Quelques Éclaircissements historiques et généalogiques sur Michel de L'Hôpital et sa famille ; par P.-D. L.,...

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F. Thibaud (Clermont-Ferrand). 1862. L'Hôpital, de. In-8 °.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1862
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ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
ET GÉNÉALOGIQUES
sur
MICHEL DE L'HOPITAL
ET SA FAMILLE.
RENNES. — IMP. DE CH. CATEL ET Cie,
rue du Champ-Jacquet, 25.
QUELQUES
ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
ET GÉNÉALOGIQUES
SUR
ET SA FAMILLE
1 PAR P. D. L,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'ABCUEOLOGIE-
CLERMONT-FERRAND
FERDINAND TIHBAUD, IMPRIMEUR-LIBRAIRK,
rue Saint-Gonès, 40.
1862
AVANT-PROPOS.
Je ne me suis pas proposé de faire une nouvelle étude
sur la vie et le caractère de Michel de L'Hôpital.
Rectifier plusieurs points de sa biographie qui avaient
encore besoin d'être éclaircis, fournir quelques données
de plus sur l'origine de sa famille, enfin, répondre à
certaines accusations qui n'ont pas encore été relevées,
telles sont les limites dans lesquelles j'ai cru devoir,
pour plusieurs raisons, me renfermer. Arrière-petit-
neveu de L'Hôpital, je ne pourrais d'ailleurs qu'avec une
extrême crainte venir juger sa conduite.
C'est a l'Auvergne que je dédie cette humble et courte
notice.
Un grand nombre de documents que j'avais d'abord
VI
rassemblé ont été récemment publiés par M. Taillandier,
conseiller à la Cour de Cassation. Obligé de remanier
tout mon plan, j'en ai retenu seulement deux ou trois
tirés du fonds Dupuy, ce recueil si connu des amateurs
de manuscrits.
Contrairement a l'usage suivi jusqu'ici par la plupart
des auteurs, le nom du chancelier sera toujours écrit
dans ce volume selon l'orthographe moderne. Il y aura
en cela conformité avec tous les titres de famille qui le
reproduisent ainsi depuis près de cent ans. On sait
qu'autrefois le mot hôpital, considéré comme nom de
chose, s'écrivait hospital. On a même écrit ospital en
français, de même qu'il y avait en latin hospes et ospes.
Le nom de famille a pu changer aussi sans incon-
vénient.
1.
El» quel lieu faut-il placer la naissance
de Michel de L'Hôpital?
Le lieu d'origine de la Maison de L'Hôpital, d'Auvergne,
est toujours inconnu. Le premier de ses membres dont
le nom soit acquis a l'histoire est Jean de L'Hôpital, père
du chancelier, homme remarquable en son temps et de
grandes capacités. Je dois dire cependant qu'une généa-
logie manuscrite (1) très-ancienne et dressée, selon qu'il
paraît, sur des titres authentiques, nomme Charles de
L'Hôpital, seigneur de la Roche, conseiller du duc de
Lorraine, et marié a Marguerite Du Prat, comme le père
de Jean.
Un arrêt du Conseil d'Etat, d'après les mentions por-
tées dans cette généalogie, aurait été rendu en 1640 en
faveur de Gilbert de L'Hôpital, arrière-petit-fils de Jean,
et il établissait la filiation directe depuis Charles jus-
qu'à Gilbert. Un extrait de cet arrêt a été expédié à la
date du 14 mars 1640. Il est sorti des archives de la
(I) Voir les archives de famille de l'auteur.
1
— 2 —
famille. Quant a l'arrêt, il ne se retrouve pas dans les
dépôts publics, où les vicissitudes du temps ont amené
tant de lacunes.
Bernardi, dans la Biographie Universelle de Michaud,
s'exprime ainsi : « C'est sans fondement qu'on a dit que
« le chancelier de L'Hôpital était le petit-fils d'un juif
« d'Avignon : son aïeul, Charles de L'Hôpital, seigneur
« de Bellebat (1) et de la Roche, avait épousé Margue-
« rite Du Prat. »
Laine, après lui, dans son Nobiliaire d'Auvergne,
mentionne aussi Charles de L'Hôpital, qui épousa Mar-
guerite Du Prat vers 1470.
A quelles sources Bernardi et Laine ont-ils puisé ces
renseignements? C'est ce qu'on ignore. Les preuves de
noblesse faites à deux époques différentes par cette
famille ne remontent d'ailleurs, chose étonnante, qu'à
Jean. On ne peut donc présenter aucune pièce officielle
et ancienne qui donne le nom de cet ancêtre. Cependant,
en l'absence de monuments à la fois authentiques et sé-
culaires, faut-il croire que l'origine des L'Hôpital soit
aussi médiocre et obscure que l'ont cru les historiens-,
que le grand-père du chancelier, ainsi qu'il a été dit par
Beaucaire, évêque de Metz, et répété par Sponde, évêque
de Narbonne, Varillas, Mézeray, était un juif, et un juif
d'Avignon; enfin que Jean de L'Hôpital fut le premier
qui fut seigneur de la Roche?
Tous les auteurs qui ont parlé de la naissance du
(1) Il y avait alors un fief et un château de ce nom près la seigneu-
rie de la Roche. Voir pour cela M. de Saunade (Châteaux d'Auvergne),
et Nobiliaire d'Auvergne, par M. Bouillet.
— 5 —
chancelier s'accordent à peu près tous a dire qu'il est
né à Aigueperse; quelques-uns ont cru qu'il était né à
Ambert (1). Telles sont les deux versions les plus géné-
ralement accréditées, quoiqu'il y en ait d'autres : voici
les nouvelles données que je puis apporter.
Quand on pense que L'Hôpital a « toujours été en
doute de son aage, » on se demande, si l'on doit bien
s'inquiéter de savoir où il est né. C'est une singularité
bizarre, en effet, et dont Bayle avait bien raison de
s'étonner. S'il eût été de bonne heure orphelin, la chose
serait facile à comprendre, mais son père et sa mère
parvinrent l'un et l'autre à un âge avancé (2) ;, comment
la date de sa naissance a-t-elle pu se perdre dans leur
mémoire, surtout dans celle de sa mère? Sans aller
rechercher plusieurs circonstances qui ont pu concourir
à brouiller les souvenirs, ce fait doit paraître moins sur-
prenant si l'on veut considérer que dans ces temps éloi-
gnés les actes de ce genre, confiés au clergé des pa-
roisses, n'étaient pas toujours consignés, il s'en fallait,
d'une manière exacte dans des registres spéciaux comme
aujourd'hui, et qu'ils n'étaient pas non plus soigneuse-
ment gardés. On avait recours très-souvent, pour établir
les dates des actes civils des personnes, à l'attestation de
témoins (3), et encore ce moyen offrait si peu de res-
sources qu'une ordonnance rendue en 1539, sous Fran-
çois Ier, prescrivit aux curés, pour obvier à cet incon-
(t) État de la France, province d'Auvergne, par M. d'Ormesson.
(2) Voir une lettre à Castellan et l'acte de cession de la Roche.
(3) Recueil d'ordonnances.
— 4 —
vénient, le dépôt dans les greffes d'une copie de tous
les actes qu'ils passaient.
Il n'y a dans le testament de L'Hôpital aucun passage
relatif au lieu de sa naissance; mais les lettres données
à Saragosse par le duc de Bourbon, en 1525, nous
apprennent que Jean était entré dès son jeune âge au
service du connétable (1). L'Hôpital, dans une de ses
épîtres (2), nous dit de son côté que son père soigna
pendant trente ans le connétable comme ami. Les mêmes
lettres de Saragosse nous font savoir qu'il servit aussi
la mère du connétable, Claire de Gonzague, fille du duc
de Mantoue, morte en 1503 (3). Il reste donc prouvé
que Jean de L'Hôpital n'exerçait point son art en dehors
de la maison ducale, et qu'il comptait parmi les com-
mensaux du duc de Bourbon, lors de la naissance de son
fils aîné, Michel. Attaché à la personne du prince, étant
d'ailleurs plus qu'un serviteur, puisqu'il était son intime
conseiller et presque un ami, il résidait donc près de lui,
et il peut être regardé comme certain qu'il n'habita ja-
mais la ville même d'Aigueperse : j'ajouterai que là non
plus n'est pas le berceau de sa famille. Voilà pourquoi
on y a vainement cherché la maison rendue célèbre par
la naissance du plus illustre chancelier de France : c'est
une erreur de croire qu'il y est né. Aigueperse était bien
le chef-lieu du comté dé Montpensier, le siège de la jus-
tice, mais n'était pas le lieu de résidence des ducs de
(1) Voir aux pièces justificatives.
(2) Épître à Du Chatel, ou Castellan.
(3) Tablettes d'Auvergne, Douillet.
