Quelques rimes

De
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impr. de J. Timon (Vienne). 1872. In-8° , 227 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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L/EO GHRNIN
QUELQUES RIMES
VIENNE
IMPRIMERIE DE JOSEPH TIMON
M nr.vc i.xxu
QUELQUES RIMES
LEO GENIN
QUELQUES RIMES
VIENNE
IMPRIMERIE DE JOSEPH TIMON
M DCCC LXXII
A EMILE.
FRAGMENT DE LETTRE.
Sous l'astre lumineux que produisit Carcel,
Cent gâteaux saturés de sucre ou bien de sel,
Chefs-d'oeuvre de Guillot, chefs-d'oeuvre de Perrette.
Sur l'ovale plateau garnissaient mainte assiette.
La brioche fumante, au croûton abondant.
Ravissait à la fois la narine et la dent;
La bugne rissolée et la gaufre aplatie
Dans ce brillant concert remplissaient leur partie ;
Les merveilles de Bayle et celles de Charnais
Faisaient frémir la langue et mouiller le palais ;
L'aspic à la gelée, à la truffe, a la viande,
Affriolait la dent curieuse et gourmande ;
La meringue neigeuse, au double fond craquant,
Se dressait en colline, en monceau provoquant;
i
2 A EMILE.
Le chinois transparent, la prune, l'angélique,
La poire, l'abricot, la noix (pas la vomique),
Glacés, cristallisés, pailletés, ruisselants,
Étalaient leurs contours dorés, étincelants;
L'orange, emprisonnée en sa coque glacée,
Rafraîchissait la lèvre avant d'être sucée ;
Enfin le chasselas, qui mûrit a Saint-Clair,
Complétait le menu de ce friand dessert.
Vienne, 12 février l&Crl.
A ADOLPHE CHERRIER.
Ami, viens me revoir en ma verte campagne
Aux horizons lointains, aux prés drus et fleuris ;
Pour arriver chez moi contourne la montagne,
Ta présence en mon gîte en fait un paradis.
Tu ne trouveras pas, aux rives de la Gère,
Les plaisirs de Paris , le faste de la cour ;
Spectacles et concerts ne nous délectent guère;
Nous mangeons, nous buvons, nous dormons tour à tour ;
Nous vous aimons surtout, car douce est la pensée
Qui retrace a nos coeurs, amical souvenir,
Votre hospitalité gracieuse, empressée,
Dont naguère , h Paris , nous avons pu jouir.
4 A ADOLPHE CHERRIER.
Mais le passé n'est plus, savourons par avance
Le temps où tu viendras animer ma maison,
Et, joyeux professeur de folâtre science,
Expulser de mon toit la maussade raison.
Car, ami, tu le sais, rarement la folie
Agite ses grelots sous nos muets lambris ;
Nous menons platement notre uniforme vie
Sans jamais l'égayer par les jeux ou les ris.
Faut-il, pour t'attirer, de mes épis superbes
Te décrire le nombre, et la taille, et le poids ?
Faut-il de ma prairie énumérer les herbes,
Les raisins de ma vigne et les feuilles du bois?
Tout est resplendissant : le melon sous le verre
Épanouit sa panse et pompe le soleil ;
La poire s'arrondit, la prune se fait claire,
La pêche a l'épiderme et soyeux et vermeil.
Puis, pour plaire à ton fils, ma femme, sur la table,
Veut servir un cylindre a l'opulent contour :
Un saucisson géant, colossal, formidable,
Préparé par Chosson pour fêter son retour.
A ADOLPHE CHERRIER.
C'est juste et mérité, car, il faut te le dire,
Henri, seul entre tous, a su la décider
A déplisser son front et parfois a sourire;
Puisse-t-il pour longtemps la savoir dérider !
Allons, viens au plus tôt égayer ma famille,
Contempler du Mont-Blanc les sinueux profils,
Embrasser galamment et la mère et la fille,
Et puis serrer la main du père et de ses fils.
Mont-Salomon, 12 juin 1862.
LE CHAUSSON PACIFICATEUR.
SCÈNE.
PERSONNAGES :
LOUIS MAP.
MADAME MAS.
EMILE.
LA SONNETTE.
UNE PAIKB DE CHAUSSONS l'OUT.S'.ÉS , PERSONNAGES MUI.TS.
A Paris, quai Bourbon.
A LOUIS MAS.
LA SONNETTE.
Drclin, drelin, drelin.
LOUIS , assis, fumant sa pipe, à sa femme.
Va voir qui sonne ici.
MADAME MAS, ouvrant, la porte.
Tiens! c'est monsieur Emile! Eh! bonjour et merci
De votre promptitude à nous faire visite.
LOUIS , se levant et fumant à triples bouffées.
Arrière, polisson! Qu'il détale au plus vite,
Ou je vais lui flanquer, avec ravissement,
8 LE CHAUSSON PACIFICATEUR.
Un atout bien senti postérieurement...
Mon croquis préventif a déjà fait connaître
Que s'il franchit la porte, il franchit la fenêtre ;
Je lui ferai danser un atroce cancan !
Ma pipe a son aspect fume comme un volcan !
La déposant et se balançant sur la jambe gauche.
Mon pied droit se prépare a servir ma vengeance.
A sa femme.
Détourne-toi, je tape aussitôt qu'il s'avance.
EMILE , tenant à chaque main un chausson fourré.
