Quelques considérations politiques, à l'occasion de la question d'Orient , par un ancien élève de l'École polytechnique

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Delaunay (Paris). 1840. France (1830-1848, Louis-Philippe). In-8 °.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1840
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QUELQUES
CONSIDERATIONS POLITIQUES
A L'OCCASION DE LA
QUESTION D'ORIENT,
PAR
Un ancien Clède de l'Ecole Polytechnique.
A LA LIBRAIRIE DE DELAUNAY
Palais-Royal, galerie de Valois.
1840.
QUELQUES CONSIDERATIONS POLITIQUES
A L'OCCASION DE LA
QUESTION D'ORIENT.
IMPRIMERIE D'ED. TROUX ET Ce,
rue Neuve-des-Bons-Enfans, 3.
QUELQUES
CONSIDÉRATIONS POLITIQUES
A L'OCCASION DE LA
QUESTION D'ORIENT,
PAR
Un ancien Elève de l'Ecole Polytechnique.
PARIS.
A LA LIBRAIRIE DE DELAUNAY,
Palais-Royal, galerie de Valois.
1840.
CHAPITRE I.
La dissolution prochaine de l'Empire turc est une occasion favo-
rable pour s'occuper des questions politiques qui intéressent
l'humanité.
« Dans la question orientale, on s'est attaché à
» une politique d'exclusion, et on a chicané là où il
» fallait une politique de magnanimité et de com-
» pensation. » ( Voir ci-après le Discours de M. de
Lamartine.)
L'illustre orateur qui prononcé ces paroles dans
la discussion de l' adresse a fait voir que l'empire
turc marche vers une dissolution prochaine; mais
il n'a pas pu donner tous les motifs qui viennent
appuyer son opinion. Dans une question aussi grave,
tout le monde est appelé à émettre un vote : nous
— 6 —
avons donc aussi médité sur les affaires de l'Orient ;
Nous avons alors été entraîné à nous occuper de
l'avenir de la civilisation et à écrire quelques ré-
flexions sur ce sujet. C'est un devoir pour le citoyen
de faire connaître ses idées lorsqu'il les croit avan-
tageuses à l'humanité. Si elles sont mauvaises, per-
sonne ne les remarque; si au contraire elles ont
quelque valeur, un homme de talent s'en empare
et se charge de les pousser dans le monde.
Les idées qui s'écartent des préjugés reçus ont
besoin surtout d'un puissant patronage. Déjà nous
nous appuyons sur M. de Lamartine dont le discours
nous sert d'introduction. Il voudra bien nous par-
donner d'avoir mutilé ses opinions en supprimant
les passages qui ne se rapportaient pas aux objets
que nous devions embrasser. Nos moyens diffèrent,
mais notre but est le même : M. de Lamartine veut,
et nous voulons comme lui, assurer la grandeur de
la France et répandre sur tous les peuples les bien-
faits de la civilisation. Après la voix du grand poète
la nôtre sera bien faible ; mais rien n'est perdu pour
la vérité : comme un fleuve qui reçoit jusqu'aux
moindres tributs, elle acquiert des forces, elle croît
en marchant.
Pour avancer sûrement dans les voies de la civi-
lisation, il est nécessaire de réunir le concours des.
rois aussi bien que celui des peuples. Malheureuse-
ment leurs intérêts ne s'accordent pas toujours ; il
est donc difficile de maintenir l'unité dans des ar-
gumens qui doivent s'adresser tantôt aux uns, tantôt
aux autres.
On entretient dans l'Orient de grandes armées sur
terre et sur mer, uniquement pour observer d'au
tres armées. La France surtout redouble d'efforts,
non pour faire de grandes choses, mais pour les em-
pêcher. On emploie plus de forces pour ajourner la
solution des affaires de la Turquie qu'il n'en eût
fallu pour l'obtenir. L'état de ce pays paralyse en
quelque sorte toute l'Europe, et cette situation peut
se perpétuer indéfiniment : la même faiblesse exi-
gera toujours la même protection. Les diplomates
ne se font pas sans doute illusion au point de croire
qu'il soit possible de reconstituer l'empire ottoman
sur des bases solides. On ferait de vains efforts pour
soutenir un édifice ruiné par le temps et prêt à
s'écrouler. Si la Turquie n'a pas assez de force pour
vivre par elle-même, qu'elle périsse ! elle n'a pas
le droit d'exiger sans cesse le soutien des autres
nations; au reste, on parviendrait tout au plus à
ajourner des destinées qui sont préparées par la
marche naturelle des choses.
Tout le monde voit bien que l'empire de Constan-
tinople touche à sa fin, mais en France on compte
sur Mehemet-Ali, on compte sur un empire arabe
pour rétablir un contrepoids politique dans l'Orient.
Ce rêve français a été réduit à sa juste valeur dans
le discours que nous avons déjà cité. M. de La-
martine a fait voir qu'en favorisant l'établisse-
— 8 —
ment d'une puissance égyptienne on affaiblissait et
on démembrait l'empire turc à qui on enlevait ses
plus beaux territoires ; qu'on plaçait ce fantôme
d'empire sous la tutelle forcée et nécessairement li-
tigieuse des puissances occidentales intéressées à
son héritage et veillant à son dernier soupir. Il n'y a
certainement là condition de sécurité pour personne ;
c'est la rivalité diplomatique organisée à jamais entre
les puissances à la porte du divan ; c'est un CONGRÈS
DE GUERRE au lieu d'une conférence de paix. La guerre
en sortira tôt ou tard; mais en attendant elle y
couvera tous les jours. Malheureuse pensée pour un;
temps et pour des intérêts qui veulent la paix!
