//img.uscri.be/pth/bfca32d28cffdd1902e77e211382c98dc38ffabd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Raconte-moi

De
262 pages

Debout, seul, sale et sans aucun souvenir, Jo se retrouve au beau milieu du désert de poussière, au plus profond du monde des hommes. Que fait-il là et pourquoi ? Accompagnez Jo dans son voyage initiatique par-delà les mondes. Alternance de douceur, de questionnement et de partage, Raconte-moi tente de percer les mystères de l'infime frontière entre réalité et onirisme, passé et avenir. Les réflexions de héros anonymes accompagneront Jo dans le cheminement qu'il devra suivre pour survivre.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-96047-4

 

© Edilivre, 2015

Raconte-moi

 

 

Suivons bien ce grand fil doré.

Sentons le fil râper nos doigts,

chauffer nos paumes.

Il nous amène à ces endroits,

où nous sommes hommes.

N’ayons surtout pas peur du noir,

les yeux fermés.

Beaucoup de gens vont nous croiser,

loin des regards.

Mais surtout restons bien discrets.

On ne saurait se faire voir,

nous les voyeurs attitrés,

les voyageurs un peu hagards

de ces pages inanimées.

Laissons-nous prendre au jeu et par

hasard qui tombe à point nommé

nous voilà pris dans ces histoires

suivons le fil et prenons garde

à bien garder nos yeux fermés.

 

 

Je ne sais pas si ces mots chantent une prière

Si elle a un écho quelque part dans les airs

S’il faut joindre les mains ou bien fermer les yeux

Cette marée de mots qui forme un simple vœu.

Gardez-la près de moi, oui, je vous en supplie

Non, vous ne pouvez pas lui reprendre la vie

Pas plus qu’un honnête homme détruirait une famille.

Que vous n’ayez pas de cœur n’est pas ce qu’on m’a appris.

Je rapproche mes mains et je ferme les yeux

Du sang au bout des doigts, le cœur qui bat trop fort

Cachés dans cet instant, on n’est rien que nous deux

J’aurais aimé que ce soit moi qu’on nomme mort.

Juste un moment plus tard, ou un jour, ou cent ans

Je veux dormir comme la belle au bois dormant

Fermer les yeux aussi, pour toujours, à jamais

Mais non, ce n’est pas à ça que vous voulez jouer.

Elle est partie si loin, me laissant seul ici

Dans cette vieille carcasse abîmée par la vie.

Oh, écoutez-moi bien, vous qui avez tant ri.

Ça ne s’arrêtera ni là, ni aujourd’hui.

Je voyagerai tant, mes pieds seront en feu

Je ne porterai que mon cœur comme une bombe

Je franchirai les mondes, la voir de mes yeux

Croyez-moi, vous vous retournerez dans vos tombes.

 

 

Il avance dans le désert de poussière.

Il ne se souvient pas de la manière dont il est arrivé là. Comment il s’est retrouvé à marcher, juste marcher.

Il s’arrête, prend le temps de regarder un peu autour de lui. Aucun immeuble, aucune maison, aucun toit à perte de vue en réalité. C’est incroyable. Il plisse ses yeux qui commencent à le faire souffrir. Il pose sa main sur sa poitrine, tousse fort. Il essaye de reprendre son souffle au creux de son bras, ça atténue un peu la brûlure qui le consume à chaque respiration. Il sent les larmes couler. Parfait. Peut-être qu’il y verrait un peu plus clair.

Le désert de poussière porte assez mal son nom, selon lui. Quand Jo en parlait autour de lui, il s’imaginait davantage un monde de brouillard. Un monde dans lequel on ne verrait pas où on mettait les pieds. Il ne s’était jamais imaginé qu’il ne pourrait pas y respirer.

