Récit d'une mère sur la mort de sa fille

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Impr. de E. Cagniard (Rouen). 1867. Biographies -- France. VIII-56 p. ; in-16.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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A MAIRIE
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I irngn Il ir><> c.irihjilin i><.
IÉCIT D'UE MÈRE
srI: LA
MORT DE SA FILLE
Ange, elle a vécu sur la terre.
P. B.
ROUEN.
JmPRIMERIE DE p. F AGNIARD,
Rues de l'Impératrice, 88, et des Basnage, 5.
1867.
AVERTISSEMENT.
---=="6?.c:=--- -
Ce récit, nous pouvons le garantir, n'était au-
cunement destiné au public. Une heureuse cir-
constance nous permit de le connaître. Nous
fûmes frappé du suave parfum de foi, de douceur
et de résignation qu'il exhale ; et l'auteur, cédant
aux instances qui lui furent adressées de notre
part, nous autorisa à produire dans le monde ce
qui était jusque-là resté dans le secret de la fa-
mille et dans le cœur de quelques amis.
« J'ai tardé bien malgré moi à répondre à la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
fût-il dit à la personne respectable qui avait bien
voulu nous servir d'intermédiaire ; YOUS me -
demandez en termes si engageants une autorisa^
VI
tion qui paraît vous faire plaisir et que je vous
accorde bien volontiers avec l'assentiment de ma
famille.
« Je me fonde sur votre promesse que,
sous aucun prétexte, il ne sera fait à ce triste récit
ni addition, ni changement.
<( L'espérance que vous me faites entrevoir
du bien que ce petit écrit pourra produire, nous a
seule déterminés à le laisser publier sous vos
auspices. Combien il est consolant pour moi de
"penser que l'exemple de ma chère A. peut ra-
mener à Dieu quelque pauvre âme égarée, ou en
affermir d'autres dans la pratique de la religion.
S'il en est ainsi, je remercie le Seigneur de m'a-
voir inspira cette idée, et d'avoir bien voulu se
servir de moi pour cette bonne œuvre. »
On comprend, d'après cela, que nous ayons dû
scrupuleusement omettre tout nom capable de
- désigner les personnes qui figurent dans cette
lettre, et le lieu où se passèrent les scènes tou-
vu
chantes que l'on va lire. A défaut même de l'in-
tention de ceux qui y sont directement intéressés,
la simple convenance nous imposait à cet égard
un devoir des plus rigoureux. - Quant à la pro-
messe, exigée de nous, qu'il ne serait point intro-
duit de modification dans le texte qui nous était
confié, c'était'une règle que nous-même nous
étions tracée d'avance, bien sûr que nous n'eus-
sions pu. en y portant la maiiij que le gâter en
quelque chose et en altérer la fraîcheur.
Nous n'essaierons pas d'analyser une œuvre
dont il nous paraît impossible de ne pas apprécier
aussitôt le mérite, et dans laquelle s'épanche, en
termes si vrais, si pieifx, si intelligibles pour tous7
la douleur d'une mère qui raconte à une amie les
derniers instants de sa fille. Mais, avant de nous
séparer de ces pages, que nous regrettons dp
n'avoir p:i livrer plutôt à l'impression et à la pu-
blicité, il nous reste à acquitter une dette de re-
connaissance
VIII
- Que l'honorable et chrétienne famille,qui a bien
voulu se dessaisir momentanément de titres si
intimes et si ohers, reçoive ici l'expression de
notre vive et profonde gratitude. Que Dieu lui
tienne compte du sacrifice que nous lui avons fait
- accepter; et que la Très Sainte Vierge, dont la
pensée est si constamment unie à tout cet opus-
cule, en bénisse la publication et lui fasse, suivant
le désir de son auteur, porter les fruits les plus
abondants d'édification et de grâces pour le salut
des âmes.
P. B.
15 août 1867, fête de l'Assomption de la Très Sainte Vierge.