— 5 —
Bourbon. Quand ils étaient dans le comté, leur demeure
était le château de Chantelle, près de Gannat,, ou celui
de Montpensier, situé a quelque distance d'Aigueperse.
Il faut donc porter ailleurs nos recherches. Quant à savoir
s'il est né à Ambert, cette supposition ne me paraît
avoir aucune espèce de fondement.
L'opinion la plus vraisemblable est qu'il serait né au
château de la Roche, vieux manoir féodal du XIe siècle,
magnifiquement situé dans les environs d'Aigueperse-, et
c'est sans doute la proximité de cette ville qui a occa-
sionné l'erreur des historiens. Le sentiment que j'émets
ici n'est pas nouveau -, il est surtout partagé en Auvergne.
Mais j'en vais donner des raisons qui n'ont pas encore
été signalées.
Le père Anselme, dans son Histoire des grands officiers
de la couronne, a dit, et Chabrol (1) a répété que les
châteaux de la Roche et de la Tour-la-Bussière, avec les
villages de Bens et de Crozet (2) avaient été donnés par
le connétable à Jean de L'Hôpital, pour récompense de
ses services. Or, il n'existe aucune trace de donation re-
lativement au château de la Roche ; il y en a seulement
pour le château de la Tour-la-Bussière et les villages de
Bens et de Crozet.
Nous avons dans les lettres de Saragosse (3) un mo-
(1) Coutumes d'Auvergne.
(2) Ce dernier village n'existe plus aujourd'hui : il n'y en a pas la
moindre trace.
(3) Ces lettres de Saragosse étaient restées inconnues jusqu'ici. J'ai
été assez heureux pour les trouver dans le fonds d'Hozier, Bibliothèque
Impériale. Voir le texte aux Pièces justificatives, n° 1.
— 6 —
nument authentique qui nous atteste que Jean de L'Hô-
pital était en possession de la terre de la Roche en 1525.
Mais depuis quelle époque la possédait-il? C'est ce qui
n'y est pas dit. Surtout à quel titre en jouissait-il?
L'avait-il reçue de son père en héritage? Était-elle un
don du connétable, ou l'avait-il acquise à titre onéreux?
Était-elle un fief ou une censive? Nous ne savons rien
de très-précis là-dessus. Cependant, il nous est permis
de douter qu'elle fût réellement un don du connétable.
Étudions, en effet, les termes de cet acte : la Roche y
est appelée terre et seigneurie, lieu et domaine noble; il
est question de la nommée et terrier, où sont déclairées (1;
les limites et les droits et devoirs qui y sont attachés. Il
ne paraît pas qu'il y eût aucune des trois justices haute,
moyenne ou basse, si l'on excepte toutefois une sorte de
justice dénommée droit de garde. Mais en Auvergne, fief
et justice n'avaient rien de commun (2), c'est-à-dire qu'il
pouvait y avoir fief sans justice.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de ne point voir
dans la terre de la Roche, en 1525, un véritable fief.
Il y a néanmoins un passage qui est tout à fait de
nature à laisser supposer qu'elle n'était point tenue
à la foi-hommage, marque principale du fief noble;
c'est celui où il est dit : « L'avons confirmé et confirmons
« (le droit de garde), sans rien réserver ni retenir fors
« seulement la foi hommage ressort et souveraineté, qui
« sera tenu et les siens nous faire et aux nôtres dorêna-
« vaut, sans payer aucune chose, mesmement la somme
(1) Voir les lettres de Saragosse.
(2) Chabrol, Coutumes d'Auvergne.
— 7 —
« de 25 sols tournois qu'il avoit accoutumé nous payer
« par chacun an. »
Ne peut-on pas croire qu'il y avait domaine utile, mais
que la directe seigneurie était restée au comte de Mont- i
pensier? Faut-il interpréter ce passage de la sorte : sera
tenu faire dorénavant la foi-hommage sans payer aucune
chose, ce qui supposerait que jusqu'ici elle ne se faisait
pas-, ou de cette autre manière : sera tenu faire la foi-
hommage, sans avoir dorénavant rien à payer? J'aban-
donne cette interprétation au sentiment de chacun,
quoique la seconde opinion soit la mienne, parce que
cette seigneurie est appelée domaine noble.
Quoi qu'il en soit, il est une explication qui domine
toutes les autres. Le domaine de la Roche et le droit de
garde sont deux choses bien distinctes; ce droit de garde,
qui était une sorte de basse justice, confirmé par ces
lettres de Saragosse, est manifestement une concession
faite par les comtes de Montpensier à une date inconnue,
et peut-être bien par le connétable lui-même. Quant au
paiement des 25 sous tournois, il est évidemment aussi
la conséquence de cette concession-, mais il n'y a rien
qui puisse faire penser que le domaine de la Roche soit
un don de Charles de Bourbon. La confirmation dont il
est question ne porte que sur le droit de garde (1), et
(1) Voir, pour l'explication de ce droit de garde, autrement dit
« gasteries, » la pièce justificative n° 2, aveu et dénombrement rendus
en 1543. Pour ce qui est des 25 sols tournois, ils devaient, confor-
mément aux évaluations usitées, représenter en monnaie actuelle cin-
quanta francs au moins, la date étant prise à la fin du x\e siècle ou
au commencement du xvie.
— 8 —
ce droit de garde, comme on peut le voir, s'étendait
même en dehors de la seigneurie, ce qui indique un pri-
vilège tout particulier.
C'est l'opinion de plusieurs auteurs auvergnats que le
chancelier est né au château de la Roche, et que sa fa-
mille est originaire du Cantal. Dans un ouvrage qui jouit,
à juste titre, en Auvergne, d'une grande autorité et inti-
tulé : Dictionnaire statistique et historique du Cantal (1),
M. de Ribier du Châtelet, à l'article Murât, s'exprime
ainsi : « Jean de L'Hôpital, médecin de Charles de Bour-
« bon, connétable de France, était garde-des-sceaux des
« montagnes.et né à Murât. Il vivait en 1513. Son fils
« fut le célèbre Michel de L'Hôpital. Ce Jean quitta Mu-
« rat en 1470 et se retira en Limagne; il eut deux frères,
« Guillaume et Hugues. »
Il y a dans ce passage une inexactitude évidente, mais
qui prouve un fait important pour nous. Ce n'est pas
Jean qui a pu quitter Murât vers 1470, et qui s'est alors
retiré en Limagne, car il est né vers ce temps-là. Une
déposition de témoins, lors de sa condamnation en 1524,
lui donne environ 60 ans (2), et il est sûr qu'à cette
époque, affrontant les dangers et les fatigues d'une expa-
triation, il ne pouvait être plus âgé. Ce-n'est pas à 80 ans
qu'on s'élance à de-pareilles aventures; il est mort en
1546. Il s'agit ici de son père : c'est de lui qu'on a voulu
dire qu'il avait quitté Murât vers 1470 pour se retirer en
(1) Ouvrage dont la lre édition a paru en 1824; voir à la page 224.
(2) Procès du connétable, Arsenal et Bibliothèque Impériale, manu-
scrits de Etienne, nos 148 et 184. 11 y a même lieu de croire qu'il
était loin d'avoir cet âge.
— 9 —
Limagne. Il se serait donc fait alors une véritable trans-
plantation de cette famille. Ce serait à ce moment que
remonterait l'acquisition de la Roche et l'établissement
des L'Hôpital dans la Basse-Auvergne; de cette ma-
nière encore peut s'expliquer la faveur de Jean de
L'Hôpital entré si jeune dans la maison de Bourbon. Par
là aussi, il devient infiniment probable que le chancelier
est né au château de la Boche, possession de son aïeul.
En l'absence de documents positifs, tel est le sentiment
que l'on peut, je crois, avec plus de raison, adopter.
II
lia vie de Jean de L'Hôpital.
Si nous devons en croire L'Hôpital, qui nous dit dans
une épître à Castellan que son père soigna pendant trente
ans le connétable comme ami, ce serait au moins vers
l'année 1497 qu'il serait entré au service de cette, illustre
famille. Aucun document ne nous révèle rien sur son
existence jusqu'en 1515. A cette date, il reçut du duc
Charles des lettres de provisions de bailli de Montpensier,
et en 1523 celles d'auditeur de ses comptes, à Moulins (1).
Suivant Dom Coll (2), il fut aussi garde-des-sceaux
des montagnes vers 1515.
A l'époque de la fuite du connétable, moment critique
de sa vie, Jean de L'Hôpital avait encore son épouse, et
au moins quatre enfants, dont l'aîné était Michel, âgé
de dix-huit ans, étudiant à Toulouse. Au signal donné,
(1) Voyez Manuscrits de Gaignières, Bibliothèque Impériale, vol.
654.
(â) Religieux bénédictin, dans son Nobiliaire d'Auvergne, manu-
scrit, Bibliothèque de Clermonl.