Il se redresse, se gratte les cheveux. Il laisse glisser sa main le long d’une mèche qui lui arrive à l’épaule. Il la regarde, ne voit que du gris, du gras et de la poussière. Le dos de sa main est rêche, le dessous des ongles est sale. Il ne reconnaît pas ses vêtements. Un pantalon ample, il a toujours détesté ce genre d’habits. D’habitude il porte des jeans bien coupés, un tee-shirt sous une chemise parfaitement ajustée. Le parachute qu’il a ce jour-là n’est certainement pas à lui. Ni ce qui lui sert de veste, c’est rempli de poches, informe. Monstrueux. Et sale.

Depuis quand est-il là ? Quelqu’un l’y a-t-il emmené ? Il se frotte la tempe, il a un sacré mal de crâne.

Il entend de la musique. C’est éloigné, agréable. Un son récurrent, léger, joyeux. L’appel de la civilisation. Si des gens peuvent danser et chanter, c’est certainement qu’ils ont trouvé un moyen de respirer. Intéressant.

– T’as l’air d’avoir besoin d’un coup de main, mon gars.

Jo tourne la tête. Un vieil homme se tient là en souriant. Il a des cheveux  longs et dégarnis, porte un imperméable gris.

– Vous arrivez d’où ? Je ne vois rien dans le coin.

L’homme éclate de rire. Jo sourit à son tour. Il a fait une bonne blague. Lui qui est nul pour tout ce qui touche à l’humour, il vient de faire rire quelqu’un. Ce n’est pas si désagréable ici, finalement. L’homme lui tape sur l’épaule.

– Allez, suis-moi. Je t’emmène.

*
*       *

– Tu viens du monde d’au-dessus.

Jo le regarde. On lui a donné une tige à sucer. Il ne se souvient plus qui, dans l’assemblée, lui a donné ça. L’homme et lui sont entourés de gens. Des hommes, des femmes. Aucun enfant, tiens. Ça parle fort, ça rit fort. Ils ne sont plus dans le désert. Ils sont entourés par le sable, mais à l’abri. Ça les protège de la poussière qui vole à l’extérieur.

Il retire la tige de sa bouche, la regarde. C’est vert, dur, un peu sucré. Il n’a ni faim, ni soif, presque plus mal à la tête. Il faudra qu’il en ramène chez lui, de ce truc.

– Je ne sais pas comment je suis arrivé là, dit Jo. Si je viens d’au-dessus, d’en-dessous ou d’à côté, je n’en sais rien du tout. Et vous, qui êtes-vous ?

– Mais pourquoi tout le monde veut savoir qui je suis ? Ce que je dis est bien plus intéressant.

Jo sourit.

– Vous me permettrez d’en juger par moi-même si ça ne vous dérange pas.

Le vieil homme attrape une femme par la taille, elle se laisse volontiers faire malgré son ronchonnement.

– Et elle, c’est Véronique. C’est un chouette prénom, Véronique…

L’homme fait un petit sourire salace, Jo ne peut s’empêcher de rire.

– Moi c’est Jo. C’est la seule chose dont je sois sûr, mon prénom.

La musique est tellement forte, c’est enivrant. Pas besoin d’alcool d’aucune sorte, il suffit de se laisser porter par les chants, les rires et de sucer sa tige verte. Chacun la sienne. Les hommes se la calent entre les dents, les femmes ont plutôt tendance à la tenir entre leurs doigts, à la porter à la bouche comme une sucette.

Jo demande à son vieux camarade où ils se trouvent.

– Tu es au beau milieu du monde des hommes.

Il écarte les bras en riant.

– Notre plus belle création ! Et toi, dis-moi.

Il penche son torse vers Jo, appuie ses bras sur le comptoir.

– Raconte-moi.

Jo réfléchit quelques instants. Il aimerait lui expliquer d’où il vient et ce qu’il fait là. Le vieil homme lui inspire confiance sans pouvoir s’expliquer pourquoi. Les relations humaines sont toujours irrationnelles, pourquoi s’embêter. Mais lui veut savoir.

Ça, c’est un trait de son caractère. Ah, oui… vouloir comprendre. Se poser des tonnes de questions, les retourner dans tous les sens, sans forcément obtenir de réponse. Mais rester, encore et toujours, sur le pourquoi.