M. de Lamartine a encore fait voir que la puissance
égyptienne était une puissance d'un jour, sans base,
sans titre, sans nationalité ; que c'était une de ces
fantasmagories orientales qui apparaissent et dispa-
raissent avec le génie accidentel d'un seul homme ;
qu'en constituant l'hérédité et la légitimité de la
dynastie de Mehemet-Ali, c'était déclarer à l'Angle-
terre une guerre sourde d'un siècle en Orient ; que
l'Angleterre ferait la guerre un siècle dans la Médi-
terranée plutôt que de reconnaître une puissance
dont le seul rôle, créé contre elle, serait d'être le
geôlier du golfe arabique.
Indépendamment des causes intérieures qui amè-
nent la décomposition de l'empire turc, il y a en-
core des intérêts puissans auxquels on ne peut pour-
voir que par sa ruine.
— 9 —
Cet empire embrasse l'Europe, l'Asie et l'Afri-
que ; il est le centre de l'ancien continent ; il occupe
toutes les routes qui peuvent unir l'Orient avec l'Oc-
cident, le Nord avec le Midi.
La Russie, dont les grands fleuves viennent abou-
tir à la mer Noire, a besoin de posséder une issue
par le détroit des Dardanelles.
L'Autriche, traversée par le Danube et ses nom-
breux affluens, doit assurer sa navigation jusqu'à la
mer Noire.
L'Angleterre a besoin d'un chemin pour commu-
niquer avec les Indes, pour réunir son empire asia-
tique à son empire européen.
Si ces nations obtenaient pour leur commerce les
précieuses communications que nous venons d'in-
diquer, elles parviendraient promptement à une
immense prospérité qui rayonnerait ensuite sur le
monde entier.
Les grandes puissances obtiennent tôt ou tard les
conditions naturelles de leur existence ; elles doivent
posséder un jour ce qui leur est toujours nécessaire.
Il suffit pour elles d'attendre l'occasion favorable.
Un illustre orateur l'a dit : « On ne parviendra
» pas à empêcher le contact inévitable, nécessaire,
«providentiel pour tout le monde, des Indes avec
» l'Europe, du monde asiatique avec le monde eu-
» ropéen. La nature est plus forte que les misérables
» antipathies nationales. En dépit des obstacles qui
— 10 —
» auront retardé ce grand bienfait de la Providence,
» l'Europe et les Indes communiqueront par Suez;
» les deux mondes s'embrasseront et se vivifieront
» en se touchant en Egypte. »
Dans un moment où la France jouit de la pléni-
tude de sa puissance, ne doit-elle pas concéder,
avec de justes compensations, ce qu'elle sera forcée
d'accorder un jour, dans une de ces occasions malheu-
reuses qui se présentent quelquefois dans la vie des
nations ?
La France continuera-t-elle à s'exposer aux res-
sentimens des grandes puissances pour le stérile
honneur de maintenir sur la carte le nom d'un em-
pire turc? Est-elle condamnée à n'avoir dans cette
affaire que le rôle de dupe, qui lui serait réservé le
jour où l'Angleterre, l'Autriche et la Russie, auraient
bien compris leurs intérêts? Déjà notre alliance avec
l'Angleterre est ébranlée : cette puissance a vu que
la France seule lui fermait le chemin des Indes.
La France, qui prétend diriger le monde dans la
carrière des progrès, ne doit pas employer son in-
fluence pour protéger des peuples dont les institu-
tions , essentiellement stationnaires, forment le plus
grand obstacle à la marche de la civilisation. Elle
laissera accomplir les destinées de l'empire turc,
en recevant la mission de régénérer quelques unes
de ses provinces; alors la chute de cet empire ne
sera pas exploitée dans l'intérêt exclusif de telle ou
— 11 —
telle puissance, mais dans l'intérêt général de l'hu-
manité. L'Orient, soumis à la politique européenne,
deviendra le lieu de la civilisation comme il en a été
le berceau dans les temps antiques.
Il est facile, dira-t-on, de laisser tomber la Turquie,
il suffit de lui retirer l'appui de l'Europe ; mais les
difficultés vont se présenter en foule lorsqu'il s'agira
de concilier tous les intérêts dans la division des
débris de cet empire.
Sans nier l'étendue de ces difficultés, il est cer-
tain qu'elles peuvent être tranchées d'une manière
avantageuse pour tous les peuples.
Jusqu'ici la question de l'Orient n'a jamais été
envisagée dans son ensemble; c'est peut-être ce qui
en a rendu la solution si difficile. On n'a voulu voir
en Orient que la question turque compliquée des
intérêts anglais et russes; mais cette question
résolue, il s'en présentera aussitôt une autre
presqu'aussi grave et compliquée des mêmes inté-
rêts. Nous voulons parler de la question persane,
dont toute l'importance s'est révélée, dans ces der-
niers temps, par le mouvement des armées anglaises
dans la Perse et l'Afghanistan, et par la marche des
Russes vers le Turkestan.
