Quelques considérations générales sur les colonies

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A Paris, chez Jeulin, libraire, rue Saint-Honoré, n° 338. 1821. 1821. France -- Colonies -- Histoire. [6]-144 p. ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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QUELQUES
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR
LES COLONIES
SE L' IMPRIMERIE D' ABEL LANOB, RUE DE LA HABPE.
QUELQUES
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR
LES COLONIES.
A PARIS,
Chez JEULIN, Libraire, rue Saint-Honoré, n.° 338.
1821.
AVERTISSEMENT:
Nota. Le besoin de faire paraître cet, opuscule, dans un mo-
ment ou il eût au moins le mérite de l'à-propos, a forcé de mettre
beaucoup de précipitation dans son exécution typographique.
D'un autre côté le peu de loisir de l'auteur ne lui a pas permis de
revoir les épreuves assez promptement pour que toutes les correc-
tions puissent être faites en tems utile.
Il est résulté de ces causes réunies un assez grand nombre de
fautes qui rendent très-nécessaire de consulter l'errata suivant.
Page 12 ligne 13. l'ordre des choses ; lisez l'ordre de choses.
33 21. trouvra ; lisez trouvera.
36 23. appercevoir ; lisez appauvrir.
37 a. ptétendu ; lisez prétendu.
id. 18. la ; lisez sa.
38 3. de la note: naval; lisez navale.
43 24. ses ; lisez ces.
45 4, la virgule qui est après colonial doit être
après actuel.
52 M. substance ; lisez subsistance.
id. dernière, sesmaladies lisez ses maladies.
53 4. de la note : lisez en y consacrant.
57 dernière, apercevoir ; lisez percevoir.
59 17. la; lisez sa.
60 10. horrible; lisez terrible.
62 1, fertilisés; lisez fertilisé.
De la page 65 à 80, il y a transposition de page : 67 est avant
66.—71 avant 70.—75 avant 74.—79 avant 78.
70 16. ses; lisez ces.
id. 18. ses ; lisez leurs.
79 14 et 15. onéreuse ; supprimez ce mot.
id. 3. de la note : être au delà encore ; lisez encore
être au delà.
86 1. d'un ; lisez un.
91 1 et 2. et qu'alors ; lisez alors.
id. 5. ; mettez ,
112 13 en eux-mêmes ; lisez en eux.
119 3. en ; lisez de.
126 1. j'observerait ; lisez j'observerai.
131 8. si dans ; supprimez ces deux mots.
133 22. astreits; lisez astreints.
134 24 forme ; lisez réforme.
QUELQUES
CONSIDERATIONS GENERALES
SUR
LES COLONIES.
Il est assez remarquable qu'entrée la der-
nière des grandes puissances, dans la carrière
des acquisitions coloniales, la France, néan-
moins, se trouva, pendant quelque tems, la
métropole la plus riche en colonies, après le
royaume d'Espagne.
Qu'avons-nous fait de cette ancienne ri-
chesse , nous à qui il reste à peine quelques
asiles sur l'immensité des mers? Ici, comme
ailleurs, on est tenté de s'écrier : France ! tu
sais conquérir et ne sais pas conserver.
Cependant les traces de cette prise de pos-
session primitive ont survécu à nos désastres,
et subsistent encore au milieu des domina-
tions étrangères.
Ce n'est, pour ainsi dire, que de nos dé-
pouilles dans les deux Indes, que se sont en-
1
(2 )
richis nos voisins, avec cette différence que
ce qui, dans nos mains, était une lourde ar-
mure souvent funeste à ceux même qu'elle
devait protéger, est devenu, dans leurs mains
plus heureuses, non-seulement un instrument
de conservation personnelle, mais encore un
moyen de destruction employé contre nous
avec des succès non interrompus.
Nous embrassions la république améri-
caine, ou du moins son territoire, par les
deux extrémités ; cette position nous assurait,
où devait nous assurer une prépondérance
marquée sur ce continent : nous en avons été
chassés, ou nous y avons honteusement vendu
nos frères.
Après avoir bu l'humiliation du traité de
1762 (1), et englouti, sans utilité, le prix d'un
trafic aussi déshonorant qu'impolitique (2) ,
nous nous trouvons aujourd'hui bannis d'un
immense continent, qui, pour notre honte
et celle de nos derniers neveux, garde encore
sous ses nouveaux maîtres, le nom de nos pro-
vinces et de nos villes d'Europe. Nous avons
(1) Cession du Canada et de Terre-Neuve. ( Traité définitif de
1763.)
(2) Cession de la Louisiane aux États-Unis pour 60,000,000 fr
(3)
donc, ou par suite d'opérations militaires
mal conduites, ou pour prix de quelques mi-
sérables piastres, livré à l'étranger (1) ce que
nos ancêtres appelaient la nouvelle France,
ce qui, encore aujourd'hui, s'appelle la terre
de Louis (2). C'est en vain que des millions de
Français sont morts ou mourraient encore
pour conserver l'indépendance du Vieux sol,
l'étendard des Léopards flotte sur les forts de
Québec et de Montréal; l'aigle américaine do-
mine une autre Orléans : des noms qui se
trouvent avec honneur sur le sol fie la mère-
patrie, ont été livrés à un joug étranger ; la
langue même de cette mère-patrie a été aban-
donnée à l'esclavage. L'Anglais et l'Américain
ont des sujets français ; et cette langue qui, en
Europe, a si souvent donné des lois, n'est plus,
au-delà des mers, que l'interprète d'une obéis-
sance passive (3).
Comment la France put-elle abandonner
ainsi ses vieux enfans ? que fit-elle au moins
pour ceux à qui la plus noble exaltation de
(1). Canada.
(2) Louisiane.
(3) Au Canada, les actes du gouvernement sont publiés dans les
deux langues ; il y a une gazette française. '
(4)
patriotisme faisait préférer à la fortune , sous
la domination étrangère, la pauvreté sur le sol
de la patrie? rien : ils montrèrent une vertu
qu'aucuns trésors n'eussent pu payer : non
seulement elle resta sans récompense, bien
plus, sans indemnité ; peut-être même ne
sut-on pas l'apprécier, et je ne serais pas
étonné qu'elle eut alors été livrée aux sar-
casmes d'un ignorant égoïsme.
Cette leçon amère, donnée aux réfugiés Ca-
nadiens, n'a pas été perdue pour les Louisia-
nais : pas un n'a quitté le sol qu'il avait tra-
vaillé à fertiliser ; ceux-ci n'ont au moins pas
souffert de l'acte honteux qui les abandonnait;
ils ont échangé des maîtres ignorans , décidés
à fuir la lumière, pour de nouveaux conci-
toyens qui les ont associés à leur existence po-
litique.
De ces immenses contrées qui pouvaient
fournir à nos chantiers de construction , à la
nourriture d'une partie de notre population
d'Europe et d'Amérique, par les pêcheries ,
à l'activité de notre commerce, à l'exercice de
nos matelots, à l'instruction de nos flottes ,
que nous reste-t-il ? Sur cette vaste étendue de
côtes où nos vaisseaux trouvaient tant de ports
compatriotes , nous n'avons plus à espérer que
( 5)
l'asile d'une hospitalité précaire que le moin-
dre orage politique nous interdit.
Si, du nouvel hémisphère, je retourne sur
les vieilles plages de l'Inde ; si je me demande
ce que nous y possédons , je suis forcé de me
répondre qu'il ne nous reste que la permission
d'aller échanger notre numéraire contre le re-
but des marchands anglais,et ce , sous la con-
dition expresse de resserrer ces misérables
opérations en deux faibles comptoirs qu'il
nous est même interdit de mettre à l'abri d'un
coup de main. Ainsi, ce territoire qui eût pu
devenir le centre d'une domination aussi glo-
rieuse qu'utile, n'a donc été pour nous que
le berceau d'une grandeur avortée.