Pourquoi.

Il se sent bien. Ni inquiet, ni heureux, ni rien du tout. Toutes ses émotions semblent être restées à l’endroit d’où il vient. Il est arrivé sans sac, sans valise, sans mémoire. Sans larme ni sourire. Impeccable.

*
*       *

– Je crois que mon cœur bat pour quelqu’un.

Le vieil homme pose sa tige sur le comptoir.

– C’est pour ça que tu es là.

Jo pose ses coudes sur le comptoir, expire lentement et regarde par la fenêtre.

– C’est quoi toute cette poussière, dehors ? Pourquoi il n’y en a pas, ici ?

– La poussière est ce que la nature nous a donné pour faire face à nos malheurs les plus profonds. On la récolte, on l’assemble, on colle le tout avec la sève des fleurs des sables. Ça nous donne ces belles tiges, mon gars. Mais on a dû créer un abri, on ne pouvait pas vivre au milieu de la poussière, ça nous aurait été fatal. Il fallait qu’on s’en protège pour l’apprécier à sa juste valeur.

Un monde créé pour faire face aux souffrances. S’il est là parce qu’il est amoureux, ça doit vouloir dire que ça le rend malheureux. Il y est venu tout seul comme un grand.

*
*       *

Jo voit un gamin arriver en vélo à travers la poussière. Il pédale vite et mal, fait des écarts, comme si la route n’appartenait qu’à lui. Bon, il n’y a peut-être pas énormément de véhicules ici, mais quand même. Ça pourrait être dangereux.

Il est plus effaré encore de le voir entrer dans le café avec toute l’aisance d’un habitué. Il pose son vélo précautionneusement contre le mur et frotte sa selle avec sa manche. Alors qu’il se penche pour atteindre la pédale, Jo voit un sac à dos aussi gros que le gosse tomber vers l’avant. Il doit peser tellement lourd…

Personne n’a l’air interpellé de voir le vélo garé à l’intérieur du café. Les gens continuent de boire, fumer, parler fort, personne ne regarde le gamin. Il lève la tête, faisant la moue sous sa casquette trop grande, fait glisser son sac à dos par terre, s’installe entre Jo et le vieil homme.

– Comment ça va, gamin ?

Le vieux retire la casquette de la tête du gosse, réajuste son tee-shirt et lui ébouriffe les cheveux.

– Ça va, répond l’enfant. J’ai un nouveau travail.

Il penche la tête en direction de Jo. Le vieil homme sourit.

– Tu dois t’occuper de lui ?

Le vieillard se lève, tend son verre à la femme qui sert derrière le bar et prend son imperméable gris.

– Je te le laisse avec plaisir. Il est gentil, tu t’entendras bien avec lui.

Jo fixe le vieil homme. Il ne va pas le laisser tout seul avec un gosse, quand même… Il faudra qu’il rappelle un peu l’ordre des choses, sinon ça allait devenir n’importe quoi. Il tourne la tête vers l’enfant et entend immédiatement le ton condescendant qu’il est en train de prendre.

– Comment tu t’appelles, bonhomme ? Et comment veux-tu m’aider ?

Il aurait mieux fait de se mordre la langue, les lèvres, la totale pour ne pas subir le regard effronté du petit garçon. Le gamin croise les bras, se redresse de toute sa hauteur, inspire.

– Je m’appelle Anis. J’ai eu d’autres prénoms mais ce n’est pas important. Et j’habite ici, dans le désert de poussière pour aider les gens qui sont dans le denier.

Le vieil homme sourit.

– Le déni, gamin.

Le petit regarde Jo en rentrant la tête dans les épaules, l’air penaud.

– Oui, bon, c’est pareil.

Le jeune homme lâche son verre, se redresse, tourne la tête vers le vieux.

– Le quoi ?

– Le déni mon gars, t’es sourd ? Tu vas faire une petite balade avec le gosse. Vous allez bien vous amuser. Je vous laisse, j’ai du boulot aussi. Gamin, pas de tige, compris ?

