Quelques heures à Chaumont, en septembre 1828 . Relation publiée au profit du bureau de bienfaisance de cette ville

Publié par

au bureau de bienfaisance et au secrétariat de la mairie (Chaumont). 1828. France -- 1824-1830 (Charles X). [47] p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1828
Lecture(s) : 7
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 47
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

QUELQUES HEURES
A CHAUMONT,
EN SEPTEMBRE 1828,
DE L'IMPRIMERIE DE COUSOT.
QUELQUES HEURES
EN SEPTEMBRE 1828.
Relation, publiée au profit du Bureau de Bienfaisance
de cette Ville.
Savez-vous le bonheur dont nous allons jouir?
CORNEILLE.
A CHAUMONT,
Au Bureau de Bienfaisance et au Secrétariat de la Mairie,
1828.
Les scèiies que cet écrit retrace sont.gravées dans
tous les coeurs chaumontais. Mais quoi qu'il ne dise'
que ce que l'on sait déjà et qu'il exprime avec bien de
l'imperfection ce qui a été si vivement senti, nous-
aimons à penser qu'il sera favorablement accueilli.
Son but lui tiendra lieu de tout autre mérite et chacun
voudra payer le léger tribut que la charité ose deman-
der au royalisme..
LE 23 Décembre 1795, dans la mâtinée, une voiture
de poste, venant du côté de Bar-sur-Aube, s'avançait,
vers la ville de Chaumont, chef-lieu du département de
la Haute-Marne. Après avoir traversé la. petite rivière,
de Suize qui coule au bas de la montagne sur le som-
met de laquelle la ville est bâtie, une jeune personne ,
paraissant âgée de 16 ans à-peu-près, sortit de la voiture
et monta à pied la côte de la Voie-de-l'Eau. C'était
MARIE-TÉRÈSE-CHARLOTTE DE FRANCE, la fille de Louis xvi
et de MARIE-ANTOINETTE , qui allait chercher un refuge
sur une terre étrangère. Une seule dame l'accompagnait.
un officier autrichien lui servait d'escorte;
A la nouvelle du passage de cette infortunée Princesse,
toute la population avait été saisie d'une vive émotion ,
et s'amassait autour de la modeste hôtellerie qui venaitt
de recevoir la fille des Rois. Deux officiers municipaux,
MM. Abraham et Picard, envoyés par le Maire, se
présentèrent à la jeune MARIE-THÉRÈSE , offrant de la
conduire à l'hôtel-de-ville ou de demeurer auprès de
sa personne, pendant le temps de la halte, tant pour
rendre à son rang et à ses infortunes le seul hommage
que permettaient ces jours de deuil, que pour lui servir,
( 6)
au besoin, de sauve—garde. Mais la Princesse avait lu
dans les coeurs des habitans rassemblés : elle avait vu
qu'au milieu de cette foule attendrie et respectueuse,
elle n'avait besoin d'aucune protection ; elle remercia
les deux municipaux et voulut demeurer dans l'hôtel
où elle était descendue. Cet hôtel, tenu par les sieurs
et dame Royer, avait dû, depuis quelques années,
renoncer à sa vieille enseigne ; et cependant il n'était
connu , même à cette époque, comme il ne l'était avant
et ne l'a été depuis, que sous le nom d'hôtel de la Fleur
de Lys.
Là, l'Orpheline royale trouva non-seulement le res-
pect et les égards qu'elle devait attendre de tous les coeurs
généreux, mais encore l'empressement, les soins d'une
sensibilité profonde et d'un humble amour libre enfin
de s'épancher en pieuses démonstrations.
Son séjour ne fut pas long. Après quelques instans
de repos, elle se fit servir une tasse de lait, quelques
fruits et remonta bientôt en voiture au milieu de la pres-
que totalité des habitans dont les coeurs contristés ne pou-
vaient lui offrir qu'une douleur morne et silencieuse et des
voeux inexprimés dont la providence seule a connu toute
l'ardeur et toute la sincérité.