Louis, soyez clément; vous me voyez ganté
D'un couple de chaussons de ma ville apporté ;
Ils sont feutrés et doux ; c'est un don de mon père
Voulant de son ami tamponner la colère ;
Veuillez les essayer ; leur moelleuse chaleur
Calmera vos esprits, me rendra votre coeur;
Je reconnais mon tort.
LOUIS, continuant à grincer.
Quoi ! cent jours sans m'écrire
MADAME MAS.
Interromps ce discours, ou je m'apprête a rire ;
Ta fureur est cocasse, et, pour un vain motif,
Tu siffles, tu rugis comme un locomotif.
LE CHAUSSON PACIFICATEUR.
LOUIS, toujours grinçant, à sa femme.
Je tiens h ma fureur et je veux m'y complaire.
A Emile.
Mon amitié vous suit aux rives de la Gère
Et vous laissez passer, en entier, trois grands mois
Sans daigner me héler ni m'écrire une fois !
EMILE.
Votre grief est juste, et, confus, je m'incline;
Mais déjà par trois fois j'ai frappé ma poitrine ;
Veuillez donc pardonner et chausser prestement
Ces deux caléfacteurs que j'apporte en présent ;
La paix sera signée et la fin de la guerre
Réjouira le coeur de mon généreux père.
LOUIS , redevenu bonhomme.
Pure et sainte amitié, tu n'es pas un vain mot!
Mon courroux se dissipe en songeant à Léo ;
Je vois devant mes yeux sa bonne et large face
M'implorant pour son fils, sollicitant sa grâce ;
Ton voeu, mon vieil ami, sera vite exaucé
Et dans un tour de... pied, je me trouve chaussé.
Se promenant, en proie à une satisfaction rêveuse.
Quelle ardeur inconnue en mon être circule!
Je puis, en plein hiver, croire à la canicule !
10 LE CHAUSSON PACIFICATEUR.
La générosité d'un ami tendre et bon
Va m'économiser le bois et le charbon !
Mon coeur rasséréné ne ressent plus de haine,
Je suis apprivoisé par un chausson de laine!...
MADAME MAS , bas , à Emile.
Dieux ! quel galimatias !
EMILE , lui répondant.
Je l'aime pourtant mieux
Pacifique et rêveur que brutal et grincheux.
LOUIS , continuant sa rêverie.
Tout a l'heure mon nez aspirait la moutarde,
Je suis calme a présent. En moi ce qui moult arde,
Ce sont les pieds; je sens d'un rayon de soleil
La puissante chaleur embraser mon orteil.
Tête froide et pieds chauds. Votre main, cher Emile,
Excusez mon humeur et mon accès de bile,
Remerciez Léo, buvez à sa santé,
Moi je reprends ma pipe, allez prendre le thé.
\
Mont-Salomon, 16 novembre 18(32.
LE NOTAIRE MALGRE LUI.
SCÈNE.
PERSONNAGES :
GUSTAVE.
JULIE, sa femme.
GUSTAVE , dolent et accablé.
Julie, a mon secours!
JULIE , inquiète.
Vous m'effrayez, grands Dieux !
D'où proviennent l'émoi, le tremblement nerveux
Qui contractent vos traits, vous font la face verte,
Les yeux cerclés de noir et la bouche entr'ouverte?
Je redoute, à vous voir, qu'un fâcheux accident
Ait bossue le front, ou rompu quelque dent
A l'un de nos bambins.
GUSTAVE.
Rassurez-vous. ma chère.
12 LE NOTAIRE MALGRE LUI.
JULIE.
Me faut-il donc trembler pour ma mère ou mon père?
GUSTAVE.
Nullement. Ce dernier, son bâton à la main,
Doit, h l'heure qu'il est, rentrer de Saint-Germain ;
Henri fait son devoir, Fifine sa couture,
Adrien, près du feu, lèche sa confiture,
Et votre mère, assise en son vaste fauteuil,
Vient de me régaler du plus charmant accueil.
JULIE , au comble de l'inquiétude.
Peut-être on a terni le bouton de la porte?
GUSTAVE , à part.
Gare le tripoli, le torchon et l'eau forte !
Haut.
On n'oserait, je crois , commettre un tel péché.
JULIE. .
En montant les degrés auriez-vous trébuché
Dans l'obscur escalier qui dessert ma demeure?
GUSTAVE.
Le gaz'éblouissant l'inondait tout à l'heure.
JULIE.
Quittant Lyon, le soir, avez-vous donc, hier,
Endormi, brûlé Vienne et gagné Saint-Ramlier! ?
LE NOTAIRE MALGRÉ LUI. 13
GUSTAVE.
C'est assez d'une fois.
JULIE.
Un farceur téméraire
A-t-il de vos souliers désassorti la paire?
GUSTAVE.
Allons donc ! !
JULIE.
Avez-vous risqué plus d'un écu
A ce perfide jeu qu'on nomme VEnturlu,
Et, la chance tournant, une somme assez forte
A-t-elle ?
GUSTAVE , avec dignité.
Vous savez comment je me comporte
Au jeu. Je sais gagner et perdre noblement.
Vous devez l'avoir vu, ma chère, assez souvent.
JULIE.
Je ne peux débrouiller ce fil inextricable!...
Votre air endolori me fait donner au diable !
Je ne sais plus comment expliquer votre ennui !
Un ouragan, sans doute, a rasé Lentilly,
Et vos pommiers branchus, vos poiriers multiformes
Gisent, anéantis, sous des grêlons énormes ?
14 LE NOTAIRE MALGRE LUI.
GUSTAVE.
Pas du tout.