Anis lève les yeux au ciel.

– Je n’ai pas envie de rester là trop longtemps, souffle l’enfant. On s’ennuie, ici. Tu pars travailler où ?

Le vieil homme enfile son imper.

– Je pars dans le monde de colère pour voir des gens qui ont des choses à régler avec eux-mêmes. Ça ne devrait pas durer trop longtemps.

Anis sourit.

– S’il te plaît, c’est là qu’on doit aller, c’est la prochaine étape. On n’a plus rien à voir dans le désert, je crois qu’on est bon, il a fini sa tige et se souvient à peine de son prénom. On peut venir avec toi ?

Le vieux ouvre la porte tout en fixant l’enfant.

– D’accord, mais je ne veux ni vous voir ni vous entendre.

Il met un coup de menton vers Jo puis regarde Anis.

– T’es sûr de toi, gamin ?

– De toute manière, il faut qu’il y passe. J’aime autant rester à côté de toi.

 

 

Une petite fille, en chemise de nuit

sur la pointe des pieds elle sort de sa maison.

Une fine pluie goutte au niveau du perron.

Une petite fille d’à peine six ans

qui ouvre la porte méticuleusement,

à la main son doudou qu’elle traîne partout.

La poupée pend par un seul bras, tout doucement

la petite avance sans voiture, sans passant

Dans cette nuit noire elle marche sereinement.

Il paraît qu’il s’agit d’une enfant très spéciale

cette petite blonde avec ses grands yeux bleus

ils ne s’imaginent pas qu’elle se régale

du magnifique spectacle offert à ses yeux.

Elle ne pense pas à son papa inquiet

Elle trouve son chemin et pousse une grille.

Plus tard on apprendra qu’une enfant a dormi

sur la tombe de sa mère, près de sa poupée.

 

 

Pierre avance un peu vite en direction de son magasin. Il est encore en retard. Les clients ne lui en veulent pas, en tout cas pas pour l’instant. Le jour où il y aura un concurrent dans le coin, ça ne sera peut-être pas la même chose. Mais pour l’instant, il garde ses fidèles…

Il voulait que sa boutique soit ancienne, avec une âme et plein d’histoires à raconter. Il voulait du bois, des poutres, des toiles d’araignée. Il voulait vendre de vieux disques, de vieux livres cornés qui sentent bon la poussière et les pages jaunies. Il a fait des pieds et des mains pour accomplir son rêve. La banque n’accordait aucun crédit à son idée, n’a rien voulu investir. Sa famille n’a pas compris pourquoi il voulait abandonner un vrai métier avec un salaire fixe pour partir habiter une ruine à côté d’un local miteux.

Sa femme l’a toujours suivi. C’était juste sa petite amie à l’époque. Sa « groupie » comme l’appelait sa mère. Un mec aux cheveux longs avec une guitare à la main, ça attire les pépettes en jupette. Toujours. En attendant, c’est elle qui l’a aidé à réunir une somme d’argent considérable. Elle a enchaîné les petits boulots pendant des années, a mis de côté tant bien que mal. Lui a trouvé son travail convenable dans un restaurant, il était serveur. Et barman, et cuisinier, et il faisait le ménage aussi. Les pourboires ont été gardés précieusement pendant des années entières. Valérie est venue s’installer dans son appartement pour économiser un loyer. Non pas que ce soit un phénomène extraordinaire, ils avaient alors chacun presque vingt-six ans, rien d’exceptionnel pour un couple que de s’installer ensemble. Enfin, on parle de Valérie, là…

L’équivalent d’une paie entière était mise de côté chaque mois. Au bout de quelques longues, longues années, il avait économisé ce qu’il fallait pour payer sa boutique cash. Ne pas avoir de loyer à payer, c’est un sacré problème en moins. Il vend ce qu’il vend puis basta. Mais jouer sur la vague nostalgie, ça marche bien. C’était toujours mieux avant… son rêve est celui de plein d’autres personnes.