Depuis cette époque, trente-trois années s'étaient
écoulées, fécondes en grands, en mémorables évène—
mens. Le souvenir des crimes révolutionnaires avait dis-
paru, effacé par la gloire des armées républicaines, les
triomphes, la splendeur de l'empire et les bienfaits d'une
restauration constitutionnelle. Mais la mémoire du 23 Dé-
cembre 1795 était restée parmi les citoyens de Chaumont.
Elle était resiée surtout dans la modeste hôtellerie de la
Fleur de Lys dont la maîtresse, devenue veuve et oc-
togénaire , conservait, avec un culte presque religieux,
( 11 )
duc d'Angoulême à Chaumont, la garde nationale s'y était
formée avec une promptitude admirable; et long-temps
cette garde se fit remarquer par la belle tenue et les
rangs nombreux de ses compagnies. Malheureusement
elle avait fini par se désorganiser, à l'exception du corps
des sapeurs-pompiers dont les bons et si utiles services
n'ont jamais été interrompus. Toutefois, la ville n'ayant
pas de garnison, ce corps n'était pas suffisant pour
border la haye, et fournir à lui seul tous les postes d'hon-
neur et de sûreté nécessaires au palais de la Princesse et
à l'hôtel—de-ville. Il était donc convenable de faire une
invitation à la garde nationale, et, le 24 Août, le Maire
fit publier, à son de caisse, l'avis suivant :
« Le Maire de Chaumont s'empresse d'informer ses
» concitoyens que S. A. R. Madame la Dauphine, en
» ne permettant pas la formation d'une garde d'honneur,
» n'a point voulu deshériter la garde nationale de son
» plus beau privilège , et que, dans toutes les villes que
» traversera S. A. R., les citoyens qui font partie de
» cette garde seront admis, conjointement avec la troupe
» de ligne, à faire le service au palais de Madame la
» Dauphine.
" La garde nationale de Chaumont qui s'est organi—
» sée avec tant de zèle et de promptitude pour la récep-
» tion de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême,
» ne peut que montrer plus d'enthousiasme encore et plus
» d'empressement à s'approcher d'une Princesse si au-
» guste et si chère, fille de nos Rois et qui doit elle—
» même régner un jour sur le plus brave et le plus gé—
» néreux des peuples.
» Les grenadiers et chasseurs de la garde nationale,
» qui désireront jouir de l'insigne prérogative qui leur
» est accordée par S. A. R., sont invités en conséquence,
" à se réunir aujourd'hui, à trois heures après midi,
» dans la grand'salle de l'hôtel-de-villë, à l'effet de s'y ins-
" crire et d'y orgarniser le service qui se fera conjointe-
" ment avec la compagnie de sapeurs-pompiers.
» Chaumont, le 24 Août 1828.
" DAMBOlSE.»
Cet appel fut à peine entendu qu'un grand nombre de
citoyens, membres de la garde nationale et d'autres qui
s'en avaient pas encore fait partie, accoururent à l'hôtel-
de-ville pour y donner leurs noms et y recevoir des
armes.
Pendant ce temps, les ouvriers se mettaient à la be-
sogne de toutes parts. L'hôtel de la préfecture était en
réparation , ainsi que l'hôtel-de-ville ; on déblayait, on
couvrait de sable les abords de la porte Bourbon, les
routes, les côtes de Buxereuilles et de la Maladière, les
cours de la préfecture, la grand'rue, la place publique;
les peintres, les tapissiers , les couturières , les tailleurs
d'habits étaient en permanence ; les commissaires allaient
et venaient, faisant des marchés , donnant des ordres,
tenant des conseils; les maisons particulières étaient net-
toyées et badigeonnées; les lampions, les drapeaux, les
fleurs de lys en papier doré et argenté, les guirlandes
de lierre, de fleurs, de feuillages se préparaient en
toute hâte. Durant le jour une activité bruyante se
montrait partout et le soir, le rappel de la garde natio-
nale qui allait s'exercer dans le jardin des anciens che-
valiers de l'Arquebuse, les trompettes des sapeurs-
pompiers qui étudiaient leurs fanfares, les répétitions
des musiciens de la garde nationale, réunis dans une des
salles de l'hôtel-de-ville , se disputaient la foule des cu-
rieux. Tel était l'empressement de tous, le désir de chacun
de prendre part aux préparatifs, qu'un des ouvriers pla-
(7)
les objets dont l'illustre voyageuse s'était servi et dont
l'usage n'a depuis été permis à personne.
