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Quelques fous

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285 pages

L’HOTEL de Beauchamp est situé au centre du quartier des Champs-Elysées. Deux immenses portes cochères formant aller et retour donnent accès dans une première cour. Le pan de mur qui sépare les baies est orné de bas-reliefs et surmonté d’une Cérès qui ouvre ses bras admirablement sculptés. Les portes, coupées de part et d’autre en paraboles, dessinent le piédestal de la statue, et cet ensemble décoratif est complété par les murs latéraux, où des divinités champêtres tendent vers la Cérès leurs mains chargées des présents de la terre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Harry Alis

Quelques fous

A mon cher et vieil ami

 

 

LE DOCTEUR HENRI BOUGIER

 

 

je dédie ces quelques études.

 

 

HARRY ALIS.

Paris, avril 1889.

UNE AME DE CE TEMPS

L’HOTEL de Beauchamp est situé au centre du quartier des Champs-Elysées. Deux immenses portes cochères formant aller et retour donnent accès dans une première cour. Le pan de mur qui sépare les baies est orné de bas-reliefs et surmonté d’une Cérès qui ouvre ses bras admirablement sculptés. Les portes, coupées de part et d’autre en paraboles, dessinent le piédestal de la statue, et cet ensemble décoratif est complété par les murs latéraux, où des divinités champêtres tendent vers la Cérès leurs mains chargées des présents de la terre. La cour intérieure est toute sablée, sauf un chemin pavé qui va de l’une à l’autre porte en décrivant une demi-circonférence dont l’extrême convexité touche le grand perron. La rampe de l’escalier de pierre et la marquise qui le recouvre sont en fer forgé d’une grâce de lignes et d’une délicatesse de travail merveilleuses. Lorsque les portes s’ouvrent pour laisser passer un landau armorié traîné par de magnifiques steppeurs, conduit par des cochers raidis dans leurs bottes à revers et que se révèlent la solennité de la cour, la majesté du péristyle où attendent deux laquais à culotte courte, il est impossible de n’avoir pas l’impression de quelque chose de grand et de mystérieux, pareil à ces temples indiens dont les entrées rarement s’entrebâillent à la vue des simples mortels.

Si l’on pénètre à l’intérieur de l’hôtel, cette impression s’accroît encore. Dès l’entrée apparaît un escalier monumental muni de rampes en fer forgé plus délicates que celle du dehors et qui décrivent des courbes gracieuses. Les murs sont cachés par des tapisseries de Flandre. Des laquais soulevant des tentures surgissent sur les côtés et débarrassent les visiteurs des objets superflus, qu’ils portent dans les antichambres. Deux tentures plus vastes, retenues par de lourdes embrasses, couvrent à demi les portes du salon où l’escalier aboutit.

Ce salon est la note triomphale de l’hôtel et l’on voit que tout a été disposé pour la gloire de cette pièce unique. C’est un énorme vaisseau, de la hauteur de quatre étages, sans fenêtres, où toute la clarté tombe d’une coupole de vieux vitraux, acquis à prix d’or dans un couvent d’Italie.

A la hauteur de chaque étage, une galerie ornée de balustres dessert les appartements. Les murs sont couverts de tapisseries sombres sur lesquelles des appliques de cuivre et d’acier plaquent des lueurs. Ça et là, comme négligemment mêlés, se dressent des feuillages élégants et parfois des fleurs aux couleurs crues, profilés au-dessus de vases gigantesques, à côté de statues blanches, solennelles. Dans cette vaste nef, il ne règne, en plein jour, qu’une demi-clarté pareille à celle des cathédrales : les couleurs de certaines fleurs et les reflets des métaux accrochent seuls et fixent d’abord le regard. Puis l’œil s’accoutume peu à peu et analyse les détails. Parfois, lorsqu’on fait glisser dans leurs rainures les deux immenses panneaux qui forment le fond, en face de l’entrée, une lumière éblouissante pénètre subitement dans le grand salon. Il semble d’abord qu’un rideau se soit levé sur une scène d’opéra : au premier plan, des draperies, gracieusement relevées, dominent l’encadrement. A droite et à gauche, les murs blancs, ornés de sculptures filetées d’or, supportent de charmants tableautins. Et c’est au centre de la scène une profusion de fauteuils, de poufs, de chaises longues, de meubles et de bibelots. Le fond semble fait d’une seule glace sans tain ; les colonnettes qui supportent le plafond sont si gracieuses, unies par des ornementations si délicates et si élégantes, qu’elles n’ont pas l’air d’être là pour un usage indispensable, mais seulement pour encadrer et embellir la glace, au travers de laquelle des verdures élancées se dessinent sur le ciel. Et quand on s’approche, après le premier éblouissement causé par la subite clarté, on reconnaît que la scène est, en réalité, un second salon donnant sur le jardin où l’on descend par un double perron à balustres d’albâtre.