JULIE.
Mes efforts sont vains, et je ne puis
Découvrir le malheur qui vous frappe Ah! j'y suis :
Victor vous a fait don de sa photographie ?
GUSTAVE, souriant.
Cristi ! joli minois, au teint couleur de suie !
JULIE , impatientée.
Allons, je perds mon temps; pour avoir ce secret
Il me faudrait vous fondre a l'aide du creuset,
Comme on fait d'un métal incrusté dans sa gangue.
Ne pouvant deviner, je donne au chat ma langue.
GUSTAVE , présentant un papier, avec exaltation.
Sacrebleu ! lisez donc cet écrit infernal,
C'est l'exécrable auteur de tout ce bacchanal,
Mon souci, mon tourment, mon fléau, mon mystère !
Vous ne devinez pas?.... Je suis nommé notaire !!!!!!
Vienne, 1" décembre 1862.
A ALPHEE, BOSC ET LOUIS.
TOAST.
Vous partirez bientôt pour la belle Italie;
Admirez les cités, les temples, les palais!
Trouvez le ciel riant et la mer endormie !
Santé, plaisir, entrain , voila tous nos souhaits !
Que l'hôtelier félon frissonne à votre approche
Et vous serve à dîner à l'instar de Chapuis!
Que l'infâme bandit respecte votre poche
En y laissant tinter et ducats et louis !
Ne courtisez pas trop la brune Florentine,
A l'oeil brillant et noir, aux dangereux appas ;
Effleurez son fichu, sa prude crinoline.
Guardar e non toccar! Voyez, ne touchez pas !
16 A ALPHÉE. H0SC ET LOUIS.
Pensez à nous parfois; que votre souvenance
Se reporte, attendrie, aux lieux que vous quittez ;
Consolez vos amis, émus de votre absence,
Par quelques mots du coeur à la poste jetés.
Surtout rapportez-nous ce caractère aimable,
Qui séduit sans effort et vous fait tant d'amis ;
Votre esprit jovial et la blague indomptable
Qui distingue entre tous et Fameur* et Louis.
Vienne, 1 février 1SG;î.
* Sobriquet.
A MARY PIOGT.
Autour de vous, Mary, quand la foule charmée
Salue avec transport votre voix bien-aimée,
Quand, muette, attentive aux brillantes chansons,
Elle pleure au Trouvère et sourit aux Dragons, *
Mon esprit attendri remonte les années.
Je pense ouïr encor l'une de vos aînées,
Je retrouve dans vous son modeste maintien,
Son oeil limpide et doux. Votre nom est le sien.
Elle vous a transmis sa grâce séduisante,
Son sourire malin et sa voix éclatante ;
Charmante hérédité pour nous, ses vieux amis,
Pleurant, sans nul espoir, tant de charmes ravis !
* I.at Drctynns de Vilturs, opéra comique.
.1
18 A MARY PI0CT.
Quand vous chantez, soudain notre oreille affolée
Croit écouter encor la fauvette envolée!
Illusion pieuse ! heureux jours remplacés !
Chantez toujours, Mary.... vous nous rajeunissez.
Vienne, 17 mars 1863.
A BERTHE DEBANNE.
ENVOI D'UN BOUQUET DE MYOSOTIS.
Petite gerbe bleue et verte,
Myosotis, gentille fleur,
Portez mes souhaits de bonheur
Aux pieds de la charmante Berthe.
Le ciel la fit naître en ce jour,
Du printemps c'est aussi la fille ;
Enfants de la même famille,
Vous m'inspirez le même amour.
Hâtez-vous donc, ô messagère,
Faites, ce soir, mignonne fleur,
Mon compliment a votre soeur
Sur son nouvel anniversaire.
Vieillie, Ci avril 1863.
A ALBERT TESTE DU BAILLER
SUR SON MARIAGE AVEC MADEMOISELLE MARIE MOUTON.
Albert! tu m'as requis de monter sur Pégase
Et de caracoler autour de ton hymen ;
Écuyer maladroit, chancelant sur sa base,
Je cours risque de choir au début du chemin.
Je poursuis, néanmoins, car on offre à ma veine
Un sujet qu'envîraient Lamartine ou Ponsard :
Jeune femme au front pur, au port de souveraine,
Faite pour inspirer ces grands maîtres de l'art.
Tout, en elle, vous plaît, vous séduit, vous enchante ;
Tout, jusques h son nom, type de la douceur;
L'esprit est captivé par sa grâce décente,
Son regard, doux et fin. vous fascine le coeur.
22 A ALBERT TESTE DU BAILLER.
Soyez la bienvenue, ô charmante Marie,
En ces lieux tout est prêt pour vous bien accueillir,
Nous vous traitons déjà comme une ancienne amie,
Vous n'avez que vingt ans, pardon de vous vieillir.
Assise à ce foyer, une douleur amère
Assombrit tous les fronts, opprime tous les coeurs;
Respectez ce chagrin, ce noir de la grand'mère ,
Parlez-lui de son ange et confondez vos pleurs.
Toutefois, employez le pouvoir de vos charmes
A voiler prudemment le morne souvenir,
Essayez de tarir la source de ces larmes ;
Sans imposer l'oubli, le deuil peut s'éclaircir.
Alors s'éveillera la maison généreuse
Où l'amitié m'appelle et charme mes loisirs,
Le temps effacera la trace douloureuse,
On vous devra le calme à défaut des plaisirs.
Vienne, novembre 1863.
A VOULOIR BLANCHIR UN NEGRE
ON PERD SON SAVON.