RÈCIT D'UNE M'È RE
LETTRE A M'M DE ***,
Supérieure du couvent de "***" , (1)-
C'est une consolation pour moi, dans la profonde
affliction dont il a plu au Seigneur de nous accabler,
de vous donner quelques détails sur la fin de notre
bien-aimée fille. Je suis certaine qu'ils vous intéres-
seront. J'en ai pour garant l'affection toute mater-
nelle que vous avez pour les enfants confiés à vos
soins. Vous éprouverez une douce satisfaction, en
voyant les heureux fruits de l'éducation chrétienne
que votre pieuse Société s'efforce de leur donner.
C'est là la seule récompense que votre cœur re-
(1) Supérieure de la maison dans laquelle avait été élevée
la personne qui fait le sujet de ce récit.
— 2 —
cherche sur la terre, la seule aussi qui soit digne de
votre admirable dévoûment.
Je vous parlerai, Madame, avec abandon et sim-
plicité. Ces mots sont inintelligibles dans le monde ; „
mais c'est dans votre sainte Maison que j'ai appris à
les comprendre. Je dirai tout ce qui m'a touché,
tout ce qui est à jamais gravé dans mon souvenir.
Je n'attache aucune idée de superstition aux re-
marques que j'ai faites sur les époques principales
de la bien courte existence de ma chère fille. Je sais
que tous les jours appartiennent au Seigneur et que
tous racontent ses œuvres. Je sais surtout qu'il n'en
est aucun de fatal : Ce mot n'est pas chrétien. D'ail-
leurs ce qui paraîtrait ici malheureux selon la nature
serait aux yeux de là foi une miséricorde spéciale. —
Le vendredi est un jour de grâce et de salut ; - celui
qui a le plus de consolants souvenirs pour le cœur af-
fligé. C'est à pareil jour que notre Seigneur s'est
soumis lui-même à la mort. C'est à pareil jour que
Marie aussi a vu mourir son divin fils, l'unique objet
de ses affections sur la terre. Le murmura, à ces
pensées, ne peut plus se placer sur mes lèvres.
— 3 —
Ma bien-aimée fille est née le vendredi 8 décembre
18.., fête derimmaculée-Conception, et Dieu l'a re-
tirée vers lui le vendredi, troisième jour du mois de
Marie 18.., fête de F Invention de la Vraie-Croix.
Jésus souffrant et Marie reviennent aux deux termes
de son existence. C'est le vendredi 21 juin 18..,
jour de la fête de saint Louis de Gonzague qu'elle a
eu le bonheur de faire sa première communion. ,
C'est le vendredi 12 avril 18.. qu'elle a fait ses der-
nières Pâques, en recevant la sainte communion en
viatique. Ce jour semble avoir été particulièrement,
pour elle un jour suprême.
Je l'avais consacrée a la sainte Vierge, bien long-
temps avant sa naissance et j'ai éprouvé beaucoupjle
joie en la voyant naître sous les auspices de son Im-
maculee-Conception. Je joignis à ses noms le doux
nom de Marie, et je voulus qu'elle portât la livrée de
cette bonne mère, pendant ses trois premières années.
Ce n'est point à moi, Madame, qu'il appartient de
faire l'éloge de cette chère enfant. Je dirai seulement
qu'elle avait reçu du Ciel les plus heureuses disposi-
tions et beaucoup d'intelligence. Aucun défaut mar-
— 4 —
quant ne s'est manifesté dans son caractère. Son
extrême timidité et sa réserve étaient cause qu'on ne
pouvait la bien juger qu'après un certain temps
passé auprès d'elle ; mais, le peu de personnes ad-
mises dans sQn intimité, savaient que, sous une appa-
rence de froideur, elle cachait une âme aimante et
sensible, capable des sacrifices les plus héroïques, et,
sous des dehors timides, une fermeté de caractère
propre aux plus énergiques résolutions. Elle avait
beaucoup plus de bon sens et de raison que de cette
futilité brillante qui plaît au monde et qu'il- appelle
esprit : don pernicieux à celui qui le possède. Rare-
ment il lui concilie la vraie estime et l'amitié sincère.
