Question de la Plata : Troisième notice. Le général Rosas devant la France : esquisse impartiale par Auguste Bourguignat,...

De
Publié par

imp. de Lacour (Paris). 1850. France (1848-1852, 2e République). 1 vol. (54 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1850
Lecture(s) : 33
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 54
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

QUESTION DE LA PLATA
Troisième notice
LE
GÉNÉRAL ROSAS
DEVANT LA FRANCE:
ESQUISSE IMPARTIALE
Par AUGUSTE BOURGUIGNAT,
Avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation.
.... Il est naturel que l'homme le plus sage,
le plus vaillant, le plus habile, ait obtenu la
confiance, et réuni les voeux du plus grand
nombre. Ce qui m'étonne, ce n'est donc pas
qu'une multitude assemblée ait voulu confier
à un seul le soin de commander à tous; mais
qu'un seul ait jamais voulu se charger de ce
soin pénible.
MARMONTEL. Bélisaire, ch. S.
PARIS
IMPRIMERIE LACOUR ET Ce
Une Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, 31, et rue Soufflot, 11.
QUESTION DE LA PLATA
Troisième notice
LE
GENERAL ROSAS
DEVANT LA FRANCE:
ESQUISSE IMPARTIALE
Par AUGUSTE BOURGDIGNAT,
Avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation.
Il est naturel que l'homme le plus sage,
le plus vaillant, le plus habile, ait obtenu la
confiance, et réuni les voeux du plus grand
nombre. Ce qui m'étonne, ce n'est donc pas
qu'une multitude assemblée ait voulu confier
à un seul le soin de commander à tous; mais
qu'un seul ait jamais voulu se charger de ce
soin pénible.
MARMONTEL, Bélisaire, ch. 8.
PARIS
IMPRIMERIE LACOUR ET Ce
Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, 31, et rue Soufflot, 11.
1850
SOMMAIRE.
AVANT-PROPOS.
I. Les unitaires. —Bilan de leur administration en 1826. — Les fédé-
raux au pouvoir en 1827. — insurrection des unitaires. — Dorrego
fusillé. — Lavalle persécuteur des Français. —La junte de Santa-
Fé. — Prise de Buenos-Ayres en 1829. — Quel était le vainqueur.
II. Don Manuel de Rosas. — Sa jeunesse. — Rosas agriculteur.—
Les guerres civiles. — Le général Rosas.
III. Le restaurateur des lois. — Dècre qui proroge ses pouvoirs. t—
Refus de Rosas. — Expédition en Patagonie.— Les captifs délivrés.
— Anarchie. — Dictature.
IV. L'ordre rétabli. — Rosas impassible comme la loi. — Récits fabu-
leux. — Le docteur Cerdy à la séance du 31 avril 1849. — The
Dublin Review.— Le rev. Anthony Fahey. —Les faits rectifiés.
V. L'émigration française dans la Plata. — L'épée de M. de Vins de
Peyssac. — M. Roger. — Le premier blocus en 1838 — Violences
populaires à Buenos-Ayres. ■— La guerre civile excitée et payée par
la France. — Le traité-Mackau.
VI. Les Français de Montevideo. — Ils abdiquent leur nationalité. —
Second blocus. — Ciribaldi et les soldits Français sous le même
drapeau !
VII. Les Français protégés par Rusas. — Témoignages en laveur de sa
modération. — M. le marquis de Lagrange.— M. Drouyn de Luis.
— Le message du prince Louis Bonaparte. — M. de M treuil.
1
- 4 —
VIII. Le séquestre imaginaire de la confédération argentine. — Fable
ridicule. — Preuves. — Commerce extérieur en 1824, sous les uni-
taires ; — en 1849, sous le général Rosas.
IX. Résumé de celle appréciation. — Un brigand, d'après M. Thiers.
— Un tyran, d'après M. de la Rochejacquelin. - Les promenades à
Palermo et les oreilles coupées. —Parti pris de tromper. - Origine
des assertions inexactes.
X. Certains faits de notre diplomatie. — Influence de l'honorable
M. Thiers.
XL Montevideo, officine de mensonges. — Les juifs; rois de Monte-
video. — Moyen de sauver de mauvaises créances. — Les agents
do calomnie. — Le Nacionai de Montevideo — Les tables de
sang. — Exploits de Rivera Yndarte.