Mais durant le jour, au premier salon, avec sa solennité de cathédrale ; au second, avec son éclairage en biais et la gaieté de son ameublement, il manque une commune chose : la vie. Quelques personnes venues en visite sont impuissantes à animer ces vastes pièces. Aussi l’hôtel ne semble-t-il vivre véritablement que les soirs de grande réception, alors que tout resplendit de lumières éblouissantes, que des guirlandes de fleurs rares tombent des galeries supérieures, que des dizaines de personnes circulent à l’aise dans les deux salons, et que murmurent, alentour, les accents de musiques adoucies...

Cet hôtel, dont les immensités et les splendeurs semblent faites pour quelque patriarcale famille princière, n’abrite pourtant que deux hôtes : lord Beauchamp et sa fille Harriett qui est âgée de vingt ans. Par un hasard singulier, lord Beauchamp, dont la famille était jadis venue de France, au temps de la conquête, épousa une Française et vint se fixer à Paris où il transporta la majeure partie de sa fortune. Il est veuf depuis fort longtemps, et il n’est plus retourné en Angleterre qu’à de longs intervalles. Sa fille unique a été élevée sous la surveillance d’une parente éloignée, au milieu d’une nuée de bonnes et de femmes de chambre. Rien de plus admirable que cette créature. Grande, élancée, elle a la sveltesse et la pureté de formes qui se rencontrent seulement chez certaines Anglaises ; avec cela, la grâce et l’aisance des Françaises. Son regard assuré, tranquillement fier, décèle le caractère qui a été transmis par lord Beauchamp à sa fille. Miss Harriett croit très sincèrement qu’il existe deux sortes de créatures humaines : celles qui sont faites pour servir et celles qui sont faites pour être servies. Encore admet-elle parmi ces dernières une série d’échelons au sommet desquels dominent, avec une supériorité nécessaire et sereine, l’aristocratie anglaise en général et les Beauchamp en particulier. Quant à la multitude grouillante des indépendants assujettis seulement aux soucis d’argent, commerçants, petits bourgeois, industriels, ils apparaissent à miss Harriett comme des affranchis malveillants, mille fois moins dignes d’intérêt que la classe des serviteurs fidèles.

Ces manières de voir sont exactement celles de lord Beauchamp : il n’éprouve pas pour sa fille de la tendresse, mais la respectueuse estime que doit inspirer l’héritière d’une si grande fortune et d’un si beau nom. Il entretient avec elle des relations cérémonieuses et n’a même jamais pensé à la surveiller, n’imaginant pas qu’une Beauchamp puisse en avoir besoin. Ainsi, dans l’hôtel, cohabitent deux majestés froides et orgueilleuses. Parfois lord Beauchamp accompagne sa fille à l’Opéra ou dans ses promenades en voiture ; le plus souvent, il passe ses soirées au club et s’occupe, durant le jour, de ses écuries de courses qui sont remarquables. Alors, miss Harriett va seule au Bois ou au spectacle — où peut la conduire sa fantaisie guidée par un vif sentiment de sa dignité. Elle n’a plus de chaperon depuis qu’elle a perdu sa vieille parente. A quoi bon ? Elle n’éprouve aucun embarras, aucune crainte : quel mortel serait assez présomptueux pour lever les yeux jusqu’à elle ?...

 

... Ce soir-là, miss Harriett était allée seule à l’Opéra. En rentrant, elle prit, suivant sa coutume, une légère collation dans son petit salon particulier. Puis elle passa dans sa chambre à coucher : par un caprice assez bizarre, elle avait fait tendre complètement cette pièce de tapis d’Orient sombres, à longs poils. Sur cette note obscure tranchait un vaste lit de milieu en bois doré et sculpté, qui semblait perdu en des flots de mousseline des Indes, de dentelle et de gaze tombant du ciel. Les deux femmes de chambre déshabillèrent leur maîtresse. Elle lisait depuis un moment, étendue sur une chaise longue, au coin du feu, quand Jane et Marthe, ayant terminé leur besogne, se retirèrent. Elles avaient contourné la galerie du premier salon et elles allaient s’engager dans l’escalier qui conduit à l’étage supérieur : un cri perçant les frappa de terreur.

 — Mademoiselle est malade, s’écria Marthe.

Et, bien qu’on n’entendît aucun bruit de sonnette, elles s’élancèrent. Leur anxiété devint de l’épouvante lorsqu’elles s’aperçurent que la porte, donnant sur le couloir, était fermée.