Les jouissances-de son amour-propre sont toujours
aux dépens du prochain. A., au contraire ,,
s'oubliait toujours elle-même pour ne penser qu'aux
autres, dans le cercle domestique "bien resserré où elle
a vécu. Toute son attention se portait à rendre heu-
reux son alentour. - Ses sœurs, son frère étaient sans
cesse l'objet de sa sollicitude vraiment maternelle,
car la raison chez elle avait devancé l'âge, et je me
plaisais à me reposer sur elle de tout ce qui les con-
cernait. Elle ne songeait à ses besoins qu'après avoit
— 5 —
pourvu aux leurs ; aussi avaient-ils pour elle un
amour presque filial.' Elle les animait à s'occuper
utilement, et rarement ses paroles éprouvaient une
contradiction : « A. l'a dit, A. le véut ! » C'était
assez pour que chacun se portât à faire son devoir
avec application et contentement.
Elle aimait ses parents avec une extrême tendresse
et nous lui rendons ce témoignage que jamais il ne
lui est arrivé de nous contrister en la moindre chose.
Elle avait en moi une confiance sans réserve et un
abandon "sans bornes. J'étais non-seulement sa mère
tendrement chérie, mais l'amie de choix de son cœur.
— Aucune autre n'a partagé avec moi ce titre dans
toute la force de l'acception. — Ce sentiment doux et
pur remplissait la capacité de son âme. Ella était
constamment ingénieuse et appliquée à me le prouver
par mille petites prévoyances, mille petits soins de
chaque jour, de chaque instant. Sa mère était au
fond de toutes ses pensées. Jamais il ne lui est arrivé
de. se' plaindre de notre vie solitaire et retirée du
monde : elle savait s'occuper utilement et agréable-
— 6 —
ment, et, jamais, m'a-t-elle assuré bien des fois, elle
n'a connu un jour d'ennui auprès de nous.
C'était surtout lorsque j'étais souffrante que l'on
pouvait apprécier la vivacité de son affection pour
moi, Sa physionomie, d'ordinaire si calme et si sereine,
laissait voir alors toute l'inquiétude qui agitait son
âme. Elle ne se reposait d'aucun soin sur personne ;
elle redoublait d'attention et de vigilance pour me
procurer les petits soulagements que son cœur lui
suggérait, ou pour exécuter ponctuellement *les or-
donnances du médecin. Cette chère enfant n'entre-
voyait qu'avec effroi l'avenir en songeant à sa mère.
Hélas ! ce que j'avais à redouter de cet avenir était
bien plus affreux que ma propre mort, dont la pensée
lui était si cruelle.
Une piété bien éclairée la rendait surtout -esti-
mable. C'était. la base solide de ses bonnes qualités.
Elle n'a manqué par négligence ou par indifférence à
aucune des pratiques que la religion nous impose ou
qu'elle avait adoptées. Elle était fidèle aux engage-
ments une fois contractés, mais elle n'aimait pas à les
accumuler. Elle n'avait point ce goût, que je ne pré-
i
- 7 -
tends ni blâmer ni approuver, d'être de toutes les
congrégations et de toutes les confréries. Les titres
d'associée au Sacre-Cœur et d'enfant de Marie étaient
chers à son cœur et lui suffisaient.
Elle avait une tendre dévotion à la sainte Vierge,
à laquelle je l'avais vouée, ainsi que mes autres en-
fants, jusqu'au jour de sa première communion.
Chargée, dans cette solennelle et mémorable circon-
stance, de parler au nom de ses compagnes, elle pro-
nonça l'acte de. sa consécration nouvelle avec une
voix émue et bien pénétrée qui porta l'attendrissement
dans tous les coeurs. Son oncle était à l'autel et fut
témoin, ainsi que toute la famille, de son engagement.
Gétait là une de ces joies ineffables qui donnent aux
habitants de la terre une idée du ciel et que le monde
envie sans qu'il lui soit permis de les goûter ni de les
comprendre.
C'est surtout à l'époque la plus importante de sa
vie, lorsqu'il fut question, de son établissement, que
îna chère A. redoubla de confiance en Marie, la
meilleure des mères. Elle la priait, avec persévérance
M ferveur, de lui faire connaître la volonté de son di-
— 8 —
vin fils et de disposer de telle sorte les événements que
cette sainte volonté fut accomplie. Elle ne craignait
rien plus au monde que de sortir de l'ordre spécial et
particulier de la Providence. Elle me confiait ses in-
quiétudes, ses hésitations. Je lisais au fond de son
âme et j'y voyais sur toute chose un ardent désir de
servir Dieu fidèlement le reste 'de ses jours et de le
faire servir par ceux sur qui elle aurait quelque in-
fluence ou quelque aútorité. Enfin, elle s'abandonna
aux conseils des personnes qui tenaient pour elle sur
la terre la place de Dieu ; et elle se prépara avec au-
tant de piété et de ferveur à la célébration de son
mariage, qu'elle en apportait d'ordinaire à la récep-
tion des autres sacrements.