XII. Les calomniateurs dévoilés. — Une récompense. —Le général de
San-Martin. — L'épée qui fit libre l'Amérique du Sud.
AVANT-PROPOS.
Ceci n'est pas une histoire, encore moins un panégy-
rique.
C'est simplement, à l'état d'esquisse , une appréciation
sévère, quand il y a lieu, approbative souvent, conscien-
cieuse toujours de la vie publique et du caractère de l'un
des hommes les plus remarquables, les plus singuliers,
qu'ail produits notre époque
Cest aussi la continuation de la tâche que nous nous
sommes imposée, vers la fin de l'année dernière. Car nous
persévérons dans la volonté d'éclaircir une question qu'on
a obscurcie à plaisir par des calomnies et des mensonges
impudents; de combattre les préjugés ridicules, odieux ,
qu'on est parvenus à répandre dans celte France, qui.
indignement abusée, sacrifie depuis dix années les res-
sources de son budget, la prospérité de son commerce, le
sang et la vie de ses soldats, au profit de nous ne savons
quel gouvernement révolutionnaire, d'une bande d'aven-
turiers et d'une compagnie d'usuriers anglais!
- 6 —
Déjà, dans une première notice (1), nous avons démon-
tré, en invoquant les principes sacrés qui président aux
rapports réciproques des nations, que notre gouvernement
a violé ces principes, lorsqu'il est intervenu, postérieurement
au traité du 29 octobre 1840, dans les querelles intestines
des républiques de la Plata : que notre dernier blocus avait
été établi et dirigé contrairement, aux règles posées et ad-
mises par notre droit diplomatique ; que les prétentions
manifestées par l'Angleterre et par la France, relativement
à la libre navigation des eaux intérieures de la confédé-
ration argentine, ne reposaient que sur l'application abu-
sive aux États américains d'une clause des traités de
Vienne , repoussée même par un certain nombre d'États
européens (2).
Dans une seconde notice (3) plus particulièrement destinée
à réfuter une brochure du regrettable M. Edmond Blanc (4),
(1) Question de la Plata; notice au point de vue du droit internatio-
nal ; Paris, octobre 1849.
(2) D'ailleurs, on a reçu des renseignements plus précis sur les
rives des fleuves intérieurs. Ou sait aujourd'hui que la population
du Paraguay est très peu nombreuse et que la production du pays est
presque nulle. Ce pays consomme infiniment peu de produits euro-
péens , et ne pourrait rien nous donner en retour. Depuis ces rensei-
gnements nouveaux , les gouvernements de France et d'Angleterre ont
abandonné leurs prétentions sur l'Uraguay et le Parana. Ajoutons
qu'au point de vue des principes , ils auraient mieux fait encore de ne
point les manifester.— V.Constitutionnnel, n° du 12 décembre dernier.
(3) Les traités Le Prédour doivent être ratifiés : réponse à M. Ed.
Blanc; Paris, décembre 1849.
(4) Le traité Le Prédour , et les intérêts de la France dans l'Amé-
rique du Sud , par M. Edmond Blanc , ancien conseiller d'Etat, ancien
député ; Paris, octobre 1849.
nous nous élevions contre quatre préjugés, sous l'empire
desquels cet écrit avait été publié, savoir :
Que Montevideo offrirait à notre commerce un débou-
ché plus considérable que Buenos-Ayres ;
Que l'émigration française se dirigerait plus volontiers
vers la bande orientale que vers la confédération argen-
tine :
Que le parti qui domine actuellement à Montevideo
serait plus favorable aux intérêts français que le parti du
général Qribe, et que le gouvernement argentin ;
Que la France était engagée moralement et matérielle-
ment envers le parti unitaire de Montevideo.
Or, nous croyons avoir démontré que ce sont là autant
d'opinions erronées qu'on aurait tort de prendre pour
point de départ dans l'examen que l'on ferait de la ques-
tion de la Plata.
