Quand on s'appelle Simone

De

Dans la famille Molière, il y a les parents, flics de quartier : Gino, le père, obsédé par le climat d’insécurité ambiant, collectionne les couteaux ; Gisèle, la mère, véritable accro au culturisme, sculpte son corps sans relâche. Et puis il y a Simone, la fille, gamine un peu paumée qui évolue comme elle peut dans ce cadre bancal, bénéficiant heureusement de la tendresse et de la complicité de sa grand-mère, vieille dame originale au passé mystérieux.

Rapidement, Simone décide de quitter le cercle familial avec pour principal objectif, la quête du bonheur.

Mais celle-ci s’avère très difficile...

Se succèdent alors des événements tour à tour, drôles, graves, étonnants, dont l’ultime, le plus marquant, la conduit dans un supermarché de banlieue où dans une scène finale totalement apocalyptique, Simone, calme et déterminée, réussit le pari de laisser ses lecteurs sans voix.

« Bouleversant. »

Yolande MOREAU, réalisatrice et comédienne

« Parfaitement mené, ce roman est d’une férocité réjouissante. »

Claire JULLIARD, Le Nouvel Observateur

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Publié le : mercredi 5 février 2014
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416184
Nombre de pages : 192
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roman

Corinne
Naa

Quand on s’appelle Simone

Dans la famille Molière, il y a les parents, flics de quartier : Gino, le père, obsédé par le climat d’insécurité ambiant, collectionne les couteaux ; Gisèle, la mère, véritable accro au culturisme, sculpte son corps sans relâche. Et puis il y a Simone, la fille, gamine un peu paumée qui évolue comme elle peut dans ce cadre bancal, bénéficiant heureusement de la tendresse et de la complicité de sa grand-mère, vieille dame originale au passé mystérieux. Rapidement, Simone décide de quitter le cercle familial avec pour principal objectif la quête du bonheur.

Tantôt légère, tantôt cruelle, la plume de Corinne Naa nous entraîne dans un récit intense et parfaitement rythmé.

Corinne Naa, née à Paris en 1966, mère de deux enfants, vit actuellement en région parisienne. Elle partage son temps entre une activité professionnelle au sein d’une collectivité locale et l’écriture, pour laquelle elle nourrit une véritable passion. Quand on s’appelle Simone est son 4e roman.

CHEZ LES MOLIÈRE

Putain… Denis a disparu ! Papa court au-dessus de nos têtes, ses pas résonnent dans le couloir ; il dévale les marches avant de débouler, trempé, dans la cuisine. Je sais où est Denis, je me tais Mamie, de corvée de légumes, lève les yeux au ciel, t’as pas fini de te trimballer en slip ? Puis elle m’envoie une tape sur la tête, accompagnée d’un te moque pas de ton père qui tempère mon fou rire. Dans la précipitation, sans prendre la peine de s’essuyer après sa douche, papa l’a enfilé à l’envers, son slip. Son mètre quatre-vingt-six dégouline sur le carrelage. Face à nous, jambes écartées, torse velu et cheveux roux hirsutes, il fulmine. Notre inertie décuple sa colère. Il fait le tour de la pièce en ruminant, claque les portes des placards ; sort les ustensiles des tiroirs, balance les casseroles dans l’évier.

D’un œil, je surveille mamie. Elle garde son calme, une minute, cinq minutes. Soudain son économe valse ; elle fixe son fils d’un air exaspéré, fouille la petite, tant que tu y es… La petite, c’est moi, onze ans au compteur, toutes mes dents mais pas toute ma tranquillité d’esprit. Depuis mon jeune âge, je vis en osmose avec mon père. Nos cerveaux sont branchés sur le même interrupteur, nos pensées sur la même prise. Tout, je sens tout chez papa. Notre duo fonctionne sur la complémentarité. Mon père capitalise sa souffrance, je reçois les dividendes. Triple verrou sur la porte d’entrée, les vérifications permanentes, les volets ouverts ou pas : voilà ma part d’héritage, celle que je touche déjà. Au contact de mon père, je développe une sorte d’allergie à la vie. En réalité, je ne suis à l’aise que dans cette pièce où ma grand-mère me suit comme si elle craignait de me perdre. Papa, lui, craint les violeurs, les voleurs, les violents. Il redoute la misère humaine. Certains de ses collègues avalent des médicaments, d’autres se soignent au porto. À l’église, mamie s’adresse à Dieu. Les mains jointes, les doigts serrés, elle murmure priez pour ceux qui lèvent le coude. Mon père ne lève pas le coude, il élève des couteaux. D’autres élèvent bien des chiots.