Il aime traîner le matin, surtout au printemps. Ça sent bon, les gens sont souriants. Les commerçants discutent dehors en installant les étals. Il fait bon, juste assez frais pour garder sa veste sur soi tout en profitant des premiers rayons de soleil qui chauffent le visage. Il marche doucement, sa musique dans les oreilles, son sac à dos qui pend sur son épaule, les cheveux noués en une queue basse, les yeux mi-clos cachés derrière ses lunettes de soleil. Un ado dans le corps d’un homme de trente-huit ans.

Il n’a pas beaucoup dormi cette nuit. Il n’a jamais connu une nuit seul, au fond de son lit, à se demander de quoi serait fait le lendemain. Il ne s’est jamais posé de question. Valérie prend soin de lui, elle l’a toujours fait. Il voulait son magasin, il l’a eu. Et puis voilà. Ils n’ont jamais réussi à avoir d’enfant. Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Il s’approche de son magasin et tourne la clé deux fois dans la serrure. Le verrou est complètement grippé, il faudrait qu’il s’en occupe avant l’hiver.

Sa guitare est posée derrière le comptoir, elle devient un peu trop objet de décoration ces derniers temps, il faudrait qu’il s’y remette. La procrastination… un mot bien laid pour quelque chose de bien agréable.

Il met un vieux disque dans le juke-box. Une vieille machine, ça aussi, qu’il a récupérée dans une brocante. Mais elle marche bien, la bécane. Elle passe du bon son, le seul et le vrai, du rock à l’ancienne. Il regarde un coup autour de lui.

Il faudrait qu’il fasse l’inventaire aujourd’hui, histoire de voir les commandes à venir, ce qu’il a vendu, faire un point rapidement. Avant toute chose il faudrait racheter du café, il n’en a presque plus. Il serait nécessaire de faire un coup de ménage aussi, jouer sur la vague « c’est vieux donc c’est crade », même lui commence à avouer qu’il y a des limites.

Un gamin allait faire une crise d’asthme dans la boutique, un jour, il n’allait pas comprendre ce qui se passe.

Il sort le journal de Valérie de son sac. Il le trouve un peu brouillon, toutes ses idées se mélangent. Son boulot, ses espoirs, ses peurs. Il est heureux qu’elle accepte de le laisser lire, ça fait des années qu’il lui demande. Mais il faut vraiment que la décision vienne d’elle, elle se sent vite brusquée. Il ne lui en veut pas. Non, il en veut à la vie en général. Elle a des mouvements de recul dès qu’on l’approche, que la main fait un mouvement un peu brusque. Elle finit toujours pas s’abandonner, jamais complètement, toujours en s’accrochant à lui comme si elle avait peur de dévier on ne sait où. Mais il sent tous ses muscles se nouer à la moindre caresse, au plus petit frôlement. Il le faisait exprès au début pour qu’elle s’habitue à sa présence, peut-être qu’un jour elle aimerait ça. Il commence à abandonner l’idée. Elle l’aime, il le sait, mais à sa manière. Avec son regard, son sourire, ses excuses maladroites.

Il jette le journal devant lui, ouvre la fenêtre, allume une cigarette. Il est persuadé qu’elle ne se rend pas compte à quel point elle le rend fou. Ses longues jambes, sa petite poitrine bien ferme qu’il aime tant embrasser. Il est en transe dès qu’il sent son parfum. Ils peuvent passer des nuits entières à discuter, à se battre sur le canapé, à boire une bière en fumant clope sur clope. C’est une pote, une amie, sa confidente. Il est fou d’elle.

Il va encore la découvrir à travers son journal. Elle lui a tendu ce matin avant qu’il monte dans le bus qui l’amène en ville. Sans un mot, pas besoin… juste comme ça. Il va faire la rencontre de la Valérie d’une autre vie.