Dans le courant du mois d'Août 1828, le bruit se
répandit que l'auguste Princesse, devenue DUCHESSE D'AN-
GOULEME et ensuite DAUPHINE , allait bientôt, en se ren-
dant aux eaux de Plombières, traverser une seconde
fois la ville de Chaumont. Mais ce bruit ne tarda pas
à être démenti, et les habitans se livraient déjà aux re-
grets qui suivent une espérance déçue, quand, le 15 et
le 16 d'Août, la nouvelle du passage de S. A. R. fut
transmise officiellement à M. le Préfet de la Haute-Marne,
d'abord par M. de Vibraye, chevalier d'honneur de
Madame la Dauphine et ensuite par Son Exc. le Mi-
nistre de l'intérieur. Leurs lettres annonçaient que le 2 Sep-
tembre S. A. R. partirait de Troyes et arriverait à
Chaumont vers cinq heures du soir; qu'elle descendrait
à l'hôtel de la Préfecture, y dînerait à sept heures, et
qu'après y avoir couché, elle partirait le lendemain, à
sept heures du matin, pour aller déjeûner à Bourbonne;
delà à Langres, où elle dînerait et coucherait. Ma-
dame la Dauphine avait aussi le projet de visiter les
bains de Contrexéville ; mais la distance trop grande de
Bourbonne et le mauvais étal des chemins ont dû la faire
renoncer à cette excursion.
Les lettres annonçaient encore que S. A. R. voulait
qu'on ne lui fît aucune réception; que les autorités se
bornassentà l'attendre à la porte de son palais et qu'on
ne formât ni garde d'honneur, ni garde à cheval, mais
que la garde nationale serait admise à faire le service
conjointement avec la troupe de ligne. « L'intention de
» S. A. R. est que son voyage n'occasionne aucune dé-
" pense extraordinaire, écrivait Son Exc. le Ministre
" de l'intérieur : l'affluence qui se portera sur son passage,
" la manifestation des sentiniens que sa présence excitera,
" f auront plus de prix à ses yeux que des fêtes prépa-
» rées. » Les avis ajoutaient qu'à son arrivée, S. A. R.
parcourrait la ville dans une calèche qui devait être te—'
nue prête, et qu'après son dîner, où Madame admettrait
les personnes dont la liste aurait été soumise à son appro-
bation, elle recevrait les autorités, les dames , et toutes
les personnes que M. le Préfet croirait pouvoir lui pré-
senter. Enfin, l'on sut bientôt qu'un sentiment particu-
lier de bienveillance avait inspiré à S. A. R. le désir de
revoir une ville dont elle avait conservé un souvenir
honorable pour les habitans.
Informé du passage de la Princesse pat une circulaire
de M. le Préfet, adressée le 18 Août à tous les Maires
du département , et par une lettre particulière de ce
magistrat, M. le Maire de Chaumont, afin de faire d'une
manière plus eomplette les honneurs de la ville à S. A. R. ,
invita quelques-uns de ses Administrés, la plupart membres
du corps municipal, à se charger; en qualité de commis-
saires, des préparatifs de la réception de l'auguste
voyageuse. Ces Messieurs acceptèrent avec empressement
une mission aussi flatteuse, et dès le 20 Août, le pro-
gramme de la fête, arrêté provisoirement par le Maire
et les Commissaires, fut soumis au Conseil municipal qui
l'adopta unanimement.