Sur la côte d'Afrique , où sont nos domai-
nes? une colonie dans l'enfance où l'ignorance
et l'esprit de système, long-tems encore es-
sayeront en vain leurs théories qu'aucune ap-
plication n'a justifiées, que tant de raisonne-
mens, tirés de l'expérience , peuvent victo-
rieusement combattre (1).:
Faut-il enfin revenir à ce golfe du Mexique ,
où sont les tristes ( débris de notre ancienne
grandeur, et ces faibles élémens d'un plus
(1) Le Sénégal,
( 6 )
heureux avenir que quelques fautes de plus
vont étouffer sans retour?
D'abord, au midi de ce golfe, et un peu en
dehors , je trouve cette Guyane où les lois
françaises eurent jadis un plus vaste domaine,
mais qui, telle qu'elle est restée, peut encore
offrir, par la fertilité de son sol, des res-
sources précieuses à sa métropole, quand
cette métropole voudra s'occuper de ce qui
lui reste de colonies.
En quittant ce continent, je trouve la Tri-
nité, cette précieuse dépouille arrachée à l'Es-
pagne par l'avidité britannique, sans doute
pour prix de l'alliance contre nature, qui, de-
puis la révolution deFrance , a quelquefois mo-
mentanément uni ces deux pays. Le gouverne-
ment français qui, à la paix d'Amiens, sanc-
tionna de son aveu, et permit cette usurpation
sur l'Espagne, redevenue son alliée, fit, tout
à-la-fois , une bassesse et un acte impoli-
tique.
Si je m'élève dans le golfe, bientôt je touche
à toutes ces possessions qui furent françaises,
arrachées pièce à pièce à la France , depuis
1740; partout flotte le pavillon de nos rivaux.
Saint-Domingue, cet ancien roi du golfe,
n'existe plus ; une horde sauvage, incapable
(7)
de civilisation, a tari les sources d'une ri-
chesse réciproque pour la métropole et le tri-
butaire. On a, tant bien que mal, cicatrisé
les plaies du vieux sol: qui pourra jamais ren-
dre à une existence régulière , cette belle pro-
vince qui , même avant le progrès de nos fa-
briques , faisait déjà pencher en notre faveur
la balance commerciale ?
Je ne trouve donc plus , dans tout ce golfe
où nous régnions autrefois, que deux faibles
points de sauvetage, la Martinique et la Gua-
deloupe, où l'industrie et l'activité naturelles
au caractère national , luttent encore contre
les fautes et les dangers d'un système aussi in-
juste qu'ignorant, soutenues seulement par
l'espoir incertain d'un meilleur avenir.
Si cet avenir ne doit jamais se réaliser, si la
France ne veut plus de colonies, qu'elle l'a-
voue hautement. Ces enfans délaissés gémiront
dans le fond du coeur de l'abandon de celle
qui fut leur mère. S'il faut qu'ils soient privés
d'une patrie où leurs sentimens, je dirai plus ,
où leurs affections et leurs intérêts sont atta-
chés , ils renonceront à l'espoir d'en avoir une
autre. Ce sont les enfans de vos pères, les frè-
res de vos frères; c'est dans votre idiôme qu'ils
pensent et qu'ils s'expriment ; ce sont vos usa-
(8)
ges, vos moeurs et vos goûts qui sont les leurs.
C'est pour la dépenser ou la fixer sur votre
sol qu'ils aspirent à la fortune; c'est à vos suc-
cès qu'ils s'unissent, à vos revers, à vos mal-
heurs qu'ils participent ; ce sont vos compa-
triotes : qu'ils passent à toute autre métro-
pole, ils n'en seront plus que les sujets, et ce
sera encore un point de plus sur le globe où
la France, insensible et irréfléchie, aura laissé
son idiôme en esclavage étranger; mais alors
ce besoin de la conservation qui survit à tout
dans le coeur de l'homme, donnera à ces mal-
heureux colons, la force de chercher un maî-
tre qui, dénué de toute affection sympathi-
que, comprendra peut-être, par les seules
règles d'un calcul exact, que l'avide tyrannie
de la fiscalité n'est pas le meilleur des régimes
d'exploitation,
Si,dans ce petit nombre de colonies qui
restent à la France, il en est qui ne lui pa-
raissent pas valoir les frais de conservation,
qu'elle ne les épuise pas du peu de force vitale
qui leur reste, et qu'elle se conduise au moins
avec elles , dans ce siècle libéral, avec autant
de libéralité , que le fait aux colonies le maître
qui ne se soucie plus d'un esclave. En lui per-
mettant de se faire acheter par un autre maî-
(9)
tre, en l'autorisant à en chercher un, il ne
rend pas cette permission illusoire ; il ne l'ac-
cable pas de travaux, jusqu'à ce qu'il l'ait
trouvé. Que la France donc conserve et pro-
tège ses colonies , si elle en veut encore, sinon,
qu'elle leur donne billet pour aller chercher
maître (1). Il serait digne du siècle qui dé-
clame, autant par ignorance que par esprit de
parti, contre une transplantation successive
de quelques noirs, dont le résultat immédiat
a toujours été l'amélioration de condition pour
l'espèce, de voir, de sang froid, et même
d'approuver la traite en bloc de 15 ou 20,000
blancs.
Mais, sans veiller à leur conservation , ni
consentir à les abandonner, serait-il possible
que, vivant au jour le jour, le gouverne-
ment pût se croire le droit d'épuiser les
malheureuses colonies du peu de forces qui
leur restent, dans la pensée humiliante qu'au
premier coup de canon ces élablissemens nous
seraient enlevés? Non, je repousse l'hypothèse
d'un calcul aussi cruellement injuste qu'il est
honteux. Quand les colons seraient les îlotes
de la métropole, quand elle les aurait tous
(V) C'est le nom de cette permission de se chercher un maître.
( 10 )
achetés l'un après l'autre de ses deniers, elle
n'aurait pas sur eux ce droit qu'ils n'ont ja-
mais pensé à s'arroger sur leurs nègres ; les
nègres sont les instrumens de leur fortune,
les colons veillent avec soin à leur conserva-
tion, se réjouissent de leur bien-être, favo-
risent ce bien-être dans la mesure de ce qui
est juste et possible. Le droit de domination
est indissolublement attaché au devoir de la
protection ; là où l'un se retire, l'autre doit
s'anéantir.
Mais si ce n'est ni l'intention d'abandonner
ces colonies, ni le dessein également injuste
et honteux d'épuiser des établissemens qu'on
ne se sentirait ni les moyens, ni le coeur de dé-
fendre , qui retient donc le gouvernement dans
la ligne qu'il suit opiniâtrement à leur égard?
Je ne vois plus alors qu'une profonde igno-
rance de la véritable situation des choses et
des vrais intérêts de la métropole, qui puisse
expliquer l'étrange conduite de l'administra-
tion qui préside à nos rapports coloniaux. Si
ce n'est que de l'ignorance, essayons de l'é-
clairer du faible tribut de nos données ac-
quises : l'ignorance, quand elle est de bonne
foi , ne se refuse point à la lumière; il n'y a
que l'esprit de système ou l'intérêt personnel
( 11 )
qui couvre nos yeux d'un nuage épais que rien
ne peut dissiper.
Avant d'indiquer les modifications qu'il pa-
raît à propos d'apporter au régime fiscal par
rapport aux productions coloniales ( car c'est
là qu'est la racine du mal qui mine l'existence
de nos colonies ), examinons d'abord quelle
peut être l'utilité des colonies.