Elles coururent aussitôt, d’un commun mouvement, vers la porte du cabinet de toilette. En passant, Jane, qui est une fille courageuse et froide, sonna le valet de pied. L’entrée du cabinet, dissimulée derrière une portière, n’était pas fermée : Marthe poussa le panneau et se précipita en criant nerveusement :

 — Qu’avez-vous, Mademoiselle ?

Mais, brusquement, elle s’arrêta et faillit tomber. Un nouveau cri suivi de deux coups de feu retentissait à l’intérieur de la chambre. Malgré leur désir de porter secours à leur maîtresse, les deux filles demeuraient immobiles, paralysées par la peur. Marthe, même, poussait des cris nerveux involontaires. Cela dura seulement quelques secondes. Un grand laquais arrivait, ainsi que le valet de chambre de lord Beauchamp, Brégeot, qui avait entendu le bruit des coups de feu. Tous ensemble, ils pénétrèrent dans la chambre à coucher où brûlaient encore la veilleuse rose et les bougies qui éclairaient Mademoiselle. Le lit était vide : tout auprès, le corps d’un homme gisait à terre. Tandis que le laquais se baissait prudemment pour le reconnaître, Brégeot, éclairé par Jane, pénétrait, le cœur serré d’angoisse, dans le petit salon : là ils aperçurent miss Harriett, les cheveux épars, les yeux dilatés par l’épouvante ; elle s’appuyait des deux mains sur le guéridon du milieu, et une grande tache de sang maculait son peignoir. Elle ne parut pas reconnaître Jane et Brégeot, d’abord, et poussa de nouveaux cris. Tout à coup, elle s’affaissa et tomba évanouie. Jane s’empressa auprès d’elle, Brégeot envoya Marthe, qui était incapable de rendre aucun service, quérir un médecin. Le laquais étant venu lui dire que l’homme était mort, ils cherchèrent ensemble dans tous les recoins de l’appartement, pour voir s’il n’y avait pas un autre malfaiteur. Ils ne trouvèrent rien.

Lord Beauchamp arriva presque en même temps que le médecin. Miss Harriett avait été transportée dans l’ancienne chambre de lady Beauchamp. Le docteur constata immédiatement que la blessure reçue au côté droit par la jeune fille n’avait aucune gravité. Ce n’était qu’une éraflure. Lord Beauchamp, en revenant de son cercle, avait été tellement stupéfait d’apprendre le drame qui s’était passé en son absence, qu’il en avait perdu la faculté de raisonner. L’assurance du médecin parut lui rendre la conscience de lui-même. Il monta au premier pour voir le cadavre, auprès duquel veillait un laquais armé. L’inconnu, étendu sur le tapis, était bien mort ; c’était un homme d’une trentaine d’années, petit, laid, porteur d’un lorgnon qui, malgré sa chute, était demeuré sur son nez ; son costume était propre et râpé, celui d’un petit employé. Près de lui gisait le revolver qui lui avait servi à commettre l’attentat. En deux minutes, lord Beauchamp trouva l’explication de l’affaire : cet homme s’était introduit dans l’hôtel pour voler et, ne connaissant pas la disposition des lieux, il s’était caché à tout hasard dans la chambre de miss Harriett. Celle-ci l’avait aperçu, et le malfaiteur, entendant ouvrir la porte et perdant la tête, avait d’abord tiré sur miss Harriett et s’était ensuite fait justice. Rien de plus simple et de plus naturel. Mais lord Beauchamp aurait voulu savoir comment le malfaiteur s’était introduit dans l’hôtel. C’est ce qui le détermina à envoyer prévenir le commissaire de police.

Ce magistrat arriva bientôt : en route, le grand laquais, qui avait pénétré le premier dans la chambre de miss Harriett, lui raconta avec précision ce qui s’était passé. A l’hôtel, le commissaire étudia lui-même longuement les lieux. L’examen du cadavre parut lui causer quelque surprise : il le fit laisser sur place, pour les constatations du magistrat instructeur. Il ne releva aucune trace de vol, ni de fracture, rien sur le cadavre qui pût servir à établir son identité. Le médecin ayant déclaré que miss Harriett ne pouvait pas subir un interrogatoire, le commissaire se borna à recueillir les dépositions de Brégeot, du laquais, de Jane et de Marthe. Le lendemain, l’enquête fut reprise par M. Ehrard, juge d’instruction. Le magistrat fut admis auprès de Mlle de Beauchamp, que l’émotion avait rendue plus malade que la blessure. Elle fit le récit suivant :

