Questions du jour. République, socialisme et pouvoir, par Jules de Cosnac

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H. Féret (Paris). 1849. In-12, 209 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1849
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RÉPUBLIQUE
SOCIALISME ET POUVOIR
IMPRIMERIE DE J. CLAYE ET Ce,
RUE SAINT-BENOIT, 7.
QUESTIONS DU JOUR
RÉPUBLIQUE
SOCIALISME ET POUVOIR
PAR
JULES DE COSNAC
PARIS
HENRI FÉRET, LIBRAIRE
PALAIS NATIONAL , COUR ET GALERIE DE NEMOURS , 25
VICTOR LECOU, ÉDITEUR
RUE DU BOULOI, 10
1849
AVANT-PROPOS.
Le titre de cet écrit résume les préoccu-
pations de notre époque. Établir une répu-
blique sans républicains n'est point une
oeuvre facile; or l'expérience nous a dé-
montré que tout gouvernement était im-
possible sous la direction des hommes qui
se disent républicains de la veille. Ce sont
les hommes monarchiques ou républicains
du lendemain qui, par la force des choses,
sont les plus aptes à organiser et à con-
duire les institutions républicaines. «Néan-
moins que d'obstacles à vaincre : le grand
ébranlement du suffrage universel appelé
— 6 —
périodiquement à renouveler le pouvoir
depuis la base jusqu'au faîte; l'antagonisme
imminent d'un président de république et
d'une assemblée unique; le crédit fuyant
les institutions politiques trop mobiles ;
enfin, quelle est l'oeuvre gouvernementale
qui peut sûrement s'établir sans la foi poli-
tique conforme à son principe? Mais à
quelles mains confier la République, quand
les hommes qui se disent républicains le
sont moins au fond que les hommes de
monarchie eux-mêmes ? Ceux-ci compren-
nent et désirent l'alliance du pouvoir et
de la liberté; les premiers, au contraire,
ne conçoivent que le despotisme, les dic-
tatures et les spoliations. Du jour où le
pouvoir est sorti des mains d'une autorité
despotique et arbitraire au plus haut degré,
c'est-à-dire des mains des hommes du gou-
vernement provisoire, pour arriver dans
celles d'une assemblée issue à peu près
— 7 —
pure , malgré les commissaires et les cir-
culaires, de l'urne du suffrage universel,
les fondateurs de la République ont entre-
pris une opposition violente contre leur
propre ouvrage ; l'obéissance à la souve-
raineté du pays leur a paru aussi insup-
portable que la soumission à la souve-
raineté monarchique. Au 15 mai et au
24 juin 1848, au 13 juin 1849, Par des
conspirations, des combats et des meurtres,
ils ont voulu mettre une audacieuse mino-
rité au-dessus de la majorité des électeurs
de toute la France, ils ont essayé de ré-
tablir le despotisme et l'arbitraire, leur
unique élément; traîtres à leurs principes
apparents et peu sincères, ils ont tenté
d'enfoncer le poignard dans le sein de la
Liberté! Ces faits parlent assez haut, les
républicains de la veille ne veillent pas de
la République dans son acception honnête
et sincère ; ce qu'ils appellent de leurs
— 8 —
voeux, c'est la destruction de la religion,
de la famille , de la propriété ; c'est un des-
potisme qui brise par la violence ce qu'il
y a de plus sacré ; c'est un état social com-
posé d'esclaves publics frémissant sous la
verge d'un dictateur ou d'une assemblée
usurpatrice et irresponsable ; c'est un chaos
obscur, redoutable, inconnu, car, après
avoir rejeté la souveraineté monarchique,
renié la souveraineté du peuple, ils ont
proclamé la souveraineté du but ; et ils ont
pour but mille caprices insensés. La Répu-
blique pour ces hommes n'est qu'un mot;
elle est l'objet de leurs prédilections pour
ce seul fait : c'est qu'en république toutes
les opinions ont la chance d'arriver au
pouvoir en conquérant, ou en usurpant
les majorités.
Tels sont les périls de la situation !
RÉPUBLIQUE
SOCIALISME ET POUVOIR.
CHAPITRE PREMIER.
RÉVOLUTION DE FÉVRIER.
Liberté ! mot fantastique au nom duquel depuis
le commencement des âges les peuples se lèvent et
s'agitent !
Liberté! sainte expression, si elle était bien
comprise !
Liberté ! mot funeste quand il devient synonyme
de licence !
Liberté! avec ta vague auréole de respect et de
violation des droits, de bien et de mal, de passions
et de vertus, tu es le cri de guerre et de ralliement
des peuples dont les flots soulevés minent, déta-
chent et submergent les derniers remparts des
pouvoirs qui s'écroulent !
— 10 —
C'est à ce cri magique que s'est accomplie comme
ses devancières la révolution de Février ; mais cette
clameur n'était qu'une vieille habitude et un contre-
sens , car la révolution nouvelle portait avec elle
des principes liberticides et désorganisateurs de
tout ordre social. A peine tous les maux s'étaient-
ils échappés de cette boîte de Pandore qu'instan-
tanément leurs germes pernicieux tombés sur un
sol trop bien préparé pour les recevoir faillirent
étouffer en peu de mois la société tout entière, et
l'effort des hommes politiques dut se concentrer
et se réunir encore pour refouler ces principes dé-
létères dans l'antre infernal d'où ils n'eussent jamais
dû sortir
Les boules des scrutins, les balles des fusils, le
tranchant des sabres, la foudre des canons ont lufflp
à l'envi pour réduire en poussière les sectateurs
impies du vol, de l'assassinat, de la destruction de
la société ; mais la victoire obtenue est-elle déci-
sive? le feu mal éteint couve-t-il sous la cendre
pour allumer de nouveaux incendies? la force est-
elle un moyen assuré de vaincre les idées? les
—11 -
événements et les faits ne sont-ils pas les consé-
quences d'une logique irrésistible ? Une révolution
peut-elle sans se détruire lutter contre son principe
générateur ? Telles sont les questions difficiles que
se pose à elle-même la société mal rassurée.