Cette question n'en serait pas une de l'au-
tre côté du détroit; mais puisqu'il faut recom-
mencer par les élémens, l'étude de connais-
sances que trente années d'isolement sur le sol
européen ont fait perdre de vue, tâchons de
traiter cette question sommairement.
— Les colonies sont de plusieurs espèces; les
unes n'offrent, sous des températures analo-
gues, qu'un débouché à l'excédent de la po-
pulation , et ne présentent que dans un ave-
nir éloigné la perspective d'une plus grande
masse de consommation des produits bruts
ou industriels de la métropole, en raison seu-
lement de l'augmentation progressive du nom-
bre des consommateurs ; à cette cathégorie
appartenaient la plupart des colonies chez les
anciens, alors que l'Egypte et l' Asie coloni-
saient la Grèce , l'Espagne et les Gaules ; que
la Grèce reportait sa civilisation perfectionnée
(12)
à cette même Egypte, à cette même Asie, à
l'Italie , encore presque neuve , au littoral
des Gaules et de l'Espagne , que quelques
émigrations précédentes avaient à peine tirées
de la Barbarie : à cette cathégorieappartiennent,
dans l'âge moderne, le Canada, création de la
France, une partie du continent espagnol ou
portugais , américain , une grande partie des
Etats-Unis, création de l'Angleterre, où l'af-
fluence rapide de la population fut l'ouvrage
des révolutions du pays natal, trop heureux
d'avoir à ouvrir un asile où devenaient citoyens
utiles et paisibles, ceux que l'ordre des choses
qui avait prévalu,eut long-tems fait rebelles sur
le soi de la patrie.
Une autre espèce de colonies est celle où,
par suite d'une trop grande dissemblance de
climat, le débouché de la population ne de-
vient plus qu'une condition de leur existence
d'un intérêt secondaire, mais dont le princi-
pal mérite consiste dans le redoublement
d'activité commerciale qu'elles communiquent
à la métropole, par la culture et l'approvision-
nement de productions exotiques devenues
d'un usage général, et qui, enfin, par l'exer-
cice d'un monopole relatif, donnent lieu à des
échanges avantageux , dont le résultat est
st
(13)
d'accroître la masse du numéraire pour la
métropole. Une troisième espèce de colonies
qu'il serait plus exact de nommer simplement
comptoirs , est celle qui offre, encore moins
que la seconde , un débouché à l'excédent de
la population. Sans besoin des objets que nous
pourrions leur fournir, et même sans la pos-
sibilité de l'éprouver, ne trouvant, dans nos
relations, qu'un hors-d'oeuvre absolument
inutile à leur existence, elles n'admettent que
nos métaux pour échange des objets de leurs
fabriques dont le luxe a créé le goût parmi
nous.
A la seconde cathégorie appartiennent les
Antilles des différens peuples de l'Europe,
dont les habitans, ne demandant en échange
de leurs produits que des objets manufactu-
rés d'Europe, tournent sans cesse leurs re-
gards et leurs projets de fortune vers la mé-
tropole , et sont toujours disposés à l'enrichir
de leurs bénéfices et de leurs économies, ou
à les lui confier.
A la troisième cathégorie appartiennent les
divers comptoirs européens dans l'Inde, qui,
repoussant tout commerce d'échange, sem-
blent n'avoir d'autre destination que d'absor-
ber, pour ne plus les rendre, ces métaux qui,
(14)
par tant de filières, sont arrivés des entrailles
de la terre américaine entre leurs mains.
Cette espèce d'absorption métallique a peut-
être, jusqu'à un certain point, l'avantage de
maintenir, dans le reste du monde, la valeur
intrinsèque et relative des signes convention-
nels de la fortune ; mais quand elle est conti-
nue et sans aucune espèce de compensation,
elle ne peut à la longue qu'être ruineuse à la
nation qui y fournit, à moins que, comme
dans les établissemens anglais, la souveraineté
ne vienne combler le déficit des rapports com-
merciaux, et que l'épée du maître ou du con-
quérant ne maintienne l'équilibre dans la ba-
lance. Il n'est pas difficile de s'apercevoir que,
de ces diverses définitions, découlent les rai-
sons d'utilité absolue ou relative de ces diffé-
rens établissemens.
Comme dans nos vieux états d'Europe une
civilisation perfectionnée et une activité in-
dustrielle toujours croissante, déterminent
une augmentation progressive de population,
je mettrais au premier rang les établissemens
qui nous assureraient les moyens de nous
soulager de cette exhubérance de population,
qui, au-delà de certaines limites,peut pro-
duire, dans le corps politique, des ravages
(15)
analogues à ceux que peut produire, dans le
corps humain, la surabondance du sang.C'est
Une colonie de ce genre qui nous manque :
c'était-là la destination importante des bords
du Saint-Laurent, de ceux de l'Ohio ou du
Meschacébé, alors que ces fleuves coulaient
sous nos lois.
Mais la conduite de nos gouvernemens suc-
cessifs à l'égard de ces territoires ne permet
pas de croire; que cette importance les ait ja-
mais frappés. C'est cependant d'une colonie
semblable qu'il serait à désirer qu'on s'occu-
pât de faire l'acquisition.
L'Egypte, et mieux encore la Grèce, au-
raient merveilleusement rempli ce but. On
n'a pas su conserver l'une ni profiter plus
tard (1) de l'occasion qui se présenta de s'em-
parer de l'autre.
Si l'Espagne pouvait être amenée à nous
faire quelques concessions dans ses immen-
ses domaines, quel parti ne saurions-nous
pas tirer de tel ou tel coin de terre resté im-
productif entre ses mains.
L'empereur de Russie, qui a, au centre de
ses états, des déserts à peupler, consentirait-
(1) Après la campagne d'Austerlitz.
(16)
il à nous voir fonder quelque colonie sur la
mer Noire? je ne le crois pas. Je ne vois donc
plus que le rivage septentrional de l'Afrique
où nous pourrions penser à quelque chose de
semblable ; peut-être même ne serait-il pas
impossible d'y parvenir par des voies de négo-
ciations? D'ailleurs, si quelque peuple peut
être mis hors du droit public, c'est sans doute
celui qui n'en connaît point d'autre que le
droit des voleurs de grands chemins, et cepen-
dant , dont , à la honte des puissances chré-
tiennes, on courtise le brigandage au lieu de
purger les repaires.
Une analogie de latitude y rendrait le tra-
vail manuel des Européens possible, et cette
large bande qui baigne la mer, qui n'a gardé
de son ancienne gloire que cette fertilité qui
en fit un des greniers les plus importans de
l'empire romain , serait rendue à une civilisa-
tion qu'étouffera toujours le fanatisme d'une
religion, qui professe que le dépôt de toutes
les connaissances nécessaires à l'homme est
dans son coran (1).
(1) Quand j'écrivais cela, je ne connaissais pas tout ce dont la
barbarie de ces hordes du littoral d'Afrique est capable. Je viens
de lire l'histoire de l'esclavage de Dumont (*).
(*) Histoire de l'Esclavage en Afrique, pendant 34 ans, de P. J. Pu-
mout, par J. S. Quesné. Paris , 1819.