Après un temps d’observation, mamie pose les limites, arrête de te donner en spectacle. Ahuri, les yeux exorbités, papa atterrit. Penaud, il répète je comprends pas. Il ne comprend pas de quelle façon Denis a pu se volatiliser. Disparu, envolé ! Des sanglots dans la voix, il dit il était dans la salle de bains, je l’ai posé dans le lavabo, je suis pas dingue. Ma grand-mère le réconforte, bien entendu t’es pas dingue, on le retrouvera. Tandis que papa monte se sécher, elle épluche un navet avec difficulté. L’arthrose a fait son nid, installant ses petits à chaque extrémité de ses doigts. L’eau bout dans la casserole ; son clapotis se mêle aux trémolos de Jacques Brel. La radio diffuse les plus grands succès du chanteur. Sur une planche en bois, je coupe les courgettes en morceaux. Mamie me propose un bonbon. Dans son esprit, le sucre éponge la tristesse, mais je ne suis pas triste. Elle se lève et d’un pas alerte se dirige vers le placard. La carrure, les épaules larges, le bassin étroit… De dos, on croirait voir son fils. Le silence dans la cuisine est palpable. Le bras levé, l’index et le pouce sur la clé, mamie m’interroge, t’en as vraiment aucune idée ? Le feu me monte aux joues, mon cœur s’emballe. J’ai pourtant fait preuve de discrétion tout à l’heure ; je n’ai rien prémédité, je le jure. Si je ne l’avais pas vu au moment où je sortais des toilettes, le couteau n’aurait pas bougé.

Denis… La nouvelle acquisition de papa a détrôné Alain, Bernard et René, ses amis de toujours, achetés à des prix déraisonnables selon maman. Avec sa lame crantée et son manche en corne, il cristallise les angoisses de mon père, qui ne m’entend pas pénétrer dans la salle de bains. Dissimulé derrière le rideau de douche, il chante à tue-tête. Sans réfléchir, je glisse Denis dans la poche de mon pantalon. C’est mal. Voler ses parents, c’est mal.

Aujourd’hui encore, je ne parviens pas à interpréter ce geste. Je sue à grosses gouttes, la vapeur sans doute, mais quoi ! j’ai mes règles, je porte mes premiers soutiens-gorge, on me croit grande. Seulement voilà, la puberté ne me protège pas des conversations oppressantes de mes parents. Les atrocités auxquelles ils sont confrontés ne leur suffisent pas, il faut aussi les analyser. Au cours des repas, ils posent sur la table leur fardeau respectif. Je mastique au son de leur litanie ; j’ai mal au ventre, ou bien j’ai la nausée. L’histoire d’un couple qui se fait buter par un malade me retourne l’estomac. La porte de leur maison n’est pas fermée à clé ; le type entre, descend l’homme et la femme sous les yeux de leurs enfants. Le sang gicle sur les murs. Avec des gestes larges, papa décrit la scène, il parle fort. Les mômes de l’histoire, eux, ne peuvent plus prononcer un mot, muets d’un coup. Mamie dit ça va pas de raconter des trucs pareils ? En dérobant le couteau de papa, j’ai le sentiment de pouvoir nous protéger des détraqués qui rôdent dans le quartier, tu crois que c’est moi qui l’ai volé ? Mamie oublie les bonbons. Elle me rejoint, pose un baiser sur mon front, jamais je penserais ça, il va nous rendre mabouls, ton père, avec ses jouets.