On demandera encore : N'y a-t-il pas d'autres ques-
tions dont la solution soit importante pour la paix
et pour la prospérité de toutes les nations? peut-
être , en les embrassant toutes, parviendrait-on à les
résoudre les unes par les autres. L'Afrique et l'Amé-
— 12 —
rique fourniraient les moyens de régler les affaires
de l'Asie; alors il deviendrait plus facile de prendre
en Turquie des mesurer convenables sans déranger
l'équilibre européen. Les diverses puissances gran-
diraient toutes dans le même rapport et recevraient
des avantages équivalens ; ce qui est à peu près im-
possible lorsqu'on se borne aux provinces turques.
On saisirait cette occasion pour faire cesser toutes
les causes de division en satisfaisant à tous les grands
intérêts.
On ouvrirait et l'on rendrait libres les grandes
voies naturelles de communications entre les peuples.
Chaque nation serait appelée à exécuter les choses
auxquelles elle est le plus propre ; toutes rempli-
raient une mission dans le grand oeuvre de la civi-
lisation , et alors une prospérité sans bornes se déve-
lopperait dans le monde.
On le voit, nous embrassons l'humanité toute en-
tière; c'est eu quelque sorte une régénération poli-
tique. Mais nous n'imiterons pas les utopistes qui
fondent leurs systèmes sur un sentiment exagéré des
vertus qu'il ne faut jamais attendre des hommes ;
nous voulons, au contraire, prendre pour base ce
qu'il y a de plus fort parmi les nations, l'intérêt.
Un bon système politique doit s'appuyer sur tous
les grands intérêts actuels des puissances et des
peuples.
CHAPITRE II.
La politique doit adopter le principe du statu quo pour l'intérieur
de l'Europe.
Il n'y a que six puissances qui prennent une part
active aux grandes affaires du monde, et qui soient
assez importantes pour se faire respecter par elles-
mêmes., savoir : la France, l'Angleterre, la Russie,
l'Autriche, la Prusse et les États-Unis. A l'excep-
tion des États-Unis d'Amérique, elles se pressent
toutes au sein de l'Europe. Pour faire de grandes
choses, il sera toujours nécessaire de réunir le con-
cours de toutes ces puissances, qui sont en défini-
tive les arbitres de la terre. On doit donc éviter
— 14 —
avec soin toute mesure qui pourrait blesser l'une
d'elles. Ainsi on ne doit introduire aucune per-
turbation dans l'intérieur de l'Europe : là on ne
pourrait pas satisfaire à un intérêt sans en compro-
mettre d'autres; là le moindre changement remet-
trait tout en question; là, sans approuver tout ce
qui existe, on doit tout respecter. Il faut savoir
accepter les faits accomplis. Si la politique veut se
renfermer dans ce qui est possible, elle doit adop-
ter, pour premier principe, le statu quo pour l'inté-
rieur de l'Europe.
La doctrine du statu quo nous paraît déplorable
lorsqu'on veut l'appliquer au monde entier ; mais
nous l'adoptons pour l'Europe , dont nous retran-
chons toutefois la Turquie, qu'on doit considérer
comme une puissance asiatique.
En, posant ce principe, nous faisons voir que nous
repoussons les utopies, et nous rassurons les gens
Sages qui savent que pour marcher il faut avoir un
point d'appui ; mais nous nous élevons contre cer-
taines idées reçues, nous blessons des sentimens et
des préjugés fortement répandus, nous serons donc
obligé de répondre à quelques graves objections.
En France, aussitôt qu'il est question de régé-
nération politique, on demande les limites du Rhin
et la restauration de la Pologne. D'un autre côté,
les partisans exclusifs de certaines formes gouver-
nementales veulent, avant tout, propager les insti-
tutions représentatives dans toute l'Europe.
— 15 —
A ceux qui réclament les limites du Rhin, qu'ils
appellent les limites naturelles de la France, on
peut faire remarquer que les fleuves ne sont pas
destinés à séparer les nations, mais au contraire à
les unir par les facilités qu'ils offrent pour multi-
plier les relations commerciales. Aussi les hommes
qui habitent les deux rives d'un fleuve ont ordinai-
rement les mêmes moeurs et parlent la même lan-
gue. C'est sur les, bords des rivières que les popu-
lations viennent s'agglomérer. Les limites naturelles
des États sont les montagnes, qui forment une sorte
de désert entre les nations. Au-delà des Vosges on
se sert de la langue allemande, comme on entend
l'espagnol au-delà des Pyrénées et l'italien derrière
les Alpes.
Toutefois nous n'insisterons pas sur cette idée :
l'Alsace nous a prouvé que les Allemands pouvaient
devenir de très bons Français, et nous ne repousse-
rons pas les peuples de la Prusse rhénane le jour où
ils demanderont à entrer dans notre grande famille;
mais l'avantage de cette union serait payé trop cher
par une guerre générale, qui ferait verser des torrens
de sang sans faire avancer la cause de l'humanité.
L'Europe et la civilisation ont tout à perdre dans
ces luttes intérieures. Il faut marcher vers les pays
barbares ; toutes les nations sont intéressées à un
mouvement qui reporterait les lumières vers l'Orient:
là les conquêtes seraient profitables à tous, aux peu-
ples conquis bien plus encore qu'aux conquérans.