( 17 )
Toutes les nations a qui leur existence ma-
ritime en donne les moyens, ont senti l'uti-
lité de cette espèce d'établissement. Cest dans
cette vue que l'Angleterre, pour qui la loi des
convenances est la suprême loi, a retenu le
Cap de Bonne-Espérance dans ce même traité
où elle professait l'horreur des usurpations
territoriales, le désir de rendre l'existence po-
litique à la Hollande, et d'assurer une cou-
ronne aux princes d'Orange,
Je né pense pas qu'on soit tenté de nous pré-
senter notre établissement du Sénégal comme
pouvant remplir ce but. Je doute, où plutôt
le suis convaincu qu'on n'y acclimatera jamais
de races européennes, et qu'on ne les y ren-
o vous qui vous dites philantropes ! avant de demander la li-
berté d'un noir dans nos colonies, où ils sont cent fois plus heu-
reux que nos journaliersd'Europe, croisez-vous pour aller purger
ces repaires d'atroces barbaries, où gémissent dans les plus affreux
tourmens des milliers de. blancs comme vous, où vous pouvez aller
gémir vous-mêmes si jamais vous faisiez naufrage sur cette côte de
cannibales. Hélas ! qui ne sentirait pas tout son sang se resserrer
vers le coeur, en.lisant ces pages où ne sont consignées que des ex-
pressions simples, destinées à donner l'idée de l'affreux bagne
d'Osman. Les nations européennes laisseront-elles impunément de
pareilles atrocités s'exercer en vue de leurs côtes ! Peuples et rois,
levez-vous, suspendez vos querelles d'ambition et d'amour-propre;
et une; fois saintement carmés, allez exterminer ces; cruels bri
gands
2
( 18 )
dra jamais propres à la culture des terres. Un
essai couronné de succès, et tenté sur un pe-
tit nombre d'individus, serait loin d'être un
argument sans réplique, et pour arriver à ce
succès hypothétique, il faudra tant de précau-
tions , tant de sacrifices, de tems et de moyens,
que long-tems avant de l'avoir atteint, on se
convaincra de l'impossibilité d'appliquer ces
théories à une certaine affluence d'émigration;
c'est même bien gratuitement que je me forge
cette objection sans base. L'administration lo-
cale de cette colonie n'y a même jamais pensé
de bonne foi. Le projet dont, encore aujour-
d'hui, on berce les négrophiles-, qui poussent
la simplicité jusqu'à la niaiserie, serait de sub-
stituer aux bras que fournirait la traite, non
pas un contrat avec ceux à qui la nature a
donné ces bras, mais avec les princes posses-
seurs de ces individus qui, moyennant un sa-
laire réservé uniquement au prince, eut fourni
les bras nécessaires à la culture : c'était, en
d'autres termes, faire des chefs africains les
commandeurs (1) des plantations des Euro-
péens , et pour, soustraire les peuples d'A-
(1) C'est le nom du nègre qui, dans nos colonies, est préposé
pour faire exécuter les travaux par l'atelier réuni.
( 19 )
frique à la domination plus douce des blancs,
faire peser sur eux un joug cent fois plus dur
et sans aucune des compensations de celui
qu'ils portent chez des peuples qu'au moins
l'intérêt pécuniaire force de veiller à leur con-
servation.
Cependant, de ces paradoxes et de ces sub-
tilités politiques, que résulte-t-il? la recon-
naissance d'un principe de toute vérité: c'est
que la nature n'a pas fait les races des zones
tempérées pour exploiter le sol des zones tor-
rides ; elle ne leur y a pas permis l'activité
physique, qui, presque toujours, leur est mor-
telle : elle ne leur y a laissé que cette activité
morale, qui, quoique moins vive qu'en Eu-
rope, leur assigne le rôle exclusif d'une souve-
raineté fondée sur la supériorité incontestable
des facultés intellectuelles.
Ainsi que nous avons déjà eu occasion de
le faire remarquer, les Colonies qui n'offrent
qu'un débouché insignifiant à l'excédant de la
population, sont certainement les moins utiles
à leurs métropoles respectives. La consomma-
tion qu'elles font du numéraire, sans jamais,
en rendre une parcelle, doit finir par apauvrir
un état, dans la proportion même des capitaux
qu'li consacre à ce commerce, Aussi les comp-
( 20 )
toirs des Européens dans l'Inde, ont-ils tous été
funestes à leurs métropoles ; ils n'ont dû une
apparence de prospérité éphémère, qu'à des
secours extraordinaires des gouvernemens ou
des compagnies qui espéraient recueillir un jour
le fruit des avances nécessaires à l'existence
de ces colonies. Malgré toutes ces avances, les
compagnies, ou se sont trouvées heureuses de
résilier leurs contrats , ou sont mortes insol-
vables. Nous avons indiqué par quels moyens
celle d'Angleterre entre dans une exception
qui fortifie la règle. Malgré le bas prix de la
main-d'oeuvre, dans un pays où le climat,
d'accord avec la religion, fait trouver aux na-
turels du pays une nourriture suffisante dans
une mesure de riz qui ne coûte pas deux sous
tournois, quoique la compagnie n'ait de con-
currence dans les marchés de l'Inde, que celle
qu'elle a cru pouvoir permettre sans lésion de
ses intérêts, il n'en est pas moins vrai que le
dividende de ses actionnaires offrirait presque
constamment un résultat négatif, si au moyen
de cette souveraineté qu'elle exerce sans rivale
sur ce vaste continent, elle ne changeait la na-
ture de ce résultat par les impôts, et même
quelquefois par les amendes qu'elle lève sur
les princes bu chefs qu'elle a maintenus dans
(21)
l'organisation féodale où elle les a trouvés (1)
Aussi, pénétré de cette vérité, le cabinet bri-
tannique, qui n'a jamais de distraction dans
la protection qu'il accorde à ses intérêts com-
merciaux et maritimes, ne pouvant garder
toutes ses conquêtes d'outre-mer, sans rendre
palpable aux masses les moins éclairées, cette
avidité de monopole commercial et maritime
qu'il poursuit avec tant de constance, a rendu
avec discernement les points qui lui étaient
inutiles, et dont la rétrocession pouvait éblouir
par les dehors d'une fausse modération. En
conséquence , l'Angleterre a garde l'Ile-de-
France, qui avait un double titre de recom-
mandation à ses yeux. D'abord, sa perte nous
appauvrissait d'une colonie productive, inté-
ressante pour notre industrie, et d'une forte-
resse maritime, respectable asile des intrépi-
dités individuelles , même dans les années
calamiteuses où nos forces navales n'avaient
pu se mesurer en ligne. Ensuite son acquisition
promettait d'en faire tourner les ressources
et les moyens contre nous. Elle nous a laissé
Bourbon, qui n'a que des rades ouvertes, et
(1) Cette organisation est d'existence immémoriale chez toutes te»."
nations tartares qui ont envahi le monde.
(22)
qui, grâce au système fiscal de sa métropole,
ne luttera jamais avec succès contre les pro-
duits bruts des établissemens anglais, avec
lesquels les siens sont obligés d'entrer en con-
currence. Elle nous a rendu Chandemagor ,
qui, plus élevé sur le Gange que les comptoirs
anglais, est un comptoir français, sous le bon
plaisir britannique , et dont le premier coup
de fusil décide la ruine certaine. Elle nous a
aussi rendu Pondichéry ; mais en même tems
sa prévoyance soupçonneuse a conçu, dans
un avenir éloigné, la possibilité de circons-
tances plus heureuses où la valeur française,
trouvant un auxiliaire assuré dans les souffran-
ces et les souvenirs de ces anciens rois de la
presqu'île, pourrait chercher à s'élancer de
cet asile pour ressaisir le sceptre que la seule
insouciance du cabinet de Versailles laissa
échapper de nos mains; et cependant ce scep-
tre est la seule garantie d'une prospérité et
d'une importance réelle pour un établisse-
ment européen dans l'Inde : aussi nous a-t-
on interdit de fortifier notre propre sol.