Des jouets dont la présence s’explique par les cambriolages répétés de notre pavillon alors que nous sommes en vacances au bord de la mer. La caravane, je déteste. J’appréhende la vie à l’étroit. À quatre dans dix-huit mètres carrés, j’ai la désagréable sensation de macérer comme une sardine dans son huile. Payer pour un espace aussi restreint, de la folie ! Les toilettes sont à l’extérieur ; quinze jours durant, je suis constipée. Quant aux douches… Mamie refuse de se promener avec sa serviette de toilette à la main ; elle préfère se laver dans l’évier de la cuisine, aussi spacieuse qu’une boîte d’allumettes. À l’accueil, ils vous tendent les clés de la caravane avec le sourire, à croire qu’ils vous offrent celles du paradis. Le paradis, j’aimerais le voir autrement qu’en modèle réduit. Au bout d’une semaine, je ne tiens plus en place, contrairement à mes parents qui, allongés sur le sable dès midi, se dorent au soleil version barbecue. Papa se mêle aux autres vacanciers, sans complexe. Mamie appelle ça le colézardage : on grille à plusieurs. Mon père me pose l’éternelle question, pourquoi tu vas pas avec les jeunes de ton âge ? À cinq ans, je joue avec ma pelle, je monte sur les toboggans, je saute du plongeoir. Plus tard, ça se complique. Les filles se présentent à l’élection de Miss Regardez-moi ; elles arpentent les trottoirs de la ville en se déhanchant. Elles rient bêtement, fument, je n’ai pas envie de suivre le troupeau.

Pour me divertir, mes parents m’embarquent dans des soirées cauchemardesques. Par chance, ils ne m’obligent pas à monter sur scène la taille enroulée d’une ceinture au bout de laquelle pend un poireau. La médiocrité a un frère, l’animateur et son micro. J’imagine la petite annonce : « Camping désœuvré cherche clown pathétique ». Ça fonctionne, le clown est là, il chauffe la salle. Mamie se fait discrète. Elle n’est pas la mère de l’homme qui s’échine à faire entrer ledit poireau dans un goulot. Embarrassées, nous observons toutes les deux ce spectacle avec un certain malaise. Autour, les rires fusent, on tape dans ses mains. Les spectateurs, bouffis par les coups de soleil, galvanisent mon père. Excité par le public, il s’évertue à faire glisser le légume dans la bouteille à grands coups de reins. Maman ne paraît pas choquée, elle rit aux éclats. L’animateur félicite son mari pour son énergie. Malheureusement, papa ne gagne pas le chèque-cadeau de cinquante euros valable à la supérette du camping. En revanche, ses bons et loyaux services sont récompensés par une tasse d’une rare laideur et le droit de choisir son successeur. Le suspense est de courte durée. Mon père, privé de tout discernement, désigne du doigt maman. Soudain, c’est le délire ; les têtes se tournent vers ma mère, les vacanciers la stimulent au son de madame poireau ! Nous sommes consternées ; mamie quitte la table, je la suis. Nous fuyons dans la nuit, soulagées d’échapper à une seconde vision d’horreur. Ces soirées à thème me rendent malade, j’évite de fréquenter les « contagieux ». Papa me voit à l’écart, toi mon poussin, t’es pas comme les autres. C’est bien de pas être comme les autres, mais c’est bien d’être un peu comme eux quand même. Faudrait savoir ! Je grandis, mon esprit critique avec. Les jeux débiles, la promiscuité, les rires gras à l’heure de l’apéritif, les débardeurs bon marché, la crème solaire à gogo… J’étouffe. Mamie grogne, c’est pas humain de dormir dans un placard. Elle a cent pour cent raison. Le camping, c’est pas humain.

Les voyous profitent de nos absences pour dérober la télé, le magnétoscope et les économies que ma grand-mère s’obstine à cacher dans un panier fermé à clé. Depuis ces vols, elle planque ses billets dans le congélateur. Maman lui conseille une alternative plus simple : un compte en banque. Mamie se moque des conseils de sa belle-fille, elle n’écoute que son fils, et encore… Avant d’aller faire les courses, je me soumets à l’épreuve du sèche-cheveux ; ustensile désormais indispensable dans la cuisine, au même titre que le presse-purée ou l’écumoire. En général, c’est moi qui suis chargée de décongeler la fortune de ma grand-mère. Au passage, elle me donne une pièce pour mon assiduité. Soumis à un tel régime, les billets font grise mine. Souvent, mamie les fourre dans son porte-monnaie et les tend, humides, à la caissière. Combien de fois elle a pesté contre les commerçants, une belle brochette de crétins ! Aucune loi dans ce pays nous oblige à avoir des billets secs, pas vrai Simone ?

 

La vie n’est pas toujours rose quand on s’appelle Simone. Drôle de prénom pour une fille de onze ans. Maman rumine, pourquoi t’as voulu rendre hommage à ta mère, elle est même pas morte ! Papa ne se justifie pas ; mamie n’est pas un sujet de discussion, elle est, point.