 — Les femmes de chambre venaient de me quitter : je lisais, assise devant le feu, lorsque j’entendis marcher derrière moi. Je me retournai brusquement et je vis entre la porte et moi un homme, le revolver à la main. Il le tournait de mon côté en disant : « Ne bougez pas, ou vous êtes morte. » C’est alors que, effrayée, je m’élançai, en criant, derrière un fauteuil. Les cordons de sonnette avaient été coupés. L’homme alla pousser le pène sans me quitter des yeux. Il répétait : « Ne dites rien, ne bougez pas, ou vous êtes morte. » A ce moment on entendit frapper à la porte. Je criai de nouveau. Quelques secondes après, la petite porte du cabinet de toilette s’ouvrait, on entendit la voix de Marthe. L’homme, sans doute, ne connaissait pas l’existence de cette entrée. Il parut surpris et, subitement furieux, il s’élança vers moi en criant : « Ah ! coquine ! » Tandis que je m’enfuyais dans le salon, un coup de revolver retentit et je ressentis une vive douleur au côté, puis l’homme tira un second coup... Mais je ne sais plus...

Malgré sa dignité et son sang-froid habituels, miss Harriett paraissait en proie à une vive émotion, d’ailleurs fort naturelle.

Le juge d’instruction réfléchissait. Il regarda fixement la jeune fille et dit, posément :

 — Rappelez bien vos souvenirs ; il n’y a rien eu autre chose ?... Cet homme ne vous a pas touchée ?

Lord Beauchamp intervint et dit vivement :

 — Non, non...

Mais M. Ehrard agita la main doucement pour lui montrer que son intervention était superflue, et, accentuant la froideur de son regard :

 — Permettez-moi d’insister, mademoiselle, il faut que nous sachions tout... Rappelez vos souvenirs...

Cette fois, miss Harriett rougit et se troubla complètement. Puis, un éclair d’orgueil passa dans ses yeux, et elle parut prendre son parti :

 — Juste au moment, dit-elle, où j’entendais ce misérable marcher derrière moi, il se précipitait et, me saisissant la tête, m’embrassait violemment...

Fronçant les sourcils, cette fois, là jeune fille regardait le juge d’instruction comme pour le provoquer. M. Ehrard reprit du même ton calme :

 — C’est tout ?

 — Absolument tout.

Lord Beauchamp intervint encore.

 — Ce détail, dit-il d’une voix un peu embarrassée, ne présente aucune espèce d’intérêt, et nous avions cru devoir le taire.

Le juge d’instruction se tourna sans répondre vers miss Harriett et conclut :

 — Mademoiselle, je vous remercie. Excusez-moi d’avoir été obligé d’accomplir cette désagréable formalité.

Et il se retira.

L’enquête, qui fut poursuivie, ne présentait d’intérêt que parce que le malfaiteur pouvait avoir des complices, notamment parmi les domestiques de l’hôtel. On n’en découvrit point. En revanche, on sut bientôt quel était l’homme au revolver, et cette découverte ne fit que rendre plus mystérieux l’acte qu’il avait commis. C’était un nommé Louis Rouillot, âgé de trente ans, petit clerc chez Me Bornot, notaire. Son patron, fort surpris d’apprendre sa mort singulière, le représenta comme un garçon très insignifiant, très assidu à son travail, n’ayant jamais donné aucun sujet de plainte. Toute l’étude s’accordait à le juger incapable d’une mauvaise action. Aussi pensait-on que Rouillot était subitement devenu fou : on se rappelait d’ailleurs parfaitement qu’il avait l’air bizarre depuis quelque temps. Lui qui était toujours si sérieux jadis, il riait parfois sans raison. Une perquisition opérée dans la modeste chambre qu’occupait le petit clerc, rue de Buci, n’amena aucune découverte. On apprit seulement que Rouillot vivait fort régulièrement et qu’il n’avait pas de dettes dans le quartier.

 — Jamais de femme, monsieur, dit la concierge. Tout ce qu’il y a de plus exact et de plus rangé.

Faute de mieux, l’instruction accepta donc l’explication de Me Bornot et l’affaire fut classée.

La presse ne fit aucun bruit autour de cette affaire : on imprima seulement qu’un voleur s’était introduit dans l’hôtel de Beauchamp, qu’il avait été surpris et qu’il s’était tué. Nul ne parla de Mlle de Beauchamp.