— 12 —
voici qu'il part et s'élance à la suite de son maître. Il
abandonne ainsi tout ce qu'il peut avoir de plus cher au
monde. Biens, patrie, famille, tout est laissé pour les
hasards d'une émigration pleine d'inconnu.
Une telle conduite peut être diversement jugée. Ce
qui est certain, c'est qu'un grand nombre de vassaux
donnèrent le même exemple, d'où l'on peut croire qu'un
motif plus noble que celui d'une vulgaire ambition de-
vait animer toutes ces têtes, enflammer tous ces coeurs.
J'en conviens, il est vrai, un dévouement porté jusque-là,
quand le roi et la patrie sont en cause; une fidélité à
toute épreuve envers un suzerain qui lui-même est félon,
peut bien être l'occasion de violents reproches, et aussi
d'injustes calomnies. Mais le châtiment ne manqua pas
et ne se fit pas attendre. Des poursuites furent aussitôt
ordonnées contre Bourbon (1) et ses complices. Les Par-
lements ne ménagèrent pas leurs rigueurs, et le 13 août
1524, tous ses serviteurs fidèles virent leurs biens con-
fisqués en même temps qu'ils étaient condamnés à mort
par contumace. Tel fut le sort de Jean de L'Hôpital; en-
core ne fut-il pas le seul de sa famille que la justice du
roi poursuivit. L'un de ses frères, Georges de L'Hôpital,
chanoine-trésorier de la collégiale d'Aigueperse, fut gardé
en prison pendant plus de deux ans. Michel, son fils
aîné, subit le même sort à Toulouse, niais fort peu de
temps.
Voici maintenant, dans l'ordre chronologique, les deux
donations certaines et authentiques faites par le conné-
table à Jean de L'Hôpital. Il est à remarquer qu'elles ont
(1) Procès du Connétable, Bibliothèque Arsenal, manuscrit, n° 148.
— 15 —
été faites l'une et l'autre pendant son séjour à l'étranger.
La première n'était pas inconnue jusqu'ici. La donation
de la seigneurie de la Tour-la-Bussière a été souvent
rapportée. Chabrol dit même l'avoir vue autrefois; mais
il en parle comme s'il ne l'avait-jamais lue. Cette do-
nation est l'objet des lettres de Saragosse (1). Quant aux
lettres de Milan, datées de 1526, il n'en est fait mention
nulle part.
Lettres de Saragosse.
Il faut dans ces lettres considérer deux choses : d'a-
bord la date, ensuite la donation en elle-même.
Il y aurait lieu d'être étonné que le duc de Bourbon
fît acte d'une pareille générosité dans un temps où il
semble que tous ses biens devaient être confisqués ; mais
les choses n'en étaient pas à ce point. Ces vastes do-
maines, qui faisaient de lui le prince le plus riche et le
plus puissant après les têtes couronnées, ne furent con-
fisqués qu'après sa mort. Depuis 1523 jusqu'à ce mo-
ment, ils restèrent sous le séquestre. N'étant pas encore
dépouillé, ce prince pouvait donc user de ces biens
comme de sa chose, et faire toutes les libéralités qui
lui plaisaient. Mais ce qui explique encore mieux cet
acte de rémunération, ainsi qu'il est appelé, c'est
qu'à la date du 14 janvier 1525, un traité avait été
conclu et signé à Madrid entre François Ier et Charles-
(1)11 m'a été donné de trouver le premier ces lettres, ainsi que
celles de Milan, dans le fonds d'Hozier, aux manuscrits de la Biblio-
thèque Impériale. Voir les Pièces justificatives pour le texte de ces
lettres.
— 14 —
Quint. Parmi les articles de ce traité de paix, qui devait
si peu durer, il y en avait un relatif au connétable, por-
tant qu'il serait rétabli dans tous ses biens meubles et
immeubles; un autre portait que ceux qui l'avaient suivi
seraient aussi rétablis dans leurs biens, sans qu'on pût
inquiéter non plus leurs successeurs pour cette cause.
Il était stipulé enfin que le duc et ses complices pour-
raient, selon leur volonté, rentrer en France ou résider
à l'étranger, même passer à la Cour de Charles V (1).
Le roi ne quitta Madrid pour rentrer en France que le
21 février. Bourbon et ses complices restèrent encore en
Espagne, et ce fut peu de jours après, le 5 mars, bien
avant la rupture du traité, que le duc Charles signa ces
lettres en faveur de Jean de L'Hôpital, présent et accep-
tant, comme il y est dit.
Si maintenant nous examinons cette donation en elle-
même, nous verrons qu'il n'y est nullement question du
don de la terre de la Roche, qu'il y a seulement le don
de deux villages, Bens et Crozet, avec érection en châ-
tellenie de cette seigneurie ainsi agrandie, et annexion
de la justice haute, moyenne et basse, comme consé-
quence rigoureuse de ladite érection-, enfin, on y voit le
don de la terre et seigneurie de .la Tour-la-Bussière, si-
tuée également dans les environs d'Aigueperse, mais hors
dn comté de Montpensier, avec justice haute, moyenne
et basse.
Ces lettres de Saragosse ne devaient avoir aucun
effet, hormis un seul que je noterai plus loin. Jean de
L'Hôpital n'entra jamais en possession de la terre de la
(1) Histoire d? Charles V, par Roberison.
— 15 —
Tour-la-Bussière : ses successeurs non plus; le traité de
Madrid fut bientôt déchiré : la mort de Charles de Bour-
bon survint, et le duché d'Auvergne, dans lequel était
située cette seigneurie, fut réuni à la couronne en 1531.
Jean de L'Hôpital lui-même ne rentra dans ses droits
qu'en septembre 1533.
L'érection en châtellenie fut également sans effet; de
même que l'annexion de la haute, moyenne et basse jus-
tice, ainsi que le don des deux villages Bens et Crozet.
Nous avons toutes ces preuves dans un aveu et dénom-
brement fournis en 1543 par Michel de L'Hôpital, con-
seiller au Parlement de Paris, pour la terre de la
Roche (1). L'unique effet de ces lettres de Saragosse fut
donc celui-ci : cette somme de 25 sous tournois, qui
était autrefois payée et qui avait été remise à perpétuel,
était restée remise et ne se payait plus. La foi-hommage
se rendait sans qu'il fût payé aucune chose.
Lettres de Milan.
Onze mois après cette première donation, les deux
souverains de France et d'Espagne ayant recommencé
une nouvelle lutte, Bourbon et Jean de L'Hôpital avaient
sans doute perdu l'espoir de recouvrer leurs biens et de
revoir jamais leur patrie. Ce fut alors que le duc Charles,
ne voulant point laisser sans récompense son fidèle ser-
viteur pour tous les services qu'il en avait reçus, et pour
toutes les peines, les fatigues, les amertumes et les tris-
Ci) Voyez fonds Chérin, n" 725, Bibliothèque Impériale, cl les
archives de l'auteur.
— 16 —
tesses d'un exil qui pouvait n'avoir point de fin, étant à
Milan le 1er décembre 1526, signa en sa faveur de nou-
velles lettres (1), par lesquelles, au nom de Sa Majesté
Césarée, l'empereur Charles V, et en qualité de lieute-
nant de sadite Majesté en Italie, il lui faisait conces-
sion de plusieurs biens, meubles et immeubles, droits,
créances, confisqués pour crime de rébellion sur divers
particuliers du Milanais, et de divers fiefs, villes, vil-
lages, etc., appartenant à la Chambre impériale, signées
Charles, contre - signées Martizanus : suivent l'avis et
l'approbation du fisc.
Déjà le 18 août précédent Jean de L'Hôpital avait été
pourvu, au nom de l'Empereur, de l'office de trésorier
général de finances du Milanais, et par les mêmes lettres
du même office pour les finances des duchés du Bour-
bonnais et d'Auvergne.
Enfin, le duc de Bourbon était mort pendant le siège
de Rome et sur les murs mêmes de cette ville d'un coup
d'arquebuse tiré par Benvenuto Cellini, s'il faut en
croire ce présomptueux artiste (2). Jean de L'Hôpital
restait seul, privé de ce protecteur qui avait été tout
pour lui jusqu'à ce jour. Que va-t-il devenir? Je
laisse ici le chancelier parler lui-même de son père :
« Aussitôt que la mort lui eut enlevé ce prince, il
« songea à abandonner l'ennemi et à revenir dans sa
« patrie. Il dédaigna les avantages qui s'offraient à lui
« à la cour de l'empereur; il alla trouver l'envoyé
(1} Fonds Chérin, Bibliothèque Impériale, manuscrits, et les archives
de l'auteur. Dans ces lettres, Jean de L'Hôpital a le titre de Mcssire.
(2) Voyez ses Mémoires.