Avec de telles dispositions, nous pouvions espérer
que le Seigneur bénirait ce mariage du haut du ciel,
tandis que, sur la terre, son oncle, chéri et respecté
d'elle comme un père, la bénissait et implorait avec
ardeur les grâces les plus abondantes sur les
époux. Mais les desseins de Dieu et les effets de sa
miséricorde sont souvent bien opposés à nos vues hu-
maines. J'ai besoin de me le rappeler à chaque
— 9 —
2
instant pour ne point perdre le fruit d'un douloureux
sacrifice que j'étais bien loin hélas ! de prévoir alors.
La piété de notre chère A. ne s'est point démen-
tie dans son changement de position. Elle comprenait
vivement les nouveaux devoirs qu'elle lui imposait,
et elle s'appliquait avec courage à les remplir tous.
Ce qu'elle avait surtout à cœur, c'était de faire aimer
et pratiquer la religion à son mari. Elle sentait que
c'était un point essentiel pour être bien secondée dans
l'éducation chrétienne qu'elle désirait donner à ses
enfants. Sa raison lui servait à éviter tout ce qui au-
rait pu lui donner une fausse idée de la dévotion. Elle
lui faisait toutes les concessions que ne désapprouvait
point une conscience timorée, et elle espérait parve-
nir beaucoup plutôt à son but par la complaisance et
la douceur, que par une raideur qui n'admet aucun
accomodement avec les faiblesses de ceux qui ne sont
point éclairés des mêmes lumières. t
Marie devint plus encore son secours et sa conso-
lation au milieu de ses peines et de ses perplexités.
Elle lui voua ses. deux enfants avec une confiance
admirable, et la pria de veiller sur eux# d'èfcre-k,ur
— 10 —
mère, bien plus qu'elle ne l'était elle-même. Le pre-
mier sentiment de son cœur après leur naissance était
une reconnaissance envers Dieu, vive et profonde,
qu'elle m'exprimait dans les termes les plus touchants.
Le second, de renouveler leur consécration à la sainte
Vierge. Elle se tenait assurée de sa constante pro-
tection pour eux, et se regardait comme_redevable à
elle de la délivrance des dangers que son premier-né
avait courus". Elle m'écrivait un jour, en me faisant
le récit de l'un de ces dangers : « La veille, un pres-
sentiment me l'avait fait recommander spécia-
lement à la Sainte Vierge. C'est elle qui l'a
protégé! Car sans cela, de la manière dont il est
tombé, il pouvait avoir les bras cassés. » Durant
la longue maladie si dangereuse que ce cher enfant
essuya, elle ne cessa de recourir à Notre-Dame des
Sept-Douleurs pour lui demander sa guérison. J'ai
entre les mains une prière à Marie désolée (1), copiée
par elle, qu'elle répétait toujours, avec larmes, mais
sans jamais désespérer de cette consolatrice des affli-
ges. Sa confiance ne fut point trompée. Marie lui ren-
(1) Voir cette prière à la suite du Récit..
— 11 —
dit ce cher fils et épargna à ce cœur sensible le coup
le plus affreux. Par reconnaissance, elle voulut que sa
fille s'appelât Marie. Je me plaisais quelquefois à
combattre cette résolution, et je faisais semblant de
vouloir que la petite portât le nom d'A. Le. nom
d'A. m'est bien cher, me répondait-elle, puisque
c'est le tien; mais il y en a un que je lui préfère, c'est
celui de Marie.