Mais cette démonstration serait incomplète, si nous ne
terminions ce travail par la réfutation du plus puissant,
du plus enraciné des préjugés qui, dès qu'il s'agit de cette
question, dominent trop souvent encore de fort excel-
lents esprits. Le plus grand obstacle au rétablissement de
la paix dans la Plata a été, jusqu'à ce jour, évidemment,
le déplorable effet produit, dans l'opinion publique, par
les mensonges qui ont été débités et répétés à satiété sur
la vie, les actes, le caractère du général Rosas. Or, il est
temps que le pays sache, ce dont au reste il commence à
se douter, que sur ce point comme sur bien d'autres rela-
tifs à cette question, il a été odieusement trompé. C'est
comme Français, intéressé à la paix du pays, à la prospé-
rité du commerce, c'est aussi comme contribuable,—très-
suffisamment imposé et fort désireux, en cette qualité, de
voir disparaître de notre budget les causes inutiles de dé-
pense, — que nous croyons devoir signaler aujourd'hui à
l'attention publique, la mystification que nous ont fait su-
bir depuis trop longtemps déjà, à notre grand détriment
et à leur grand bénéfice, les condottieri et les usuriers de
Montevideo.
LE
GÉNÉRAL ROSAS
DEVANT LA FRANCE.
I.
LES UNITAIRES. - BILAN DE LEUR ADMINISTRATION EN 1826.
LES FÉDÉRAUX AU POUVOIR EN 1827.—INSURRECTION
DES UNITAIRES. - DORREGO FUSILLÉ. — LAVALLE , PER-
SÉCUTEUR DES FRANÇAIS. — LA JUNTE DE SANTA-FE. - PRISE
DE BUENOS-AYRES EN 1829. — QUEL ÉTAIT LE VAINQUEUR.
Deux partis, on le sait, sont depuis de longues années
continuellement en guerre sur les rives du Rio de la Plata.
D'un côté, quelques hommes de la ville; de l'autre, les
hommes de la campagne ; ici les conservateurs , là les ré-
volutionnaires insatiables de changements.
Ceux-ci, les unitaires, représentent clans ces contrées
lointaines l'esprit aventureux du progrès, la politique
exagérée du mouvement. Né au souffle de l'esprit philoso-
phique du XVIIIE siècle (1), ce parti aspire à faire l'appli-
cation , dans l'Amérique du Sud, des théories et des prin-
(1) «Il est aisé de concevoir le vertige que devaient produire la
philosophie, du XVIIIe siècle , et les doctrines de la France républicaine ,
introduites sans préparation dans une colonie espagnole.., Voltaire et
Rousseau volaient de mains en mains , les esprits s'exaltaient à la lec-
— 10 —
cipes révolutionnaires dont le vieux monde a, depuis soixante
ans, si fort à souffrir. À l'instar de nos tribuns, les uni-
taires se disent et s'appellent libéraux, et comme eux,
malgré cette qualification , ils prétendaient naguères impo-
ser de vive force, par la pression et à l'aide des villes capi-
tales où ils dominent, leurs idées , leurs plans, leur arbi-
traire aux campagnes réduites au silence et à l'obéissance
passive.
Impopulaires, odieux même à la masse de la nation, ils
ont fait de vains efforts pour retenir, par la violence, la
direction des affaires. Le pouvoir à la vérité resta quelques
années entre leurs mains, mais ne put s'y maintenir Au
reste, vers 1826 ou 27, le bilan de leur administration était
clair et net : l'autorité méconnue, les principes moraux
détruits, la vieille religion du pays insultée, la sécurité
intérieure disparue, les incursions des Indiens voleurs et
assassins tolérées, le trésor public obéré par les opérations
financières du sage Ribadavia, l'insurrection continuelle
de fous les chefs militaires, telle était la situation, quand
ture du Dictionnaire philosophique et du Contrat social; Mably et Ray-
nal étaient devenus les oracles de la presse ; ROBESPIERRE ET LA CON-
VENTION DES MODÈLES.» (Le général Rosas et la question de la Plata, par
M. CHEVALIER DE SAINT-ROBERT; Paris, 1848.)
« Ce n'était pas la liberté que nous avions , c'était la fièvre de la
liberté, fièvre dont les accès avaient été redoublés par les lectures révo-
lutionnaires, extravagantes et sacriléges du siècle dernier. Rousseau,
Payne, Volney, le Chaleur, et autres livres de ce genre furent dévorés
avec frénésie par les vieillards , et furent placés jusque dans les mains
de la jeunesse. A ce contact, jeunes gens et vieillards souillèrent leur
intelligence (se contaminaron), et vieillards et jeunes gens se raidirent
contre toute autorité, contre toute religion. » —(Discours de DON BAL-
DOMERO GARCIAS, à la haute salle des représentants; décembre, 1849.)