PERSONNAGES :
MONSIEUR CEKVAIS.
MADAME CERVAIS.
JEAN, leur domestique.
La scène se passe dans le cabinet de M. Gervais.
SCÈNE PREMIERE.
MONSIEUR GERVAIS, assis à une table et achevant d'écrire.
JEAN, debout.
MONSIEUR GERVAIS.
Jean, portez ce billet à Monsieur le Marquis.
Que Champagne ou Lafleur soient, en mon nom, requis
De vous faire savoir si, cette nuit dernière,
Le sommeil, de leur maître, a scellé la paupière;
Si son noble estomac, hier soir complaisant,
A daigné digérer ma truite et mon faisan ;
24 A VOULOIR BLANCHIR UN NÈGRE
Si le vieux Chambertin, vin aristocratique,
A franchi son trajet sans fièvre, ni colique.
Précisez ces détails, pour que le cher Marquis
Mesure l'intérêt qu'il inspire aux amis.
Ayez soin d'employer la troisième personne,
Que, dans votre discours, le mot Marquis foisonne ;
Répétez, répétez ce titre précieux ;
Entretenez fumant cet encens glorieux,
Enfin, imitez-moi. Que, messager fidèle,
On retrouve dans vous le poli du modèle.
Jean sort.
SCÈNE II.
MONSIEUR GERVAIS, seul.
Heureux les gens titrés ! Naître comte ou baron !
Contempler sa couronne inscrite en l'écusson ! ! !
Savourer, jour et nuit, son illustre origine !!!
Nous sommes tous issus de la même farine
Et pourtant inégaux, car l'aveugle Destin
Baptise l'un Crillon et l'autre Chicotin.
Comme celui des ducs mon sang bout et circule,
Pourquoi me refuser la noble particule ?
Je suis bourgeois tout cru, sans cordons, sans aïeux ;
Ah ! le sort est injuste et je méritais mieux !
ON PERD SON SAVON. 25
Il me plaît de lutter contre cette injustice,
Facile est le moyen et fécond l'artifice,
Il s'agit de hanter les grands de haut renom;
A mes nobles désirs j'asservirai mon nom ;
Je le vais arranger à la mode nouvelle ;
On me nomme Gervais, je serai de Gervelle.
J'aurai pour familiers vicomtes et barons ;
Chevaliers, commandeurs, peupleront mes salons ;
A moi rjntimité des hautaines duchesses;
A moi l'amour fripon des rieuses comtesses !
Disparaissez, vilains ! hors d'ici, roturiers !
Arrière, les Roussets, Cabochards, Tainturiers ;
Que vos noms malséans, fangeux, sans poésie,
Grouillent dans les bas-fonds de votre bourgeoisie!
Mais si parfois vos mains, agitant le heurtoir,
Avertissent mes gens qu'il vous faut recevoir,
Comme moi rehaussez votre infime nature,
Soyez baron Caboche et duc de la Tainture !
SCÈNE III.
MONSIEUR GERVAIS, MADAME GERVAIS.
MADAME GERVAIS.
Mon ami, vous plaît-il de venir déjeuner?
Marguerite avertit, et midi va sonner.
26 A VOULOIR BLANCHIR UN NEGRE
MONSIEUR GERVAIS.
Volontiers. Quel menu?
MADAME GERVAIS.
Mais, comme de coutume :
La soupe et le bouilli, plus un plat de légume.
MONSIEUR GERVAIS.
Piètre régal, ma foi !
MADAME GERVAIS.
Je ne puis aujourd'hui
Vous servir un repas comparable a celui
Qu'hier a dégusté votre haute assistance ;
Grignotons à huis clos notre mince pitance.
Je me sens appétit, car depuis ce matin
Je m'occupe a bannir les traces du festin.
MONSIEUR GERVAIS.
Comment?
MADAME GERVAIS.
Il m'a fallu resserrer les assiettes,
Repasser les couteaux, empiler les serviettes,
Recroître la liqueur des différents flacons,
Brosser les canapés, balayer les salons,
Verser l'huile a grands flots dans votre lampe astrale,
Epousseter, frotter...
ON PERD SON SAVON. 27
MONSIEUR GERVAIS.
Oh ! femme triviale,
Supprimez le récit de vos labeurs mesquins,
Ouvrage de valets, besogne de faquins;
Parlez-moi de l'honneur qu'a fait a votre table
Mon hôte le Marquis, ce gentilhomme aimable.
Avez-vous remarqué qu'il eût bon appétit ?
Parût-il à vos yeux trop grand ou trop petit?
MADAME GERVAIS.
Il me faut de l'entrain, un convive a son aise,
Qui, vienne le dessert, chante Margot et Biaise ;
Le Marquis mange et boit, mais parle peu.
MONSIEUR GERVAIS.
Bon ton !
MADAME GERVAIS.
Il n'a pas sa serviette attachée au menton,
A chaque nouveau mets, il change de fourchette ,
Son laquais galonné lui présente l'assiette.
MONSIEUR GERVAIS.
Genre anglais, grand seigneur !
MADAME GERVAIS.
Genre anglais.... je vous crois,
Mais il est déplacé chez un simple bourgeois.
28 A VOULOIR BLANCHIR UN NÈGRE
MONSIEUR GERVAIS.
Vous m'englobez toujours dans votre bourgeoisie !
MADAME GERVAIS.
Pour hanter un marquis on n'est pas son Sosie !