Nous sommes donc, jusqu'à un concours
de circonstances, impossible à prévoir, bannis
de l'Inde ; car c'est en être bannis que d'y être
tolérés sur ce pied. Conservons cependant ces
( 23 )
faibles factoreries, puisqu'il y a encore des
besoins d'habitude qu'on ne peut satisfaire
qu'en les allant chercher dans ces lieux, et qu'il
vaut mieux que ce soit le fret national que le
fret étranger qui nous les fournisse; mais sa-
chons apprécier à sa juste valeur, ce com-
merce qui ne s'exerce pas sans quelque humi-
liation pour le caractère national; et que des
spéculations profitables à quelques individus
ne faussent pas le jugement du reste des gens
désintéressés.
Après ces considérations générales sur ces
deux espèces de colonies, entre lesquelles je
mets au premier rang celles qui sont suscep-
tibles d'offrir un débouché important, pour
l'excédent de la population métropolitaine, et
au dernier rang celles où le commerce d'é-
change est interdit, et où on ne peut exécuter
que des achats, en numéraire sans aucune réci-
procité ; voyons maintenant de quelle utilité
peuvent être les colonies qui, sans offrir un
grand débouché à l'excédent de la population,
en. laissent cependant les moyens, et présen-
tent au commerce de la mère-patrie une série
d'opérations importantes où; le numéraire
n'entre que dans une proportion très-minime,
où l'échange des produits industriels de la,
( 24 )
France, s'opère contre des produits bruts
qui en représentent la valeur, et donnent en-
core un nouvel aliment à l'industrie de la mé-
tropole , sans parler des consignations nom-
breuses qu'entraînent les retours, et dont le
bénéfice pour la métropole n'est accompagné
d'aucun risque.
Ce serait se refuser à l'évidence que de ne
pas reconnaître, à la seule énumération des
traits caractéristiques de ces rapports commer-
ciaux, que les colonies qui les font naître et
les entretiennent, ont une utilité immédiate
beaucoup plus grande que celles que j'ai clas-
sées dans la première espèce, que le temps peut
seul rendre assez importantes pour justifier le
rang que je leur ai assigné; et que, soit immé-
diatement, soit dans un temps indéfini, ces
mêmes colonies ont une utilité intrinsèque et
des avantages tels qu'elles ne souffrent pas la
comparaison entre elles et celles que j'ai clas-...
sées dans la troisième cathégorie.
Le temps seul peut, dans celles de la pre-
mière espèce multiplier les consommateurs
et par conséquent les consommations insigni-
fiantes dans l'origine. Encore est-il de la nature
de ces établissemens, qu'arrivés à un certain
degré d'importance et de population, là mé-
( 25 )
tropole ne peut jouir long-temps de cette aug-
mentation de consommateurs. Caries élémens
de ces nouvelles sociétés étant absolument les
mêmes que ceux de la mère-patrie, elles n'ont
d'abord que les mêmes besoins physiques, mais
bientôt elles éprouvent les mêmes besoins
moraux; et l'existence politique étant le pre-
mier de ces besoins moraux, dès que la nou-
velle société a acquis les forces nécessaires
pour avoir une existence qui lui soit propre,
elle entreprend tôt ou tard de la conquérir ;
c'est ce qui est arrivé dans tous les temps , à
quelque époque que nous remontions, à l'aide
du fil de l'histoire; c'est ce qui,s'est répété de
nos jours. Un régime plus ou moins approprié
aux localités peut retarder ou hâter cette
émancipation inévitable dans un temps indé-
terminé.
Quelque impérieuse que soit cette nécessité
qui participe à toutes celles de la nature, le
philosophe n'en voit pas avec moins de dou-
leur les déchiremens qui accompagnent pres-
que toujours cette scission : et le souvenir et
la comparaison des événemens le portent à.
faire des voeux pour que les gouvernemens qui
sont menacés de cette crise, atténuent le mal
par de sages, et bienfesantes dispositions. Ce
(26)
qu'on croit pouvoir leur conseiller, s'ils sont
encore dans la plénitude de leur puissance.,
c'est de relâcher les liens du pouvoir d'outre-
mer dans la proportion des ressources multi-
pliées et des besoins croissans de ceux qui
tendent à la franchise : c'est de leur rendre
le joug tellement léger, qu'ils ne soient pas
tentés de le briser, et le portent avec soumis-
sion jusqu'au terme où le cours naturel des
choses en aura rompu les derniers liens sans
efforts.
Cette conduite , en prévenant les guerres
atroces, telles que celles qui ravagent depuis
plusieurs années une partie du continent amé-
ricain-espagnol, assurerait à la métropole qui
l'adopterait, la faculté de faire naître une ré-
ciprocité de rapports utiles, là où tous les
ressorts de la domination auraient été succes-
sivement usés.
Les colonies de la troisième espèce absor-
bent toujours et ne rendent jamais ; il ne faut
pas un grand effort d'attention pour com-
prendre combien elles doivent être nuisibles,
abstraction faite des circonstances qui peuvent
en modifier les fâcheux effets ; elles n'offrent
aucun débouché à nos fabriques; car, que
porter à des peuples qui fabriquent les
( 27 )
riches étoffes de l' Inde, et que le bas prix de
la main d'oeuvre a pourvus en abondance de
tout ce qui peut être nécessaire aux besoins
des classes pauvres comme des classes, opu-
lentes ? Il n'y a que votre or qui puisse être
chez eux une marchandise d'échange ; mais
comme vous n'avez point de fabrique d'or sur
le sol de la patrie, à quel épuisement seriez-
vous bientôt réduits , si les besoins du luxe
allaient donner à ce commerce une activité et
une extension funestes.
Il y eut un temps où il y avait compensa-
tion pour la France dans cette consommation
de numéraire ; c'était celui où Lyon et la Bre-
tagne étaient assurés d'échanger contre l'or de
l'Amérique espagnole leurs produits indus-
triels ; mais ce temps est loin de nous : l'anar-
chie où se trouve actuellement plongé ce vaste
continent espagnol-américain, a tari cette
source de richesses, sans qu'on puisse espérer
de la voir se r'ouvrir, quel que soit l'ordre
social qui sorte un jour de ce cahos.
A cette,époque, nous avions nous-mêmes
une espèce de mines; ou pour parler plus juste,
nous avions mieux que les mines, nous avions
St-Domingue. Le superflu des denrées colo-
niales, après l'approvisionnement de la métro-
(28)
pôle, nous ramenait au moins, des divers états
de l'Europe, ce numéraire que nous allions
engloutir dans l'Inde sans aucun espoir de
retour. Nous étions alors les principaux four
nisseurs de l'Europe en denrées coloniales, et
maintenant nous nous sommes faits, pour ces
mêmes denrées, les tributaires de l'Angleterre
et du monde entier ; et cela , quand il nous
reste encore dans les débris de notre ancienne
puissance d'outre-mer de quoi subvenir et au-
delà aux besoins de la métropole, à l'approvi-
sionnement de laquelle l'industrie locale pour-
voit déjà en partie.
Eh, bien ! qui le croirait, que, méprisant
ces moyens de nous affranchir des tributs à
payer à l'étranger , on semblât prendre à tâ-
che d'épuiser ces faibles colonies qui nous
restent, et que les faux calculs d'une avide
fiscalité, pour le misérable profit momentané
de quelques centaines de mille francs, ren-
dissent sourd aux représentations des oppri-
més dont le soulagement est dans l'intérêt bien
entendu de la métropole.
Mais entrons dans quelques détails, sur la
nature des colonies de la seconde espèce, et il
en découlera naturellement, et la justice de
leurs représentations, et la preuve de l'in-
(29)
térêt qu'a le gouvernement à y faire droit.