— 17 —
« français à Rome et ne pensa plus qu'à son pays. Il
« seconda de ses conseils et même de son argent l'am-
« bassadeur chargé de traiter de la paix avec la Lorraine,
« et il mourut enfin dans ce dernier pays où il s'était
« retiré (1). »
J'ajouterai à cela que, par une déclaration spéciale du
roi donnée à Avignon le 2 septembre 1533, il fut remis
et restitué en tels droits, noms et qualités qu'il estoit
auparavant son absence (2).
Ce fut alors qu'il rentra en possession de sa terre de
la Roche, car elle était dans la mouvance du comté de
Montpensier, et le comté de Montpensier était resté à la
famille de Rourbon.
Comme il paraît aussi, d'après le récit de L'Hôpital, il
ne tarda pas à se retirer en Lorraine-, ce fut là qu'il
passa le reste de ses jours, chargé du maniement des
affaires du duc de Calabre, neveu de Nicolas de Lor-
raine, comte de Vandemont (3), et non pas en qualité de
médecin de la princesse Renée.
(1) Ses OEuvres; lettre à Caslellan.
(2) Voir Archives de l'Empire.
(3) Voir une généalogie de L'Hôpital, fonds Chérin, manuscrits
de la Bibliothèque Impériale.
III.
Quelques preuves eu faveur de l'extraction
noble du chancelier de L'Hôpital.
1.
QUEL EST LE VÉRITABLE NOM DE L'HOPITAL?
Le mot hôpital (1), considéré en lui-même, vient du
latin hospes, qui signifiait à la fois hôte et étranger, c'est-
à-dire en même temps celui qui donne et celui qui reçoit
l'hospitalité. Les Romains avaient un mot pour exprimer
l'hospitalité, hospitalitas; ils en avaient un autre, hospi-
talis, pour désigner celui qui donnait généreusement
l'hospitalité ou qui était libéral dans la conduite ordi-
naire de sa vie. Ronsard disait encore au xvie siècle, dans
(1) Ce mot, venant de hospes, s'écrivait autrefois hospilal : il y a
des signatures du chancelier sous les deux formes suivantes : de L'Os-
pital et de L'Hospital ; car on a écrit aussi ospes pour hospes, surtout
dans le Midi de la France.
— 20 —
son langage moitié latin moitié moderne, un homme
hospilal pour un homme libéral, et du Rellay, une
ombre hospitale pour une ombre hospitalière.
Enfin, hospilaculum, chez les Latins, ne signifiait
qu'hôtellerie. On ne connaissait pas alors ce que nous
désignons dans notre civilisation chrétienne : un hôpital,
des hôpitaux. Cette institution est due uniquement au
catholicisme. D'ailleurs, les pauvres n'existaient pas en
quelque sorte dans la société antique. A la longue, ces
établissements devinrent nombreux et considérables. Plus
tard, certains lieux prirent ce nom; des bourgs, des vil-
lages, des seigneuries, des châteaux furent connus sous
cette dénomination, qui devint celle aussi de quelques
familles, parmi lesquelles il en est deux surtout qui ont
acquis en France une illustration historique : celle à la-
quelle appartient le chancelier et celle des L'Hôpital,
marquis de Vitry et de Choisy, dont le nom primitif était
Gallucio, et qui étaient originaires d'Italie (1).
Un pareil nom, précédé d'une particule, semble indi-
quer nécessairement l'une ou l'autre de ces deux choses :
ou que la famille est originaire d'un lieu portant ce nom,
ou que ce nom lui vient de la possession d'une seigneu-
rie, d'un fief ou d'un manoir quelconque. A part les fa-
milles royales ou princières, il en est peu qui puissent
remonter de degré en degré jusqu'au premier auteur
commun duquel sont sorties toutes les branches di-
verses.
Ce qui touche en ce point les L'Hôpital d'Auvergne
est encore obscur.
(1) Yoycz Moreri, dans son Dictionnaire.
— 21 —
Comme tant d'autres avant lui, Dufey a prétendu, dans
son Essai sur L'Hôpital, qu'il était né plébéien. Devenu,
dit-il, propriétaire de Vignay, il a pu ajouter le de a son
nom-, mais tout démontre qu'il, appartenait a la classe
plébéienne. L'auteur, quand il parlait ainsi, ignorait évi-
demment les principes sur lesquels reposaient, même alors,
les distinctions nobiliaires. L'Hôpital, n'ayant point dans
sa terre le droit de justice avant l'année 1585 (1), pouvait
a peine se dire seigneur de "Vignay. Élevé au poste de
chancelier, qui donnait le titre de chevalier et la haute
noblesse, l'addition de la particule n'aurait rien signifié
et rien ajouté a son nom. On peut croire d'ailleurs que
L'Hôpital n'était pas homme h s'arroger une prérogative
qui ne lui aurait pas appartenu, lui qui ne prenait même
pas, suivant Dufey, dans les actes et contrats, les titres
des seigneuries qu'il possédait. Cette dernière particu-
larité, dont il serait difficile de trouver beaucoup d'exem-
ples, doit paraître assez curieuse parmi toutes celles que
nous offre la vie de cet illustre personnage. Elle peut
servir aussi a expliquer plusieurs autres faits également
étranges.
Ce nom, tel qu'il le portait, il l'avait reçu de son père ;
les documents authentiques les plus anciens qui se rap-
portent a Jean de L'Hôpital nous l'ont tous transmis
muni de la particule-, ainsi en est-il dans les lettres de
Saragosse datées de 1525, dans les manuscrits de Gai-
gnières, copiés sur originaux remontant à 1515, et
dans l'ordonnance de François Ier, rendue en 1533 à
(1) Lettres patentes de Charles IX.
— 22 —
Avignon, pour réintégrer Jean de L'Hôpital dans les
mêmes droits qu'il avait avant de partir de France.
On sait d'ailleurs que les particules n'ont jamais été et
ne sont point encore de nos jours, d'une manière absolue,
une marque de noblesse, qu'elles sont de nul effet auprès
des généalogistes pour les informations de ce genre, et
qu'elles n'ont jamais été que des indications d'origine ou
de possession. Aussi, malgré les apparences qu'il peut y
avoir, n'est-ce pas Ta-dessus que j'insisterai pour la
preuve que j'ai à faire de l'extraction noble du chance-
lier de L'Hôpital.
2.
L'AÏEUL DU CHANCELIER ÉTAIT-IL JUIF?
S'il était vrai que l'aïeul du chancelier fût juif comme
on l'a dit, il y aurait lieu de dire que L'Hôpital apparte-
nait à la classe plébéienne. Mais cette assertion est-elle
seulement vraisemblable? Est-elle digne d'occuper l'es-
prit? Le premier, et je pourrais dire le seul qui l'ait
avancée, car les autres n'ont fait que la répéter, est
Beaucaire, évêque de Metz. Il a dit que cet ancêtre était
un juif d'Avignon, où il passa toute sa vie, et même
qu'il était tout à la fois juif de nation et de religion.
Comme ce même auteur n'a pas craint de dire aussi que
L'Hôpital était presque un athée, on est moins porté à le
croire impartial et à vouloir admettre que l'illustre chan-
celier éiait de race juive.
— 23 —
Voici le langage'de Beaucaire : « Intérim Olivario Can-
« cellario victae functo cardinalis lotharingus, prseter do-
« mesticorum suorum. omnium ac familiarium senten-
« tiam, ut Michael Hospitalis, homo quidem doctus, sed
« nullus religionis, aut, ut vere dicam, aôsoç, in ejus locum
« surrogaretur, effecit. Hujus pater Caroli Borbonii ultimi
« Boiorum reguli medicus, Renatam ejus sororem quae
« Antonio lotharingise regulo nupsit, sequutus, relinquam
« vitam ibi traduxit. Avus natione et religione judaeus,
« totam oetatem Avenione traduxerat. Hic invadendorum
« sacrorum bonorum, hoc est, quse sacris divini cultus
« ministris dicata sunt, avidus, Calvinianis, praesertim
« Castilioni totum se dédit (1). »
Je passe sans les relever les mots suivants : hic inva-
dendorum sacrorum bonorum avidus, qui peuvent donner
idée de la passion qui animait l'historien.
François du Chesne nous apporte le même témoi-
gnage qu'il a tiré d'un mémoire manuscrit, sans nom
d'auteur et sans date, et partant sans autorité. Enten-
dons-le parler : « Ses malveillans (de L'Hôpital) adjous-
« toient qu'il étoit peu catholique et que son aïeul pa-
« ternel étoit un juif natif de la ville d'Avignon (2). »
Quoi! François du Chesne nous parle des malveillants
de L'Hôpital! Est-ce auprès d'hommes de cette sorte
que l'histoire s'informe et d'après eux qu'elle nous in-
struit? Si la vérité nous venait d'une pareille source,
d'où nous viendrait donc le mensonge et surtout la
(1) Commentarii, 1625. Bibliothèque Impériale.
(2) Histoire des chanceliers.