Ce n'est pas sans raison que la société se pré-
occupe de la logique des événements, la chute du
dernier gouvernement en offre aux moins clair-
voyants un témoignage irrécusable et frappant. Ce
gouvernement, qui se disait monarchique et qui
voulait être monarchique, avait par nécessité de
position proclamé à son avènement le double
dogme de la sainteté de l'insurrection et de la sou-
veraineté du peuple, et toute la vie de ce gouver-
nement a été une lutte incessante contre ces deux
principes. Jusqu'à son dernier jour il les a dominés
tour à tour par l'emploi de la force ou de la cor-
ruption ; il ne pouvait pas les combattre par le
droit et la raison ; à lui l'empire du fait ; à ses ad-
versaires la logique et la raison. Aussi cet antago-
nisme contre l'irrésistible syllogisme des principes
politiques devait conduire à une catastrophe inévi-
— 12 —
table; les prémisses étaient posées en 1830, les con-
séquences étaient fatales.
Vainement un prince qui passait pour consommé
dans les ruses de la politique, entouré d'une fa-
mille nombreuse, garantie d'avenir, commandant à
plus de baïonnettes qu'il n'en faut pour conquérir
des États, assuré de la majorité dans les Chambres,
semble avoir assuré à jamais à sa race la possession
d'un trône élevé sur des barricades ; le jour de la
logique arrive : sous prétexte de banquets Paris
s'émeut, le pouvoir se trouble, les baïonnettes s'a-,
baissent sans lutte, les vainqueurs triomphent sans
victoire, une révolution s'accomplit. Ces événe-
ments soudains étaient la mise en pratique du
droit antisocial de l'insurrection proclamé par le
gouvernement qui fuyait.
Tout le monde avait plus ou moins contribué, le
plus petit nombre par l'action, le plus grand nom-
bre par le laisser-faire, à la chute de la royauté de
Juillet ; mais la disparition de ce pouvoir n'en lais-
sait pas moins un vide immense qu'il s'agissait de
combler. S'il y avait urgence extrême à constituer
— 13 —
un pouvoir nouveau, il faut convenir que la préci-
pitation avec laquelle il y fut pourvu dut combler
et au delà le désir des plus impatients. Un gouver-
nement de hasard, constitué par le choix que ses
propres membres firent les uns des autres, sans
autre sanction que celle plus ou moins unanime de
la faible fraction populaire que pouvaient contenir
les quatre murailles de l'enceinte législative, saisit
avec empressement les rênes de l'État sous le nom
de gouvernement provisoire, et se posa hardiment
comme issu des volontés du peuple.
La nécessité d'une direction, la difficulté de con-
stituer immédiatement un pouvoir régulier, firent
néanmoins accepter un gouvernement qui n'était
que transitoire.
Les bons citoyens lui donnèrent même un instant
leur confiance, lorsqu'ils virent ce gouvernement,
comprenant son caractère, déclarer par un décret
solennel que sa mission temporaire ne lui permet-
tait de trancher aucune grande question politique,
d'établir ni de supprimer aucun impôt, ce droit ne
pouvant appartenir qu'à la nation exprimant sa vo-
— 14 —
lonté par l'organe de ses représentants élus par le
suffrage universel. L'espoir fut grand encore, lors-
que, foulant le drapeau rouge sous ses pieds indi-
gnés, l'homme que l'opinion publique plaçait le
premier parmi les membres du gouvernement nou-
veau, ne se montra si grand un jour que pour
mieux faire comprendre à l'oeil étonné la profon-
deur de sa chute du lendemain.
Espérance et déception, ces deux mots qui résu-
ment la vie de l'homme, n'ont pu et ne pourront
sans doute jamais s'appliquer avec plus de justesse
à aucun gouvenement qu'ils ne peuvent l'être au
gouvernement provisoire.
Énumérer les actes de ce gouvernement serait
énumérer ses fautes; aussi notre but n'est point
de suivre la longue nomenclature de ses décrets ;
lui-même, dans son compte-rendu à l'Assemblée
nationale, s'est fait assez justice quand il a cru de-
voir se vanter de leur quantité à défaut de leur
qualité !
Signalons seulement ici la monstrueuse création
des ateliers nationaux, dont la dissolution néces-
— 15 —
saire a coûté la vie à d'illustres généraux, à de gé-
néreux citoyens; le gaspillage des deniers publics,
dont ces ateliers furent la cause ou le prétexte ; la
violation de la foi promise aux déposants des caisses
d'épargne; l'impôt des quarante-cinq centimes, sur-
charge écrasante pour la propriété, déjà frappée
outre mesure; l'impôt hypothécaire, incroyable
école financière, dont l'Assemblée constituante a
fait justice; l'apologie de l'ignorance, et le savoir
mis à l'index dans les élections par un ministre
français de l'instruction publique ; l'envoi dans les
départements de commissaires et de sous-commis-
saires, parmi lesquels figuraient des repris de jus-
tice et des assassins, revêtus de pouvoirs illimités,
pouvoirs tels que le souverain le plus absolu n'osa
jamais en conférer à aucun de ses agents ; l'oubli
par ces hommes du respect dû à l'inamovibilité
de la magistrature et à la dignité de l'armée ; d'in-
qualifiables circulaires rédigées dans le but avoué
de fausser, par l'intimidation, la liberté des élec-
tions; enfin, l'autorisation inouïe donnée aux com-
missaires , de poser leur candidature à la représen-
- 16 —
tation nationale dans les départements mêmes où
ils exerçaient leurs pouvoirs illimités.
Aussi quel sourire universel de pitié est venu
accueillir les récriminations de ces mêmes hommes
qui, dans les derniers jours de la Constituante, ac-
cusaient M. Léon Faucher d'avoir violenté la liberté
des élections par le simple envoi d'une dépêche
télégraphique énonçant en post-scriptum le vote de
certains représentants. Or, jamais le pouvoir n'a-
vait laissé plus de latitude à la liberté des suffrages
qu'aux dernières élections de l'Assemblée législa-
tive; de la dépense comparée des fonds secrets faite
par M. Ledru-Rollin et par M. Léon Faucher, il
résulte que le dernier, en cent trente-six jours
d'administration, a dépensé 222,693 francs, soit
1637 francs par jour, tandis que le premier a dé-
pensé en soixante-dix-sept jours d'administration
841,887 francs, soit 10,933 francs par jour. Ces
chiffres, sans parler des actes, sont assez éloquents.
Cependant, par un excès de scrupule, la majorité
modérée a sacrifié son ministre ; avons-nous vu,
par une compensation légitime, les montagnards
— 17 —
renier leur chef? A cette différence de conduite
on peut juger la différence de moralité des partis.