Demeurez dans le vrai, car, malgré votre effort,
Vous n'êtes pas inscrit au fameux livre d'or.
Je ne flatterai pas cette étrange manie ;
Hors ce cas, maintenons notre vieille harmonie,
Je ne sens nul besoin d'allonger votre nom ;
Si vous me consultez, je vous répondrai non !
Se faire conspuer pour une particule ,
Pour un de chatoyant braver le ridicule,
Ce ne sont pas mes us; nous autres gens sensés,
Du nom de nos parents nous avons bien assez.
MONSIEUR GERVAIS.
Je troublerai toujours votre étroite cervelle !
A mon sublime essor nouer une ficelle !
Empêche-t-on l'aiglon de monter vers les cieux?
MADAME GERVAIS.
Vous parlez de l'aiglon ? Le geai vous siérait mieux.
MONSIEUR GERVAIS.
Du sarcasme?
ON PERD SON SAVON. 29
MADAME GERVAIS.
Non pas : ma véridique bouche
Sur vos illusions veut lancer une douche....
Rien de plus.
MONSIEUR GERVAIS.
Mais pourtant votre langage amer
Tend a piquer au vif et non point à calmer ?
MADAME GERVAIS.
Ne défigurez pas, s'il vous plaît, ma pensée ;
C'est par l'amour du vrai que je me sens poussée ;
A la simplicité je vous veux rallier
Et n'ai pas le dessein de vous humilier.
Vous admettez ce point : le vrai seul est aimable.
On peut être bourgeois, mais bourgeois honorable ;
Ni grandir, ni déchoir, savoir garder son rang
Sans se préoccuper de la race et du sang.
Vous ne pourrez jamais, nonobstant votre envie,
Titrer, nobiliser l'auteur de votre vie.
Acceptons, résignés, les caprices du sort :
Ce qui luit, vous savez, n'est pas toujours de l'or;
Modestes, satisfaits de notre vie obscure,
Couvons notre bonheur sans chercher aventure.
Vous avez lu jadis le Chêne et le Roseau ?
Méditez le discours du sagace arbrisseau ;
30 A VOULOIR BLANCHIR UN NÈGRE
Gardons-nous d'aspirer a la haute noblesse,
Restons blottis et cois dans notre petitesse,
L'ouragan furieux ne pourra nous courber,
La foudre éclatera sans nous faire tomber.
Ruminez a loisir ce tranquille programme,
C'est celui de l'état que rêve votre femme,
C'est celui du bon sens qui nous dit que le mieux
Est l'ennemi du bien Où s'arrêtent vos yeux ?
MONSIEUR GERVAIS.
Sur Jean , qui, dans l'instant, franchira notre porte.
SCÈNE IV.
MONSIEUR GERVAIS, MADAME GERVAIS,
JEAN.
MONSIEUR GERVAIS à Jean.
As-tu vu le Marquis? Comme est-ce qu'il se porte ?
Les fidèles vassaux, inondant son hôtel,
Du maître bienfaisant attendaient le réveil,
Sans doute, et des laquais la troupe galonnée
Étalait au soleil sa brillante livrée ?
Les trépieds ciselés, a la base d'argent,
Distillaient les parfums du féerique Orient?
ON PERD SON SAVON. 31
MADAME GERVAIS.
Pourquoi pas lui parler de la salle des Gardes ?
Demandez s'il a vu luire les hallebardes ?
Toujours exagéré !
MONSIEUR GERVAIS.
Les tapis somptueux
Recouvraient de leurs plis les parquets précieux?
MADAME GERVAIS.
Laissez-le donc parler....
MONSIEUR GERVAIS.
Cent portraits magnifiques
Attestaient les hauts faits et les vertus civiques...
MADAME GERVAIS.
Laissez-le donc parler....
MONSIEUR GERVAIS.
Au dehors, le coursier
Se cabrait, frémissant, sur ses jarrets d'acier....
MADAME GERVAIS.
Laissez-le donc parler....
MONSIEUR GERVAIS.
Et la meute aboyante
Étourdissait l'écho de sa clameur bruyante ?
32 ■ A VOULOIR BLANCHIR UN NÈGRE
MADAME GERVAIS.
Laissez-le donc parler.... Il est tout énervé
Du fracas descriptif que vous avez rêvé.
MONSIEUR GERVAIS.
Je suis pressé; tôt, tôt, dépêchons, vite, vile,
Narre les faits divers de ta noble visite.
r
JEAN.
Notre maître
MONSIEUR GERVAIS.
Est-il plat? Tu dois dire : Monsieur.
MADAME GERVAIS, à part.
Exigeant, pointilleux, apprenti grand seigneur !
JEAN.
Not' maître. Non. Monsieur. Excusez, je vous prie,
Je suis un brin troublé...
MADAME GERVAIS à Monsieur Gervais.
C'est votre brusquerie !
JEAN.
Parti trottant, je file, et bientôt arrivé,
Je sonne, je demande, on cherche, on a trouvé
Le marquis au jardin taillant une quenouille...
MONSIEUR GERVAIS.
Un marquis jardinier ! Qu'est-ce qu'il me bredouille ?
ON PERD SON SAVON. 33
JEAN.
Je tire ma casquette et montre le poulet,
Il le prend, l'ouvre et lit la teneur du billet,
La mine souriante et l'air assez bonhomme
MONSIEUR GERVAIS, à part.
Merci de cet accueil, gracieux gentilhomme !
JEAN.
« Avez-vous » ai-je fait « digéré le faisan
« Avec le chambertin ? »
MADAME GERVAIS , à part.