— 11 —
les provinces secouèrent le joug unitaire et rétablirent leurs
juntes locales.
Par là tentait de se reconstituer le parti fédéral dont le
nom indique suffisamment les- idées et le but. C'est le parti
qui, sans résister à une politique progressive et libérale,
ne voulait pas cependant que le pays fût contre la volonté
de la majorité, par le fait d'une ville dominante , entraîné
dans les aventures ; qui prétendait qu'aux provinces, non
moins qu'à la capitale, appartient la direction des affaires
générales de la République.
C'est ce parti qui, aujourd'hui encore sur les deux rives
de la Plata , forme la majorité , c'est lui qui possède réel-
lement la force. Nous ajouterons même que c'est à lui
qu'appartiennent le calme, la tenue, la dignité; ce qui
donne la considération, ce qui inspire le respect.
Tel était le parti qui arrivait aux affaires et qui déjà se
mettait en mesure de réparer les maux causés par l'admi-
nistration unitaire, quand une nouvelle et soudaine insur-
rection vint tout arrêter. C'était en 1828; la guerre avait
cessé avec le Brésil, et l'armée qui venait de contribuer à
faire proclamer l'indépendence de la Bande orientale,
rentrait clans ses foyers. Fidèles aux traditions révolution-
naires, les unitaires profitent de l'occasion ; une surprise
nocturne a lieu ; Lavalle, le général de l'armée victorieuse,
est mis en avant. Le gouverneur de Buenos-Ayres, Dorrego,
n'a que le temps de s'échapper et de fuir vers la campagne.
Vainement, il tente de réunir quelques troupes pour
résister à l'insurrection. Surpris, trahi, écrasé à Navarro,
il est fait prisonnier par Lavalle.
De tous les partis américains, il n'en est pas un qui ait
abusé plus que le parti unitaire des mots d humanité et de
civilisation dans ses actes publics et dans ses proclamations ;
— 12 —
il n'en est pas un qui, plus que lui, ait adressé le reproche
de cruauté, de barbarie à ses adversaires ; il n'en ait pas un
non plus qui se soit montré plus impitoyable, plus féroce
à l'égard de ses ennemis vaincus (1). — Ce sont les uni-
taires qui, les premiers, ont donné le signal des massacres.
Dorrego, conduit devant le front des régiments assem-
blés, est fusillé, sans autre forme de procès, sur l'ordre
pur et simple de Lavalle, qui, dans une proclamation
démagogique, annonçait au peuple qu'il consentait à ce
sacrifice pour l'amour de lui (2).
Ce n'est pas tout ; il expulse les représentants élus par la
(1) « Je demande ensuite à l'honorable préopinant s'il croit que les
actes de cruautés qu'il a reprochés à Rosas et à Oribe, en les supposant
réels, sont le privilège de ce parti, du parti fédéraliste, et s'il pense
que le parti unitaire n'en a pas de semblables à se reprocher? Est-ce
qu'en fait d'assassinat de généraux et de gouverneurs de provinces ,
ceux de Dorrego, de Quiroga, de Willafane , de Latorre, d'Heredia ,
massacrés à Buenos-Ayres ou dans les provinces, ne sont pas l'oeuvre
du parti unitaire? Est-ce qu'on n'a pas voulu faire l'essai d'une petite
machine infernale contre Rosas? Est-ce que les fédéralistes seuls met-
tent à mort de sang-froid les prisonniers? Est-ce qu'à Tablada , à Cor-
dova , à Chançay, de pareils actes n'ont pas eu lieu par les unitaires?
Est-ce qu'un ministre de la guerre du gouvernement actuel de Mon-
tevideo n'a pas fait fusiller, à Mercedes , seize ou dix-sept prison-
niers? Est-ce que le gouvernement actuel de Montevideo n'a pas
ordonné, par un édit en date du 8 lévrier 1843, que les prisonniers
aux couleurs orbistes , seraient fusillés par derrière, comme traîtres?