Quel jour terrible pour ces hommes du gouver-
nement provisoire, que celui où l'impartiale his-
toire prononcera son irrévocable arrêt ; car avec
le temps qui avance, la lumière se fait sur le passé,
quels que soient les voiles épais dont les intéressés
eussent voulu l'envelopper. On connaît aujourd'hui
ces comptes scandaleux dont tant d'efforts ont voulu
empêcher l'examen. On n'a réussi qu'à produire
des retards, mais enfin le rapport de M. Ducos a
paru 1, et la France indignée a frémi quand elle a
su positivement ce qu'elle ne soupçonnait que trop,
c'est-à-dire que le fruit de ses épargnes et de ses
labeurs, de son crédit, de son commerce, de son
industrie, de ses impôts, avait été consommé,
anéanti pour défrayer la plus incroyable des orgies
politiques. Tels commissaires touchaient l'indem-
nité de 40 francs par jour dans deux départements
1. Ce rapport, rédigé par M. Ducos au nom d'une com-
mission spéciale qui avait scrupuleusement examiné les faits,
a été distribué à l'Assemblée constituante le 24 avril 1849.
— 18 —
à la fois ; tels autres faisaient imprimer aux frais de
l'État des listes électorales sur lesquelles ils avaient
eu soin de s'inscrire eux-mêmes. L'un d'eux fait
figurer au budget de l'État les gages de son domes-
tique, et dépense en cinquante-trois jours 12,242 fr. ;
un autre, outre ses dépenses personnelles, puise
dans les coffres de l'État 21,500 fr. dont il- ne four-
nit aucune espèce de justification.
Du reste messieurs les commissaires n'avaient
garde de ne pas suivre les exemples qu'on leur
donnait de haut ; les comptes particuliers de mes-
sieurs les gouvernants sont édifiants en vérité : le
maire de Paris aurait eu six mains qu'elles eussent
à peine suffi pour recevoir à la fois les émoluments
aussi lucratifs que variés cumulés par pur dévoue-
ment à la chose publique ; il touche le traitement
de préfet de la Seine, il touche le traitement de
membre du gouvernement provisoire, il touche le
traitement de représentant du peuple, il touche
des fonds secrets sur la caisse du ministère des af-
faires étrangères, il touche des fonds secrets sur la
caisse du ministère de l'intérieur; enfin, et c'est
— 19 —
trop juste pour chicaner pour si peu, sur la caisse
de la ville de Paris M. le maire touche des frais
de table. Quant à la voiture de la cour dans la-
quelle cet austère républicain circulait dans Paris,
qui eût été fort réjoui du coup d'oeil si les circon-
stances eussent permis de rire, nous n'en parlons
que pour mémoire.
Un autre dirige de sa propre autorité, et aux
frais de l'État bien entendu, des expéditions démo-
cratiques contre les pays étrangers vis-à-vis des-
quels le gouvernement dont il fait partie manifeste
officiellement ses intentions pacifiques.
Enfin M. le ministre des affaires étrangères se
livre à une foule de dépenses fort coûteuses et
fort nombreuses ainsi que le rapport en fait foi, à
des dépenses de police surtout; car la police était
fort en vogue parmi ces messieurs qui se surveil-
laient les uns les autres avec grand renfort d'agents.
A la confiance réciproque qu'ils s'accordaient entre
eux, ne serait-il pas juste de mesurer le degré de
confiance qu'ils étaient en droit d'inspirer au pays?
Quant à M. Ledru-Rollin, il a tellement dé-
— 20 —
passé toutes les bornes, que le rapport conclut
au rejet d'une somme de 123,000 francs employés
à corrompre la sincérité des élections. On prétend
qu'il est d'usage, lorsque les dépenses faites par
les ministres sont rejetées par les assemblées po-
litiques, de ne point faire réintégrer ces sommes
par celui qui n'eût point dû les dépenser, et de les
porter simplement au compte des non-valeurs. Si
cet usage est vrai, il serait dérisoire de l'autorité
des assemblées ; et nous aimons à croire que lors-
que l'Assemblée législative aura prononcé, puisque
la constituante a manqué de temps pour le faire,
le remboursement réel sera exigé à l'avenir. La
question d'humanité n'entre ici pour rien, car heu-
reusement on n'a pas à craindre de voir mourir à
Clichy un citoyen qui peu de temps avant sa mésa-
venture du 13 juin, voyageait en poste à quatre
chevaux, en ayant seulement soin d'en faire ôter
deux à l'entrée des villes pour ne pas compromettre
son prestige démocratique.
Ce n'est pas nous qui prendrons en main la dé-
fense de la gestion financière de la monarchie de
— 21 —
1830; mais il ne faut pas la surcharger des méfaits
que certains individus voudraient faire remonter
jusqu'à elle pour en décharger leur propre respon-
sabilité. Au 24 février, l'encaisse du trésor montait
à 192 millions ; pour des appétits de la veille ce fut
l'affaire d'une bouchée; les rentrées journalières
des impôts directs et indirects ne suffirent pas da-
vantage, et l'on s'empressa de recourir aux quarante-
cinq centimes et aux emprunts.
Par ses tendances désorganisatrices, par ses me-
sures financières, qui sont moins encore, comme
nous le prouverons, le résultat de l'impéritie que
celui d'un système, le gouvernement provisoire
nous a donné le mot de la révolution de Février : le
socialisme.
Le socialisme a passé avec les débris du gouver-
nement provisoire dans la commission gouverne-
mentale des cinq et dans la délégation unitaire du
pouvoir exécutif au général Cavaignac ; vaincu dans
l'Assemblée, en armes il combattait dans la rue ;
vaincu dans la rue, il reparaissait dans les minis-
tères et dans l'Assemblée.
— 22 —
Aujourd'hui plus de garanties nous sont données
par l'élection du 10 décembre qui a réuni sur la
tête du président de la République cinq millions de
suffrages pour protester d'une manière imposante
et solennelle contre les tendances des pouvoirs de-
puis Février; de l'élection du 13 mai 1849, est sortie
une Assemblée nouvelle dont la majorité est acquise
à la cause de l'ordre et de la civilisation ; au 13 juin
une odieuse tentative de Convention est venue
ridiculement échouer devant l'indifférence pu-
blique. Mais les honnêtes gens sauront-ils toujours
marcher unis? Le triomphe d'un moment sera-t-il
le triomphe assuré de l'avenir?
Le droit à l'insurrection, origine de la royauté
de Juillet, se dressait sans cesse devant elle comme
un spectre menaçant, et la logique invincible donna
raison au spectre sur la royauté !
