Qui perd gagne, par Eugène Pelletan

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Pagnerre (Paris). 1864. In-8° , 32 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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QUI PERD GAGNE
QUI PERD GAGNE
I.
C'est bien l'esprit le plus dangereux pour lui-même
que je connaisse ; il dit tout ce qu'il pense, et il ne
pense comme personne.
Il marche d'habitude la tête dans la poitrine, mais
de temps à autre il la relève brusquement, et on voit
au mouvement de sa lèvre qu'il vient de se dire quelque
chose.
— Il n'y a qu'un homme qui me comprenne, mur-
murait-il un jour.
— Qui donc? demanda quelqu'un.
— Moi-même, répondit-il. Aussi est-ce à celui-là
que je parle de préférence.
Je le rencontrai ce printemps, au Palais de l'Indus-
trie, devant le tableau de la Bataille de Solferino; il
semblait examiner à la loupe la peinture de Meis-
sonier.
— Savez-vous qui a gagné cette bataille? dit-il.
6 QUI PERD GAGNE.
Et, sans me laisser le temps de répondre, il ajouta
d'un ton d'assurance :
— C'est l'Autriche.
— Comme la Prusse, lui dis-je, a gagné la bataille
d'Iéna.
— Précisément.
— Et comme la Russie a remporté la victoire de
l'Aima.
Il me regarda d'un air étonné.
— Vous lisez donc au fond de ma pensée ?
— J'y lis en effet un nouveau paradoxe.
— Donnez-moi le temps de faire votre examen de
conscience, et vous verrez que vous partagez mon pa-
radoxe.
En parlant ainsi il me prenait par le bras et me
conduisit au parterre du rez-de-chaussée, en face d'une
statue de Napoléon à cheval.
— Asseyons-nous sur ce banc, dit-il; ici l'air est
honnête. On ne saurait mieux parler de boucherie
humaine qu'en respirant l'odeur de cette plate-bande.
Nous pourrons causer d'ailleurs en toute liberté. Il
n'y a que cet homme à cheval qui nous écoute, et il
n'en dira rien à Fouché. Mais procédons par ordre de
date... Je vous disais donc tout à l'heure que la Prusse
avait gagné la bataille d'Iéna...
— Et que vous alliez le prouver...
QUI PERD GAGNE. 7
II.
— Vous connaissez, reprit-il, le grand Frédéric ?
— De réputation.
— Vous le connaissez mal dans ce cas ; car il a la
réputation d'un grand homme, et ce ne fut qu'un grand
coquin. Il avait fait de la Prusse une caserne et de son
peuple un régiment; l'homme n'existait dans sa pensée
que pour tuer ou pour être tué.
Le militaire tout, le civil rien ; voilà sa devise ! Il
avait réglé sur ce principe l'étiquette de son palais. Ce
Diogène de Potsdam pouvait garder une chemise jus-
qu'à extinction de service, et pourrir toute l'année dans
son fumier;.mais il ne faisait jamais sa barbe qu'en
uniforme et l'épée au côté.
Du premier au dernier jour de son règne, il n'y eut
en Prusse aucune production d'aucune espèce, ni de
pensée, ni de littérature, ni d'industrie, ni de com-
merce. Il jouait sans doute à la philosophie, mais à la
condition que la philosophie parlerait français, de peur
de gâter l'esprit de l'Allemagne. Il faisait bien venir, de
temps à autre, de l'étranger, un comédien ou un philo-
sophe interlope, plus ou moins en renom, mais ce
n'était qu'un fou de cour, appointé sur sa cassette, pour
égayer son minuit de Potsdam.
Que lui faisait l'industrie? il la méprisait de nais-
sance. Il tenait, sous ce rapport, de son père Guillaume;
il eût volontiers troqué comme lui la première fabrique
de porcelaine contre un régiment de cavalerie ; mais
8 QUI PERD GAGNE.
comme il ne trouva pas toujours l'occasion d'un pareil
marché, il laissa l'industrie au maillot de la corpora-
tion. C'était la discipline du camp appliquée à l'atelier;
la perfection du genre, par conséquent. La maîtrise fai-
sait symétrie à l'armée.