Ce programme était modeste ; car avant tout, les
ordres de la -Princesse devaient être respectés. L'illumi-
nation de l'hôtel-de-ville, l'ornement de l'Arc de triomphe
de la porte Bourbon, des danses champêtres , enfin une
distribution aux indigens , tels étaient les simples élémens
d'une fêle dont le coeur devait faire les plus grands frais.
Toutefois la ville renfermant peu d'objets curieux, il était
naturel de penser que, dans sa promenade, S. A. R.
9
voudrait visiter l'hôtel-de-ville dont la grand'salle exigeait
des réparations pour lesquelles le temps manquait. On y
pourvut en adoptant l'expédient de cacher les murailles
de cette salle avec des draperies ornées de guirlandes de
fleurs. Là, S. A. R. aurait trouvés réunis le Maire et
ses Adjoints, le Conseil municipal et les divers établisse—
mens de la ville, tels que le collège, les soeurs de la
providence avec leurs élèves, le pensionnat de demoiselles
dirigé par M.lle Lemoult; et dans l'intérêt du commerce
de Chaumont,- il avait été arrêté que les plus jeunes
demoiselles de ce pensionnat offriraient à Madame la
Dauphine une corbeille de fleurs contenant quelques-uns
des principaux produits de l'industrie du pays.
Ces choses étant ainsi arrêtées, le Maire adressa aux
habitans une proclamation qui fut publiée le 21 Août
par le Commissaire de police , en écharpe, précédé par
tous, les tambours de la garde nationale, et affichée en-
suite aux lieux les plus apparens.
PROCLAMATION.
« LE MAIRE,
» A ses Concitoyens.
» Habitons de Chaumont,
» S. A. R. Madame la Dauphine sera le 2 Septembre
» au milieu de nous.
». A la nouvelle de son voyage dans notre département,
>> fous les coeurs ont tressailli, et des rives de la Seine aux
» rives de l'Aube, des rives de l'Aube à celles de la Marne,
» les heureux habitans attendent impatiemment S. A. R.,
» pour la saluer par des acclamations de joie et d'amour.
" Parmi-ces coeurs fidèles, les notres ont battu avec
( 10 }
» plus d'allégresse encore ; car ils ont conservé un pré-
> cieux souvenir de l'auguste Princesse que nous allons
» revoir : et elle aussi n'a pas oublié que, dans des jours
>> d'affliction, quand ses pas étaient dirigés vers une terre
" étrangère, elle a reçu dans nos murs le douloureux
» hommage d'une vive et respectueuse sympathie.
» Aujourd'hui que le seul sentiment qui nous anime
» est celui d'une joie ineffable, que ne nous est-il per-
» mis de recevoir la fille des Rois avec une pompe digne
» d'elle, digne de notre zèle et de notre enthousiasme !..:.
> Mais S. A. R. vient dans notre ville comme une mère
>> au milieu de ses enfans : elle veut que nos coeurs fas-
» sent seuls les frais de cette réunion de famille. L'ex—
» pression vive et spontanée du bonheur que sa présence
" nous causera, nos maisons pavoisées et illuminées,
" des divertissemens simples et champêtres, des secours
» distribués aux indigens dont elle est la terrestre pro-
» vidence , voilà ce qui touchera le plus l'âme de celle
» qui doit être un jour la mère de tous les Français.
» Livrons-nous donc sans réserve aux transports de
» notre ivresse. Que cette Princesse chérie soit accueillie
» par nous comme nous avons accueilli les fils de notre
" Souverain bien - aimé : qu'elle puisse, comme eux ,
» redire à ce bon Roi que la ville de Chaumont ren—
" ferme une population toujours aussi fidelle, toujours aussi
» dévouée, et que la cité principale du département
» qu'elle va bientôt traverser, rivalise avec toutes les
» autres par sa loyauté et son amour pour nos Princes.
" Vive le Roi! vivent les Bourbons! vive Madame
» la Dauphine !
> Chaumont, le 21 Août 1828.
" DAMBOISE."