La mère et le fils s’adorent, ils se chamaillent mais ne peuvent exister l’un sans l’autre. Maman, exclue de cette relation, soulève de la fonte. Seule au sous-sol, elle répète les exercices. Dans un coin de la buanderie, elle a installé des machines sur lesquelles elle s’entraîne chaque jour. Papa la soutient dans sa quête éperdue : gagner le concours du flic femelle le plus musclé de France. Ma grand-mère se demande pour quelle raison sa belle-fille s’échine à vouloir transformer son corps. La nature fait bien les choses ; à trop vouloir la défier, maman finit par ressembler à un mec. Ses bras, ses mollets, même ses pieds ont doublé de volume. Finalement, ce n’est pas tant son esthétique qui me chagrine. Quoique… La réflexion d’un élève de ma classe reflète ce qu’est devenue ma mère. En la voyant à la sortie de l’école, il lance cette phrase sans équivoque visez la reum à Simone, on dirait Rambo ! Plus maman gagne en muscles, plus elle s’éloigne de son rôle maternel. Elle sait que je suis sa fille. Pour le reste, je me contente d’un baiser, d’une question à l’occasion. Mes tentatives pour signifier ma présence échouent lamentablement. Je paierais cher pour avoir une mère comme les autres, pas un mastodonte incapable de lire des histoires. Son ton monocorde rend tout conte de fées inaudible ; je préfère encore quand elle se tait. Je suis méchante, pourtant je l’aime. Pas autant que papa, mais je l’aime. Je pâtis de son travail, de son combat pour devenir cette chose effrayante qui avale des blancs d’œufs au petit déjeuner. Mon père les écale avec minutie. Mamie me parle en silence, ta mère est marteau. Je suis partagée. Une partie de moi rejoint les pensées de ma grand-mère, l’autre lui répond ne sois pas si dure.

Mon père accepte la transformation de sa femme, il en est même fier. Avec ferveur, il l’encourage. Quelquefois, je les rejoins au sous-sol. Au moins, dans cette pièce, mes parents « m’appartiennent ». Entre deux inspirations-expirations, j’essaie de nouer le dialogue. Je souffre autant que ma mère sur son banc recouvert de skaï, mais pas pour les mêmes raisons. Mamie fait souvent irruption pour récupérer le linge sec. Elle ne peut s’empêcher de distiller ses commentaires, le plus souvent à voix haute, surtout vous dérangez pas, Gisèle. Dans l’escalier, les bras chargés, elle maugrée, oubliez pas d’aérer quand vous aurez fini vos singeries. La transpiration n’est pas mon odeur favorite, mais elle a au moins le mérite de signifier la présence de maman ; je descends pour humer le fruit de ses efforts. Je la regarde soulever des poids de plus en plus lourds, elle me sourit la mâchoire crispée. Concentrée sur son programme, elle prend des poses devant la glace et m’interroge, comment tu me trouves ? Je réponds, belle, tu es belle. Lui avouer « Tu es monstrueuse » équivaudrait à un meurtre. J’ai trop besoin d’elle, même si son maillot de bain lamé me dégoûte. Son pot de crème aussi me dégoûte. On appelle ça du tan, une sorte de fond de teint obligatoire pour monter sur scène. Je préférerais que maman m’emmène faire les magasins ou qu’elle me prépare des crêpes plutôt que de se peindre les fesses. Ainsi déguisée, elle se met dans les conditions du concours. J’assiste donc régulièrement à ce spectacle étrange : ma mère dans un corps d’homme. Plus de seins, mais du plâtre. Plus de cuisses, mais des traverses de chemin de fer.

Cette vision déclenche chez ma grand-mère une vive émotion. Elle provoque son fils, lui donne son avis tranché, le ton monte. Empêtré dans sa loyauté – une moitié pour sa femme, une moitié pour sa mère –, papa encaisse les critiques. Lorsque la situation devient tendue, mon père lâche du lest. Se fâcher avec mamie lui est insupportable. Maman, qui est loin d’être idiote, a rendu les armes ; en se contentant de maintenir un niveau de dialogue acceptable, elle achète sa tranquillité. Il m’a fallu du temps pour admettre son combat. Façonner son corps lui permet à la fois d’échapper à l’emprise de sa belle-mère et de trouver dans le regard de son mari une vraie reconnaissance. Pas facile de caser un enfant dans aussi peu d’espace !