— 16 —
Si l'on pouvait faire de la politique avec des sen-
timens, il est une chose que nous préfèrerions en-
core aux limites du Rhin, c'est la restauration de
la Pologne. Malheureusement on ne peut pas établir
là une nation libre et indépendante sans compro-
mettre les formes politiques de la Russie, de l'Au-
triche et de la Prusse. La Pologne, quelque réduite
qu'elle fût, ne pourrait pas se soustraire à la nature
de son existence, qui la porterait à agir, au moins
par les idées, de manière à réunir tous les anciens
élémens de sa puissance. La Russie, l'Autriche et
la Prusse ne pourraient pas résister à la propagande
polonaise, et surtout la Pologne et la Russie ne peu-
vent pas exister ensemble.
En pleurant sur la ruine d'une nation si digne
d'un meilleur sort, sachons accepter les faits accom-
plis : une lutte en Europe tendrait à multiplier les
victimes. Poussons au contraire les Russes en Asie,
où ils peuvent faire beaucoup de bien et remplir un
des rôles les plus importans dans la civilisation du
monde. Si nous ne pouvons pas donner l'indépen-
dance à la Pologne, tâchons du moins de répandre
dans ce pays quelques consolations en développant
toute la prospérité matérielle dont il est susceptible;
animons-le par des canaux et des chemins de fer ;
faisons de ses vastes plaines une des routes princi-
pales pour le commerce du monde.
Le principe du statu quo en Europe présente en-
core l'inconvénient de blesser tous ceux qui veulent
— 17 —
propager dans cette contrée les institutions repré-
sentatives. Certes on ne peut pas nier les avantages
de cette forme de gouvernement; car c'est la seule
qui puisse s'allier avec la plus précieuse des libertés,
celle de la presse. Lorsqu'en effet les passions des
peuples sont excitées chaque jour, la responsabilité
du pouvoir serait trop lourde si elle n'était pas par-
tagée. Cette considération doit suffire pour attirer
au gouvernement représentatif toutes les sympathies
des amis du progrès ; mais il ne faudrait pas adopter
les exagérations des ambitieux qui trop souvent tien-
nent le sceptre de la pensée. Comme ils ont sans
cesse besoin de nouvelles révolutions pour s'arracher
successivement le pouvoir, ils emploient tous leurs
moyens pour établir cette doctrine, que la forme
politique est toute la civilisation. Ils sont ainsi par-
venus à faire croire, qu'en dehors de certaines insti-
tutions il n'y a qu'esclavage et barbarie.
Avant d'émettre des opinions aussi tranchantes il
y aurait bien des questions à résoudre ; par exem-
ple , le gouvernement représentatif remplit-il bien
son but, c'est à dire conduit-il toujours au pouvoir
les hommes les plus éclairés? Dans cette forme, les
intérêts de village ou les intérêts de coterie ne par-
viennent-ils pas quelquefois à dominer les intérêts
généraux du pays ? Avant de confier aux peuples la
direction de leurs affairés, ne convient-il pas de leur
laisser acquérir des notions justes sur leurs inté-
rêts? En d'autres termes, la forme représentative
— 18 —
doit-elle précéder les lumières, ou en être la con-
séquence ? Ce n'est pas le lieu de traiter ces ques-
tions; mais si l'on se contente d'examiner les faits,
on reconnaîtra que les formes politiques n'ont pas
toute l'importance qu'on veut leur donner ; qu'elles
ne sont même pas le signe le plus certain de la ci-
vilisation ; que, par exemple, la Prusse est plus ci-
vilisée que certaines nations bien fières de leurs
institutions.
Pour le philosophe, c'est la moralité, ce sont les
lumières généralement répandues qui marquent l'a-
vancement d'un peuple ; il sait que les idées seules
ont de la valeur; mais la politique vulgaire s'attache
à la forme, à l'enveloppe extérieure des choses qui
vient frapper les sens. Ainsi on a été jusqu'à attri-
buer à la terreur les bonnes lois qui ont été pro-
mulguées pendant la révolution française; tandis
que l'échafaud n'a été qu'un accident fatal qui est
venu souiller et compromettre la cause de l'huma-
nité. Les lois qu'on a appelées les conquêtes de la
révolution, sont bien réellement les conquêtes des
philosophes qui avaient dirigé la pensée des peuples.
Les livres sont encore plus puissans que les hommes
ou les institutions. Ainsi ne croyons pas que les amé-
liorations sociales soient essentiellement attachées
à telles ou telles formes politiques. Les lois les plus
parfaites n'ont de la valeur que par les hommes
qui les appliquent. Tâchons donc de perfectionner
ceux-ci. Occupons-nous d'abord de la prospérité
— 19 —
matérielle : les richesses, amènent les loisirs qui
permettent de songer au développement de l'intel-
ligence ; les richesses sont bientôt suivies par les
idées, et partout où les idées: peuvent pénétrer,
ayons bon espoir de la cause de la civilisation. Ne
nous préoccupons pas trop des institutionsi politi-
ques, qui se modifieront naturellement quand le
temps sera venu. Il n'y a point de civilisation abso-
lue, mais différens degrés de civilisation qui se
développeront successivement dans le monde. La
carrière de l'humanité n'a point de bornes. Plaçons-
la seulement dans la bonne voie et donnons-lui une
impulsion qui ne lui permette plus de rétrograder.