Ça devient amusant !
MONSIEUR GERVAIS.
As-tu donc proféré si vulgaire parole ?
JEAN.
Vous l'aviez commandé, j'ai récité mon rôle.
« Monsieur voudrait savoir comment vous vous portez? »
Ai-je fait. « Mais pas mal, merci pour ses bontés. »
Qu'il m'a dit; puis tirant un écu de sa bourse,
Il l'a mis en ma main et j'ai repris ma course.
MONSIEUR GERVAIS.
Un écu ! ces gens-fa sont grands et généreux !
JEAN.
Or, comme a converser nous n'étions que nous deux,
34 A VOULOIR BLANCHIR UN NEGRE
J'ai vainement cherché la troisième personne.
Deux n'est pas trois, monsieur?
MADAME GERVAIS , à part.
Peste ! l'excuse est bonne !
JEAN.
Êtes-vous satisfait?
MONSIEUR GERVAIS.
Non, car tu m'ahuris...
Et qu'as-tu fait, maraud, du titre de Marquis?
Je t'avais ordonné d'en bourrer ta harangue.
JEAN.
Monsieur, je l'ai sifflé. Ça me grattait la langue.
MONSIEUR GERVAIS.
Crétin ! Le mot Marquis est doux a prononcer !
A te former jamais il me faut renoncer,
Imbécile, pataud, car a ton plat visage,
Comme accompagnement, il faut un plat langage;
Tel maître, tel valet ; me voila compromis !
Je m'en vais de ce pas éclairer le Marquis.
MADAME GERVAIS.
Vous irez, mon ami, présenter votre excuse
S'il vous semble opportun ; mais, si je ne m'abuse,
Le Marquis a compris que votre.... député
Aborde rarement des gens de qualité ;
ON PERD SON SAVON.
Jean parle comme il sait, il n'a pas fait de classe ;
A forcer son talent, on en ternit la grâce.
Que ceci, pour toujours, vous serve de leçon ;
Soyez, comme autrefois, naturel, sans façon ;
Pour plaire aux gens titrés ne faites plus de phrase,
Purgez vos compliments de l'inutile emphase ,
En un mot : comme un gant il vous faut retourner
Pour rentrer dans le vrai. Ça, montons déjeuner.
Madame Gcrvais et Jean sortent.
SCENE V.
MONSIEUR GERVAIS 4 seul.
Un valet bête et lourd ; une femme revêche,
Contre mon noble élan qui clabaude et qui prêche,
Voila mon cadre. Eh bien ! son sermon sera vain.
Non, je ne mourrai pas dans la peau d'un vilain ! !
Vienne, 25 janvier 186'*.
A ADOLPHE CHERRIER.
Le cabinet de Mc Cherrier, avocat. — Journaux et dépêches
étalés sur le bureau.
CHERRIER, entrant et apercevant une lettre; à sa femme.
Jenny, veux-tu, ma chère, accourir près de moi,
Un envoi de Léo. Viens donc.
MADAME CHERRIER, de sa chambre, où elle achève sa toilette.
Je suis à- toi,
J'expédie au marché la fidèle Rosine
Et finis de lacer ma dernière bottine,
Cinq minutes au plus.... Déflore le billet.
CHERRIER.
J'ai devancé ton ordre et rompu le cachet.
Voyons. Eh ! le gaillard a courtisé la muse
A notre bénéfice ; il sait que ça m'amuse
38 A ADOLPHE CHERRIER.
Et cherche à nous complaire en rimaillant ainsi ;
Toquade et dévoûment ! Je lui dirai merci
A mon prochain courrier. Or, sus, lisons la lettre
Qu'un facteur matinal a pris soin de remettre.
Mettant ses lunettes.
Et, pour la lire à l'aise et l'apprécier mieux,
Appelons ce binocle au secours de nos yeux.
Lisant.
Tu m''as fait parvenir de courtoises paroles
Pour me féliciter quant à des fariboles,
Démon esprit oisif mince postérité,
Au compliment reçu je n'ai pas riposté,
C'est un tort.
Interrompant sa lecture.
Il dit vrai. J'attendais la réponse
Aux éloges transmis. Passons la pierre ponce....
Mieux vaux tard que jamais.
Reprenant sa lecture.
Notre article santé
Se raisonne en un cours moyen.
S'interrompant.
J'en suis flatté
Et bien aise.
A ADOLPHE CHERRIER. 39
Reprenant.
Pourtant une atroce dent noire
De ma femme, hier soir, torturait la mâchoire.
S'iiitcrronipant.
Ah! tant pis.
Reprenant.
Ça va mieux.
S'inlcrronipanl.
Ce correctif me plaît.
Reprenant.
Le dentiste a dompté le rebelle osselet.
Je suis toujours ravi de l'entrain de ma fille,
Son caquet jovial divertit la famille.
Marraine du canard, nourrice du poussin,
Elle dispense à toits la pâtée et le grain,
Tapote son piano, surveille la lingère,
Aspirant cm renom de bonne ménagère.
Ferdinand le Centaure, intrépide écuyer,
Se borne à devenir excellent cavalier ;
Ouragan, tourbillon, quant aux choses hippiques,
Il extrait mollement les racines cubiques;
Mais son regard s'anime et son corps se remplit,
La maigreur disparaît.
Se levant et s'inlerroni|iant.
Trois hurras pour Schubry *.
* Sobriquet.
40 A ADOLPHE CHERRIER.
Reprenant.