Est-ce qu'au mois de juin dernier, cet édit n'a pas été publié de
nouveau? Est-ce que l'application a manqué à celte législation ?»— (Dis-
cours de M. le marquis DE GABRIAC , à la Chambre des pairs, séance
du 13 janvier 1846.)
(2) « ... Quiersa persuadirse el Pueblo de Buenos-Ayres, que la
muerte del coronel Dorrego es elsacrificio mayor que puedo hacer en su
obsequio. »
— 13 —
province; il supprime l'administration légale et s'installe,
lui et les siens, aux lieu et place du gouvernement renversé
par la violence. Puis, une fois à la tête des affaires, ce parti
unitaire qui aujourd'hui se dit fort, notre ami, qui proteste
de ses profondes sympathies pour nos idées, nos moeurs,
notre pays, ne semble avoir pris le pouvoir en main que
pour tyranniser les nationaux que nous avions alors sur les
rives de la Plata « Le général Lavalle, gouverneur de
Buenos-Ayres , en 1829 , disait à ce propos M. le marquis
de Lagrange, député de la Gironde, dans un rapport qu'il
avait été chargé de faire à la Chambre des députés; le gé-
néral Lavalle était un persécuteur ardent des Français, à
tel point que M. le capitaine de vaisseau de Venancourt,
commandant notre station navale, fut obligé de se rendre
dans la Plata pour demander réparation des avanies aux-
quelles étaient soumis nos compatriotes par l'autorité de
Lavalle. Ces mauvais traitements, dans l'espace de quelques
mois, ont dépassé tout ce dont nous avons eu à nous
plaindre pendant les dix années du général Rosas (1). »
Cependant, au milieu du naufrage de l'ordre, les repré-
sentants de toutes l'es provinces de la confédération s'é-
taient réunis à Santa-Fé. Par une délibération solennelle,
ils confient la patrie en danger et la défense des lois outra-
gées à un chef militaire, remarqué, dès cette époque, par
les services rendus et la fermeté de son caractère.
Ce chef appelle à lui les populations qui, lasses de la ty-
rannie des unitaires, viennent de tout côté l'entourer
comme leur libérateur. Lavalle, obligé de se réfugier à
Buenos-Ayres, ne peut longtemps résister, et, le 4 juin
1829, la ville capitule.
(1) Chambre des députés, séance du 24 avril 1841.
— 14 —
Le premier soin du vainqueur est de rendre hommage
à la majesté de la loi et à l'autorité; il réinstalle immé-
diatement les représentants légaux de la province, que
Lavalle avait chassés. Bientôt l'anarchie cesse, l'ordre se
rétablit; aucunes représailles, aucune vengeance, ne sont
exercées. Le vainqueur montre la plus grande modé-
ration ( 1 ).
Tels furent ses débuts comme chef de nation ; ils furent
calmes et glorieux à la fois ; ils furent dignes !
Cet homme, désormais placé en dehors de la foule, al-
lait se trouver en butte aux haines de partis et devenir l'objet
d'appréciations bien diverses. Voyons donc rapidement ce
qu'il était, lorsqu'il se révéla en 1829 , et quels avaient été
ses commencements.
IL
DON MANUEL DE ROSAS. — SA JEUNESSE. — ROSAS AGRICULTEUR.
— LES GUERRES CIVILES. LE GÉNÉRAL ROSAS.
Don Juan Manuel de Rosas est né en 179 3, à Buenos-
Ayres, où son père, don Léon de Rosas, après avoir suivi
la carrière des armes, occupait une haute position admi-
nistrative (2). C'est dans cette ville, le point le plus civilisé
(1) Les écrivains les plus hostiles au général Rosas sont obligés de
reconnaître l'humanité et la modération dont alors il donna des preu-
ves. Mais il ne le font qu'à regret ; telle est la force des préventions !