Je n’aurais donc pas connu les détails ci-dessus, si, le lendemain de l’affaire, je n’avais reçu sous enveloppe un curieux manuscrit qu’accompagnait ce billet sans signature :

« Monsieur, vous vous intéressez aux études psychologiques documentaires. Lisez ceci. Il ne manque que l’épilogue. Vous le connaîtrez en allant demain à l’hôtel Beauchamp. »

J’y allai et je vis qu’un homme avait été tué. Le manuscrit me donnait la clef du mystère. Je rendis visite, quelques jours plus tard, à M. Ehrard et le lui communiquai. Il me raconta de son côté ce qu’il savait. C’est ce que je viens de reproduire. Voici maintenant le manuscrit de Louis Rouillot :

« Janvier.

« Je suis pauvre, laid, timide. Dans la lutte sociale, je suis d’avance un vaincu. Je suis né sans ressources matérielles, sans ressources morales. Pourquoi ne suis-je pas né aussi sans intelligence et sans appétits ? Heureuse simplicité de mon père, qui le préservait des tortures de l’envie !

Je le vois encore : il était garde-chasse chez Mme de La Valette, ancien soldat, et il semblait que sa vie n’eût d’autre but que d’exécuter une consigne. C’était, par excellence, un résigné, un fataliste, à la manière des paysans russes. Toutes choses lui semblaient, ici-bas, immuablement fixées comme elles devaient l’être. Son devoir comportait un certain nombre de tournées à faire chaque jour, une certaine somme à apporter, le Ier de chaque mois, à la maison. Quand ce devoir était rempli, mon père était satisfait. Le rêve, cette étonnante faculté qui élève l’homme au-dessus des êtres, n’occupait dans son esprit qu’une place très mince ; il songeait parfois à une augmentation peu probable, mais possible, du chiffre de ses appointements. Il était, d’ailleurs, plein de mépris pour ceux qui, mécontents de leur sort, se lancent dans les aventures. Grands ou petits, mon père nommait ceux-là des « cerveaux brûlés. »

« Je l’ai toujours craint et respecté. Si, comme lui, je n’avais connu que des rudiments de lecture et d’écriture, peut-être mon corps malingre se serait-il fortifié dans la saine atmosphère des bois ; alors, j’aurais pris plus tard son fusil et je mènerais aujourd’hui une existence calme et végétative à l’abri de quelque maisonnette forestière. Mais le malheur voulut que je fusse donné comme camarade de jeux au petit Raoul de La Valette qui était à peu près de mon âge. Ce fut ma perte. Je suivais les cours du précepteur, qui m’apprit quelques bribes de latin..., le misérable !

... D’abord, ma nouvelle existence fut un enchantement ; Raoul et moi, nous étions tout à fait camarades ; nous nous tutoyions. Je portais ses vêtements défraîchis et, de loin, cela nous donnait l’air de deux frères. Mais, de près, on eût vite reconnu le petit paysan, rougeaud, laid, le visage couvert de taches de rousseur, tandis que Raoul était blond et rose, élancé et fort. Je ne voyais pas cela. Ce qui me frappait le plus, c’était la différence de nourriture. Souvent, vers quatre heures, je goûtais avec Raoul : on nous distribuait à l’office des choses délicieuses, autant que nous en voulions.

Ces jours-là, je touchais à peine à la soupe grossière que mon père mangeait avec tant d’appétit. En sortant des antichambres bien cirées, des salons tièdes aux tapis moelleux, je trouvais rude et lamentable la bâtisse où nous vivions. Bientôt je connus une autre souffrance, la pire de toutes ; je l’éprouvais, lorsque Mme de La Valette, dans des élans de tendresse inquiète, embrassait violemment son fils. Je n’avais jamais eu de mère, moi, et ces caresses que je n’avais pas connues me serraient le cœur... Pourtant rien de tout cela ne diminuait le respect et même l’admiration que m’inspirait mon père. Mais je comprenais vaguement que lui et moi étions destinés à une sorte d’infériorité matérielle et morale...

Un jour, on me dit de ne plus tutoyer mon camarade, de le nommer monsieur Raoul. Je m’y prêtai sans peine, mais j’éprouvai un grand mal au cœur. Ce jour-là, je songeai à me jeter dans l’étang. C’était un chagrin vague, irraisonné, profond...

Raoul, lui, continuait de me tutoyer. Je n’éprouvai d’ailleurs, à aucun moment, de la colère contre lui. Je le connaissais trop : je comprenais très bien qu’il n’était pour rien dans ma douleur. Et puis la haine, la malveillance même, tous les sentiments violents répugnaient à mon faible tempérament. A Raoul ainsi qu’à mon père, l’ordre des choses paraissait naturel et nécessaire. A la chasse, je portais le carnier ; à la pêche, je mettais les vers. De camarade, je devenais domestique. J’étais « le petit Louis. »

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