— 24 —
calomnie, cette grande bête de la Cour, suivant le lan-
gage pittoresque de L'Hôpital et du cardinal de Lorraine?
On peut hardiment récuser le témoignage de François
du Chesne a cause de son origine.
Quant a Beaucaire, il n'est guère plus nécessaire de
le réfuter. Un fait avancé sans preuves peut être égale-
ment nié sans preuves, et dédaigné même complètement,
quand il n'est appuyé d'ailleurs sur aucune vraisem-
blance. Pas un des autres contemporains de L'Hôpital,
pas un de ses nombreux calomniateurs, pendant tout le
temps de sa vie publique, n'ont signalé et produit cette
circonstance au grand jour. Peut-on d'ailleurs citer un
seul fait qui puisse confirmer cette opinion ? On ne
trouvera rien dans les souvenirs et les traces qui nous
restent, soit dans les noms et prénoms de cet ancêtre
tels qu'ils sont donnés par ceux qui en parlent, soit
dans les alliances contractées par lui ou par Jean, son
fils. Il aurait épousé, en effet, Marguerite Du Prat.
On n'a pas la preuve que ce soit une personne de la
famille du cardinal; mais rien ne prouve le contraire.
Jean fut marié a Marie de la Guiole (1), d'une famille
originaire, comme il semble, du lieu de ce nom, aux
frontières du Rouergue et du Cantal. Un des frères de
Jean était prêtre, chanoine trésorier de la collégiale
d'Aiguèperse, ce qu'on peut voir dans le procès du
connétable (2).
Il y a plus encore : ce frère, qui s'appelait Georges,
(1) Généalogie de la famille.
(2) Arsenal, n° 408, manuscrite.
— 25 —
est dit natif de la Tèche, en Auvergne. On peut le voir
dans le même document. Je sais qu'il est impossible de
trouver dans l'ancienne Auvergne aucun lieu de ce nom,
ni viljage, ni bourg, ni fief, ni château. Aussi je regarde
ce nom comme le résultat d'une erreur. Le copiste du
manuscrit pourrait bien avoir écrit la Tèche pour la
Roche. Quoi qu'il en soit, il est toujours néanmoins éta-
bli que ce frère de Jean est né en Auvergne, d'où il est
raisonnable de conclure que le père y vivait alors. On
peut se rappeler ici que M. Ribier du Châtelet fait naître
Jean de L'Hôpital a Murât : ce. qui est une nouvelle
preuve en faveur de l'origine auvergnate et non point
avignonaise et surtout juive.
Comment enfin expliquer l'entrée de Jean de L'Hôpital
dans la Maison de Bourbon, en le supposant lui-même
de race juive, et d'une famille établie à Avignon? Tandis
que tout devient facile à comprendre, si nous voyons cette
famille sortir d'un lieu soumis à l'autorité de la Maison
de Bourbon. Or, la terre de la Roche était dans le comté
de Montpensier; et le vicomte de Cariât et de Murât, si ce
dernier lieu devait être le berceau des L'Hôpital, apparte-
nait vers ce temps à Pierre de Bourbon, père de Suzanne,
qui épousa le connétable, et auprès de qui ce prince
passa une partie de sa jeunesse, ayant perdu son père à
l'âge de sept ans.
— 26 —
3.
EXAMEN DE QUELQUES CIRCONSTANCES QUI ONT PU INDUIRE
EN ERREUR RELATIVEMENT A LA NAISSANCE DE JEAN DE
L'HÔPITAL.
Jean de L'Hôpital était médecin; il ne faudrait pas
s'empresser de conclure, pour cette raison, qu'il était né
plébéien. A l'époque de la grande recherche des nobles,
qui fut un des actes importants du règne de Louis XIV,
tandis que la dernière loi sur les distinctions nobiliaires
n'a que la valeur d'une mesure de police, malgré les
conséquences qu'on lui donne, le Roi, en son Conseil
d'État, ordonna ce qui suit :
« 1° Dans les titres qui seront produits par les parti-
ce culiers assignés pour justifier de leur noblesse, la
« qualité de juge royal, d'avocat ou de médecin, ne
« pourra être réputée faire tige de noblesse, si elle n'est
« établie par une possession de qualité d'écuyer ou de
« noble, et néanmoins en cas que ladite qualité d'écuyer
« soit établie par titres authentiques et valables, celle
« de juge royal, d'avocat ou de médecin seulement, et
« sans qualité de noble ou d'écuyer ne sera point censée
« déroger.
« 2° Article. La qualité de noble homme, prise avant
« et depuis 1560, ne pourra point établir pareillement un
« titre ni une possession de noblesse, sans tirer a consé-
« quence pour la qualité de noble seulement, qui aura le
— 27 —
« même effet que celle d'écuyer (1). » Il est donc certain
que la- qualité de médecin ne constituait pas en elle-
même une dérogeance. La Roque (2) et Loyseau (3) nous
attestent le même fait. Ce n'est que le gain vil et sordide,
dit ce dernier, qui fait déroger.
Il n'est pas vrai d'ailleurs que la profession de méde-
cin fût aussi basse qu'on pourrait le croire à l'époque
dont nous parlons. Il y a de ce fait une preuve assez
considérable dans les dispositions du Concordat passé
entre Léon X et François Ier. On lit au chapitre des colla-
tions : « temps compétent pour lesdits gradués et nommés,
« sera réputé dix ans es licenciés ou bacheliés, formés
« en théologie ; sept ans ès docteurs ou licenciés en droit
« canon civil, ou médecine; cinq ans es maîtres ou licen-
« ciés ès arts; six ans es bacheliers en droit canon-, ou
« civil. S'ils sont nobles de père ou de mère, nous décer-
« nons suffire trois ans, et quand il conviendra faire
« preuve de noblesse, ladite noblesse, posé que ce soit
« en l'absence de la partie, pourra être prouvée par
« quatre témoins, déposant devant le juge ordinaire du
« lieu duquel est natif celui qui veut faire apparoir de sa
« noblesse. » (4).
Les études de théologie, de droit canon, de droit civil,
de médecine, n'étaient donc point indignes de la noblesse ;
et l'exercice des pressions libérales, dont celles de droit
(1) La Roque, De la Noblesse.
(2) Traité de la Noblesse.
(3) Traité des Ordres. Loyseau vivait à la fin du XVIe siècle.
(4) Voyez dans le Dictionnaire de droit canon l'art. Concordat, édit.
de l'abbé Migne.
— 28 —
civil et de médecine sont le fondement, ne faisaient donc
pas absolument déroger s'il n'y avait pas d'autre cause.
Jean de L'Hôpital ne doit pas être déclaré plébéien parce
qu'il était médecin.
A quelque titre qu'on veuille prétendre que la sei-
gneurie de la Roche était possédée avant 1525 par Jean
ou par son père, fût-ce même à titre de bail emphytéo-
tique, ce qui n'est pas sûr, il n'y aurait la encore au-
cune cause de dérogeance. Tenir une terre par emphy-
téose, c'est-a-dire la posséder a cens, ne fait pas déroger
dit la Roque, par la raison qu'il nous donne que, dans
ce cas, la « seigneurie et le domaine utile sont transfé-
« rés au preneur, et qu'ainsi ce n'est pas le bien d'au-
« trui mais le sien propre qu'il administre. » On peut
voir, dans plusieurs recueils de jurisprudence, qu'un
grand nombre de. biens roturiers étaient possédés par
des nobles. Tiraqueau, jurisconsulte du xvi° siècle, s'ex-
prime de même. 11 est dit plus encore dans les arrêts de
Papon : « Le noble ne déroge point à sa noblesse en cul-
tivant ses propres possessions. »
II n'y a donc rien dans tout ce qui regarde Jean de
L'Hôpital par quoi on puisse prononcer qu'il était mani-
festement roturier.
TREUVES POSITIVES DE NOBLESSE.
Lors des preuves de noblesse faites en 1700 par la
descendance de son fils Pierre, Jean de L'Hôpital fut
— 29 —
rappelé dans une des pièces produites, et il était qualifié
comme il suit : noble seigneur Jean de L'Hôpital (1).
On sait que s'il fallait prouver la possession du titre de
noble ou d'écuyer dès 1560, il ne fallait pas non plus
laisser apercevoir aucune trace de roture avant cette
époque, sous peine d'être rejeté.
Le second fils de Jean, par lequel cette famille s'est
continuée jusqu'à nos jours, était écuyer. Le plus ancien
titre qui fut produit était de 1546, et lui donne ce
titre.
Dès 1543, du vivant même de son père, Pierre est
porté dans un rôle de ban et arrière-ban (2); il est in-
scrit sous son nom et non pas sous celui d'un fief quel-
conque. Dom Coll l'a retrouvé à cette même date ayant
le titre de chevalier (3).