*
*       *

Son premier client arrive. C’est un habitué, un adolescent de dix-sept ans toujours en colère contre tout. Il ne comprend pas ce gosse mais ça ne le dérange pas de le voir trouver refuge dans son rayon musique avec un casque sur les oreilles. Le gamin lui fait un petit signe de la main, il n’a pas l’air bien réveillé. Il n’a certainement pas dormi de la nuit.

Pierre reprend un café, regarde l’adolescent. Ça pourrait être un beau gamin s’il souriait de temps en temps. Il a l’air de se couper du monde, ne veut pas se mêler aux autres. Qu’est-ce qu’il fiche dans cette vieille boutique ? Il pourrait écouter sa musique dans les centres commerciaux avec des copains, avec des filles, sa petite copine. Mais non.

Il reprend le journal de Valérie.

*
*       *

Pierre sait que Valérie a eu une enfance un peu différente. Les médecins lui avaient collé par défaut l’étiquette d’autiste. Elle ne communiquait pas avec les gens autour d’elle. Le père de Valérie a un jour raconté à son gendre qu’elle pouvait passer des heures à gribouiller sur une feuille blanche sans même se rendre compte qu’il passait l’aspirateur. Il se demandait parfois si elle se rendait compte de sa présence.

Sa mère est morte quand elle avait un peu plus de quatre ans. Les adultes ont alors expliqué à la petite fille que sa maman avait une maladie grave qui l’avait emportée au ciel. Le jour de l’enterrement, la gamine se demanda comment un corps enfermé dans une boîte pouvait monter aussi haut. Est-ce que les morts pouvaient passer à travers les nuages ? Tout le monde portait son chagrin, personne n’avait eu la force de répondre à ses questions.

Elle ne pleura à aucun moment. Elle avait vite compris, lorsqu’elle avait vu sa mère allongée dans son lit, un foulard sur la tête, la peau grise, qu’elle allait bientôt se retrouver seule avec son père. Valérie était triste, c’était sa maman… mais elle était toujours à l’hôpital, quand elle était à la maison c’était entourée de médecins, d’infirmières, de piqûres. Elle était toujours fatiguée, ne pouvait pas jouer avec elle. Quand elle rentrait de l’école, il ne fallait pas faire de bruit car sa maman dormait, alors elle racontait sa journée à son père.

Elle adorait cet homme qui s’occupait d’elle comme il pouvait. Il était triste de laisser sa femme à la maison mais il voulait toujours emmener Valérie jouer dehors. Il entrait dans la chambre, déposait un baiser sur le front de la dame allongée dans son lit. Il prenait la main de sa fille, emmenait toujours un gâteau et un jus de fruit, c’était parti pour la grande balade. Des fois ils prenaient la voiture, Valérie aimait imiter son père en train de conduire. Sanglée dans son siège auto, les mains en avant, elle faisait des bruits pour klaxonner, parfois elle jurait. Elle savait que son père se retournerait pour se fâcher mais c’était trop drôle de dire des gros mots.

Parfois, ils partaient à pieds. Ils allaient faire de la balançoire au parc ou jouaient au foot. Son père pouvait aussi la laisser jouer seule avec d’autres enfants pendant qu’il discutait avec leurs parents. Mais ce qu’elle préférait, c’était quand son père décidait d’aller visiter un endroit. Les jours où elle n’avait pas d’école, il l’emmenait voir des tableaux, Valérie levait haut la tête pour observer ces grandes peintures qui représentaient des gens, des paysages. Ils allaient au cinéma, il l’a emmenée une fois à la patinoire. La gamine s’est rendue compte que son papa n’avait pas trop aimé se sentir glisser sur des patins, ses sourires portaient davantage la crispation que la joie.

Un jour, en rentrant à la maison, elle s’est installée sur le canapé en allumant la télévision. Elle savait se débrouiller toute seule pour ce qui était de mettre en route un DVD. Elle a tourné la tête en entendant les pas de son père qui avait les yeux rouges. Il s’est avancé vers Valérie, s’est agenouillé près du canapé, lui a dit que sa maman était partie. Elle s’était endormie, pour toujours.