Voilà pour l'industrie. Quant au commerce, Frédéric
ne connaissait, en fait d'échange, que le monopole et le
maximum. Il mit le café en régie, et, sous ce nom, il
vendit de la chicorée. Les ménagères de Berlin chargè-
rent leurs cafetières sur une charrette et allèrent les
jeter à la rivière. Quand il ne tenait pas boutique en
personne, il tarifait le prix de la denrée; il tarifa ainsi
la chambre d'auberge, la livrée de la valetaille, etc.
Il ne traitait pas mieux l'agriculture. Défense à la
bourgeoisie d'acheter une terre noble et d'y verser l'en-
grais de son capital. Le servage florissait sur le sol
prussien, comme au temps du moyen âge, de compa-
gnie avec la dîme, avec la redevance, avec la corvée,
avec la chevauchée, sans préjudice du service militaire,
exclusivement réservé, par une faveur spéciale, à la
population de la campagne.
De dix-huit à vingt ans, tout laboureur ou fils de
laboureur appartenait au roi de Prusse et devait re-
joindre l'armée à la première réquisition. A quoi il
faut ajouter le vert, c'est-à-dire le droit de Sa Majesté
de fourrager le plat pays et de couper le blé en herbe
pour nourrir sa cavalerie. Enfin, brochant sur le tout,
Frédéric avait défendu de réparer la voirie, sous pré-
texte qu'une route carrossable pouvait servir de prétexte
à une invasion.
Ainsi, l'homme de Rosbach avait tout stérilisé au-
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tour de lui, tout englouti dans le moi royal. Il n'y avait
que l'armée prussienne qui comptât en Prusse; on ne
parlait en Europe que de l'armée prussienne, que de
l'exercice à la prussienne. Et, en effet, cette armée,
savamment électrisée par la schlague, avait battu la
France, battu la Russie, battu la Prusse elle-même, car,
sans attaquer précisément la Prusse en bataille rangée,
elle la traitait en terre conquise; elle exerçait aussi le
droit du vert sur la population et fourrageait à discré-
tion la bourgeoisie.
Cette politique de corps de garde survécut à Frédé-
ric. Lorsqu'il mourut d'indigestion, on mit son épée sur
sa châsse et la foule béate allait, chaque jour, adorer la
relique de son héros. La monarchie prussienne, désor-
mais infatuée de sa prépondérance militaire, regardait
toujours le voisin du haut de l'épaule et ne tendait à
rien moins qu'à faire la police de l'Europe. Ce fut ainsi
qu'elle intervint en Pologne pour la mettre à l'encan,
en Hollande, pour renverser la liberté, et en France,
pour étouffer sa révolution; elle pénétra en effet jusqu'à
la forêt de l'Argonne.
Mais le sol d'un peuple libre est un sol sacré; sitôt
qu'on y met le pied, il s'ouvre de lui-même et il dévore
l'ennemi. La Prusse en fit bientôt l'expérience ; elle
demanda pardon à la révolution... et, dix ans après,
un jour vint où Napoléon, du haut de la selle de son
cheval, regarda fuir l'armée prussienne et dit, en la
montrant du doigt, à son état-major :
— Voilà une monarchie dans un bel état !
La monarchie croula, du premier choc, ce jour-là,
et Napoléon a bien voulu nous en donner le motif.
10 QUI PERD GAGNE.
Le militaire, a-t-il dit quelque part, malmenait le
bourgeois, et le bourgeois a naturellement applaudi à
la défaite du militaire. L'armée prussienne une fois dis-
persée à Iéna, comme elle n'avait pas la nation derrière
elle, aucune autre force n'a surgi du sol pour recom-
mencer la partie.