D'autre part, à Saint-Clair, trône ma belle-mère,
Alerte et vive encore, au rude caractère,
Mais généreuse et bonne. Elle éprouve aujourd'hui
Un décevant échec, un désastreux ennui ;
Ses cocons opulents, qui la comblaient de joie,
Dont elle calculait le produit et la soie,
Par l'affreuse pébrine atteints et démontés,
Comme une pourriture au fumier sont jetés.
S'interrompant.
Hélas ! Je compatis, et de toute mon âme,
Au malheur imprévu qui frappe cette dame.
Rêvant, avec mélancolie.
Ainsi, quand l'Empereur, guidant ses bataillons,
Disait, après Ligny: « C'est bien, nous les tenons! »
Il n'entrevoyait pas la fatale pébrine
Envahissant l'armée, infiltrant la ruine ;
Et, quand il combinait un triomphe nouveau,
Le sort lui ravissait la France a Waterloo !
Essuyant ses yeux et ses lunettes, et reprenant sa lecture.
Les foins sont engrangés, le colza prolifique,
R acornit au grenier sa friable silique ;
La vigne a passé fleur et le blé jaunissant
Incline son épi sous l'haleine du vent.
A ADOLPHE CHERRIER. 41
S'inteiTompant.
Je suis très-satisfait de toutes ces nouvelles;
Au dire de chacun les récoltes sont belles.
Reprenant.
Etais-tu renseigné sur mon ambition ?
J'ai voulu concourir, dans notre région,
A la Prime d'Honneur, insigne récompense ;
Tu devras applaudir à cette outrecuidance,
Car, de mes goûts ruraux pour activer l'essor,
Le jury me décerne une médaille d'or.
Tout donc est à souhait, un seul désir me reste :
Pylade viendra-t-il visiter son Oreste ?
C'est à toi de répondre.
MADAME CHERRIER, entrant.
Eh bien! me voila.
CHERRIER, lui tendant la lettre.
Lis!
Après une pause, se drapant et imitant Talma dans Manlius.
Qu'en dis-tu?
MADAME CHERRIER, avec résolution et autorité.
Nous partons, en septembre, le dix !
Mont-Salomon, 29 juin 1864.
A EMILE.
Tu me dis maniaque, Emile, c'est a tort ;
Pourquoi pas routinier? Nous tomberions d'accord,
Car j'admets la routine et non point la manie.
Oui, j'aime h piétiner une piste suivie,
A faire incessamment ce que j'ai toujours fait,
Comme un âne aveuglé virer mon tourniquet,
Dormir au même lit, vider le même verre,
M'écarter rarement de Vienne, la drapière,
Ruminer au logis, fuir un plaisir lointain,
De même qu'aujourd'hui, vouloir vivre demain
Ni pire, ni meilleur. Tout homme raisonnable,
Abritant sous son toit une aisance honorable,
Doit, pour en user mieux, borner son horizon.
Nul endroit ne me plaît autant que ma maison.
44 A EMILE.
C'est ici qu'a surgi ma carrière agricole,
Où j'ai fait, j'en conviens, mainte coûteuse école ;
J'utilise, a mon gré, de modestes loisirs,
Ensemble j'y rencontre et labeurs et plaisirs,
Selon mes appétits, mes goûts, mon caractère.
Hostile au moindre écart du régime ordinaire,
J'aime a vivre chez moi, dans mon simple milieu,
Sans apprêts voyageurs, sans départ, sans adieu.
Voilà pourquoi je tiens à mon lit, à mon verre,
A Ketly, ma levrette, aux chaussons de lisière,
Amis et compagnons du bourgeois casanier,
Que l'habitude enchaîne au coin de son foyer.
Mais si tu critiquais ma tranquille méthode
Qui, je dois l'avouer, contrecarre la mode,
Te plairaît-il me voir copier, trait pour trait,
Divers originaux dont voici le portrait?
Faudrait-il ressembler a ce flâneur nomade
Qui transforme la vie en une promenade?
Il arpente le sud, l'est, l'ouest et le nord,
Déjeunant a Strasbourg, soupant à Rochefort,
Incessamment poussé vers un nouveau rivage,
Sans trêve, ni répit, Juif-Errant de notre âge,
Ballon rebondissant, arrivant pour partir.
Qui l'oserait blâmer s'il y trouve plaisir?
A EMILE. 45
Ou bien a ce joueur dont l'ardeur dévorante
Lui colle et lui maintient, vingt-cinq heures sur trente,
Les cartes a la main dans l'angle d'un café,
De rivaux successifs faisant auto-da-fé ?
Place ! place ! voici la bourgeoise prudente
Qui, dans son âpre amour du coupon, de la rente,
Pour mettre sa cassette à l'abri des hasards
Et sauver du péril Portugais et Lombards,
Tortillant son lacet aux clés de la serrure,
Ras le corset du tout se fait une ceinture !
Je m'arrête, il suffit. J'affirme en finissant
Que chacun a son tic plus ou moins agaçant.
Professons pour autrui respect et déférence,
Nous aurons en retour estime et bienveillance.
On découvre une paille en l'oeil de maint chrétien,
On ne voit pas la poutre envahissant le sien.
Mont-Salomon, 6 juillet 1864.
A FRANÇOIS PONSARD
SUR SON RETOUR A MONT-SALOMON.
Voisin, vous revenez au rustique manoir,
Abandonné, jadis, un jour de désespoir;
Votre coeur filial, en sa tristesse amère ,
Déserta ce logis, chéri de votre mère.