La gamine regarda son père. Pourquoi il était si triste ? Ils savaient que ça arriverait, ils s’étaient préparés. Ça faisait déjà longtemps qu’ils ne vivaient que tous les deux, ils avaient l’habitude. Son père ressentit une peine intense suite à l’absence de réaction chez Valérie. Il attendit quelques instants, regarda les grands yeux inexpressifs de sa fille. Il se leva, prit le téléphone, sortit de la pièce.

Valérie se mura dès lors dans le silence le plus complet.

*
*       *

– Elle est triste, elle est en état de choc. Ça va passer…

Valérie dessinait. Toute la famille était réunie pour l’enterrement, son père et sa tante se tenaient debout derrière elle. La fillette n’aimait pas que quelqu’un soit dans son dos, ainsi elle ne pouvait pas lire les expressions sur les visages. Pourtant les paroles ne disaient pas toujours tout, il fallait tout voir pour comprendre les choses.

Elle comprenait que son papa s’inquiète un peu. Pourtant elle ne le faisait pas exprès, elle n’avait pas envie de parler, c’était tout. Elle ne voulait pas dire à tout le monde qu’elle était triste, ne voulait pas expliquer ce qu’elle dessinait. Elle ne put s’empêcher de sourire pour elle-même quand un homme s’est accroupi près de la petite table pour observer son dessin.

– Oh… c’est joli. Là, c’est ta maman qui vole dans le ciel ? C’est ça, hein ? C’est très beau…

La veille au soir, son père regardait les informations avec sa tante, les journalistes expliquaient qu’une école avait pris feu. Valérie avait voulu dessiner la fumée. Les adultes sont si bêtes.

Les jours suivants, son père la laissa tranquille. Il était muré dans son propre chagrin, aimait s’asseoir seul dans le salon, un verre à la main. Parfois, il fermait les yeux. D’autres fois, il montait le son de la musique tellement fort que Valérie partait dans sa chambre en se bouchant les oreilles. Elle grignotait des chips, des gâteaux apéritif, du pain, ce qui lui tombait sous la main. Un matin, à l’école, elle vit sa copine Sarah sortir de son cartable des petits gâteaux au chocolat. Elle lui arracha des mains et s’enferma dans les toilettes pour les manger. Elle entendait Sarah pleurer, la maîtresse lui parlait doucement pour la calmer, lui donna un autre goûter. Valérie pensait se faire disputer, elle n’était pas fière en ouvrant la porte des toilettes. Mais sa faim s’était calmée.

Son institutrice s’approcha d’elle, doucement, en lui souriant. Elle lui expliqua que ce n’était pas bien, elle laisserait passer pour cette fois si elle présentait ses excuses à Sarah.

Quand arriva l’heure des parents, Valérie s’inquiéta de voir la maîtresse en parler à son père. Elle savait qu’elle se ferait gronder, c’était sûr. Mais l’institutrice se contenta de dire « à demain » à la petite fille sans rien ajouter.

Le soir, à la maison, la sonnette retentit. La maman de Sarah se tenait à la porte avec un plat de gratin encore chaud, ça sentait bon dans toute l’entrée… Elle se pencha vers Valérie, ouvrit le grand sac blanc, lui montra une tarte aux pommes à l’intérieur.

Son père était gêné, commença par refuser. La mère de Sarah rétorqua que tant que Valérie volerait la nourriture de sa fille, elle se déplacerait pour lui faire à manger elle-même. La gamine sentit le regard de son père sur elle, leva les yeux tout doucement vers la maman de Sarah. Le papa de Valérie comprit qu’il était temps de se reprendre en main.

Il invita Sarah et sa mère à rester avec eux.

Dès lors que l’estomac de Valérie ne la forçait plus à garder l’œil vers la nourriture, son esprit s’est libéré. Plus de colère, de tristesse, de faim, d’incompréhension. Plus de paroles, de conversations, de sourires forcés. C’était fini.

Valérie voulait qu’on la laisse tranquille.