Ainsi le veulent les nécessités du parti-pris!—«Rosas, dit M. Chevalier
de Saint-Robert, affecta, dès le début, de montrer de la modération. Ses
premiers actes témoignèrent de quelque justice. »
(2) La famille du général Rosas est une des plus anciennes et des
plus distinguées de la province. L'un de ces ancêtres paternels, D. Do-
— 15 —
de toutes ces vastes contrées, que le chef futur de ce pays
passa son enfance et sa première jeunesse. On a nié quel-
quefois qu'il ait reçu aucune espèce d'instruction. On l'a
représenté souvent comme une sorte de gaucho illettré,
habile seulement aux exercices du corps. Il y a là une er-
reur. Sans doute Rosas n'est point un savant, un érudit,
et nous ne nous sentons point, nous l'avouons, la force de
l'en blâmer. Mais il possède un sens éminemment prati-
que, un esprit exercé, une raison supérieure, et même
une instruction très suffisante. On a conservé le nom du
maître duquel il a reçu cette instruction : il se nommait
don Francisco X. Argerich (1).
On a dit de Juan Manuel de Rosas ce que les biographes
disent de la plupart des hommes remarquables : qu'il avait
montré, dès son jeune âge, ce que plus tard il devait être.
— On sait qu'au commencement de ce siècle, les Anglais
firent, contre Buenos-Ayres, deux expéditions qui ne furent
ni heureuses, ni glorieuses. Lors de la première, qui eut
lieu en 1806, sous les ordres de lord Berresford, on vit le
jeune Rosas, âgé seulement de 13 ans, s élancer intrépi-
dement parmi les combattants. L'année suivante, le dé-
barquement d'un corps de troupes, plus imposant encore,
ayant été effectué sous la direction et le commandement
du général Whiteloke, Manuel de Rosas s'engagea comme
volontaire dans un corps de cavalerie et se distingua, non-
seulement par sou courage, mais surtout, ainsi que le
mingo Ortiz de Rosas, maréchal-de-camp des armées du roi Phi-
lippe V , avait été gouverneur de Buenos-Ayres. Son aïeul maternel ,
D. Clémente Lopez de Osorio avait commandé en chef l'expédition de
1765 contre les Indiens de la Palagonie.
(1 ) Ensayo historico sobre la vita del Exino. D. J. Manuel de Rosas.
— Buenos-Ayres, 1830.
— 16 —
font remarquer ses biographes, par son respect pour la
discipline militaire (1).
Quelques années plus tard, la révolution de l'Améri-
que du Sud et les guerres de l'indépendance portèrent un
coup funeste à la prospérité de ces contrées. L'agriculture
était la principale ou plutôt la seule industrie du pays.
Délaissée parles gauchos, la terre cessa de donner ses pro-
duits. Le père de Manuel de Rosas crut, alors, qu'il fallait
réhabiliter le travail et voulut prêcher d'exemple; suivi
de ses enfants, il se retire à la campagne et prend la di-
rection de,ses vastes estancias. Ce fut là, dans l'ardeur des
rudes travaux agricoles, que se forma le caractère ferme,
l'esprit sérieux et pratique de Manuel de Rosas ; ce fut là
aussi, au milieu des fatigues, que s'endurcit son corps et
que ses membres acquirent une énergie telle que la ma-
ladie même semble impuissante à la dompter.
Secondé par son frère D. Prudencio, il entreprend de
vastes défrichements. Les propriétaires qui l'entourent,
viennent prendre ses avis, l'imitent, lui confient la direc-
tion de leurs héritages. Grâce à lui, la culture s'améliore,
s'étend, quadruple ses produits. Il mérite alors le surnom,
— archaïque sans doute, — mais expressif que lui décer-
nent ses biographes : il est le Triptolème de la contrée,
el Triptolemo de esta provincia (2).
On comprend dès lors l'influence que Manuel de Rosas
avait dû acquérir sur tous ceux qui l'entouraient. Ses forces
physiques lui assuraient, sur eux , un empire que légiti—
maient d'ailleurs la supériorité de son intelligence et de son
(1) Ensayo historico, etc.
(2) Id.