Enfin, voici les preuves les plus considérables :
Pierre, en 1563, fut nommé à la charge de maître
d'hôtel du roi. L'ordonnance, de Blois, rendue par
Henri III en 1579, portait ce qui suit, art. 159 : « N'en-
« tendons que par ci-après, aucun soit reçu aux places
« de maîtres d'hôtel, gentilshommes de la chambre, gen-
« tilshommes servants et écuyers d'écurie, qu'ils ne
« soient, nobles de race, et si aucuns s'en trouvaient
« qui ne soient de, ladite qualité, y sera par nous pour-
« veu d'autres en leurs places (4). »,
(1) Voy. l'ordonnance dans le Nobiliaire de la généralité de Mou-
lins, Bibliothèque Impériale, manuscrit.
(2) Nobiliaire d'Auvergne, Bouillet, t. VII.
(3) Nobiliaire d'Auvergne, manuscrit, Bibliothèque de Clermont-
Ferrand.
(•i) Guyot, Traité des Offices, et La Roque.
— 50 —
Pierre de L'Hôpital ne resta pas moins maître d'hôtel;
il l'était encore en 1583, et en cette année il obtint des
lettres de survivance pour son fils Michel (1), lequel
était encore maître d'hôtel en 1608, comme il se voit
dans un rôle des gages (2).
En la même année 1563, Pierre fut député aux États
dé Languedoc au nom du baron de Mercoeur, qui était
alors Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont (3).
Or, suivant les termes d'une résolution prise par l'as-
semblée desdits États en 1555 et renouvelée en 1557,
« les barons ne pouvaient envoyer aux États, en leur
« place en cas d'absence, que des gentilshommes de robe
« courte, d'ancienne race et extraction, et non plus
« comme par le passé des docteurs et nobles de robe
« longue. Cette loi a toujours été observée depuis. » (4)
Ces dispositions étaient loin d'être vaines, comme on
pourrait peut-être le penser : les fondés de pouvoir qui
se présentaient sans justifier de leur noblesse, n'étaient
point reçus, et les barons qui les avaient envoyés étaient
frappés d'une amende de cinquante livres tournois. On
peut voir dans les procès-verbaux des États l'application
sévère qui était faite de ces statuts.
Tous les auteurs qui ont écrit sur la noblesse con-
viennent qu'être noble de race, c'est compter au-dessus
(1) Voyez l'ordonnance de maintenue, rendue en 1700, déjà citée.
(2) Archives de l'Empire.
(3) Dom Vaissette, Histoire de Languedoc, vol. 5e. — Archives
Impériales, procès-verbaux des États de Languedoc,
(4) États de Languedoc, aux Archives de l'Empire. — Trouvé, Essai
historique sur les États Généraux de Languedoc, 1er vol.
— 31 —
de soi au moins deux générations nobles, c'est-à-dire
le père et l'aïeul.
On voit par tous ces détails qu'on ne peut rien prouver
contre la noblesse de Jean de L'Hôpital, tandis que plu-
sieurs faits irrécusables et décisifs témoignent qu'il devait
être de race noble.
IV.
Observations sur quelques points de la
biographie de L'Hôpital.
1.
L'HÔPITAL AUDITEUR DE ROTE.
L'Hôpital a-t-il été auditeur de Rote? Tous les histo-
riens l'ont dit jusqu'à ce jour, mais seulement sur la
foi de Brantôme, traducteur du testament de l'Hôpital.
Un magistrat (1) de la Cour impériale de Paris, après des
recherches faites dans les archives romaines, a pensé
qu'il avait été seulement l'un des quatre adjudants dont
chaque auditeur était assisté, son nom n'ayant point été
trouvé dans les listes qui sont conservées et qui sont
(1) M. Dupré-Lasale, auteur d'Études fort intéressantes sur L'Hô-
pital, qui ont paru dans le Droit en 1858. Ces Études sont détachées
d'une biographie fort étendue et très-remarquable, en cours de prépa-
ration.
3
— 54 -
complètes depuis l'an 1400. Je crois qu'il est plus juste
de penser qu'il n'accepta pas l'offre qui lui fut faite, et
que l'erreur des historiens vient uniquement de l'inexac-
titude de la traduction française. Voici la phrase latine :
« Mihi Romoe delatus et donatus honoris causa fuerat
« unus in duodecim judicibus locus, quos auditores Rotae
« Dominant, sed exclusus ex paterno consilio, propler
« majorem in patria bonorumpollicitationem... »
Brantôme a traduit le mot exclusus de cette manière :
« De laquelle (place) m'estant défait par l'avis de mon
« père à cause des promesses que lui faisoit le cardinal
« de Grammont de m'advancer au pays à de plus grands
« états »
En feuilletant les dictionnaires latins les plus estimés (1),
on peut voir que le mot excludere n'a pas absolument le
sens que lui a donné Brantôme; dans tous, je trouve que
le mot veut dire plus généralement, au passif : n'être pas
reçu, n'être pas admis, être empêché, être éloigné, dé-
tourné; ces diverses acceptions étant prises dans Cicéron,
Virgile, César, Tércncc, Varron. Les autres significa-
tions : chassé, banni, renvoyé, repoussé, rejeté, ne sont
aucunement acceptables. Il doit donc être infiniment pro-
bable que L'Hôpital a voulu dire qu'il n'entra pas dans le
Tribunal de la Rote. Enfin, il s'agit bien d'un siège d'au-
diteur^ et non point d'une place d'adjudant. Le fait se
trouve énoncé en termes assez précis pour qu'on puisse
ajouter une foi entière à la parole du vieux chancelier.
En vain objecterait-on que son âge ne permet pas de le
(I) Quichcrat, Noël, Vailly, le père Labbc.
— 35 —
croire; il avait alors 28 ans (1) : à cet âge on pouvait
entrer dans le Parlement de Paris, qui était bien un des
premiers tribunaux. Il n'est pas enfin pleinement démontré
qu'il fallût absolument appartenir à l'ordre ecclésiastique.
Ce tribunal n'avait pas à juger que des choses sacrées;
les matières de l'ordre civil étaient aussi de son ressort.
On peut consulter pour en avoir la preuve les recueils
des décisions qui en restent. Ce qui pourrait en faire
douter encore,, c'est qu'en 1585 Sixte V concéda à l'Uni-
versité de Padoue le privilège de présenter quatre des
docteurs sortis de son sein à chaque vacance d'un siège,
afin qu'il y eût toujours, parmi les auditeurs de Rote, un
représentant de cette école célèbre (2). Il n'y est point
fait de distinction entre ecclésiastiques et laïques.
Savons-nous bien d'ailleurs si L'Hôpital ne fut pas
sollicité d'entrer dans les Ordres, et si la Cour romaine,
toujours désireuse de posséder les hommes qui unissent
un grand savoir à une grande vertu, n'aurait pas voulu
se l'attacher par l'offre d'un siège à la Rote, et la per-
spective d'une position plus éminente encore dans l'a-
venir?
L'Hôpital conseiller au Parlement.
En 1537, le roi avait mis à la disposition de Jehan
Morin, lieutenant criminel au Châtelet, une place de
(1) L'archevêque actuel de Bourges, Mer de la Tour-d'Auvergne, est
entré lui-même au Tribunal de la Rote à l'âge de 28 ans, en 1855.
(2) Facciolati, fasti gymnasii patavini.
— 50 —
conseiller au Parlement, pour qu'il en gratifiât un gendre
de son choix. Ce gendre fut L'Hôpital, qui se trouva
ainsi pourvu d'un siège à la Cour souveraine. Il succéda
à Lazare de Baïf, poëte-magistrat, qui venait d'être fait
lui-même maître des requêtes. L'un et l'autre, L'Hôpital
et Baïf, furent nommés à ces deux postes par une insigne
faveur du roi. Bien que la vénalité des charges fût déjà
implantée dans le royaume, et que beaucoup de conseil-
lers eussent acquis la leur de cette manière, L'Hôpital
n'acheta point la sienne; elle était un don pur et gratuit
du roi fait à Jehan Morin.
Par son contrat de mariage, L'Hôpital reçut de son
père la terre et seigneurie de la Roche, sur laquelle se
trouva assigné le douaire de sa femme. Elle n'est donc
point sortie de sa bouche, cette plaisanterie ridicule
qu'on lui a prêtée : « On lui demandait sur quoi il assi-
« gnerait le douaire de sa femme; sur mon bonnet carré,
« répondit-il (1). »
Une particularité toutefois est à noter, qui explique les
plaintes qu'il a fait entendre quelquefois : « Les Cou-
tumes d'Auvergne et de Paris permettaient dans les do-
nations la rétention d'usufruit. On a tout lieu de croire
qu'il en fût ainsi en cette occasion. Le même fait a eu
lieu quand Pierre, son frère, fit don de cette même terre
à son fils Michel, lors de son mariage en 1583 (2J. Voilà
pourquoi L'Hôpital a pu dire dans quelques lettres écrites
avant 1546, époque de la mort de son père, qu'il n'avait
(1) Propos cilé dans La Croix du Maine, d'après Loysel.