Les colonies de la seconde espèce situées
sous une zone brûlante, favorable à la culture
des denrées dites spécialement coloniales,
sont celles qui ne peuvent être exploitées par
les bras des hommes de notre Europe. Ces co-
lonies, privées de la possibilité de cultiver les
plantes alimentaires auxquelles la constitution
des Européens est le plus accoutumée, ne se
livrant à aucun des arts industriels qui pour-
raient pourvoir à leurs autres besoins, se sont
constituées sous ces divers rapports dans la
dépendance de la métropole, à qui elles assu-
rent ainsi des débouchés certains, et comme
Ces climats ne comportent pas des idées d'une
aussi stricte économie, la consommation
qu'elles font des produits naturels ou indus-
triels de leur métropole, est au moins double
bu triple de ce qu'une pareille quantité de
consommateurs ferait sur le sol de la patrie.
À ces titres, elles auraient déjà droit à quelque
faveur, si, comme il est naturel de le penser,
on réconnaissait la justice d'établir, entre les
deux pays, une réciprocité d'avantages; mais
ce sont encore là les moindres des droits
qu'elles ont à faire valoir à cette protection
qu'elles réclament en vain depuis si long-
temps.
( 30 )
Je dis qu'elles tirent leurs objets de consom-
mation du sein de la métropole, j'ajouterai
qu'elles les en tirent exclusivement, et que le
commerce français n'a que lui même pour
concurrent dans cette fourniture ; circons-
tance qui le rendrait toujours maître d'y tenir
les denrées à un prix élevé, si le défaut d'au-
tres débouchés n'y apportait souvent une af-
fluence de produits qui n'est plus en propor-
tion avec la consommation possible de ces
seules colonies. Maintenant, quels moyens ont
ces mêmes colonies pour exporter leurs pro-
duits et en réaliser la valeur, afin de couvrir
les dépenses de leur culture et de leur entre-
tien, de recueillir enfin le bénéfice ou plutôt
le salaire de leurs pénibles travaux ? Les seuls
bâtimens de la métropole, les seuls ports de
la mère-patrie. Les voilà donc dans la double
dépendance d'un monopole d'achats et de
ventes où leurs intérêts sont souvent lésés.
Elles ne se plaignent point cependant de cette
condition, pourvu qu'on la leur fasse suppor-
table. Quels soulagemens demandent-elles
donc? L'exécution d'un principe de toute jus-
tice, dont elles n'ont encore pu obtenir l'appli-
cation. « Nous prenons tout ce qui est néces-
saire à nos besoins chez vous, disent les
(31 )
» colons à la France, et vous avez presque as-
» similé l'introduction de nos denrées à celles
» des planteurs étrangers dont les approvision-
» nemens vous sont interdits. Dans l'espoir
» d'un meilleur avenir nous avons, jusqu'à ce
» jour, et à force de privations, lutté contre le
» système injuste et oppresseur qui nous ruine,
» et grâce à cette longanimité qui nous a
» soutenus nous pouvons encore fournir aux
» besoins d'une branche de vos consommations;
» hâtez-vous donc, avant que nos dernières
» forces ne soient épuisées, avant que nous
» n'ayons plus à vous offrir que des voeux et
» une bonne volonté stérile; hâtez-vous de nous
» accorder la réciprocité exclusive de cette
» fourniture: vous aurez fait un acte de justice
» qui portera avec lui sa récompense. Les béné-
» fices que nous en retirerons, n'iront point
» disparaître dans des caisses étrangères, ils
» seront employés à augmenter nos moyens de
» culture et par conséquent nos différentes bran-
» ches de consommation, à vous fournir un
» excédent de denrées coloniales que vous
» pourrez verser dans les approvisionnemens
» de l'étranger. Le superflu, si vous êtes assez
» heureux pour que nous en ayons, nous en
» consignerons l'envoi à des maisons françaises,
( 32 )
» nous en accroîtrons la masse des capitaux
» commerciaux ou fonciers de la métropole,
» soit que nous y fassions des acquisitions qui
» tournent au profit de l'agriculture euro-
» péenne, soit que nous bornions à dépenser
» plus rapidement ce superflu sur le sol de la
» mère-patrie , dont nos relations de famille,
» nos goûts et nos habitudes nous font éprou-
» ver un tel besoin, qu'aujourd'hui même, et
» sans calculer leurs forces, quelques-uns
» d'entre nous viennent y consommer par
» avance des profits que, dans l'état actuel des
» choses, ils ne réaliseront plus. Demandons-
» nous que vous supprimiez là culture de nou-
» veaux produits de votre sol, que nous étions
» seuls autrefois en possession de vous fournir?
» Bien loin dé là; augmentez cette culture si
• vous pouvez le faire avec avantage ; nous n'en
» serons point jaloux; et si c'est un sacrifice à
» faire, nous saurons le faire, a la pensée con-
solante que nous n'avons à lutter d'industrie
» qu'avec des compatriotes plus heureusement
» placés que nous, mais non avec des étran-
» gers à qui on aura gratuitement permis de
» venir ravir le fruit de nos sueurs. »
Je ne sache pas qu'il y ait à répondre à des
argumens aussi forts de leur simplicité. Tant
(33)
que durera le régime exclusif sous lequel
vivent les colonies, que les denrées de ces co-
lonies soient seules admises à la consomma-
tion de la métropole. Qu'on perde en France
l'habitude de regarder ces contrées comme si
elles nous étaient étrangères; qu'on les consi-
dère comme de grandes fabriques nationales,
qu'il est aussi absurde de livrer à la concur-
rence de l'étranger, qu'il le serait d'y livrer nos
fabriques de l'intérieur du royaume; dès lors
on sentira que c'est demander une augmen-
tation de prospérité intérieure, que deman-
der l'accroissement de la prospérité coloniale;
et qu'on se pénètre bien de cette vérité, que
les fortunes individuelles qui pourraient résul-
ter de nouveau de l'amélioration du système
actuel, ne sont point seulement les fortunes
locales d'enfans éloignés d'une même patrie,
mais qu'elles doivent tourner au profit de
l'industrie commerciale, manufacturière ou
agricole du sol français ; et dès lors on trouvra
tout simple, dans l'intérêt combiné de, ces
colonies et de leur métropole, que les denrées
de l'étranger, qu'onn'a acquises qu'en échange
de l'or national, ne puissent être admises
qu'aux entrepôts, pour subvenir aux spécula-
tions à faire avec d'autres pays et procurer au
3
(34)
moins la compensation, de ces achats ruineux.
Alors ces achats n'ayant d'extension que dans
la juste mesure des ventes à l'étranger, pro-
cureront presque autant de numéraire qu'ils
en absorbent,, et dès lors seront sans danger.
Qu'on,n'aille pas ici me dire que j'ai, sur
la disparition du numéraire, des craintes
imaginaires ; car il ne serait que trop facile de
prouver que la fausse abondance de capitaux
dans laquelle nous nous trouvons momenta-
nément, est bien moins le résultat d'un excès
de richesses réelles que celui de la nullité ou
plutôt de la mauvaise situation des affaires;
nullité et mauvais état auquel le système fis-
cal en vigueur contribue puissament, mais
qui est aussi le fruit du nouvel ordre de choses
qui régit l'univers. Toutes les directions que.
suivait autrefois, dans le vieux monde d'avant
la révolution, l'industrie interne ou externe,,
ont besoin de se modifier : des voies se sont
oblitérées pour ne plus se rouvrir, quelques
autres se sont entrouvertes mais le tems seul
peut, les rendre praticables et utiles, et en at-
tendant l'activité commerciale est gênée même
des progrès qu'a faits l'industrie en se généra-
lisant. Mais revenons à mon sujet. Que si l'on
eraint, en laissant aux colonies françaises le
(35)
droit d'approvisionner leur métropole, ou de
manquer de ces denrées ou de les voir s'élever
à un prix fâcheux pour les consommateurs
d'Europe, quoique cette objection n'en puisse
être une pour les gens d'une bonne foi éclairée
et qu'elle fût facile à combattre par les calculs
d'une arithmétique économiquela plus simple,
tranquillisons sur ces dangers hypothétiques .
jusqu'aux imaginations les plus irritables.