A quelque temps de là, Napoléon entrait à Pots-
dam; il prit le réveille-matin du grand Frédéric.
— Voilà tout ce que vaut la Prusse, dit-il d'un air
de mépris.
Il enleva aussi l'épée du tombeau pour montrer que
le génie de la victoire avait changé de côté ; il traita la
Prusse sans indulgence, il rogna sa carte de moitié, il
la greva d'une taxe de guerre qui ne lui laissait que la
besace, il y mit enfin une armée en garnison pour la
levée de l'impôt.
Et lorsque après son entrée à Weymar la duchesse
vint le recevoir à la porte de son palais :
— Qui êtes-vous? lui dit-il.
— La duchesse.
— Dans ce cas je vous plains, répondit-il, car j'écra-
serai votre mari.
— C'est ainsi, m'écriai-je, en interrompant mon
interlocuteur,- que la Prusse a gagné la bataille
d'Iéna?
— Attendez encore une minute, l'événement va
vous porter ma réponse.
QUI PERD GAGNE. 11
III.
— Or, voici, reprit-il, qu'après ce coup de mort et
dans ce deuil de la Prusse un homme sortit tout à
coup de la foule, un penseur, un philosophe, un génie,
un disciple de Turgot.
C'était le baron de Stein ; retenez ce nom, je vous
prie : il le mérite mieux, à coup sûr, que Blücher. Le
baron comprit que du jour où l'armée avait perdu la
Prusse il n'y avait que la nation qui pût la sauver.
Que fit-il pour cela? Il fit une nation de la Prusse.
Et comment en fit-il une nation? Il lui donna la liberté.
Il lui donna d'abord la liberté de la pensée ; il fonda
coup sur coup une université à Berlin et une autre à
Breslau, il abolit ensuite le régime féodal, il arracha le
paysan à la glèbe, il proclama l'égalité devant l'impôt,
il assimila la propriété seigneuriale à la propriété rotu-
rière. Il admit la bourgeoisie aussi bien que la gentil-
hommerie parcheminée à l'honneur de l'épaulette. Il
délivra l'industrie de la camisole de la corporation. Il
affranchit le commerce de la tyrannie du monopole. Il
remit à un conseil municipal librement élu l'adminis-
tration de la commune. Il refit, en un mot, de haut
en bas, régulièrement et pacifiquement, la révolution
sociale que la France avait accomplie de bas en haut,
dans la bourrasque d'un cataclysme.
Quand je dis qu'il la refit, je veux dire qu'il la pré-
para, car Napoléon entrevit du premier coup d'oeil le
danger de la Prusse régénérée, de la Prusse libérale, et il
12 QUI PERD GAGNE.
exigea le renvoi du ministre patriote assez audacieux
pour aimer son pays. Le baron de Stein abandonna le
pouvoir, sur un ordre des Tuileries ; mais il avait légué
son esprit à ses successeurs ; il continuait de gouverner
la Prusse du fond de sa retraite, et la Prusse poursuivit
tranquillement sa révolution ou plutôt sa métamorphose.
Il y avait alors à Koenisberg un vieillard qui met-
tait chaque jour son habit gris à la même heure, pour
faire le même tour de rempart. Il rentrait à sa mai-
son après sa promenade et il rêvait à sa fenêtre le
reste de la journée; à la tombée de la nuit, il allumait
sa lampe et il écrivait ce qu'il avait rêvé. C'était ce
pacifique vieillard, réglé comme une montre, qui devait
vaincre Napoléon et délivrer sa patrie.
Kant, en effet, donna une âme à l'Allemagne. Fichte
chauffa cette âme au feu de sa parole. La jeunesse uni-
versitaire organisa dans l'ombre l'association patriotique
du Tungenbund. La Prusse avait le génie, avait l'en-
thousiasme; elle regagna le temps perdu et prit place
au premier rang de la pensée.