(2) Voir les archives domestiques de l'auteur.
— 37 —
rien reçu de ses proches par succession ou par donation ;
que nulle part il n'avait ni champs, ni prés, ni trou-
peaux (1).
Marie Morin était protestante. Cette circonstance est
digne de remarque-, elle ne dut pas être sans influence
sur sa vie publique; elle a beaucoup contribué, jointe à
plusieurs autres, à faire croire que lui-même était plus
près d'être calviniste que catholique. Pourtant, s'il faut
s'en tenir à une lettre de Jehan Morin, adressée au chan-
celier du Bourg, ce mariage aurait été imaginé, arrêté et
conclu sous les auspices d'un prélat, Jean Filleul, ar-
chevêque d'Aix (2).
Sans parents autour de lui, sans fortune présente, ar-
rivé à un âge où il n'y a plus à différer pour prendre un
parti qui doit décider de tout le reste de la vie, mis en
présence d'un avenir nullement brillant, si l'on veut,
mais avant tout solide et des plus honorables pour un
homme au sein de son pays, L'Hôpital ne pouvait guère
refuser. On ne saurait lui faire reproche de cette cir-
constance, dont il n'a pas été absolument le maître. Elle
ne doit être, à mon avis, d'aucun poids pour le procès
qu'on pourrait lui faire à l'occasion de ses opicions reli-
gieuses, et ne peut pas servir à prouver qu'il fut pro-
testant de conviction s'il ne le fut pas extérieurement.
(1) Lettre au cardinal de Tournon, liv. I.
(2) Fonds Dupuy, vol. 193. Ce prélat était natif de Gannat.
- 38 — ■
L'Hôpital, chancelier de Marguerite de Savoie, maître
des requêtes, président des comptes et membre du con-
seil privé.
En 1553, L'Hôpital, étant alors (1) en butte aux
calomnies de plus en plus acharnées de ses collègues,
eut la consolation de voir la propre soeur du roi se
tourner vers lui en signe de protection, prendre en main
sa défense, et s'offrir à le venger en lui ouvrant sa mai-
son pour lui et les siens. Il se démit aussitôt de sa
charge de conseiller en faveur de Philippe Huraut de
Chiverny (2), celui qui fut plus tard chancelier, et non
pas son gendre, Huraut de Bellebat, comme l'a cru
M. Villemain.
Quelques mois après, il fut nommé maître des re-
quêtes. Ce point, qui jusque-là avait pu sembler douteux
malgré ce qu'en avaient dit de Thou et Scévole de Sainte-
Marthe, ne l'est plus maintenant. Dans les lettres de pro-
visions qui lui confèrent la charge de président supernu-
méraire des comptes, il est ainsi désigné : « Notre amé
« et féal conseiller et maître des requêtes messire Michel
« de L'Hospital (3). »
Il fut investi de ces dernières fonctions par lettres du
6 février 1554. Il les exerça jusqu'au mois de novembre
1559, époque à laquelle il fut chargé d'accompagner
(1) Lettre à Marguerite de Savoie.
(2) Voyez les Mémoires de Chiverny.
(3) Lettres de provisions aux Pièces justificatives; on y verra 'quel
témoignage éclatant est rendu à son intégrité et à sa probité.
— 39 —
Marguerite de Valois dans son voyage à Nice. 11 ne fut
pas remplacé; il garda le titre de sa charge, quoique
absent. L'office ne fut supprimé qu'en 1563, et néan-
moins il n'eut pas de successeur.
En 1559, après la mort de Henri II, il avait été appelé
dans le conseil privé (1). Étant président des comptes, il
était pourvu de l'une des plus hautes dignités du royaume..
Son entrée au conseil privé en faisait un des premiers
personnages de l'État. Il prenait place parmi les conseil-
lers immédiats de la couronne appelés à délibérer jour-
nellement en présence du roi sur la marche générale des
affaires, à éclairer le souverain, l'assister de leurs lu-
mières, débattre devant lui les diverses questions de po-
litique intérieure et extérieure, préparer et arrêter la
teneur des édits, les signer, prendre enfin leur part de
responsabilité dans le gouvernement du royaume. Les
membres de ce conseil étaient d'abord les princes du
sang, appuis naturels et les plus fermes du trône. Les
autres étaient choisis parmi les personnages les plus
influents par leur naissance ou leur expérience. On peut
voir si L'Hôpital était devenu un homme considérable,
s'il était vrai, comme a dit M. Michelet, qu'il eût che-
miné sous la terre. On sera moins étonné, peut-être,
quand on le verra élevé à la dignité dé chancelier.
Par son expérience, son caractère et ses talents, il
était des plus dignes parmi ceux qui l'étaient. Son élé-
vation fut toute naturelle. Étant connu de toute la Cour,
au sein de laquelle il vivait, il ne fallut pas de longues
(1) Testament.
— 40 —
délibérations. Il n'y avait place pour aucune intrigue, il
n'y en eut pas, comme l'a cru à tort Condorcet (1).
2.
L HOPITAL CHANCELIER.
Il était à Nice, auprès de la duchesse de Savoie, quand
survint la mort du chancelier Olivier, le 29 mars 1560.
Trois jours après, le successeur était choisi. « Nous
« avons incontinent après le décès dudit Olivier, et dès
« le premier jour d'avril dernier passé, advisé de pour-
« voir dudit estat et dignité de chancelier ledit de L'Hos-
•< pital lors absent de nostre royaume (2). » Telles sont
les paroles royales dans les lettres de provision données
à Saint-Léger le 30 juin 1560.
Ce fut dans l'année 1562, suivant l'opinion générale,
qu'il subit sa première disgrâce. On a dit aussi qu'il se
retira à Vignay pendant ce temps. Cette première retraite,
au sujet de laquelle il n'y a nulle part de détails for-
mels, ni sur le temps qu'elle dura, ni sur- la cause. qui
l'amena, est pourtant un fait très-certain L'Hôpital lui-
même, quoiqu'il la passe sous silence dans son testa-
(1) Discours à l'Académie, éloge de L'Hôpital.
(2) Voir dans les registres du Parlement, aux archives de l'Em-
pire. — Tessereau. — Du Chesne.
— 41 —
ment, en parle cependant dans une lettre à Guy du
Faur : « Lorsqu'au bout de quelques mois, dit-il, le
« pouvoir m'a été rendu, ai-je cherché à me venger de
« mes ennemis, chose qui pourtant m'eût été si fa-
« cile? (1). »
Sa seconde retraite eut lieu vers la fin de l'année
1568. Ce n'est ni au mois de février, ni au mois de
mai, ni au mois de juin, mais le 8 octobre 1568 que les
sceaux furent retirés à L'Hôpital. La date est formelle-
ment mentionnée dans les Mémoires de Çondè, dans ce
journal qui commence le premier volume. Ce passage est
resté jusqu'ici, à ce qu'il paraît, complètement inaperçu.
Ainsi tombent toutes les fausses données reproduites par
le P. Anselme et tous ceux qui sont venus depuis lui.
Sans doute, il quitta plus tôt la Cour. Nous savons, par
un acte passé entre lui et son frère (2), qu'il était encore
au Louvre le 1er mars de cette année. C'est donc entre
le mois de mars et lé mois d'octobre qu'eut lieu son dé-
part. Il n'eut pas pour cause, ainsi qu'on l'a dit, la ré-
ception de la bulle pour l'aliénation de 50,000 écus de
rente des biens du clergé, car cette bulle n'arriva de
Rome qu'au mois de décembre (3).
Voici le passage des Mémoires de Condé : « Le 7e de
(1) Lettre V, liv. VI.
(2) Fonds d'Hozier, Bibliothèque Impériale, n° 726, manuscrits.
(3) Mémoires de Condé, Ier vol., p. 200.
— 42 —
« ce mois (d'octobre), monsieur Brulart, secrétaire du Roi
a et de ses finances, et secrétaire de la Reyne, fut par le
« commandement du Roi envoyé exprès en la maison de
« monsieur le chancelier, nommée Rigny (1), près Es-
« tampes, pour avoir les sceaux et les apporter au Roy;
« ce qu'il exécuta : et ledit chancelier les lui rendit sans
« aucune difficulté, et furent par ledit sieur Rrulart rap-
« portés au Roy le 8 dudit mois (VIII) et mis entre ses
o mains; pendant lequel temps ne furent baillés à per-
« sonne-, mais quand on voulait sceller, cela se faisait
« par le conseil; y assistant le seigneur de Morvilliers,
•< l'évêque de Limoges, nommé de l'Aubespine, et plu-
« sieurs maîtres des requêtes (2). »
Il n'y a pas lieu d'être étonné que L'Hôpital fût depuis
quelque temps éloigné de la Cour, et néanmoins qu'il
conservât chez lui et sous sa main le dépôt si précieux
des sceaux. Il ne pouvait d'abord s'en dessaisir que sur
l'ordre exprès du roi, et on allait à sa campagne porter
les lettres pour y mettre le scel, ou bien on faisait ce
que dit Miraulmont :
« Quand le roi est à Paris et que le chancelier est
« aux champs avec les sceaux, l'on se sert de celui du
« Châtelet, et le plus souvent de celui de la petite chan-
« cellerie, ordonnée en l'absence du grand... » (3)
(1) Erreur de nom : c'est Vignay qu'il fallait.