Ailleurs était sa cendre ; ici, son souvenir,
Vous voulûtes vivant l'y clore et maintenir
Comme en un sanctuaire a tous impénétrable ,
Si ce n'est à l'amour du fils inconsolable,
Siège du doux émoi, souvent de la douleur,
Rêve heureux pour l'esprit, morsure pour le coeur.
Votre geste écarta de la vide retraite
Tout contact étranger, toute vue indiscrète,
Défendit, désormais, aux portes de s'ouvrir,
A l'âtre de tlamber, aux pas de retentir.
48 A FRANÇOIS PONSARD.
Sacrifice pieux ! idée ingénieuse !
Isolant et fixant l'image précieuse
Comme fait, de nos traits, le soleil asservi,
Artiste improvisé, sur un verre poli.
Le portrait fantastique eut son cadre palpable :
Les meubles, les chenets, le fauteuil et la table,
Serviteurs dont on use à chaque heure du jour
Et témoins familiers de l'amical bonjour
Offert, tous les matins, par le fils a sa mère.
Les jours, les mois, les ans ont fourni leur carrière
Sans redonner la vie au nid abandonné,
Phénomène accompli par votre nouveau-né.
On dit que, pour l'aider, une voix bien connue
Murmura ce discours à votre oreille émue :
« François, tu ne viens plus visiter ma maison ;
« Solitaire et flétri languit Mont-Salomon.
« Pourquoi cet abandon? Pourquoi cette détresse?
« Je n'ai jamais douté de ta vive tendresse,
« Mais le culte posthume a trop longtemps duré ;
« Mon foyer ne doit pas toujours être muré.
« J'ai compris ton exil. La morne solitude
« A ton coeur délicat aurait semblé trop rude ;
« Aussi sur toi veillai-je etj'ai cent fois béni
« Mon frère bien-aimé pour t'avoir recueilli.
A FRANÇOIS PONSARD. 49
« Mais son rôle a pris fin. Une femme charmante
« Remplace, à ton côté, la vieille mère absente;
« Je connais ses vertus, je connais sa beauté,
« Son esprit des plus fins et sa rare bonté ;
« De moi c'est un présent, car mon âme jalouse,
« Invisible, guidait le choix de ton épouse.
« Et ton fils ? Il est bon que, dès ses jeunes ans,
« Il apprenne à chérir le toit des vieux parents.
« Tu le promèneras sous la verte feuillée,
« Tu chercheras la balle au buisson fourvoyée ;
« Services paternels, charmants et puérils,
« Que le père a reçus et qu'il rend a son fils.
« Je voudrais qu'il apprît a lire dans Lucrèce!
« Montre-lui que ta gloire égale ta tendresse.
« Allons, rentre au bercail, fils docile et soumis ;
« Sur vos têtes je plane, enfants, et vous bénis. »
ENVOI.
Poëte, excusez-moi si je prends la licence
D'emboîter votre pas à si longue distance ;
Disciple outrecuidant, je suis votre sillon,
Vous labourez de l'or, je gratte du billon.
Monl-Salomon, 8 septembre 1864.
4
NIHIL ESSE.
Je ne suis rien Nihil esse, c'est ma devise ;
Je me chauffe au soleil tout comme une larmise,
Insoucieux d'honneurs, de cordons et d'emplois ;
Il me plaît de vieillir pur et simple bourgeois.
Ennemi de l'éclat, peu friand de la gloire,
Je prive de mon nom la fureteuse histoire.
Le bonheur, à mon sens, gît dans l'obscurité.
De l'esprit et du corps vive la liberté !
Je veux rire ou pleurer, sans entrave et sans géi
Frétiller au plaisir, maugréer à la peine,
M'ébaudir ou trimer, veiller ou bien dormir,
A mes heures manger, à mon goût me vêtir,
Sans réclamer d'autrui ni congé, ni licence ;
Je veux m'appartenir en ma toute-puissance.
52 NIHIL ESSE.
Donc, il faut n'être rien pour servir ce souhait,
Repousser tout grelot, galon, colifichet,
Respecter le chapeau, la toque et la barrette,
Mais, pour ombrer mon front, préférer la casquette,
Le paletot commode a l'habit agrafé,
Au flambant oripeau le cuir-laine étoffé.
« Nouez sur votre flanc l'écharpe officielle,
« Sucez à plein gosier du budget la mamelle,
« Devenez financier, commis, chef de bureau, »
Me dit l'ambitieux. « Non, je reste zéro. »
Cette réponse étrange attire sur ma piste
Le donneur de conseils qui crie : « a l'égoïste ! »
« Halte-là ! retirez ce terme impertinent;
« Qui pourrait me blâmer de cet isolement
< Inspiré par mes goûts, commandé par mon âge ?
« Je m'efface, aplati, pour vous livrer passage,
« Je m'infléchis, timide, au-devant de vos pas,
« Je contemple, ébahi, vos grands airs de Pachas,
« Et pour récompenser ma piètre modestie ,
« D'un nom injuste et dur vous flétrissez ma vie !
« Ce n'est pas généreux ; un peu de loyauté,
« Ou, si vous l'aimez mieux, un peu de charité.
« Ma nullité me plaît, épargnez-la, de grâce;
« Apprenez le pouvoir d'un mot mis en sa place
NIHIL ESSE. 53
« Et, s'il faut être en butte à votre quolibet,
« Égoïste est blessant, Ours est plutôt mon fait ! »
Mont-Salomon, 20 octobre 1864.

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