Le socialisme, origine de la révolution de 1848,
se dresse à son tour devant elle, spectre échappé
du tombeau où vainement on a voulu le renfermer,
ce spectre triomphera-t-il?
CHAPITRE II.
LE SOCIALISME.
Le socialisme, ce mot si gros d'orages et si vide
de pensées, ce mot que l'ignorance orgueilleuse a
prétendu élever jusqu'aux proportions d'une science
dont l'application produirait le bonheur général de
l'humanité, nous oblige à jeter un coup d'oeil rétro-
spectif sur l'histoire de l'économie politique.
Le but de cette science était de découvrir la
source productive des richesses des nations, et d'y
puiser ensuite pour les accroître à l'infini. Dans la
pensée des économistes, le développement de la
richesse des nations devait entraîner l'accroisse-
ment du bien-être des individus.
Pour arriver au terme de ses recherches, l'éco-
nomie politique a passé par bien des systèmes. Ce-
lui qui se présenta le premier, parce qu'il frappait
— 24 —
davantage l'intelligence qui n'approfondissait pas
encore, était que l'or et l'argent formaient seuls la
richesse des nations. Ce système, favorisé par la
découverte de l'Amérique, ruina l'Espagne, qui
puisa la misère à pleines mains dans les mines du
Pérou. Uniquement appliqués à la recherche des
richesses métalliques, les Espagnols laissèrent dé-
périr chez eux les produits de l'agriculture et de
l'industrie. Devenus tributaires de l'étranger pour
toutes ces choses, ils épuisèrent leurs quadruples
du Nouveau-Monde, afin de se les procurer.
Gournay, Quesnay et leur école, que la science
appelle plus particulièrement les économistes, ont
considéré la terre comme la source unique des
richesses. Leur système, plus juste que le précé-
dent, ne renfermait encore qu'une partie de la vé-
rité ; en outre, par amour pour l'agriculture, ils
l'eussent étouffée, en voulant la charger seule du
poids des taxes publiques, puisque seule, suivant
eux, elle était productive de richesses.
Smith, que l'on peut considérer comme le père
de l'économie politique moderne, fit faire un pas
— 25 —
immense à la science, en démontrant que la richesse
consiste dans la valeur échangeable des choses, et
que l'on est d'autant plus riche que l'on possède
plus de choses douées de cette valeur échangeable.
Cherchant ensuite ce qui donne cette valeur aux
choses, il l'attribuait au travail de l'homme et éta-
blissait son admirable théorie de la division du tra-
vail, qui a donné à l'industrie une impulsion nou-
velle, et l'a fait peut-être parvenir au plus haut
degré qu'il lui soit donné d'atteindre.
Cependant, en attribuant au travail seul la créa-
tion des richesses, Smith n'avait pas encore rencon-
tré toute la vérité. Le travail seul serait stérile s'il
n'était secondé par l'action simultanée des agents
de la nature et des capitaux. J.-B. Say, dont le re-
marquable traité forme le couronnement de la
science économique, a signalé ce triple concours
nécessaire, et l'appelant du mot de production, a
établi d'une manière irrécusable que la production
est la véritable source des richesses. De plus,
J.-B. Say, rendant aux travaux déshérités de l'in-
telligence, jusqu'à lui considérés comme improduc-
2
- 26 —
tifs, la place qui leur était due, les a classés parmi
les agents de la production.
J.-B. Say a posé le dernier terme des progrès de
la science économique, qui s'est arrêtée dans sa
marche depuis plus de trente ans, épuisée et satis-
faite d'avoir trouvé le mot de son problème long-
temps cherché. Elle n'a cependant accompli qu'un
travail à peu près stérile pour le bien-être de l'hu-
manité, funeste même sous plus d'un point de vue;
elle a édifié le matérialisme sur les ruines des
croyances religieuses, et si d'une part elle a créé
plus d'aisance pour les classes moyennes de la so-
ciété qu'elle a en quelque sorte tirées de leur néant;
d'autre part, le développement excessif de l'indus-
trie a enfanté une plaie nouvelle : le paupérisme.
C'est qu'il ne suffit pas de produire indéfiniment,
il faut écouler les produits : vainement on multiplie
les valeurs échangeables; si elles sont en abondance
supérieure à la demande, leur valeur se détruit et
la richesse se limite par son excès même. Les ou-
vriers nombreux qu'une industrie prospère faisait
vivre, se trouvent tout à coup privés de travail et
— 27 -
de pain, et ces fluctuations qui s'expriment par des
chiffres dans le froid langage de l'industrialisme, se
traduisent par d'affreux déchirements dans les en-
trailles de l'humanité.
Un nouveau problème s'est alors présenté aux
recherches de la science économique : trouver un
mode d'équitable répartition des richesses. Deux
écoles, l'une chrétienne, l'autre socialiste, ont en-
trepris d'en découvrir la solution.
L'école chrétienne, fidèle aux enseignements de
l'Évangile, respecte tous les droits et engage les
hommes, au nom de la charité, à se porter dans
leurs besoins une mutuelle assistance, elle procure
au corps le soulagement matériel et aux âmes un
soulagement autrement précieux pour supporter
les maux de la vie : par la foi, elle leur donne l'es-
pérance. On ne peut cependant pas dire que la pra-
tique des préceptes évangéliques soit apte à guérir
toutes les misères physiques de l'humanité, puis-
que l'Évangile lui-même nous apprend que cette
vie est une épreuve et que la souffrance est la loi
de l'existence de l'homme ; ces préceptes peuvent
— 28 —
lui procurer le soulagement de ses misères, mais
non son affranchissement. On ne doit pas accuser
l'Évangile de ne pas donner ce qu'il n'a pas pro-
mis, et ce que ne procurera jamais, et bien moins
encore, aucune théorie humaine. Outre le soula-
gement des misères à un certain degré, les dogmes
évangéliques offrent un avantage non moins pré-
cieux , ils exercent une action préventive éminem-
ment efficace en proscrivant la débauche et la pa-
resse et en prescrivant la pratique des vertus oppo-
sées à ces vices.