Sans doute il serait glorieux et très avantageux
pour la France d'étendre ses frontières jusqu'au
Rhin, de restaurer le royaume de Pologne et de
présider, dans toute l'Europe, à l'établissement de
gouvernemens représentatifs qui sympathiseraient
avec le sien; mais elle serait seule pour accomplir
ces grandes choses, et en définitive la civilisation,
qu'on doit toujours prendre comme un noble but,
ne serait peut-être pas plus avancée.
Sous différentes formes de gouvernement, l'Eu-
rope suit une marche régulière ; c'est dans son sein
que sont déposés les principaux élémens de pro-
grès. Telle qu'elle est constituée, elle peut suffire
à régénérer le monde ; mais toutes ses forces sont
nécessaires pour remplir cette haute mission. Sans
approuver tout ce qui existe dans cette contrée, on
— 20 —
doi t se garder de compromettre des élémens aussi pré-
cieux ; on ne doit introduire aucune cause de trouble
au milieu d'intérêts qui sont parvenus à s'harmoni-
ser. Si l'on ébranlait l'édifice européen, il croulerait
de toutes parts, et Dieu sait si de long-temps on
pourrait le reconstituer sur ses ruines. Après avoir
répandu des flots de sang sur des champs de ba-
taille , on serait peut-être encore plus embarrassé
pour débrouiller tous les intérêts. Au milieu de ces
débats, l'humanité perdrait certainement une partie
de ses conquêtes. Les longues guerres enfantent les
héros, et les héros deviennent des despotes. Bientôt
ils se montrent ennemis de la presse et proscrivent
les principes de l'économie politique qui démon-
trent que les conquérans sont un fléau pour les
vainqueurs aussi bien que pour les vaincus.
Les peuples civilisés n'ont rien à gagner dans les
guerres qu'ils se font entr'eux. Pendant la paix , au
contraire, les chaînes du despotisme se détendent,
la liberté est en progrès, et si quelquefois sa marche
paraît lente, elle n'en est que plus assurée. Pour le
philosophe qui s'attache au mouvement des idées,
sans s'arrêter aux individus qui sont successivement
dépositaires de l'autorité, l'humanité s'est plus
avancée pendant les vingt dernières années que pen-
dant les quarante années qui avaient précédé.
Les grandes révolutions en imposent au vulgaire ;
mais elles ne sont pas le progrès, seulement elles le
constatent: aussi le philosophe les désire quelque-
— 21 —
fois, mais ne les provoque jamais. Il sait qu'elles se
font tout naturellement quand elles sont devenues
nécessaires.
Ne compromettons pas la cause de la civilisation
par une trop grande précipitation ; renfermons-nous
dans ce qui est possible. Prenons l'humanité au
point où elle est arrivée, et tâchons de la faire avan-
cer sans secousses: trop violentes ; cherchons à amé-
liorer sans bouleverser. Les idées progressives pé-
nètrent peu à peu dans toute l'Europe ; ce pays
s'avance naturellement vers la civilisation; il serait
fâcheux d'exercer aucune violence contre ceux qui
sont entrés dans la bonne voie.
Quant aux peuples dont les moeurs s'opposent à
toute espèce de progrès, il faut se placer au milieu
d'eux pour les instruire. L'Europe accomplira cette
oeuvre : elle ira dépenser au dehors, dans l'intérêt
de la civilisation, une énergie qui compromet l'ordre
au dedans.
CHAPITRE III.
Le principe du statu quo ne doit pas être appliqué aux parties du
monde qui ne sont pas entrées dans les voies de la civilisation.
Les puissances doivent renoncer à la. politique de rivalité.
Les lumières, l'énergie, la force, la plupart des
principes actifs et civilisateurs sont concentrés dans
un petit coin du monde. Là, les hommes et lés am-
bitions, les peuples et les rois, les idées et les intérêts
se froissent les uns les autres ; là, on discute sans
cesse sur les droits et sur les formes politiques. A
mesure que les hommes s'entassent, les imaginations
s'échauffent. Une jeune génération sent qu'elle est
appelée à de grandes choses. Il y a là un ressort
puissant qui peut amener de terribles explosions si
— 24 —
on continue à le presser sur lui-même, et qui pro-
duirait les plus heureux résultats si on lui permettait
de se détendre au dehors, en imprimant une vive
impulsion à la civilisation chez les peuples qui ne
connaissent pas encore ses bienfaits. Admettons la
propagande sagement organisée chez les peuples bar-
bares où elle ne peut faire qua du bien. Par là, nous
nous garantirons de cette propagande sans frein qui
compromet la cause de la liberté en semant partout
la haine et le désordre.
Il faut qu'on se décide à suivre d'une manière
ou d'une autre le mouvement des idées. L'Europe
s'est mise en marche , laissez-lui le passage libre ,
ouvrez-lui le monde , ou bien ses forces réagiront
sur elle-même et votre imprévoyance aura préparé
d'affreuses catastrophes. Il ne faut pas arrêter un
fleuve dans son cours ; autrement il déborde bientôt
de toutes parts et cause des désastres irréparables.