Eh bien, je le demande, la main sur la conscience,
si l'armée prussienne avait gagné la bataille d'Iéna,
croyez-vous qu'elle eût corrigé la politique de Frédéric,
qu'elle eût aboli le servage, affranchi le commerce,
délivré l'industrie, constitué la commune, appelé la
philosophie au pouvoir, réalisé enfin la devise de la
révolution française?
Non, mille fois non, car un philosophe du siècle
dernier l'a dit : la défaite éclaire quelquefois, la vic-
toire jamais; et à l'heure qu'il est, la Prusse encore
féodale, encore infectée de la servitude de la glèbe, sans
QUI PERD GAGNE. 13
commerce, sans industrie, sans pensée, tiendrait proba-
blement compagnie à la Russie ou à l'Herzegovine.
Vous voyez donc qu'elle a remporté la victoire
d'Iéna. Elle y a perdu, il est vrai, une armée réputée
invincible, mais elle y a gagné la liberté, et la liberté
lui a donné richesse, science, pensée, littérature, la
suzeraineté, en un mot, intellectuelle, morale et com-
merciale de l'Allemagne.
— Ainsi une nation, lui dis-je, joue à qui perd
gagne quand elle fait la guerre, et c'est le vaincu qui
a le droit de dire : Je suis vainqueur.
— Vous avez dit le mot.
— Savez-vous que j'ai envie d'appeler le sergent de
ville?
— Pour prêter main-forte à votre opinion ?
— Non, pas précisément; mais pour vous arrêter.
Vous venez de dévaliser M. Cousin.
— Comment cela?
— N'est-ce pas lui qui a dit le premier que la
France avait remporté la victoire à Waterloo?
IV.
— M. Cousin a menti, reprit-il après un instant de
réflexion; la France n'avait rien à gagner à perdre la
bataille de Waterloo.
— Cependant, je croyais que dans votre système...
— Vous avez tort de croire, car encore un coup
lorsque Napoléon joua son va-tout contre l'armée de
Wellington, il avait réfléchi à l'île d'Elbe, il y avait
compris le mérite de la liberté, il nous en avait donné
14 QUI PERD GAGNE.
un à-compte dans l'acte additionnel; la liberté allait
fleurir au soleil de la gloire, malheureusement Waterloo
vint interrompre la floraison.
— Vous avouez donc que Napoléon avait commencé
par tenir la liberté en cellule?
— Gomme je suis homme de conscience, je recon-
nais que la France lui avait dit en un jour de fatigue :
Gouverne-moi, et il l'avait gouvernée à outrance. Où
aurait-il" d'ailleurs appris à aimer la liberté? Il avait
débuté à l'école de Brienne, où l'on n'enseignait qu'à
commander et qu'à obéir; de l'école de Brienne il avait
passé dans l'artillerie, où il ne retrouva qu'un système
encore plus étroit de commandement et d'obéissance.
Comme il avait le génie de son état, il monta si vite en
grade qu'il ne fit plus que commander. Ainsi élevé dans
la religion de la discipline, il voulut en transporter la
théorie dans la société.
Il trouvait mauvais qu'un général d'armée obéît à
un avocat coiffé d'une toque à plumes et intitulé membre
du directoire. Il vint donc un jour à Paris remettre
l'ordre dans la politique, il jeta le directoire à la porte
du Luxembourg et il en prit la place sous le nom de
consul. Un abbé sournois fabriqua tout exprès pour
Bonaparte une façon de casse-tête chinois, sous le nom
de constitution de l'an VIII, dont voici à peu près le
mécanisme : un tribunat qui parle et qui ne vote pas,
un corps législatif qui ne parle pas mais qui vote, et
enfin un sénat qui ne parle ni ne vote, mais qui opine
du bonnet pour ce qu'on a voté; le tout pour sim-
plifier le travail. Bonaparte le simplifia encore davan-
tage : il donna à toutes ces ombres une seule volonté,

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