L'honorable M. de Villeneuve-Bargemont peut
être considéré comme le chef de l'école écono-
mique chrétienne. Cette phrase si digne d'être mé-
ditée résume la pensée de ses écrits :
« Les vertus religieuses des classes ouvrières les
« conduiront plus sûrement à l'aisance, que l'ai-
« sance ne saurait les conduire à un perfectionne-
« ment moral. »
Un autre écrivain, M. Blanqui, qui n'appartient
ni à l'école chrétienne ni à l'école socialiste, a pré-
tendu trouver la solution du nouveau problème de
— 29 —
l'économie politique dans l'établissement du libre-
échange; on comprend que cette utopie, loin de
soulager les misères, aurait pour effet de ruiner
des peuples entiers en sacrifiant les moins favorisés
pour le bon marché de la production à ceux qui
ont l'avantage de produire à bas prix. Quelques pas-
sages des ouvrages de M. Blanqui offrent cependant
des aperçus pleins de justesse; on regrette seule-
ment de les voir empreints de ce voltairianisme
suranné qui consiste à distinguer perfidement
la religion de ses ministres ; il trouve ces derniers
au-dessous de leur tâche ; il voudrait les voir des-
cendre de la hauteur de leur enseignement pour se
faire les apôtres de l'industrialisme, et il appellerait
cela un progrès : un Pritchard prédicateur et com-
merçant serait-il à ses yeux l'image perfectionnée
d'un prêtre chrétien?
L'école économique chrétienne et l'école demi-
chrétienne arrêtées par les lois éternelles, et res-
pectant les droits acquis, n'ont proposé que des
moyens impuissants à affranchir complétement
l'humanité des maux qu'elle endure. Nous allons
— 30 —
voir maintenant l'école socialiste, peu susceptible
de scrupules, marchant à la réalisation du problème
par le renversement de tous les droits et de tous
les faits, arrivant en définitive à un but diamétra-
lement contraire à ses projets, c'est-à-dire créant la
misère générale au lieu du bien-être universel.
Un des caractères les plus singuliers du socia-
lisme est sans contredit la prétention qu'il affecte
d'être conforme à l'esprit de l'Évangile; l'examen
le plus superficiel peut suffisamment convaincre
de leur antagonisme flagrant.
L'Évangile part de ce point que l'homme marqué
à sa naissance du stigmate du péché originel est né
mauvais et que sa réhabilitation est nécessaire pour
qu'il puisse aspirer aux heureuses destinées qui lui
étaient réservées lors de la création. Le socialisme,
au contraire, rompant avec le christianisme, dé-
clare que l'homme est né bon, et que s'il devient
mauvais plus tard, la faute en est imputable à l'or-
ganisation défectueuse de notre société. Renverser
cette société de fond en comble, abaisser tous les
obstacles qui retiennent ce qu'en langage rétro-
- 31 —
grade nous appelons les vices, édifier un état de
choses nouveau qui permette aux passions de
prendre leur essor, qui les provoque et les ali-
mente, tels sont les moyens du socialisme pour dé-
velopper chez l'homme sa bonté native. Commu-
nauté des biens et des femmes, voilà son dernier
terme; réhabilitation des passions, réhabilitation
de la matière, tel est son mot d'ordre et de rallie-
ment. Aussi, tandis que les premiers chrétiens,
livrés à la seule ambition de mériter les récom-
penses d'une autre vie, loin de rechercher les jouis-
sances de celle-ci, en faisaient même l'abandon
volontaire, les socialistes, peu soucieux de l'autre
vie et fort préoccupés de celle-ci, dirigent vers les
jouissances matérielles cet appétit naturel qui porte
l'homme à désirer le bonheur.
L'Évangile annonce l'égalité de tous les hommes
devant Dieu ; le socialisme s'empare de cette décla-
ration sublime pour vouloir réaliser sur la terre
l'égalité absolue, conformément à son système de
matérialiser l'Évangile. Une seule appréciation juste
sur le véritable sens de l'égalité évangelique dé-
- 32 —
truira à cet égard tout l'échafaudage des utopies
socialistes.
L'Évangile nous enseigne l'égalité de tous les
hommes devant Dieu pour nous apprendre l'ad-
missibilité de tous aux mêmes récompenses. Cette
égalité évangelique n'est ni l'égalité sociale abso-
lue, ni même l'égalité politique, car la religion
chrétienne est compatible avec toutes les formes
de gouvernement. L'égalité de l'Évangile est l'éga-
lité devant la loi, c'est-à-dire que tous les hommes,
quel que soit le rang et la fortune qu'ils auront eus
sur la terre, seront jugés au même titre au divin
tribunal, sans autres accusateurs que leurs fautes
ou leurs crimes, sans autre appui que leurs bonnes
actions. L'égalité devant la loi divine est donc la
véritable égalité de l'Évangile ; car il reconnaît
l'inégalité des hommes avant comme après le ju-
gement. Il reconnaît la propriété et l'inégalité avant
le jugement par cette parole : « Rendez à César ce
qui appartient à César. » Il consacre l'inégalité
après le jugement par la hiérarchie des bienheu-
reux classés suivant l'ordre des récompenses qu'ils
— 33 —
ont méritées au temps de leur passage sur la
terre.
Telle est la vérité sur cette égalité évangelique
dont le socialisme voudrait faire ressortir sa thèse
de l'égalité sociale absolue. Aujourd'hui les révo-
lutions ont brisé toutes les barrières de l'inégalité ;
une seule, la plus nécessaire, est restée debout :
la propriété! Au nom de l'égalité absolue qu'il
proclame, le socialisme prétend la renverser à son
tour.
Nous venons de voir dans cet exposé rapide que
le socialisme attaque tout ce qu'il y a de plus sacré
sur la terre, religion, famille, propriété; puis-
sante trinité d'institutions divines et humaines
qu'il veut fouler aux pieds. Pour accomplir son
oeuvre impie, il fait semblant de s'appuyer sur
la religion qu'il dénature ; cependant les opposi-
tions entre le christianime et le socialisme sont
trop manifestes pour que l'on ne s'étonne pas de
la vaine persistance de ce dernier à vouloir couvrir
sa nudité de quelques lambeaux arrachés aux pages
de l'Évangile. Son matérialisme n'est-il pas assez
2.
— 34 -
patent? son athéisme n'est-il pas évident? Son
grand maître résumant la pensée de l'école, n'a-t-il
pas écrit dans son livre des Contradictions écono-
miques : « L'athéisme pratique doit être désormais
la loi de mon coeur et de ma raison. »
Le socialisme n'offre rien de plus nouveau que
son nom; car il renferme, en théorie, les utopies
de la république de Platon, et en pratique cer-
taines institutions de Sparte et les folies furieuses
des anabaptistes en Allemagne. Au dix-neuvième
siècle, il se traduit en diverses sectes obscures,
confuses, très-hostiles les unes contre les autres,
prêtes à s'entre-déchirer le lendemain du succès,
et ne s'entendant que sur un point : a destruction
de l'édifice social.