Qu'on appliqué à la législation fiscale qui
régit le commerce des denrées coloniales, les
principes qui peuvent se tirer , par analogie ,
de la loi qui régit le commerce des blés , et
quoique ces deux substances ne soient pas
d'une nécessité aussi absolue l'une que l'autre,
les colonies né se plaindront pas de Voir les
côtes des places de commerce, selon leur degré
de baisse Ou d'élévation, servire à proscrire
où permettre l'admission des produits entre-
posés, à la concurrence de la consommation
intérieure. On s'assurerait ainsi que le prix de
la denrée ne serait jamais ni trop élevé pour
les besoins du consommateur, ni trop bas pour
payer les travaux de l'agriculteur et du com-
merçant.
Je ne sais pas comment, après avoir trouvé
an principe si lumineux que celui qui préside
( 36 )
à la rédaction de cette loi sur les grains, on
n'en a pas fait plus d'application, malgré
l'avantage qu'il a d'être un frein salutaire
contre l'agiotage d'accaparement, sans pour
cela être contraire à une honnête industrie.
Je me résume dans cet examen préliminaire:
j'ai fait rémunération des classifications géné-
rales où l'on peut ranger les colonies; j'ai
déploré que nous n'en possédassions pas de
l'espèce de celles que j'appelerai plus particu-
lièrement, Colonie à débouché de population.
J'ai représenté le peu d'avantages qu'offrent
celles où l'on ne peut exercer un commerce
d'échange, à moins qu'on n'y exerce en même
temps la souveraineté.
J'ai fait sentir toute l'importance de celles
qui, par la culture exclusive de produits
qu'elles ne livrent qu'à notre industrie, et l'ab-
sence de productions que la nature a refusées
à leur sol, ou de beaucoup d'arts qui pour-
raient fournir à leurs besoins, donnent à notre
commerce et à notre industrie une grande
activité sans nous apercevoir de notre numé-
raire. Je pense donc avoir démontré non seu-
lement leur utilité absolue, mais encore leur
plus grande utilité relative, et par conséquent
justifié les droits incontestables qu'elles se
( 37 )
croient à la protection directe du gouver-
nement de Sa Majesté. Je n'ai pas ptétendu
traiter de l'utilité des Colonies en général : il
n'y a rien à ajouter à ce qui a été dit sur cette
matière, et je ne crois pas qu'il y ait autres que
les gens pour qui l'univers finit aux limites de
leur province qui puissent aujourd'hui ne
pas sentir quel nouveau degré d'activité et
d'industrie ces possessions d'outre-mer com*
muniquent jusqu'aux provinces centrales du
royaume : et de même que les capitaux, dont
le commerce dispose, sont d'autant plus pror
ductifs, qu'ils reçoivent des destinations plus
répétées, qu'ils se multiplient en quelque
sorte dans la proportion du nombre d'opéra-
tions auxquelles ils servent, et que par ce
moyen la richesse d'un état se compose de
toute la richesse métallique, industrielle et
foncière, plus, de tout le crédit que donne
cette richesse réelle à ceux entre les'mains de
qui elle se trouve répartie : de même les Colo-
nies augmentent l'avoir de la métropole non-
seulement de leur valeur réelle, mais encore
de toute l' activité qu'elles procurent aux capi-
taux de cette même métropole, qui, faute
d'emploi seraient restés oisifs et improductifs.
Que s'il fallait ajouter à ces raisons matérielles.
(38)
de l'importance des Colonies sons le rapport
de l'agriculture et du commerce : entre mille
autres considérations, j'indiquerais celles qui
naissent de leur utilité reconnue par rapport
à la marine. En vain fut-il de l'intérêt momen-
tané d'un gouvernement de mettre en avant
un paradoxe dont lui - même ne fût point
ébloui; il disait : point de marine, point de
commerce, en retournant le vieil adage ;
mais ce revers de médaille était spécieux ; et si
les circonstances le lui eussent permis, il eût
reconnu le premier que point de commerce,
point de marine. (1)
C'est au commerce maritime qu'il appar-
tient d'être la première école des hommes qui
doivent former les équipages des vaisseaux de
l'état, et sans Colonies, sans de nombreuses
colonies il n'y a point de commerce maritime.
Car, que sont les relations qui ne reposent que
sur la fragile harmonie qui tient momentané-
ment unies des nations qui ont tant de motifs
de rivalité. En suivant la même ligne de consi-
(1) Cette opinion chez moi n'a rien d'exclusif, et je reviendrai
plus loin sur le besoin que le commerce a de l'existence d'une force
naval respectable. Ces élémens éprouvent leur mutuelle nécessité ;
et sont des points pris dans la même circonférence : il n'y a là ni
premier, ni dernier.
( 39 )
dération que je me contente d'indiquer , je
demanderai si l'on croit qu'il nous soit inu-
tile d'avoir sur l'immensité des mers à offrir
à notre marine des asiles d'où notre pavillon
sortant avec honneur, puisse jusques dans
l'éloignement de la mère-patrie, inspirer à
l'étranger ce sentiment de respect dont l'in-
fluence se fait sentir jusques dans les transac-
tions Européennes qui paraissent le plus étran-
gères aux intérêts coloniaux, commerciaux
ou maritimes. Quand l'Angleterre soudoyait
contre nous la guerre du continent, elle oppo-
sait aux revers de ses alliés ses victoires faciles
sur nos colonies abandonnées sans défense.
Elle s'emparait de nos établissemens d'outre-
mer, et les gardait quand nous ne faisions
que courir en chevaliers errans les capitales
de l'Europe. Elle savait quelle masse de com-
pensations certaines elle aurait un jour à ap-
porter dans une pacification, dont les chances
d'une longue guerre pouvaient encore tourner
les résultats contre nous. Les événemens
n'ont que trop justifié ces calculs.
Quand du quartier général de l'armée fran-
çaise, Napoléon fit partir cette ambassade de
Perse, que nous semblions avoir accompagnée
jusqu'à moitié chemin, l'une des premières.
( 40 )
demandes que l'ambassadeur avait reçu l'ordre
de faire , était l'exclusion des Anglais des ports
de la Perse,« J'y consentirai volontiers, ré-
» pondit l'empereur Persan , avec autant de
» sagesse que de bonne foi; mais faites appa-
» raître un bâtiment français dans le golfe.»
En ce moment même, si notre commerce
a été un des: moins exposés aux pirateries de
ces aventuriers qui ne sont qu'imparfaitement
avpues même par les insurgés d'Amérique,
dont ils disent servir la cause; ce n'est pas à
l'importance de nos forces maritimes dans ces
parages que nous le devons, elle ne sont pas di-
gnes de nous; mais c'est à la fermeté et à l'ac-
tivité par lesquelles les officiers de notre marine
suppléant à la rareté de nos voiles, ont su, pour
ainsi dire, multiplier le pavillon français dans
ces mers.
Mais revenons à mon sujet.
Après avoir indiqué d'une manière générale
de quelle importance il est pour nous de con-
server ou d'accroître et d'abord de faire pros-
pérer toutes; nos possessions d'outre - mer,
qu'il me soit permis de prendre d'une manière
spéciale la défense de nos colonies à, sucre,
café, coton, épiceries, etc. ; et si ce que je dis
est plus; rigoureusement et plus particulière-
(41)
ment vrai des plantations de cannes à sucre ,
c'est que dans le délabrement de nos domaines
d'outre-mer, cette production est encore en
ce moment la branche la plus essentielle de
notre industrie sous les tropiques, et que d'ail-
leurs il est facile d'appliquer par analogie aux
autres cultures ce qui est vrai de la plus con-
sidérable et la plus importante d'entre elles.