Pour seconder les pieuses intentions de ma chère
fille, je voulus que le baptême de la nouvelle-née fut
remis au vendredi suivant sa naissance, fête de la
Compassion de la Sainte Vierge. Un secret et doulou-
reux pressentiment m'avertissait que cette pauvre
enfant aurait un besoin particulier de la protection de
cette Mère des orphelins. De bien tristes pensées com-
mencèrent alors à s'emparer de mon esprit, pour ne
plus le quitter. Il y avait dans cette circonstance
quelque chose de frappant. C'était sous les auspices
-de Marie désolée, en qui ma fille avait une confiance
si tendre et si particulière, que cette enfant recevait
la grâce de l'adoption divine : c'était à Marie désolée
qu'était spécialement vouée cette pauvre petite qui ne
devait point connaître sa mère.
— 12 -
Ce fut ce même jour, vers le soir, que les symptô-
mes de la maladie devinrent inquiétants, mais pour
moi seule encore, car l'œil d'une mère est bien clair-
voyant, et son cœur la trompe rarement dans ses
tristes prévisions. Je ne pus, les jours, les semaines
suivantes, partager la sécurité des autres personnes
présentes, et même des médecins. Je constatais les
progrès lents mais sûrs de son mal. Oh! qui pourrait
jamais les comprendre toutes mes angoisses ! Il fallait
les dissimuler et conserver un air calme et serein,
tandis que les plus affreux pressentiments torturaient
mon âme. A. lisait dans mes yeux : ma confiance
réglait la sienne. Aurait-elle jamais pu se persuader
qu'une mère était capable de tant d'efforts pour dé-
vorer sa douleur? Mais il s'agissait, pour le moment
encore, de ménager son extrême sensibilité, de lui
épargner les impressions terribles qui pouvaient être
funestes à sa position ; et l'impossible devient possible
quand il s'agit de la conservation d'un enfant. Bien-
tôt, d'après l'avis du médecin, elle eut à faire un bien
dur sacrifice, celui de cesser d'allaiter sa petite Marie.
Elle y consentit, bien plus dans la crainte de lui
donner un lait capable de lui nuire, que dans celle
— 13 —
des suites fâcheuses qui pouvaient en résulter pour
elle-même. Elle versa un torrént de larmes, en voyant
cette chère enfant pour la première fois dans les bras
de sa nourrice ; elles étaient bien amères, mais les
saintes pensées de la foi l'excitèrent à la résignation
et adoucirent sa douleur.
L'occurrence (lu temps pascal fournit l'occasion de
lui parler de la réception de la communion. Elle ac-
cueillit cette proposition avec beaucoup de joie., et
voulut s'y disposer, comme si c'était la dernière fois
qu'elle dût avoir ce bonheur. Elle proposa à son con-
fesseur de faire une revue générale de tous les péchés
de sa vie. Ce digne prêtre connaissait la pureté de sa
conscience et se contenta de lui suggérer d'accuser ce
qui pouvait lui faire le plus de peine dans le passé.
Elle se soumit à sa décision avec docilité. Ce qu'elle
se reprochait surtout, ce qu'elle témoignait souvent
dans le cours de sa longue maladie, c'était de n'avoir -
pas assez profité des gràces et des bienfaits de Dieu,
et de n'en avoir pas été assez reconnaissante. Elle
regrettait vivement de n'avoir pas assez aimé ce Dieu
si bon qui venait la visiter. La joie était le sentiment
— 14 —
dominant de son cœur, et celui qu'elle manifestait le
plus par ses paroles et l'air de contentement répandu
sur ses traits, que la maladie avait déjà tant chan-
gés. Elle-produisit, avec foi et une tendre dévotion, les
actes avant et après la communion. Ce fut un spec-
tacle bien touchant et bien édifiant pour les personnes
présentes, car je n'eus pas alors cette consolation.
J'arrivai quelque temps après, et je la trouvai sous
l'impression des plus doux souvenirs d'une fervente
piété. Dieu répandit par sa présence beaucoup de
consolation dans son âme. Elle lui demanda, il est
vrai, avec ardeur sa-guérison. Son cœur de mère se
brisait d'ordinaire à l'idée d'une cruelle séparation;
mais, ce jour-là, Notre-Seigneur la prépara à son
douloureux sacrifice et lui en adoucit lés rigueurs par
l'onction de sa grâce. Elle me confia, quelque temps
après, qu'elle l'eût fait, après cette communion, sans
violence et sans regrets : « J'étais disposée à mourir ;
je serais même morte avec joie, me disait-elle, tant
Dieu me donnait de force, de courage et de confiance
en lui. » Mais, hélas ! le temps de l'épreuve devait
succéder à ce jour de sécurité. Il fallait bien qu'elle
— 15 —
goûtât le calice du Seigneur avant de boire à la coupe
de ses délices éternelles.