Les systèmes de Saint-Simon et de Fourier ont
précédé de peu nos modernes socialistes. Il a suffi
au premier de se produire au grand jour avec son
pape, ses apôtres et ses prêtresses pour s'abîmer
sous le ridicule ; le second, aussi ridicule avec ses
phalanstères et ses armées de cuisiniers fonction-
nant sur les bords de l'Ëuphrate pour se livrer une
- 35 —
bataille pacifique dans laquelle le talent culinaire
doit assurer Sa victoire, et mille autres absurdités,
est en voie de s'user à son tour parce qu'il a eu éga-
lement le malheur de subir depuis Février, même
dans sa partie la plus sérieuse, l'épreuve décisive
de l'application.
Il faut distinguer, en effet, parmi tant d'extra-
vagances, le principe de l'association, principe fé-
cond quand il s'allie à la justice et à la liberté,
principe odieux et absurde quand il prétend s'im-
poser par la violence et par la loi ; mais Fourier et
ses disciples ont précisément interprété le prin-
cipe de l'association dans son sens négatif de toute
liberté humaine. Du reste le saint-simonisme et
le fouriérisme ont un point de commun : ils atta-
quent la famille et la propriété et sont basés tous les
deux sur le matérialisme le plus dégradant.
Nos socialistes actuels ont deux maîtres : Fou-
rier qui a été sans doute le géniteur moral de
M. Considérant, aujourd'hui chef de la secte; et
M. Proudhon, qui procède certainement de lui-
même, car il a insinué quelque part qu'il était égal
— 36 —
à Dieu, nous nous trompons, plus que Dieu, puis-
qu'il l'a menacé de destitution. Aussi M. Proudhon
est-il créateur d'un système que l'on peut intituler
système de possession, d'échange ou de récipro-
cité. Comme on a bien voulu trouver dans les
ouvrages de cet écrivain des objections spécieuses
contre la société, nous consacrerons un chapitre à
part à leur réfutation. Dans celui-ci nous achève-
rons d'analyser le socialisme pratique de M. Con-
sidérant ; ce socialisme, un peu plus vieux que
celui de M. Proudhon, a pris une part plus di-
recte à la révolution de Février et aux événements
qui l'ont suivie.
Un moment cette secte a exercé le pouvoir, et la
France gardera longtemps le souvenir des ruines
amoncelées sur son passage, quelque rapide qu'il
ait été. Tristes séances du Luxembourg, où les
délégués de la classe ouvrière venaient se cor-
rompre et se perdre à la parole d'un homme qui
se disait leur ami, vous serez à jamais classées
parmi les plus néfastes journées! Par vous, les
ouvriers oubliant leurs habitudes de travail se
— 37 —
livrent à la paresse des ateliers nationaux; trans-
formés en mendiants insolents ils exigent les cha-
rités du budget, et avec l'argent que la France
leur donne, fomentent contre elle la plus affreuse
conspiration qui se dénoue par la plus sanglante
des guerres civiles. Aujourd'hui ces ateliers ne
sont plus, le système de l'égalité des salaires est
tombé par sa sottise même ; mais le mal survit
aux causes effacées. Les ateliers de l'industrie
privée, forcément fermés par la concurrence d'ate-
liers où l'on était payé sans travail, ont de la peine
à s'ouvrir de nouveau; les capitaux se sont épuisés,
la confiance est ébranlée, et de tous ces maux le
plus grand, c'est que les ouvriers démoralisés sont
encore en partie captivés par les illusions déce-
vantes de doctrines empoisonnées.
Après les malheureux et sanglants trophées de
M. Louis Blanc, nous ne mentionnerons que pour
mémoire la triade de M. Pierre Leroux, que per-
sonne n'a pu comprendre, pas même son auteur à
ce que l'on suppose, et qui est condamnée à ne
jamais sortir de la sphère des théories.
— 38 -
Le socialisme que nous analysons pour le com-
battre est celui qui se traduit par des actes, parce
que seul il est dangereux. Ce socialisme pervers
n'est pas tombé du pouvoir, ainsi que l'on aurait
dû s'y attendre, avec le gouvernement provisoire.
La commission executive s'est signalée par la pro-
position de deux projets de loi qui attaquaient
au plus haut point la religion, la famille, la pro-
priété : nous voulons parler du projet de loi sur
le divorce, et du projet d'expropriation forcée
des chemins de fer, violation des engagements
sacrés de l'État. Heureusement ces projets ont
été anéantis sous les votes consciencieux de l'As-
semblée constituante, qui, quelques jours plus
tard, sous le pouvoir unitaire délégué au général
Cavaignac, a salué du même accueil un autre
projet socialiste : l'impôt sur les créances hypo-
thécaires que M. Goudchaux, à peine installé
dans le cabinet de MM. Garnier-Pagès et Duclerc,
avait exhumé avec respect des cartons déjà vieux
du gouvernement provisoire.
Les différences qui existent entre le socialisme
— 39 —
et le communisme sont bien moindres que cer-
tains sectaires ne voudraient le faire croire ; car le
socialisme mis en pratique conduirait au commu-
nisme par une pente rapide et fatale. Seulement,
pour atteindre leur but de destruction sociale,
ces deux doctrines remplissent un rôle différent.
Le communisme, trop crû dans l'expression de
sa pensée, ne réussirait jamais dans les assem-
blées délibérantes; le socialisme, adroit Protée,
sait mieux prendre toutes les couleurs et toutes
les formes. Pour séduire les législateurs et leur
faire abolir certains impôts qui lui déplaisent,-
il invoque de spécieux prétextes de bien public ;
pour en faire établir d'autres en harmonie avec
ses doctrines, il fait valoir la pénurie du Trésor.
