. "être. Elle est la distinction de l'autorité.
La république est donc aussi l'autorité, dont elle prouve,
au besoin, qu'elle sait user.
L'affirmation de nos adversaires toutefois contient un cer-
tain fond de vérité, qui tient à l'idée même de la république.
Osons descendre au fond de cette idée : la république.
Qu'est-ce en soi que l'idée de la république?
Nous ne sommes pas de ceux que le génie de la république
étonne.
C'est le procédé habituel des oppositions politiques de
notre temps de faire la démonstration de l'excellence de
leur principe par l'élalage des vices plus ou moins inhérents
au principe contraire. C'est le procédé favori des avocats de
la cause républicaine. Il a deux avantages : le premier, c'est de
parler aux passions ; le second, c'est d'éviter des définitions
scabreuses. On fait ainsi une dot à la république des vices de
, la monarchie qu'elle n'aura pas, supposant libéralement
qu'elle ne peut en avoir de propres. C'est la célèbre dot de
Marianne dans une de nos bonnes comédies classiques. Cet
artifice, familier à toutes les passions, consistant à taire ou
à supprimer les circonstances de la cause, est classé en lo-
gique sous le nom de sophisme du dénombrement impar-
fait.
Nos adversaires ont leur raison pour procéder de la sorte.
10 LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT?
Ils le font par une nécessité dont la plupart même n'ont pas
conscience.
En son sens radical, on le sait, la république, res publica,
s'entend d'une agglomération d'êtres humains circonscrite
quelconque, abstraction faite de toute autre considération.
C'est l'État abstrait, arène nue sur laquelle le peuple bâtit
à sa guise ses institutions sociales et politiques 1.
Plutôt, la république correspond, en politique générale, à
ce qu'on appelle en philosophie les idées indéterminées 2.
C'est l'être politique à l'état d'indétermination. Aussi s'é-
chappe-t-elle à la définition, c'est un fait bien connu. Mais
le vague où elle se meut est de nature à séduire les imagina-
tions ardentes et vagabondes. Les plus pures caressent un
idéal de justice absolue, — summum jus, summa injuria,
assez semblable au montanisme chrétien ; — les autres, im-
pures ou grossières, déguisent sous ce masque les passions
d'orgueil ou d'envie qui les dévorent et dont l'assouvissement
se résume dans la domination, poursuivie par tous les moyens 3;
enfin des émotions généreuses viennent entourer cet idéal
d'une auréole de sentimentalisme : l'intelligence "subornée est
complice* ; elle n'a plus qu'à relier sous une apparence logi-
1 En fait, les institutions sociales et politiques coexistent à toute société. Nous
n'accordons ici à la société qu'une antériorité purement logique.
2 Au reste, nos adversaires ne s'en cachent pas ; la plupart s'en font gloire. Ils
se disent les serviteurs de l'idée. Quelle idée ? Est-il rien au monde de plus va-
gue, de plus indéterminé que l'idée pure ?
3 La souveraineté du but, c'est-à-dire la fin justifiant les moyens, telle est la
thèse, d'une immoralité flagrante, derrière laquelle l'idéologisme révolutionnaire
s'abrite pour légitimer tous ses attentats. A-t-on assez déclamé contre la morale
latitudinaire de cerlains casuistes, condamnée d'ailleurs par l'Église ? Les casuistes
du moins ne visaient que les arrière-conséquences des actes moraux.
4 On a vu des systèmes de réformation procéder plus directement de l'intelli-
gence. Ils ont peu de succès en général. Les métaphysiciens réformateurs ne son 1
pas compris. Dans la confection de l'utopie, l'intelligence est la servante et non
la maîtresse de l'imagination et du sentiment.
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT? 11
que les dictées désordonnées de l'imagination et du sentiment.