Si nous voulons une paix stable, laissons grandir
les nations qui ont assez de vie pour la répandre au
dehors. Entreprenons avec elles la régénération du
monde ; que chacune reçoive une tâche à l'accom-
plissement de laquelle elle puisse employer toutes
ses forces et toute son énergie. Alors on ne s'oc-
cupera plus de ses voisins pour les combattre ,
mais pour les imiter et les suivre dans la carrière
des succès.
Il convient de régler en une seule fois toutes les.
grandes affaires qui intéressent l'humanité ; il ne
— 25 —
faut pas que ses destinées soient sans cesse remises
en question ; on doit profiter de l'occasion qui se
présente dans la chute prochaine de l'empire turc.
Il est temps de faire entrer tous les peuples dans la
voie du progrès et de tâcher de les amener au même
niveau intellectuel que l'Europe ; il faut enfin renon-
cer à la politique stationnaire et envieuse par laquelle
les nations les plus énergiques sont forcées de se
refouler sur elles-mêmes dans leurs étroites limi-
tes, au lieu de profiter de l'élan des passions qui
les pousse aux grandes choses. L'Europe doit em-
ployer au dehors ses forces, son activité et ses
lumières pour développer tous les élémens de pros-
périté qui existent dans le monde, pour ouvrir de
grandes voies de communication entre les peuples,
pour donner des habitans à des contrées fertiles
qui restent actuellement presque désertes , et pour
répandre partout les bienfaits de la civilisation.
Mais les diplomates consentiront-ils à renoncer
à leurs vieilles traditions? ou bien, s'obstineront-ils
à tâcher de consolider, seulement par quelques
étais, un édifice politique qui a besoin d'être re-
construit sur de larges bases ?
Depuis un demi-siècle tout a changé dans le
monde, et nous nous traînons encore sur la politi-
que des temps passés , dont la seule base est ce
misérable instinct qui porte les hommes à abais-
ser leurs semblables au lieu de chercher à les sur-
passer par une noble émulation. Sur chaque point
— 26 —
du globe, les influences exercées par les grandes
puissances viennent se rencontrer et se combattre.
Partout l'esprit de rivalité vient étouffer les germes
de prospérité aussitôt qu'ils tendent à se développer
au profit d'une nation; chaque intérêt trouve tous
les intérêts ligués contre lui. Il est temps de re-
pousser un système qui nuit à tous sans profiter à
personne; on doit enfin renoncer à cette politique
d'eunuques, qui n'a de force que pour empêcher.
Dans toutes les affaires, l'intérêt bien entendu
est le guide le plus sûr et en même temps le plus
moral. Cette vérité paraît d'abord un peu étrange
et ne s'accorde guère avec les préjugés reçus ; mais
l'expérience et les théories de l'économie politique
viennent la confirmer.
Avant la découverte de ces théories , on croyait
qu'il n'existait sur la terre qu'une certaine quantité
invariable de richesses. Dès lors, pour augmenter
ses jouissances , il fallait nécessairement s'enrichir
aux dépens de ses voisins. Mais aujourd'hui il est
bien démontré que la source des richesses est iné-
puisable, et qu'elles augmentent sans cesse dans le
monde. Le travail, les animaux, l'usage des machi-
nes, la terre, l'eau, le feu, l'air, la vapeur, peuvent
multiplier indéfiniment les objets qui servent aux
hommes. Dès lors chacun peut créer des richesses
ou s'enrichir sans nuire aux autres. Bien plus, on
démontre que, pour vendre beaucoup, il faut avoir
des voisins riches qui achètent beaucoup; que les
pauvres ne peuvent rien acheter ; que, par suite, les
hommes sont intéressés à la prospérité des autres
hommes ; que les nations sont intéressées à la pros-
périté des autres nations ; que toutes sont solidaires
des malheurs qui viennent en frapper une.
Si donc les hommes se laissaient diriger par leur
intérêt bien entendu , l'esprit d'envie disparaîtrait
de la terre; on renoncerait à ces idées étroites qui
tendent à abaisser tout ce qui nous entoure, et tou-
tes les nations grandiraient en même temps dans
les voies de la civilisation et du bonheur.
Ces idées sont bien simples , elles sont exposées
dans de fort bons livres, malheureusement elles ne
sont pas assez répandues pour avoir de la force (1).
On ne nie plus des vérités qui s'appuient sur
les théories économiques et sur toutes les don-
nées de la statistique ; mais on n'en adopte pas les
conséquences, et l'on suit encore les vieux pré-
jugés plutôt par habitude que par conviction.
Ainsi l'on sait que les nations sont intéressées à la
prospérité les unes des autres, et l'on dirige tous
ses efforts vers la ruine de ses rivaux. Le système
exclusif, qui a été jusqu'à présent la base de la po-
litique , nuit à tout le monde; il est la plus forte
barrière opposée à la marche de la civilisation.
Son principal but n'est pas de faire, mais d'empê-
cher de faire. Dans ce système, un égoïsme mal en-
(1) Voir la Note 1er à la fin de cet ouvrage, page 71,
— 28 —
tendu vient entraver les plus grandes entreprises
et placer les intérêts les plus douteux et les plus
méprisables au dessus des intérêts généraux de
l'humanité. Sans doute les puissances ne peuvent
pas laisser absorber toutes les sources de richesse
par une seule d'entr'elles ; mais il y a place dans
le monde pour toutes les ambitions. Il faut entre-
prendre un partage fondé sur les intérêts de tous
les peuples ; il faut renoncer à la politique de chi-
cane et de rivalité pour adopter une politique de
magnanimité et de compensation.