En 1816, lors du passage de S. A. R. Monseigneur le
(13)
fonneurs de l'hôtel-de-ville, qui s'était laissé tomber du
haut d'un échaffaud, sur le pavé de dalles où il était resté
presque sans vie, vint le surlendemain, encore tout
froissé, se remettre à l'ouvrage. « Chaumont,.disait le
» Courrier de la Haute-Marne, ne ressemble plus à ces
» petites villes où le silence et le calme régnent le jour
» comme la nuit, et qui paraissent presque des déserts
> aux habitans des grandes cités. Une vie inaccoutumée
" anime toutes ses parties et les apprêts sont poussés
" avec un zèle qu'enflamme encore la présence de nos ■
> administrateurs. Non seulement la garde nationale se
» reforme et sa musique se dispose à contribuer à l'or-
" nement de la fête, malgré les obstacles presqu'invinci-
» bles que lui opposaient sa désorganisation et l'absence
» d'amateurs nécessaires ^ mais une garde d'honneur se
» réunit afin d'entourer l'heureux événement de toute la
» pompe permise à une cité peu populeuse. »
Toutefois la formation de cette garde d'honneur avait
bien éprouvé quelques difficultés. On objectait que S. A.
il. ayant fait connaître à ce sujet sa volonté négative,
le respect voulait qu'on s'y conformât strictement; mais
le zèle trouva bientôt une solution à la difficulté. La
Princesse ne voulait pas de garde d'honneur, à la vérité,
mais elle permettait à la garde nationale de faire le ser-
vice, et elle n'avait pas distingué entre la garde nationale
à pied et la garde nationale à cheval : il ne s'agissait donc
que de se présenter comme garde nationale à cheval;
cette interprétation couciliait tout : on l'adopta et l'expé-
dient eut un plein succès. La garde nationale à cheval se
constitua définitivement: seulement elle se trouva moins
nombreuse, quelques personnes ayant été découragées
d'abord par les objections et n'ayant plus ensuite assez
de temps pour leur équipement. L'uniforme qu'elle
prit répondait, entièrement au nom qu'elle s'était don—
(14)
né : veste bleue de cavalerie légère, avec les boutons
blancs de la garde nationale, plantalon blanc ou bleu,
selon le temps qu'il ferait, chapeau militaire avec plu-
met blanc et chabraque bleue à galons blancs. Si par
la suite, on fit à cet uniforme l'addition d'une écharpe
blanche, d'un brassard blanc, d'épaulettes d'argent et
de fleurs de lys, brodées en argent, sur les basques et aux
coins du collet de la veste, ces innovations n'eurent rien
que de très-agréable à l'oeil, et elles ne détruisaient pas d'ail-
leurs le principe convenu et adopté, rien ne s'opposant
à ce que ce corps fût considéré comme la réunion des,
officiers de la garde nationale à cheval : et où était le
sous-officier ou cavalier de cette garde qui eût contesté
ces promotions?
Cependant de tous côtés on demandait qu'un bal fût
donné à l'hôtel-de-ville, afin que ceux des habitans qui
n'auraient pas l'honneur de dîner avec la Princesse ou
de lui être présentés, pussent aussi se réjouir de son heu-
reuse arrivée. On venait de se tirer, un peu jésuitique—
ment (1), de l'affaire de la garde à cheval. Les com-
missaires virent que la méthode pouvait être bonne quel-
quefois, et l'appliquant à ce nouvel incident, ils se dirent
que si S. A. R. ne voulait pas qu'on lui préparât une fête,
elle n'avait pas défendu que la ville en donnât une à
ses habitans. Cette seconde difficulté ainsi applanie, ils
proposèrent le bal à M. le Maire qui s'empressa d'y
consentir.
Une autre circonstance avait concouru à faire adopter
cette résolution. On avait pensé qu'il était convenable
qu'à l'instant même de son arrivée, Madame la Dauphine
(1) Cette expression ne doit pas être prise pour une attaque contre
des vaincus : on s'en est servi simplement comme d'une locution de-
venue proverbiale depuis long-temps.