La loi des climats est la même pour ces diverses
cultures et c'est elle qu'il ne faut jamais per-
dre de vue dans les raisonnemens sur les Co-
lonies. Ce qui nous reste de ces établissemens
n'exigera pas une longue énumération. Bour-
bon dans l'Inde, Cayenne dans l'Amérique
méridionale, la Martinique et la Guadeloupe
dans l'Archipel mexicain, voilà ce qui a sur-
nagé dans le naufrage de nos établissemens
d'outre-mer. Ne semblerait-il pas tout simple
de travailler à leur prospérité, surtout quand
il est si facile de se convaincre que c'est en
même tems travailler à celle de la mère-
patrie.
Les conditions de cette prospérité sont
complexes. Il y à aux colonies l'intérêt local
qui est l'intérêt agricole, et l'intérêt de com-
merce qui vivifie ces régions et: les unit avec
la métropote.
( 42 )
Ces intérêts sont tellement liés l'un à l'autre,
qu'il est presque impossible de faire une énu-
mération claire et distincte des faveurs que
chacun d'eux réclame, je n'ose pas me pro-
mettre d'y réussir, je tâcherai seulement de
faire sortir d'une exacte représentation de la
nature des choses, la nécessité de faire droit à
de justes réclamations.
L'agriculture coloniale ne peut être compa-
rée à l'agriculture d'Europe : les moyens sont
encore plus dissemblables que les résultats.
Elle en diffère surtout par l'impossibilité de
la diviser en aussi petites portions, par ce qu'elle
a de précaire et par la dépendance absolue où
elle se trouve elle-même de l'industrie euro-
péenne, Je dis qu'elle ne peut s'exercer par
aussi petites portions : parce que la culture de
la canne n'est pas la récolte pure et simple
d'une production naturelle; une fabrication
compliquée et dispendieuse ne peut en être
séparée, et l'ardeur du climat qui menace
d'une plus prompte décomposition les objets
déjà susceptibles par eux-mêmes de fermen-
tation , exige dans cette fabrication une rapi-
dité qui ne peut s'obtenir qu'en multipliant
les agens du travail ; ce qui en augmente en-
core les frais.
(43 )
Le planteur ne peut donc exercer son in-
dustrie qu'autant qu'il a la disponibilité de ca-
pitaux considérables. Or, ces capitaux sont en
grande partie , ou ceux du planteur précé-
dent, ou ceux du commerce confiant qui a
compté sur les résultats de la bonne adminis-
tration du planteur , pour être remboursé de
ses crédits et de ses avances. De cette nature
de proprieté résulte l'obligation, plus impé-
rieuse là que partout ailleurs, de s'y enrichir
promptement, sous peine d'une ruine com-
plète ; car, ces propriétés n'étant pas suscep-
tibles de division, et changeant cependant
souvent de propriétaires, soit par suite d'une
hérédité qui force presque toujours l'un
des héritiers à s'en porter l'acquéreur, soit
parce que celui qui y a prospéré veut aller
Jouir ailleurs de la partie de ses bénéfices qu'il
se contente de réaliser , il en résulte que la
plantation n'est presque jamais, ou n'est pas
long-temps dans la main d'un individu qui la
possède sans charge ; il faut donc qu'il y ait
toujours quelques chances favorables à la li-
bération de ses charges; car, il est extrême-
ment rare, pour ne pas dire inoui, qu'un
homme se livre à cette spéculation agricole,
avec une masse dé capitaux égale à la valeur
(44)
de l'usine : trop peu de charmes sont atta-
chés a ce genre de placement de fonds, trop
de peines, trop de soins, trop de soucis accom-
pagnent cette agriculture. Sous un ciel brûlant,
qui porte à vivre le plus habituellement dans
l'isolement, et relâche les liens de la société,
entourés d'hommes machines, instrumens dif-
ficiles à mettre en oeuvre, parce qu'ils n'ont
ni la passibilité docile de la matière, ni la
sensibilité perfectible de l'intelligence, et qui
souvent même, par ce rétrécissement extrême
d'intelligence, plus encore que par une dépra-
vation intérieure, ne répondent aux bienfaits
de leurs protecteurs que par des crimes;
l'espérance de la fortune peut donc seule
soutenir, au milieu d'un aussi funeste con-
cours de circonstances, l'âme d'un homme de
race européenne (la seule race qui, dans ces
régions, ait bien le sentiment de la prévision
de famille ), si cruellement sévrée de toutes les
douceurs de civilisation qui accompagnent jus-
qu'au travail dans l'heureuse métropole. Si cet
homme arrive enfin à cette fortune ( dont sou-
vent jouissent à peine ses enfans), avec quel
empressement,ne fait-il pas le sacrifice d'une
patrie pour aller jouir de l'autre en Europe.
Qu'on juge par-là de l'absurdité, pour ne pas
(45)
dire duridicule, de ces déclamations ignorantes,
qui mettent au nombre des raisons qui déter-
minent le planteur à maintenir le système
colonial, actuel la jouissance d'être entouré
d'esclaves!! ! Que ne peut-on transplanter sur
ce sol que l'espérance de la fortune ne suffit
pas toujours pour embellir, ces hommes qui,
pour s'être faits amis des noirs, sont devenus
ennemis cruels des blancs. Ils sentiraient le
vide de ces théories, qu'ils donnent pour l'ou-
vrage de la plus sublime raison. Le fougueux
Billaud-varennes, porté à Cayenne par cette
même révolution dont il avait été un des plus
funestes instrumens, et devenu lui-même plan-
leur, substitua bientôt à ses phrases menson-
gères un joug dont les naturels, ses voisins,
n'avaient jamais donné l'idée à leurs nègres. Je
dis plus, qu'on y transporte des hommes de
bonne foi, qui n'aient que le défaut de man-
quer de données expérimentales, plus ils au-
ront d'idées d'ordre et d'industrie, plus ils au-
ront l'habitude et l'amour du travail, et mieux
ils sentiront celui qu'il faut plaindre aux îles:
ce n'est pas l'esclave dont le sort s'est amé-
lioré dans son nouvel état, dont l'esprit y a
reçu toute la civilisation dont il est suscespti-
ble, pour, qui, enfin (ce qui ne paraîtra para-
( 46 )
doxal qu'à ceux qui n'ont pas observé les Nè-
gres en philosophes), l'esclavage , tel qu'il est,
est un état de perfectionnement. Mais que
ceux-là surtout sont à plaindre, qui n'ont d'au-
tres agens possibles de leur industrie que ces
mêmes esclaves.
Quel pense-t-on que puisse être le sort du
planteur que la nature de ses occupations at-
tache à la glèbe ?
Privé d'une grande partie des douceurs de
la société, circonscrit dans les relations les
plus étroites de sa famille, entouré d'êtres
d'une nature tellement inférieure, qu'ils sont
incapables d'être placés dans cette sujétion
relative qui, en Europe, rapproche les clas
ses que le besoin sépare, d'êtres pour qui le
travail quel qu'il soit constitue l'esclavage, qui
ne concevront jamais de liberté occupée, et
qui n'en reçoivent quelques idées qu'après
avoir passé de longues années dans un travail
obligé? Spectacle attristant pour celui qui a le
malheur, en vivant au milieu d'eux, de con-
server l'habitude de penser et de comparer
des idées. Le nègre pourra, comme à Saint-
Domingue ou en Afrique, appartenir à d'au-
tres Nègres, mais il ne s'appartiendra jamais
à lui-même; la limite de ses facultés ne le

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