Alors naissent les systèmes. On se groupe d'abord autour
d'eux par besoin instinctif d'unité. Unité factice ; au fond,
chacun entend rester et reste maître de son utopie propre,
selon qu'en lui prédomine l'imagination, le sentiment ou
l'intelligence : sua trahit quemque voluptas. On s'en aper-
çoit au jour de l'expérimentation. On a contre l'adversaire
l'unité négative de l'attaque commune. Cela suffit. Or cet
état anarchique de la pensée, on a voulu l'appeler la liberté,
et la liberté ainsi entendue n'a pas trouvé de meilleure expres-
sion que la république. La république serait donc la liberté.
Oui, mais au sens péjoratif de licence et d'anarchie. Quot ca-
pita, tôt sensus.
. La république prend-elle un caractère concret, on est pres-
que aussi embarrassé de la définir. On en est réduit à une défi-
nition négative, par exemple : La république est l'absence de
la monarchie 1. La république porte en tout le sceau de son
I Dernièrement, un pétitionnaire naïf ou humoriste demandait à l'Assemblée
nationale l'institution d'un prix pour celui qui donnerait la définition la plus
complète possible de la république, dont le sens, dit-il, a été défiguré dans ces
derniers temps, surtout par les républicains.
II parait que le pétitionnaire ne se contente point de l'ingénieuse définition :
La république est le gouvernement qui nous divise le moins ; et il a raison. On
sait à qui appartient cette définition, toute de circonstance , qui n'en est pas une,
que des adversaires à court nous proposent, et de laquelle le Périclès français di-
rait volontiers, sans doute , comme Bossuet, de sa Déclaration : Abeat quo li~
buerit !
Définissez , dira-t-on , la monarchie. Rien de plus facile. La monarchie est le
gouvernement d'un seul, tempéré par les lois. La monarchie absolue autocratique
a encore des lois. La monarchie représentative, la monarchie constitutionnelle
spécialement, ont des lois écrites, sous le nom de charte, de statut. Encore la plus
célèbre des monarchies constitutionnelles, son type, pour ainsi dire, la monarchie
anglaise, n'a-t-elle pas, à proprement parler, de constitution écrite, à moins qu'on
ne veuille remonter à la grande Charte de Jean sans Terre.
Arrêtons-nous un instant sur la monarchie constitutionnelle, qui parait être,
en définitive, l'aspiration la plus générale de notre temps.
Des esprits éminemment conciliateurs, mais imbus de l'idée que la république
12 LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT?
origine, elle reste toujours indéterminée. L'évolution per-
pétuelle, le devenir est son lot. Déterminer la république est
est un progrès sur la monarchie, ne consentent à voir dans la monarchie consti-
tutionnelle qu'une forme déguisée de la république, refusant à la monarchie la
capacité d'engendrer une forme quasi idéale de gouvernement. La monarchie
constitutionnelle ne serait donc que la meilleure des républiques, selon un mot
resté célèbre. On ne fera jamais h la république un compliment analogue. Les
conciliateurs dont nous parlons savent cependant aussi bien que nous que la ré-
publique se peut envisager sous des modes assez divers et que le radicalisme n'est
point sa seule' et suprême formule. Pourquoi affectent-ils de croire à une telle
indigence de la monarchie? Cette injustice dissimule leur inquiétude.
Pour être plus latente , l'action de la monarchie, dans le régime constitution-
nel, n'en est pas moins très-réelle, et nous pourrions rappeler à l'appui un apo-
logue bien connu, emprunté aux plus beaux temps des luttes des patriciens et
des plébéiens de Rome. Tocqueville, dans sa Démocratie en Amérique, établit
clairement les différences essentielles entre les pouvoirs du président des États-
Unis et les pouvoirs d'un roi constitutionnel.
Les choses sont par elles-mêmes ou ne sont point. Une république avec un pré-
sident héréditaire n'est point une république. La Pologne fut un Etat électif :
c'était une monarchie à vie. La mobilité dans le pouvoir, et surtout dans le pou-
voir exécutif, tel est l'objectif avoué de la république et, selon elle, l'efficace de
là théorie. A l'opinion publique à en peser les avantages.