( 15)
fût reçue par un grouppe de jeunes demoiselles chargées
dé lui offrir un bouquet. Ce projet adopté et exécuté, la
présentation de la corbeille, à l'hôtel-de-ville, n'eût plus
été qu'une répétition de mauvais goût. Il fallut donc re-
noncer à ce dernier arrangement, et on décida que les
demoiselles du pensionnat, auxquelles se joindraient d'au-
tres jeunes personnes de la ville, iraient attendre la Prin-
cesse à la préfecture. Mais alors la réception à l'hôtel—
de-ville manquerait tout son effet, et il fallut encore
renoncer à y attirer S. A. R. avant son dîner. Le bal
pouvait l'y amener pendant la soirée : l'idée de ce bal
fut donc doublement heureuse. Il est vrai qu'il ne restait
pas trois jours pleins pour faire les. dispositions nécessai-
res ; le zèle y suppléa : on s'en occupa sans désemparer, et
grâce à l'activité et aux soins de M. Contault, l'un des
commissaires, tout fut prêt à point.
Enfin l'aurore du grand jour parut : mais, par la plus
cruelle des contrariétés, le temps qui jusqu'alors avait été
superbe, devint tout-à-coup mauvais et la pluie tomba
dès le matin pour ne cesser qu'au moment même de
l'arrivée de Madame la Dauphine. Cependant, malgré
les averses continuelles, chacun accourait pour jouir de
l'effet de l'arc de triomphe, entièrement tapissé d'une
verdure épaisse, et surmonté à chacune de ses façades,
par deux énormes écussons aux armes de France, flan-
qués , aux quatre coins, de grands drapeaux blancs,: une
renommée, tenant une couronne, dominait tout l'édi-
fice. Depuis cet arc de triomphe jusqu'à la barrière de la
ville, la route était bordée, à droite et à gauche, par
une avenue de jeunes arbres de chacun desquels s'avan-
çait, sur la route, un drapeau blanc fleurdelisé, au bout
d'une longue hampe terminée par une lance dorée. Tou-
tes ces dispositions formaient un ensemble infiniment
agréable, et la satisfaction que Madame la Dauphine a
16
bien voulu en témoigner, a été pour celui des commis-
saires (1) qui était chargé spécialement de cette décoration»,
une flatteuse récompense des soins qu'il s'est donnés.
L'hôtel de la préfecture attirait aussi les regards. Ses
abords et ses cours nouvellement sablés, ses bâtimens
et sa grille repeints à neuf, lui donnaient un air de fraî-
cheur dont on n'aurait pas cru que ce vieux et laid édifice
fût susceptible. La porte d'entrée, encadrée de mousse,
supportait un double transparent en demi-cercle, à effet
de jour et de nuit, où sur deux boucliers, environnés des
divers attributs de la royauté, de la force, de la paix et
de l'abondance, étaient écrits les mots: Vive le Roi!
vivent les Bourbons ! Et au fond de la cour, contre la
façade de l'hôtel, et dans un cadre immense, les mots :
Vive Madame la Dauphine! se lisaient au milieu d'une
ellipse formée en dessous par deux branches de lys et
au-dessus par un zodiaque de fleurs de lys et d'étoiles
alternées : au bas étaient ces vers :
Heureux hier par l'espérance ,
Sa présence aujourd'hui met le comble à nos voeux,
Et demain, de sa bienveillance
Le souvenir encor viendra nous rendre heureux.
Dans l'intérieur de la ville, des drapeaux blancs, cou-
verts de fleurs de lys, flottaient dès le matin à toutes les
fenêtres, au-dessus de toutes les portes et des lampions,
des pots à feu disposés partout, promettaient, pour la
nuit, une illumination générale et dont le projet avait
été bien spontané.
A midi, les tambours et les trompettes de la garde na-
tionale vinrent se réunir sur la grand'place, d'où ils se
dirigèrent dans tous les quartiers de la ville, appelant à leurs
(1) M. de. Boucheporn , receveur-général du département.