Cette vie bancale l’attriste. Les remarques de mamie la renvoient à ses insuffisances. Maman n’est pas perverse, elle ne me veut aucun mal, disons qu’elle ne me veut rien du tout. Son travail et le sport soulagent son sentiment de culpabilité. Les séries américaines où le fils du jardinier couche avec la sœur du cousin de l’oncle colmatent les autres brèches. C’est sa dose de rêve, son shoot quotidien. Pendant quarante minutes, ma mère oublie que chez nous, c’est loin d’être Los Angeles.

 

Pourtant, dans les parages, on n’a rien à envier aux États-Unis. Je ne parle pas des palmiers et du soleil ; je parle des voyous, les bêtes noires de mamie. Curieusement, ma grand-mère aborde le premier cambriolage avec philosophie. Le deuxième avec dépit. Les voyous en question dénichent ses bijoux planqués dans la machine à laver. La nouvelle cachette de mamie – une chaussette dans laquelle elle glisse ses bagues et ses broches – ne résiste pas au flair des voleurs qui peuvent se vanter de mettre la main sur des bijoux de valeur… propres ! L’explication est simple, mamie oublie régulièrement d’enlever la chaussette avant de laver le linge. Le cliquetis de ses bracelets contre le tambour la rappelle à l’ordre. Elle m’invective, tu pouvais pas me prévenir, au lieu de rêvasser ? À notre retour du camping, mamie découvre la disparition de son bas de laine, Gino ! Mon père en prend pour son grade, toi qu’es dans la police, cours-leur après ! Mamie espère des miracles ; il lui a fallu des années pour réaliser que Gino n’était pas Zorro. Papa se renfrogne. Ces agressions à répétition le poussent à acheter des couteaux auxquels il donne des noms affectueux. Répartis dans la maison au gré de ses inquiétudes, Alain, René et Serge font partie intégrante de la famille. Papa dépense des fortunes dans cette thérapie personnelle. Le jour, ses amis lui font les poches ! La nuit, ils partagent le lit de mes parents. Papa vit en alerte permanente. Armé jusqu’aux dents, il se croit à l’abri ; ce qui ne l’empêche pas de bondir au moindre bruit. Mamie perd patience, qu’est-ce qu’il a ton père à sursauter, ils lui ont mis un ressort dans le cul au commissariat ? Si ma maîtresse, mademoiselle Larmoire, entendait ma grand-mère s’exprimer de cette façon, elle aurait une attaque sur-le-champ. Avec son esprit tordu, elle serait capable de me faire placer d’office pour maltraitance.

À force de regarder mon père nettoyer ses couteaux avec une attention particulière, je leur trouve un certain charme. Assise sur le canapé, je l’observe. Il frotte les lames minutieusement ; le tissu est spécial, en soie. Ému, papa me confie, je serai toujours là pour te défendre. Le jour où un type pose la main sur toi, je lui décolle les intestins. Au fur et à mesure, nous nous prenons au jeu. On ne dit plus passe-moi le couteau mais passe-moi Étienne ou passe-moi Denis.

Maintenant que Denis m’appartient justement, je le verrais bien charcuter le ventre de mademoiselle Larmoire. Mais ce n’est qu’un rêve. À sept heures, j’ouvre les yeux sur la réalité qui tapisse les murs de ma chambre. Les fleurs du papier peint m’encouragent, debout Simone ! Je me lève, déçue. Côtoyer cette harpie un jour, une semaine, un mois de plus me semble insurmontable. Dans un rayon de trente kilomètres, elle est la seule femme à boycotter les crèmes dépilatoires. En classe, ses longs poils noirs me fascinent ; ils courent le long de ses mollets. L’été, ses chemisiers sans manches vont plus loin dans l’horreur. Je ne souhaite à personne de voir les aisselles humides de notre maîtresse. Mademoiselle Larmoire transpire sa haine des mauvais élèves. J’en appelle aux futurs déposants de brevets : qui inventera un insecticide contre les institutrices sadiques ? Dans la cour, elle nous accueille le matin avec son sourire falsifié. Elle nous bouscule, vous appelez ça une rangée ? Entre ses mains, les élèves sont de vulgaires cintres, elle nous fait glisser au gré de sa bêtise.