Les avances du parti de la conciliation seront donc entièrement perdues. Un
républicain qui se range à la monarchie constitutionnelle fait tout simplement
un acte de désespoir. La monarchie constitutionnelle n'est pas même le parhélie
de la république, et, comme il appert de l'expérience, un républicain convaincu
ne l'acceplera jamais que sous bénéfice d'inventaire et comme un accommode-
ment à ce qu'il appelle l'infirmité des esprils et une étape vers son idéal propre.
Si l'on objecte qu'il y a des monarchies à forme plus particulièrement aristo-
cratique, des monarchies à forme plus particulièrement démocratique, on pourrait
dire tout aussi bien que les formes sociales, tour à tour prédominantes de l'aristo -
cratie et de la démocratie, ont pris pour raison politique la forme monarchique. La
monarchie reste toujours le gouvernement d'un seul tempéré par les lois, son effi-
cace étant de départager l'aristocratie et la démocratie,—ces deux grands éléments
subsistants de toute société, qui, laissées en présence, ne songent le plus souvent
qu'à s'exterminer en procurant la ruine de l'État, — de les faire se compénétrer,
de les dissimuler, pour ainsi parler, l'une à l'autre, pour les fondre finalement dans
l'unité de l'harmonie sociale. Ainsi elle enraye les revendications à outrance, el,
suffisant à toutes les phases de la société, elle s'oppose encore aux utopies, maladie
particulière des sociétés vieillies, dont elle devient ainsi le boulevard politique :
elle est la trêve sociale permanente. Avec la monarchie, pour lout dire, la ques-
tion sociale n'existe pas. L'hostilité violente dont elle est l'objet, hostilité qu'elle
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT? 15
en quelque sorte lui attenter 1. C'est pour illustrer la thèse
qu'a été inventée la théorie fameuse du progrès, c'est-à-dire
du mouvement ascendant fatal, contre-façon de l'idéal chré-
tien, qui, sans souci de l'histoire, à laquelle il s'aheurte à
chaque instant, prenant son point de départ on ne sait où,
vers on ne sait où, est \ejuro de l'idéologisme social et poli-
tique qui sévit surtout de nos jours.
Qu'est-ce que nos adversaires entendent au fond, sous cette
dénomination sonore : le progrès?
Le mieux n'est pas, comme on l'a dit, par humeur, l'en-
nemi du bien. Il est l'accroissement du bien, son idéal si l'on
veut. Mais comment déterminer les conditions du progrès,
c'est-à-dire du mieux, sans avoir au préalable arrêté les con-
ditions constitutives du bien 2? Nos adversaires sont unique-
est fort loin de rendre , car le sentiment de sa force lui permet d'être juste
envers son adversaire, n'a point d'autre cause.
Enfin, sous l'action persistante des institutions monarchiques, il s'établit un cer-
tain niveau entre les différentes classes sociales : c'est la seule égalité possible.
L'égalité pratique, telle est la raison d'être de la monarchie et le secret de sa
fortune dans tous les temps. Cela est surtout vrai de la monarchie française. Les
sociétés vont à elle parce qu'elle assure le mieux leurs plus chers intérêts ; il n'y
a là aucune superstition d'aucune nature, et les républicains feraient bien de re-
noncer à la combattre de ce chef imaginaire.
1 Nos paysans commettent parfois une naïveté charmante. Quand la république
surgit en France, ils disent : C'est bien ; nommons un roi à cette république.
Nos beaux esprits républicains ne voient là qu'un trait de la simplicité rurale,
qui ne peut se hausser jusqu'à l'idée de république. Cela témoigne certainement
de la persistance du sentiment monarchique dans nos campagnes, mais c'est en
même temps une critique spontanée. fort judicieuse de la république, dont le
sens radical s'est perpétué chez elles pour signifier un état social vague et élémen-
taire, ■- rudis indigestaque moles, — qu'il reste à organiser.
C'est ainsi que la république est encore pour nos paysans un mot synonyme de
discorde, d'anarchie. La ! disent-ils, c'est une république ! quand ils assistent à
quelque altercation de famille. Il n'est que trop vrai que la république, chez nous,
a presque toujours présenté un caractère anarchiqué. Cependant, ils le disent
sans y ajouter un sens précis et entièrement défavorable, parce qu'ils l'entendent
dans son sens le plus extensif.