( 17 )
postes les citoyens armés. Bientôt on voit accourir de
toutes parts et se rassembler les Grenadiers et les Chas-
seurs, brillamment équipés et coiffés de leurs hauts bonnets
à poils, les Sapeurs -Pompiers aux casques dorés et les
Gardes à cheval, ombragés par leurs longs panaches
blancs. Les compagnies se forment; l'appel se fait; les
musiciens s'accordent : deux détachemens vont chercher
les drapeaux, les ramènent, et la troupe les reçoit en
présentant les armes, au son des instrumens guerriers.
Enfin la voix du commandant se fait entendre et la garde
nationale, belle encore comme dans ses beaux jours, se
met en marche pour aller occuper militairement l'entrée
de la ville et les abords du palais de S. A. R. En tête
s'avançait au pas la garde d'honneur, sous le comman-
dement de M. Lambert, ancien officier de cavalerie:
elle alla se poster au pont du hameau de Buxereuilles,
qui fait partie des faubourgs de la ville. Elle ne pouvait
aller au-delà sans enfreindre les ordres de Madame la
Dauphine , sans excéder le service d'une garde nationale
à cheval. .
M. le Préfet, M. le baron de Romoeuf, maréchal-de-
camp commandant par intérim la division militaire, M. le
marquis de Tressan, maréchal-de-champ commandant le
département de la Haute-Marne , M. Damboise , maire
de Chaumont, le Conseil de préfecture, le Secrétaire
général, attendaient la Princesse à l'hôtel de la préfecture
où s'étaient aussi rendus M. le comte Denys de Damré-
mont, maréchal-de-camp , qui se trouvait à Chaumont
dans sa famille, et un officier de la maison de S. A. R.,
chargé de la précéder pour assurer le service des postes.
Mesdames de Saint-Genest, de Tressan, Damboise atten-
daient également dans le grand salon de l'hôtel, et dans
la chambre qui précède étaient rangées les jeunes de-
2.
(18)
moiselles, sous la conduite et la surveillance de leur digne
institutrice M.lle Lemoult.
Au sommet des côtes d'Alun , sur la droite de la route
qui conduit à Chaumont, est un moulin à vent très-
visible depuis le plateau de la ville. Dès le matin un
signal rouge y avait été arboré, qui devait s'abattre à
l'instant où la vedette placée au moulin apercevrait les
voitures de Madame la Dauphine; et des Guetteurs; du
haut des clochers de l'église et de l'hôtel-de-ville, devaient,
à la chute du signal, sonner à carillon et à toute volée,
tandis que le donjon de l'antique château des Comtes de
Champagne, répondrait au son des cloches par une dé-
charge d'artillerie. Mais le temps brumeux ne permit pas
de profiter de ces dispositions que rendit d'ailleurs super-
flues l'arrivée d'un courrier de la Princesse qui la précédait
d'une petite demi-heure. L'aspect de ce courrier tout
couvert de boue et de son cheval haletant avait excité au
plus haut point l'impatience de la population entière
rassemblée à l'entrée de la ville, malgré la pluie, quand
tout-à-coup, vers 5 heures, les cris la voici! la voici!
annoncèrent enfin le moment si désiré (1). Au même
instant, on voit s'avancer au grand trot et dans le
meilleur ordre , précédé par un détachement de la
gendarmerie , un piquet de la garde d'honneur qui
vient se ranger en bataille en face de la grille de l'hôtel
de la Préfecture : la voiture de S. A. R. ne tarde pas à
paraître, traînée par huit chevaux et escortée par un
second piquet de la garde d'honneur, un autre détache-
(1) S.A. R.avait déjeùné et s'était arrêtée pendant trois heures à Cirey,
au château de M.me la comtesse de Simiane, si appréciée dans le dé-
partement de la Haute-Marne, par sa bienfaisance, son esprit, la grâce de
ses manières et la sagesse de ses opinions.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.