CHAPITRE IV.
Des moyens qui peuvent résoudre la question de l'Orient et régler
en même temps toutes les affaires qui intéressent les grandes
puissances.
D'après les principes que nous venons de poser,
voici les problêmes que doit résoudre la politique :
Développer autant que possible tous les germes
de prospérité qui existent dans le monde ;
Faire en sorte que chaque nation use de ses fa-
cultés de la manière la plus profitable pour elle-
même et pour l'humanité ;
Avoir soin que les sources de richesse soient équi-
tablement réparties entre les puissances et qu'elles
— 30 —
ne soient pourtant pas exploitées dans des intérêts
purement exclusifs ;
Faire disparaître les causes de guerre en satis-
faisant à tous les grands intérêts ;
Tâcher surtout de détruire cet esprit de rivalité
qui se montre partout et chaque jour dans toutes
tes affaires du monde.
Pour résoudre cette dernière question et pour
faire cesser des luttes déplorables, les grandes puis-
sances devraient renoncer à étendre leur influence,
chacune par elle-même, sur tous les points de la
terre ; cette influence devrait être au contraire limi-
tée dans un certain cercle tracé par les traités.
Pour atteindre ce but, et pour assurer en même
temps des protecteurs aux intérêts généraux, on
devrait confier à chacune des grandes puissances
quelques pays déterminés où elle exercerait une
certaine autorité exclusive.
Cette autorité n'aurait d'effet que pour les puis-
sances qui l'auraient reconnue.
Les souverains auxquels cette autorité aurait été
confiée prendraient le titre de Souverains modéra-
teurs.
Dans le traité qui interviendrait pour répartir et
pour régler cette nouvelle forme de souveraineté,
les parties contractantes déclareraient qu'elles n'en-
tendent pas porter atteinte aux droits acquis, mais
qu'elles veulent renoncer pour elles-mêmes à faire
aucuns traités directs avec les souverains ou avec les
— 31 —
peuples qui occupent les pays sur lesquels elles
reconnaîtraient un pouvoir modérateur.
En sorte que, si une des parties contractantes
avait des intérêts à défendre dans un pays soumis
à un souverain modérateur, elle ne pourrait traiter
qu'avec ce souverain, qui serait chargé d'accorder
ou de faire accorder les réparations convenables
pour les dommages éprouvés.
Dans le cas où un souverain modérateur ne pour-
rait pas accorder la protection réclamée, il serait
tenu de le déclarer, et alors les choses rentreraient
dans le droit ordinaire.
Ce nouveau pouvoir se modifierait naturellement
suivant les différentes positions des protecteurs et
des protégés ; mais le point important serait tou-
jours l'acte par lequel les grandes puissances re-
nonceraient au droit de signer des traités dans les
pays soumis à une puissance modératrice.
Nous ne donnerons pas de plus grandes explica-
tions ; nous en avons dit assez pour les personnes
qui connaissent la valeur de la faculté de signer des
traités, et, si jamais ces idées étaient mises en prati-
que, les diplomates sauraient en tirer mieux que
nous toutes les conséquences. Lorsque nous indi-
querons les applications de notre système, on sen-
tira tous les avantages d'une autorité qui détruirait
l'opposition envieuse des petits intérêts et qui se
ferait sentir partout pour satisfaire et pour donner
protection à tous les intérêts généraux.
— 32 —
Parmi ces intérêts, il faut placer en première
ligne l'ouverture des grandes voies de communica-
tion entre les peuples. Les plus importantes de ces
voies naturelles sont interceptées ou rendues inutiles
à cause de la barbarie et de la faiblesse des nations
qui les occupent. Faisons cesser les oppositions ri-
vales au moyen de la nouvelle distribution de l'au-
torité que nous proposons, et bientôt le commerce
trouvera là des routes faciles.
Dans le traité entre les grandes puissances, dont
nous poserons les bases, on désignerait certaines
communications, qui prendraient le nom de voies
générales, qui devraient rester toujours libres et
qui ne pourraient jamais être fermées au commerce
du monde. S'il en était besoin, ces grandes voies
seraient ouvertes et entretenues aux frais des par-
ties contractantes ; autant que possible, elles ne se-
raient jamais confiées à la garde d'une seule puis-
sance, qui pourrait abuser de cette position.
La mer est certainement une voie générale. Tous
les détroits, y compris celui des Dardanelles, se-
raient déclarés voies générales.
Les grandes puissances spécialement désignées
dans le traité, s'engageraient à ouvrir d'autres voies
générales, savoir :
Un canal au travers de l'isthme de Suez ;
Un canal au travers l'isthme de Panama : ce ca-
nal est reconnu praticable en passant par le lac de
Nicaragua;
— 33 —
Un canal de Lubeck à Hambourg, pour unir la
Baltique à la mer du Nord (ces trois canaux de-
vraient recevoir les vaisseaux du commerce et les
bateaux à vapeur).