Ainsi l'impôt sur les revenus mobiliers, impôt si
mal défini, si difficile à établir, a failli devenir
la suite du dégrèvement de la taxe du sel ; ainsi
a été aboli l'impôt sur les boissons au profit des
cabaretiers et de la débauche des ouvriers des
villes et des campagnes. Le projet des socialistes
est d'atténuer, de détruire même les contributions
— 40 —
indirectes, et, par contre-coup, d'augmenter les
impôts directs. Peu leur importe que les impôts
indirects, d'une perception plus facile, aient l'in-
contestable avantage d'être les moins onéreux
dans les temps même où ils sont les plus produc-
tifs, parce que la prospértié publique est alors
plus grande. Ils savent que la diminution ou la sup-
pression de ces impôts forcerait d'augmenter en
proportion équivalente les impositions directes;
on atteindrait ainsi la production dans sa source ;
on frapperait la prospérité publique en horreur au
socialisme qui compte sur les suggestions de la
misère comme sur un de ses éléments de succès ; on
porterait atteinte au principe de la propriété en la
surchargeant outre mesure; en un mot, on re-
prendrait en sous-oeuvre la démolition qu'on eût
accomplie d'une manière plus prompte encore, si
le principe de l'impôt progressif n'eût pas été re-
poussé par la Constitution.
Par des voies subreptices, le socialisme harcèle
sans cesse la bonne foi des assemblées ; ne se lais-
seront-elles jamais surprendre dans un temps où
— 41 —
parfois ceux qui croient abhorrer ces funestes doc-
trines en sont légèrement imbus. Le bourgeois
gentilhomme faisait de la prose sans le savoir, plu-
sieurs ne feraient-ils pas du socialisme sans le
savoir?
Le socialisme est la machine de guerre dressée
pour battre en brèche la société dans les assem-
blées délibérantes et dans la polémique des jour-
naux; le communisme est la machine de guerre
destinée à soulever les masses populaires. L'un est
la flèche qui, lancée de loin avec adresse, fait des
blessures acérées, l'autre est la grossière massue
qui de près donne la mort. Pour soulever le flot
populaire, en exploitant les passions mauvaises, il
faut des promesses d'une réalisation prochaine;
piller, confisquer, partager les biens de ceux qui
possèdent, voilà une théorie facile à mettre promp-
tement en pratique, voilà une théorie à la portée
du plus bas niveau des intelligences. Dans des
temps moins éclairés, ces choses étaient simple-
ment qualifiées du nom de vol, aujourd'hui leurs
adhérents veulent les appeler système; système
- 42 —
soit, nous pousserons jusque-là la politesse des
expressions.
Le communisme est l'attaque la plus directe con-
tre le principe de la propriété. Notre but n'est
point d'entreprendre dans une longue thèse la dé-
fense de ce principe, nous ne pourrions que recom-
mencer avec moins de talent le livre d'un habile
écrivain. M. Thiers a fortifié la place que l'ennemi
voulait démanteler ; nous n'avons plus qu'à exécu-
ter des sorties pour attaquer les assiégeants dans
leurs propres retranchements et les débusquer de
leurs dernières positions.
Le communisme, considéré comme vol, a dû être
à peu près aussi ancien que le monde ; il a été con-
damné par ces paroles précises que Dieu lui-même
grava sur les tables de Moïse : « Tu ne déroberas
point. » Le communisme pur, considéré comme
système, perd nécessairement beaucoup de quar-
tiers de sa noblesse. Nous ne pouvons guère le faire
remonter qu'à Babeuf, dont le hideux Robespierre
lui-même condamnait les doctrines.
M. Robert Oven a tenté en Amérique la réalisa-
— 43 —
tion du communisme. La moralité de son système
repose sur une prétendue irresponsabilité humaine.
Suivant lui, le hasard de l'éducation et des circon-
stances rendant l'homme ce qu'il est, ses vertus et
ses vices sont indépendants de sa volonté. L'inven-
teur a donné aux prosélytes qui formèrent sa colo-
nie le nom d'Harmoniens ; le choix de l'expression
fut malheureux. Dans cette nouvelle terre promise,
la jouissance de tous les biens était commune, la
vertu et le vice jouissaient d'une égale considéra-
tion ; tous les sociétaires étaient égaux, les salaires
étaient répartis également sans égard pour les dif-
férences d'intelligence ou de force physique. On
juge quel affreux chaos devait être et devint bien-
tôt une société fondée sur de pareils éléments. Nous
avons vu depuis Février son fondateur, fuyant son
oeuvre accusatrice, oser venir proposer en France
le bienfait de ses idées.
La France, hélas! était déjà pourvue de son
grand homme : nous avions M. Cabet et son Ica-
rie, pauvre ouvrage qu'on ne peut lire sans se
sentir en quelque sorte enveloppé de l'atmosphère
— 44 -
d'ennui et d'uniformité dont seraient victimes les
habitants de cet Éden païen. Ce livre, sans valeur
pour les hommes d'intelligence, est dangereux
néanmoins, parce qu'il offre aux hommes moins
éclairés quelques appâts grossiers. L'application,
cette pierre d'achoppement de toutes les utopies,
n'a que trop démontré à quelques malheureuses
dupes le danger d'écouter la voix de ceux qui flat-
tent leurs passions.
Parmi tant de périls nous signalerons à peine
celui d'une république rouge prônée par quelques
montagnards qui veulent se faire les plagiaires des
montagnards de la Convention. On comprend que
pour se tracer une ligne de conduite on cherche
parmi ceux qui nous ont précédés de nobles exem-
ples à imiter ; on comprend que l'homme de guerre
fût fier d'être Alexandre, César, Turenne, Condé
ou Napoléon ; l'homme d'État Charlemagne, Suger,
Louis IX, Sully ou Colbert; l'homme de lettres
Homère, Virgile, Corneille, Racine ou Chateau-
briand. Ce que l'on comprend moins, c'est de voir
des hommes chercher leurs modèles parmi des
— 45 —
êtres que l'histoire a marqués du sceau de l'infa-
mie, parmi des monstres qui n'ont laissé que des
souvenirs de vengeances, de spoliations, de luxure
et de sang. Des événements pareils à ceux de la
première révolution française ne se renouvellent
pas deux fois dans la vie d'un peuple ; c'est trop
d'une fois dans l'existence d'un monde. Aussi ceux
qui en appellent le retour de leurs voeux, et même
par les dénominations qu'ils se donnent, se com-
promettent en pure perte par un contre-sens poli-
tique qui leur fait peu d'honneur ; de tels hommes
sont à plaindre, mais ne sont pas dangereux.
Ceux-là seuls sont à craindre, qui s'efforcent de
couvrir d'un vernis de philanthropie et de justice
les bouleversements qu'ils méditent. Que de leurs
doctrines naissent la misère et la barbarie, peu leur
importe ! Les uns ne cherchent que la satisfaction
de leurs passions brutales ; d'autres le simple con-
tentement de leur vanité. Nouveaux Érostrates, la
société tout entière est le temple qu'ils veulent
brûler ; leur vanité, aux lueurs de l'incendie, se
dira : J'ai fait connaître mon nom !