— 17 —
instruction. Lesécrivains, même les plus hostiles à ce per-
sonnage, sont forcés de reconnaître qu'en effet son carac-
tère l'appelait à conquérir rapidement la première place ,
et que la nature l'avait doté à un haut degré de toutes les
qualités propres à frapper l'esprit des masses et à les domi-
ner. «Merveilleusement doué, dit M. Chevalier de Saint-
Robert, pour tous les exercices du corps, au milieu des-
quels se passe la vie de l'habitant des plaines, personne
ne s'élançait avec plus d'audace sur un cheval indompté;
aucune lance n'était plus prompte et plus sûre que la
sienne; jamais le lasso et les bolas n'avaient tournoyé dans
des mains plus habiles; nul, en un mot, ne possédait aussi
complètement toutes les supériorités physiques qui gran-
dissent aux yeux de la foule. »
Aussi, quand éclatèrent les guerres civiles qui, vers 1819,
vinrent désoler ces contrées , D. Manuel de Rosas fut-il
facilement distingué de ses concitoyens. Nommé d'abord
capitaine de milice, puis bientôt colonel, il arriva rapide-
ment, aux grades supérieurs. Nous ne le suivrons pas au
milieu des combats continuels, des rencontres sans nombre
qui marquèrent cette désastreuse époque ; nous ferons seu-
lement remarquer qu'au milieu de ces troubles, le général,
Rosas fut avant tout l'homme de la discipline militaire ,
— l'homme de l'autorité, — l'homme de la légalité.
Que le pouvoir régulier fût aux mains des unitaires,
qu'il fût aux mains des fédéraux, le général Rosas fut
toujours aux ordres du gouvernement légal ; jamais on ne
vit, sous ce rapport, fléchir la sévérité de ses principes.
Déjà, sous la présidence du général Martin Rodriguez,
en 1820, il avait, par son énergie, comprimé la révolte
et rétabli un ordre momentané. Quand, sous l'influence de
Ribadavia, vers 1825 pays tenta de s'organiser unitai-
2
— 18 —
rement, D. Manuel de Rosas, retiré à la campagne, au sein
de ses établissements agricoles, et négligé du gouvernement,
n'en resta pas moins un citoyen soumis à la constitu-
tion. Enfin, nous savons que, lorsqu'en 1827 le gouver-
neur Dorrego fut odieusement fusillé et que la représen-
tation provinciale fut outragée, le général Rosas apparut
comme toujours le plus ferme soutien de l'ordre et des
lois ébranlés.
III.
LE RESTAURATEUR DES LOIS. DÉCRET QUI PROROGE SES
POUVOIRS. - REFUS DE ROSAS. - EXPÉDITION EN PATA-
GONIE. — LES CAPTIFS DÉLIVRÉS. - ANARCHIE. —
DICTATURE.
Vainqueur de l'insurrection, Rosas méritait une récom-
pense. Nommé d'abord gouverneur et capitaine général
de la province de Buenos-Ayres, il reçoit bientôt, en
outre, le titre de restaurateur des lois et des institutions
qui lui est décerné par un décret de la haute salle des repré-
sentants, à la date du 25 janvier 1830.
Passons rapidement sur cette partie de sa vie; il suffit
que nous rappelions que, de l'aveu même des écrivains
qui lui sont hostiles, aucune vengeance, aucunes repré-
sailles ne furent exercées. L'historien note, au contraire,
l'ordre rétabli dans l'administration., la sécurité intérieure
assurée, les incursions des Indiens réprimées, le pays
qu'avaient bouleversé jusqu'à ce jour les changements
quotidiens de gouvernement, étonné de jouir désormais
d'un commencement de paix et de tranquillité.
L'année 1832 vint mettre fin à ce premier mandat du
- 19 -
général Rosas.Vainement les représentants de la province
décrètent une prorogation de ses pouvoirs (1) ; aux désirs
de la junte, aux voeux de la population, avides d'un gou-
vernement stable et d'une autorité vigoureuse, le restaura-
teur des lois répond par un triple refus.
Déposant le pouvoir entre les mains du général Balcarce ,
il se place à la tête des troupes qu'il a disciplinées et marche
vers les frontières de la Patagonie. Les succès que, durant
cette campagne, le général Rosas remporta sur les Indiens
ne furent pas seulement glorieux pour lui, ils furent avan-
tageux à l' humanité; il délivra plusieurs milliers de captifs,
une grande quantité de femmes et d'enfants que les sau-
vages habitants du désert ne craignaient pas de venir en-
lever jusqu'à vingt-cinq ou trente lieues de Buenos-Ayres. Il
fit cesser, enfin, ces rapts monstrueux que les unitaires, ces
prétendus civilisateurs, n'avaient jamais osé réprimer par
crainte, disaient-ils, d'exaspérer de plus en plus les
Indiens (2).