La navigation de l'Euphrate serait assurée pour
les bateaux à vapeur au moyen de travaux convena-
bles et en établissant sur les rives des postes mili-
taires pour en éloigner les maraudeurs arabes. Par
une dérivation prise dans un point élevé du cours
de ce fleuve, on établirait un canal qui l'unirait à
la Méditerranée en passant par Alep et Antioche :
du moins on ne renoncerait à la dernière partie de
ce projet qu'après l'avoir bien étudiée. Si les diffi-
cultés étaient trop grandes, le canal serait remplacé
par un chemin de fer.
Enfin l'Indus serait encore déclaré voie générale
du commerce.
Après ces voies principales qui intéressent toutes
les nations, on doit placer les grands fleuves
pour lesquels il serait difficile d'établir des dis-
positions générales. Pour chacun il faudrait adop-
ter le système le plus favorable, afin de faire cesser
les rivalités qui en paralysent l'usage. Dans tous
les cas, les principes à suivre seraient: liberté et
protection pour toute navigation, droits très mo-
dérés.
Arrivant à l'application de notre système, la Tur-
quie sera naturellement notre point de départ;
nous nous étendrons ensuite sur toutes les parties
3
— 34 -
du monde pour indiquer les améliorations qu'on
peut y introduire.
L'établissement d'une souveraineté modératrice,
telle que nous l'avons indiquée, fournirait une
forme convenable pour préparer d'avance la solu-
tion définitive de la question d'Orient et pourvoir à
toutes les éventualités. Par un premier traité, les
grandes puissances pourraient répartir entre elles
le pouvoir modérateur de la manière la plus avanta-
geuse à leurs intérêts; elles signeraient ensuite un
second traité qui stipulerait que, pour les provinces
turques, la souveraineté modératrice deviendrait
une souveraineté de fait pleine et entière lorsque
la dernière heure de cet empire serait venue. Ce
dernier traité ne recevrait pas de publicité offi-
cielle.
La difficulté de s'entendre sur la possession de
Constantinople a toujours formé le plus grand ob-
stacle au démembrement de la Turquie. On ne peut
pas accorder cette capitale à la Russie, qui y join-
drait nécessairement la plupart des provinces de
cet empire et de là menacerait l'Europe. Dans cette
affaire, la Russie n'a qu'un seul grand intérêt, n'a
qu'un seul droit qu'on ne puisse pas lui contester ;
c'est d'assurer sa navigation dans le détroit des
Dardanelles. Pour cela nous lui abandonnerions
toute la côte d'Asie ; la rive opposée avec Constanti-
nople appartiendraient à l'Autriche. Nous suivrions
ainsi le principe que nous avons posé de ne pas
— 35 —
confier une voie générale à une seule puissance.
Pour exposer de suite ce qui concerne la Tur-
quie d'Europe, nous avons considéré que l'Autriche
en est très rapprochée ; que le Danube offre une
voie facile pour les relations entre ces deux pays ;
que la réunion dans un même état des diverses
parties de ce grand fleuve assurera l'exécution des
travaux nécessaires pour y maintenir une naviga-
tion active ; que cette réunion sera éminemment
favorable au développement de la prospérité dans
l'Europe centrale et au mouvement des peuples ci-
vilisés vers l'Orient.
D'un autre côté, on doit considérer qu'il serait
difficile d'établir à Constantinople une puissance
indépendante : par là on retomberait dans le même
inconvénient qu'on veut éviter aujourd'hui. Un sou-
verain indépendant à Constantinople serait, long-
temps encore, un souverain très faible ; tandis que
l'Autriche relèverait à l'instant ce pays, en y in-
troduisant tous les moyens d'action dont elle dis-
pose. D'ailleurs il faut satisfaire complètement cette
puissance prudente (vrai type du statu quo), pour
l'entraîner dans un grand mouvement civilisateur.
Par ces motifs, la Turquie d'Europe, à l'excep-
tion de l'Épire, de la Thessalie et de la Moldavie,
serait placée sous l'autorité de l'empereur d'Au-
triche.
Chacun va se récrier sur l'énormité de ces con-
cessions ; mais il suffira de faire remarquer que si
— 36 —
l'on veut recevoir beaucoup, il faut commencer par
accorder beaucoup. Cette observation s'applique à
tous les cas qui vont se présenter successivement.
Revenant à la Turquie d'Europe, nous avons con-
sidéré que le royaume des Grecs est entré dans les
voies de la civilisation; que dès lors il convient de
lui donner tous les développemens dont il est sus-
ceptible ; que toutefois il ne faut pas compromettre
son existence encore mal assurée, en réunissant des
peuples qui n'auraient pas assez de sympathies pour
suivre les mêmes lois sans y être contraints par la
force.
D'après cela, le royaume des Grecs recevrait un
agrandissement satisfaisant s'il s'étendait jusqu'au
Pinde et s'il comprenait l'île de Crète.
La Russie ne recevrait d'autre accroissement en
Europe que la Moldavie; cependant cet empire,
auquel nous enlevons complètement ses espérances
sur Constantinople, doit obtenir d'amples compen-
sations. La plupart des provinces de la Russie sont
situées dans un climat froid ; cette puissance a le plus
grand intérêt à étendre son influence sur des pays
chauds pour pouvoir échanger avantageusement ses
produits.
La Russie placerait sous son gouvernement les
provinces turques d'Asie, à l'exception de la Syrie
et de l'Arabie. Ses limites seraient l'Euphrate et le
mont Taurus.
D'un autre côté, les provinces persanes offrent

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