— 46 —
Les mêmes hommes se présentent sans cesse,
tantôt sous les couleurs du socialisme, tantôt sous
les couleurs du communisme, consultant, non
leurs convictions, mais les besoins de leur cause ;
plus d'un acte nous les a signalés se transfor-
mant aussi en républicains rouges. Ces faits sont
graves ; ils prouvent chez les ennemis de la société
le désir de réussir par l'emploi de tous les moyens.
Aussi, s'il faut proclamer l'indulgence pour les
hommes égarés qui reviendraient à des sentiments
meilleurs, nous disons : Point de concessions pour
les doctrines, à leur égard on doit être impitoya-
ble, car aucun milieu n'est possible. Il faut que le
socialisme soit vaincu, ou que la société périsse !
CHAPITRE III.
REFUTATION DES OEUVRES DE M. PROUDHON.
Nous commençons par l'analyse de celui des ou-
vrages de l'auteur dont le retentissement a été le
plus fâcheux, en raison surtout de la proposition
qui sert de complément à son titre.
« Qu'est-ce que la propriété ? C'est le vol. » Dans
ce seul paradoxe se trouve renfermé tout ce qu'une
pensée coupable peut exprimer de plus honteux et
de plus antisocial. Jusqu'à ce jour, le brigand qui
détrousse le voyageur dans les profondeurs de la
forêt, le voleur qui s'introduit furtivement et enlève
ce qui lui tombe sous la main, le filou qui exerce
dans la rue son adroite industrie, en obéissant à
de coupables instincts, se rendaient à la conscience
le compte involontaire de leur bassesse et de leur
criminalité, et par ce sentiment la voie du repentir
— 48 —
leur restait toujours ouverte. Mais avec le mot de
M. Proudhon, tout ce que la société présente de
plus vil se trouve réhabilité, nos prisons et nos
bagnes ne renferment plus de criminels; mais de
respectables socialistes. Quel gouvernement, quelle
société pourront se maintenir le jour où le vice
effronté aura cessé de rougir et se qualifiera de
vertu; le jour où le travail honnête qui conduit à
l'épargne et au maintien de la famille sera calom-
nié ? quelle paix pourra régner le jour où chaque
homme pourra contester à son semblable la pro-
priété du morceau de pain qu'il porte à sa bouche?
On se sent révolté lorsque l'imagination nous re-
trace l'image d'une société régie par les institutions
de Cartouche ou de Mandrin.
Ce scandaleux aphorisme, pour être de l'inven-
tion d'un homme qui veut se faire passer pour un
fort logicien, n'en est pas moins défectueux jusque
dans son énoncé même ; car reconnaître le vol, est
implicitement reconnaître l'existence de la pro-
priété. Du reste ne discutons pas sur les mots ; l'au-
teur a une pensée, mal exprimée, il est vrai ; mais
— 49 —
enfin une pensée saisissable, nous allons la suivre
dans ses développements.
Tout l'édifice des arguments, au lieu de s'ap-
puyer sur une base solide, ne repose que sur un
terrain sans consistance, il n'a point d'autres fon-
dements que l'allégation tout à fait gratuite « que
tous les raisonnements imaginés pour défendre la
propriété, quels qu'ils soient, concluent toujours et
nécessairement à l'égalité, c'est-à-dire à la néga-
tion de la propriété. » Ainsi, à ceux qui considèrent
l'occupation comme l'origine du droit de propriété
l'auteur répond : « Le droit d'occupation, entendu
suivant le principe de l'égalité, empêche la pro-
priété. » A ceux qui considèrent le travail comme
l'origine du droit de propriété, il répond encore :
« Le droit du travail, entendu suivant le principe
de l'égalité, empêche la propriété. »
A ces sophismes la réponse est facile : en lo-
gique, tout raisonnement pour arriver à des con-
séquences vraies doit partir de prémisses vraies,
or toutes prémisses qui ne sont point des axiomes,
doivent être rigoureusement démontrées. Les pré-
3
— 50 —
misses de M. Proudhon, à savoir que tous les rai-
sonnements en faveur de la propriété concluent
tous et nécessairement à l'égalité, nécessitaient au
plus haut point une démonstration qu'il s'est bien
gardé de donner par motif d'impossibilité. Il est de
toute évidence, soit que l'on consulte la raison, soit
que l'on consulte l'histoire, que l'égalité n'est point
un principe nécessaire et fondamental de l'exis-
tence des sociétés. L'égalité peut être inscrite dans
un code de lois; mais elle doit se borner à l'égalité
politique ; décréter l'égalité sociale ou absolue se-
rait décréter la barbarie.
Ces vérités, pour tout esprit juste, sont incon-
testables ; mais puisque M. Proudhon ne les admet-
tait pas, il se trouvait, par cela même, obligé d'en
démontrer la fausseté; car, s'il est reconnu que
l'égalité absolue n'est point un principe fonda-
mental, il s'ensuit que. la propriété, pour n'être
pas conforme au principe d'égalité, n'est pas
moins une institution éminemment juste et sociale.
Il en résulte encore que les raisonnements en
faveur de la propriété n'ont nul besoin, bien au
— 51 —
contraire, de s'appuyer sur le principe de l'égalité.
C'était là le vrai terrain de la discussion pru-^
demment évité par l'auteur, qui a trouvé plus avan-
tageux pour les nécessités de sa cause de donner
pour vérité et pour axiome un fait faux. Que par-
tant de ce point il soit arrivé à telle ou telle con-
séquence, peu importe, puisque tous ses raisonne-
ments sont invalidés par leur base. Si nous posions
comme axiome, que le soleil n'est pas un corps lu-
mineux, nous pourrions arriver à cette conséquence
parfaitement raisonnée qu'il fait nuit en plein
midi. Le livre de M. Proudhon est de cette force.
L'occupation et le travail sont l'origine du droit
de propriété ; il n'est pas surprenant que l'auteur,
prenant l'égalité comme principe primordial et an-
térieur à tous les autres, soit arrivé à cette consé-
quence que l'occupation et le travail sont la néga-
tion du droit de propriété.
Ces simples observations sur la quintessence du
livre contre la propriété font crouler depuis le pre-
mier jusqu'au dernier le frêle échafaudage des so-
phismes qui le composent; cependant, afin de

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