Ma haine décuple le jour où elle tente d’atteindre Bastien, debout derrière moi. Larmoire tend le bras au-dessus de ma tête, elle colle son buste sur mon visage. Bastien s’agite, la poitrine de la maîtresse avec. Je réprime un haut-le-cœur. Avoir les narines coincées entre les seins de Larmoire équivaut au vertige d’un saut sans parachute du haut de la tour Montparnasse. Son odeur, un parfum inédit jamais commercialisé, exhale des vapeurs de moisi. Obliger un enfant à supporter son institutrice, c’est déjà beaucoup. Mais le chemisier de Larmoire sur le nez… Mon haut-le-cœur persiste, mes tartines remontent. La maîtresse recule. Un peu plus, je finissais étouffée par les restes de mon petit déjeuner. Mon voisin lâche y’a Simone qu’en a mis partout. Dans le rang, on est partagé entre l’amusement et les beurk, ça schlingue ! Larmoire frotte les dégâts avec un mouchoir en papier, ça peluche. Son chemisier sent mauvais, pas de vêtement de rechange. Je suis punie. Pendant que les autres récitent les départements français, je noircis des pages à tous les temps : je ne vomis pas sur la maîtresse, je ne vomirai pas sur la maîtresse, que j’eusse vomi sur la maîtresse.

Larmoire, c’est simple, au décollage, ils l’ont oubliée sur la piste. Qui ils ? Les créateurs de l’univers, le modèle ne leur plaisait pas ; ils l’ont abandonnée sans penser aux conséquences. L’école des Buissons l’a récupérée, mauvais plan. Le matin, entre deux bouchées de cake aux pommes, je me défoule, si papa pouvait saigner la maîtresse comme un porc ! Mamiefronce les sourcils, elle me rappelle les valeurs inculquées sous son toit. Son discours sur le respect me laisse froide. Mon désir de vengeance l’inquiète.

Un matin, excédée par ma rengaine, elle s’empare du téléphone, compose le numéro du commissariat. Habituée aux mouches qui piquent mamie, je dévore mon gâteau l’esprit serein. Dans le salon, elle tourne de façon compulsive autour de la table à manger, la petite me fait peur, Gino. Quoi t’as pas le temps ? Ben tu vas le prendre ! Une gamine qui confond son père avec Terminator, c’est pas normal. Le soir, papa monte dans ma chambre. Je me jette dans ses bras. Il s’assoit au bord de mon lit, épuisé. Mes parents ont en commun des cernes noirs et un teint blafard. Maman a un avantage, le maquillage. Son défaut : avoir épousé un homme déjà marié à sa mère. Heureusement, le pavillon de mamie est suffisamment spacieux pour nous accueillir. La chambre de mes parents se trouve au deuxième, la mienne au premier. Mamie, elle, est installée au rez-de-chaussée. Souvent, je m’endors au son des couverts jetés dans les tiroirs. Chez nous, chacun fonctionne à l’obsession. Mamie carbure à l’agitation, papa aux couteaux, maman à la testostérone.

Absorbés par leur travail, mes parents comptent sur ma grand-mère pour m’éduquer. Les jours où je n’ai pas de devoir, mamie me soudoie pour jouer au scrabble. Le dos courbé, les mains sous la table, je me tasse. Elle dit, plus tard tu seras bossue. Son système de récompense – dix jetons gagnés = un dîner à la crêperie – a raison de mon manque d’enthousiasme. Avec le menu en tête, une complète puis une chocolat caramel chantilly, je progresse à grands pas. Aller au restaurant est un privilège. Je suis heureuse de sortir tard, de commander du champagne sans alcool, d’entendre le serveur m’appeler mademoiselle. Nous avons nos habitudes : une table isolée près de l’aquarium et du palmier en toc. Des guirlandes lumineuses clignotent à intervalles réguliers. Elles n’ont pas quitté la vitrine du restaurant depuis Noël. Mamie et moi adorons cette décoration désuète, ces nappes en papier à carreaux verts et blancs ainsi que les photos de chanteurs accrochées au mur. Des chanteurs d’une époque révolue : Dalida, Richard Anthony, Frank Alamo. La propriétaire date de cette ère-là ; son lecteur CD ne lit que la musique de Sheila et Ringo. Madame Taillefer nous soigne. Le spectacle de cette grand-mère en tête-à-tête avec sa petite-fille l’attendrit. L’addition, noyée sous un flot de sucettes, témoigne de l’affection qu’elle me porte.

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