Cependant, l'autorité centrale un instant remise dans
des mains probes, mais faibles, est en butte à des attaques
continuelles. Après le général Balcarce, le général Viamont
essaie vainement de contenir le torrent révolutionnaire.
« L'anarchie était à son comble; des partis de Gauchos
armés venaient jusque dans Buenos-Ayres, parcouraient les
rues en poussant des vociférations et attaquaient ouverte-
ment les citoyens, Des meurtres se commettaient impuné-
ment en plein jour ; l'autorité était sans force et sans aucun
moyen de répression (3). »
(1) 5 décembre 1852.
(2) Revue des Deux-Mondes, du 1844,
(3) M. CHEVALIEU DE SAINT-ROBERT.
— 20 —
Il se passa à ce moment, au sein de la République ar-
gentine , ce que l'on avait vu en France, au commence-
ment du s'ècle, alors que notre pays , las des expériences
révolutionnaires, aspirait au calme qu'allait lui rendre le
vainqueur des Pyramides. De tous les points de la confé-
dération, les regards des citoyens se tournaient vers le
camp situé aux frontières du sud (1), là où l'homme pré-
destiné au rétablissement de la paix publique, combattait à
l'extérieur des ennemis moins barbares certainement que
ceux qui déchiraient le sein de la province.
La patrie mourante rappelait celui qu'elle avait proclamé
naguère le restaurateur de ses institutions.
Le général Rosas entend ces voeux; il revient enfin. —
Il revient, et, quand il eût pu s'emparer immédiatement
du pouvoir aux acclamations de la foule, il hésite et recule
devant le lourd fardeau que l'opinion de son pays veut lui
imposer.
Comédie ! s'écrient ses détracteurs.— Eh ! Qu'en savez-
vous?—D'ailleurs, en quoi messied-t-il à un homme d'Etat
de montrer dans le maniement des hommes et des choses
cette sorte de délicatesse habile que n'excluent en aucune
manière ni la droiture, ni la noblesse du caractère? Il
n'y a rien là, nous le croyons, qui ne soit un moyen fort
légitime d'attraction et d'influence.
Forcé, enfin, dans les retranchements où sa modestie,
plus ou moins simulée si l'on veut, avait cru devoir se
retirer, le général Rosas se rend aux voeux de la province ;
mais cette fois, s'il accepte la présidence, il le déclare
hautement et le proclame à l'avance; c'est à la condition
(1) M. CHEVALIER DE SAINT-ROBERT.
— 21 —
que, désormais, il pourra gouverner — « avec la somme
du pouvoir public. »
D. Baldomero Garcias lui fait, en cette occasion, tenir
ce digne et fier langage : « La majorité d'entre vous me
choisit pour gouverner le pays selon ma science et ma
conscience ; — soit, j'obéis! — Mais alors, sachez donc
que toutes vos théories démocratiques ne sont que de déplo-
rables utopies. Sachez que toutes vos aspirations à une
liberté sans frein et sans bornes ne sont que de funestes
délires , car elles vous conduiraient rapidement à la ser-
vitude! Voulez-vous l'éviter ?— Eh bien! il faut suivre
une autre voie, — une voie que maintenant ma conscience
m'oblige à vous indiquer. — Désormais, ordonner : voilà
mon devoir (1) ; obéir : voilà le vôtre ! »
Appelée dans ses comices , la nation accepte le contrat
que vient de formuler ainsi le général Rosas; et le vote
universel remet entre ses mains la somme du pouvoir pu-
blic.
Maisc'était ladictature ; et pourquoi pas? — La nation pé-
rissait ! - La dictature est la ressource dernière des peuples;
heureux sont-ils encore quand il leur reste, aux heures su-
prêmes, assez d'intelligence pour comprendre cette vérité,
et assez de force pourse soumettre à ce remède énergique.
IV.
L'ORDRE RÉTARLI. — ROSAS IMPASSIRLE COMME LA LOI. —
RÉCITS FABULEUX. LE DOCTEUR GERDY, A LA SÉANCE DU
31 AVRIL 1849. —THE DUBLIN REVIEW. — LE RÉVÉREND
ANTHONY FAHEY. — LES FAITS RECTIFIÉS.
A peine le général Rosas est rentré au pouvoir (1835)
(1) Un provisoire français n'aurait pas trouvé celui-là; il y a gros à

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.