4 Et du vrai, qui en est inséparable.
14 LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT?
ment philosophes. Or la philosophie, science qui remonte
aux premiers âges du monde, discute encore aujourd'hui les
conditions primordiales de la morale. Elle prêche le mieux,
elle n'a pas le bien. On se rejette sur l'histoire, et refaisant
sur nouveaux frais le Discours sur l'histoire universelle, on
lui demande la preuve expérimentale du progrès. La litté-
rature politique de notre temps n'est pleine que de tentatives
de ce genre.
Mais l'histoire ne vérifie point cette loi du progrès. Les
peuples passent dans leurs développements à travers des
phrases assez analogues à celles de l'individu. — Ils naissent,
croissent et meurent. Voilà ce qu'apprend l'expérience. La
différence entre le peuple et l'individu, c'est que le premier,
être collectif, se renouvelle, partant, n'est point entraîné,
comme le second, vers sa perte inévitable. On a vu des peu-
ples, échappant à la loi de destruction, se régénérer.
Si l'on veut appliquer à toute la collection humaine la
théorie du progrès, les difficultés deviennent insurmontables.
Le passé nous montre, ici, la splendeur, là, les ténèbres.
Les peuples se ravissent le flambeau. De plus, dans le passé,
dans le présent, la descendance de Sem, celle de Cham,
une partie même de celle de Japhet, rangées sous le joug
du mahométisme, du bouddhisme, du bramahnisme, tout le
panthéisme oriental, s'y montrent réfractaires. Nous ne par-
lons point de ces races, éparses dans le monde entier, sous
le nom de races sauvages, que le christianisme, seul capable
d'entreprendre une pareille tâche, essaye, avec courage et
succès, d'arracher à une dégradation dont la date se perd
dans le temps. Les trois quarts de la race humaine ont le
culte de l'immobilité. Que reste-t-il donc au progrès pour
son partage? Précisément les peuples touchés par le chris-
tianisme, consommateur de la morale instaurée par le mo-
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE DE DROIT? ' 15
nothéisme, à qui il emprunte l'idéal, mens divinior, que
celui-ci a introduit dans le monde.
Admis même le progrès, il s'en faut qu'il soit un. Il peut
s'envisager sous trois chefs principaux : le progrès intellec-
tuel, le progrès moral, le progrès matériel. Loin de coexis-
ter, ils s'excluent le plus souvent. Si l'on ouvre les annales
d'Athènes et de Rome, dans ces deux grandes sociétés, la
première républicaine, la seconde longtemps républicaine,
et qui s'éleva, sous la république, à l'apogée de sa splendeur,
nous voyons le progrès intellectuel succéder au progrès
moral et aider à sa ruine, que le progrès matériel vient con-
sommer. Dans notre société française elle-même, si impru-
demment fière de ses progrès, est-ce que le progrès intellec-
tuel et moral a marché de pair avec le progrès matériel,
qu'exhibent périodiquement nos grandes expositions? Ce pro-
grès matériel, exclusif des deux premiers, serait donc à son
tour exclu par eux? Qu'en diront les utilitaires, pour qui ce
genre de progrès résume tout le progrès? Ainsi, dans le pro-
grès même, s'établit une sorte de mouvement de bascule,
contrairement à la prétention exprimée qui l'assujettit au
mouvement ascensionnel d'ensemble, unique et perpétuel.
Le progrès qui, dans son sens général le plus raisonnable,
est le mieux, ou l'idéal du bien dans l'ordre social et poli-
tique, est donc fort divers et intermittent, comme l'activité
libre qui lui donne naissance. La tendance au progrès n'est
pas même d'observation universelle ; c'est l'aptitude particu-
lière de certaines races dans le passé; dans le présent, c'est
l'aptitude particulière de certaines races seules en possession
jusqu'à présent d'une révélation supérieure qui embrasse
l'ordre surnaturel et naturel à la fois. Si l'on fait du progrès
l'aptitude universelle du genre humain, ce dont là preuve
est bien difficile, il ressoflit certainement à d'autres lois que

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