(2) Mémoires de Condé, 1er vol., année 1568, p. 197, édit. de
17J3.
(3) Miraulmont, Traité de la Chancellerie, p. 33. Cet auteur est
du XVI siècle.
— 43 —
Il y a d'ailleurs de ce fait plusieurs exemples qu'on
pourrait citer.
Retirés des mains de L'Hôpital, les sceaux furent remis
quelque temps après à Morvilliers, évêque d'Orléans et
membre du conseil privé : il ne voulut point les tenir par
commission. Pendant deux ans et trois mois (1) il resta
chargé de cette garde compromettante, mais seulement
pour obéir au roi, et refusa constamment de prendre part
à toutes les menées tramées contre L'Hôpital. Toutes les
lettres, tous les édits, toutes les ordonnances se termi-
naient par le protocole suivant : « Si, donnons en man-
« dément, à notre très-cher et féal chancelier, et à nos
« amés et féaux conseillers en notre conseil privé, ayant
« la garde de notre scel » (2)
II y a des lettres de Morvilliers (3) adressées à L'Hô-
pital, dans lesquelles on voit qu'il proteste sans cesse
du désir qu'il avait d'être délivré de ce fardeau. En-
fin, au mois de février 1571, il se relira spontanément
et s'en alla dans son abbaye de Saint-Père de Melun.
C'est'de là que le lendemain de Pâques, vers la fin
de mars ou au commencement d'avril, il écrivit à
M. Pinart cette lettre si pleine d'admirables senti-
ments, dans laquelle, exposant sa conduite et ses pen-
sées pendant cet espace de deux ans et trois mois qu'il
avait eu les sceaux, il supplie le roi de lui donner des
(t) Voyez une lettre de lui, n° 400, Bibl. de l'Arsenal.
(2) Voir dans Tessereau, Histoire de la Chancellerie, et divers
recueils d'ordonnances.
(3) Arsenal, manuscrit, n° 4 00.
— 44 —
lettres de décharge, qui témoignent que s'il a tenu les
sceaux, ça été par l'exprès commandement du Roi, et
que c'est bien volontairement et de son plein gré qu'il
s'est départi.
La disgrâce de L'Hôpital était profonde. II n'y avait
pas à douter qu'il ne paraîtrait plus au pouvoir. Les
influences de la Cour avaient changé : on marchait ra-
pidement vers les déterminations violentes qui devaient
aboutir à la Saint-Barthélémy. On ne pouvait différer
de nommer un garde-des-sceaux en titre. Dès 1569, les
pourparlers avaient commencé et continuaient toujours.
Il fallait d'abord obtenir le désistement de L'Hôpital : cet
obstacle n'était pas le plus considérable. Car L'Hôpital
avait trop de grandeur d'âme pour sacrifier l'intérêt de
l'Etat a son ambition. Cet office est le vostre et non le
mien, écrivait-il au roi qui lui demandait sa démission :
il est juste que le « service de Votre Majesté soit fait
« comme il convient; je ne puis ni ne veux l'empê-
« cher (1). »
Il ne sollicitait qu'une chose, c'était que le roi
voulût bien faire pour lui ce qui avait été fait pour
tous les autres chanceliers, quant a sa pension; pré-
sentant pour excuse et justification de cette prière, si
juste en elle-même, son peu de fortune, sa nombreuse
postérité et un train de vieux serviteurs qu'il ne pouvait
renvoyer.
Ce qui était difficile, sans doute, c'était de remplacer
un homme si vertueux, le plus grand chancelier, le plus
(t, 1 Fonds Dopuy. Lettre au Roy, vol. 193-194.
— 45 —
savant, le plus digne et le plus universel qui fut jamais
en France, suivant Brantôme.
Au mois de janvier 1573, on n'avait encore pris aucun
parti ; Morvillier-s s'était retiré -, les sceaux étaient tombés
dans les mains de Birague, qui était bien plus à la discré-
tion de la Cour, et la Saint-Barthélémy avait jeté partout
l'effroi. Mais Birague n'avait pas non plus de Commission.
Il y avait cinq ans que L'Hôpital s'était éloigné, et on
n'avait trouvé personne qu'on pût mettre en sa place.
Quel hommage involontaire rendu à sa conduite! Enfin,
une résolution fut prise : L'Hôpital, par un acte passé à
Bellebat devant le prévost de La Ferté-Aleps, le 1er fé-
vrier de cette année, « consentit que le Roi pourvût à
« l'exercice dudit estât de chancelier en la meilleure ma-
« nière que bon lui sembleroit, soit par commission
« simple de garde-des-sccaux, ou par érection et création
« nouvelle de l'office de garde-des-sceaux (I). » Avec
cette seule condition, « espérant que ledit seigneur Roy
« et la Reyne sa mère lui tiendront les promesses qu'ils
« ont faites audit seigneur chancelier par les lettres qui
« ont été faites ou qui seront faites a la décharge dudit
« état. »
Le 6 février 1573, le roi, dans sa justice et dans sa
bonté, signa, en effet, des lettres de décharge qui étaient
pour son vieux chancelier le témoignage le plus éclatant
qu'il pût désirer. Tous les droits, tous les honneurs,
toutes les prééminences, tous les gages attachés à l'office
de chancelier, et le titre même de l'office, lui étaient
(1) Arsenal, n° 400, manuscrits, f° 47.
— 46 —
conservés-, il n'était déchargé que de la peine, labeur et
exercice dudit estât (1). Ces lettres furent vérifiées le 11
mars suivant (2). Deux jours après, le 13 mars, étant a
Bellebal, chez son gendre, il signa ce testament qui fait
encore l'admiration universelle; et ce même jour (3), en
ce même lieu, deux heures après, il expira tranquille-
ment, entouré de tous ses petits enfants et de tous ses
bons serviteurs.
La date et le lieu de cette mort ne peuvent pas être
l'objet d'un doute, si l'on veut prêter attention à la sous-
cription de Robert Huraut, mise à la suite du testa-
ment.
Voici la déclaration de Robert Huraut, gendre de
Michel de L'Hôpital :
« Je Huraut Bellebat, désire qu'il soit connu a tous
« que ce testament a été lu et relu par moi au très-
« illustre Michel de L'Hospilal, mon beau-père, le 13
« mars 1573, deux heures avant qu'il eût cessé de vivre.
« II l'avait tracé et décrit la veille, et par son ordre.
« mon fils Michel l'avait transcrit, mais avec tant de prê-
te cipitation, que la grande surcharge de notes en rendait
« la lecture très-difficile. Cependant, le testateur conser-
«. vant tout le calme, toute la force de sa raison et de
« son caractère, avait indiqué toutes les fautes, me les
« avait fait corriger, et après une nouvelle lecture, il a
« souscrit et signé ce testament en présence de sa femme,
(1) Voir ces lettres aux Pièces justificatives.
(2) Tesscrcau, Hist. de la thancellerie, et François Duchcsne.
(3) Voir le testament, Fonds Dupuy.
— 47 —
« sa fille, et de plusieurs personnes attachées à son ser-
« vice. »
Ce testament étant daté de Bellebat le 13 mars 1573,
et L'Hôpital ayant expiré deux heures après la signa-
ture de cette pièce, on a bien la preuve qu'il est mort à
Bellebat (1).
(1) Quant au testament, c'est-à-dire cette pièce reconnue pour
telle, cl qui est dans le fonds Dupuy à la Bibliothèque Impériale, il
n'est guère possible de ne pas le tenir pour authentique, malgré les
irrégularités qu'il offre au point de vue légal.
V.
La vérité sur L'Hôpital.
1.
SON ROLE POLITIQUE.
Il faut considérer dans L'Hôpital un point de vue prin-
cipal dominant tous les autres, car de là vient surtout sa
grandeur. Il posséda a un degré éminent les vertus do-
mestiques ou privées sans lesquelles il n'y eut jamais de
grands citoyens, et les vertus civiles qui ont fait de lui
l'une des figures les plus imposantes et les plus vénérées
de notre histoire.
Des écrivains catholiques se sont indignés qu'on l'ait
tant exalté et qu'on en ait fait une idole. Ils n'ont voulu
voir en lui sans doute qu'un adversaire politique des
Guises et l'auteur de l'édit de pacification.
L'Hôpital, quelles que soient les fautes qu'on lui im-
4

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