Cette épreuve fut, pour ce cœur si tendre et.si ai-
mant, l'appréhension d'une prochaine et inévitable
> séparation d'avec ses chers petits enfants, et de tout ce
qu'elle aimait avec eux sur la terre. La maladie n'a-
vait aucune marche apparente, et cependant ma
chère fille s'affaiblissait à vue d'œil. Elle s'apercevait
de l'inefficacité des remèdes et constatait elle-même
les progrès du mal. qui la consumait lentement-et
sourdement. Ses souffrances étaient rarement aiguës
et duraient peu. Elle n'accusait aucune'douleur de
tête, et, par suite, son esprit était parfaitement libre.
Elle entrevoyait les desseins de Dieu sur elle, et la
nature livrait à la grâce un long et- cruel combat.
C'était à Notre-Seigneur et à la .Sainte Vierge qu'elle
demandait constamment et avec ardeur la conserva-
tion de ses jours : « Je n'attends rien des hommes, dir
sait-elle, mais tout de Dieu. C'est lui qui donne la
vertu aux remèdes ; c'est lui seul que j'implore ; lui
seul _en qui je mets toute ma confiance. ',» Et elle
nous engageait Ji redoubler de prières et à faire prier
— 16 -
pour elle de nouveau les personnes de piété de nos
connaissances : « Je n'ai point fait un assez bon usage
de la vie pour que Dieu me la conserve ; mais je ne
lui demande cette grâce que pour élever chrétienne-
ment mes enfants, et il me l'accordera. Oui, je pro-
mets de servir Dieu de tout mon cœur, afin de donner
bon exemple à tout le monde. Hélas!- quand Dieu
m'afflige en quelque manière, je pense à lui, j'ai les
meilleurs sentiments de piété ; et, lorsque tout va au
gré de mes désirs, je l'oublie, je suis ingrate envers
sa bonté. Mais Dieu est infiniment miséricordieux, et
j'espère qu'il me conservera aux chers enfants qu'il
m'a donnés. »
Ces paroles portaient la désolation au fond de nos
cœurs ; enfin, personne ne s'abusait plus sur sa si-
tuation : le voile était tombé de tous les yeux.
- Il fut tardivement question d'une consultation de
médecins, et l'on prit quelque précaution pour lui en
faire part. Elle saisit encore cette décision avec joie.
C'était, selon elle, le moyen que Dieu inspirait pour
la sauver. Toujours , hélas ! son cœur maternel se
rattachait à la terre en pensant à ses chers enfants.
— 17 —
Celui qui a formé le cœur des mères ; Celui qui-
prend l'amour maternel pour emblème de l'amour
qu'il a pour les hommes, pourrait-il le lui imputer à
péché? La tendresse de cœur de cette mère était ex-
cessive, mais selon l'ordre de. Dieu. Elle a rendu son
sacrifice d'autant plus méritoire, qu'il était plus
cruel. -
Ce fut le dimanche 28 avril qu'eût lieu cette consul-
tation. L'espérance qu'on en avait conçue s'évanouit
bientôt. Les remèdes prescrits n'eurent point le temps
d'agir. Il était trop tard. Le mal faisait alors des
progrès rapides et effrayants. A. fut la première
à s'en apercevoir. Ce fut alors que le peu d'espé-
rance qui lui restait commença à l'abandonner, et
qu'il se livra dans son âme une de ces luttes indi-
cibles, incompréhensibles même à ceux qui n'en ont
point éprouvées de semblables. L'amour maternel aux
prises avec l'amour de Dieu, le désir si naturel de
vivre avec la soumission à la volonté divine, la nature
enfin avec la foi. A. disait tout haut avec énergie
les ta^^ès'^qrales qu'elle éprouvait. Sa parole vé-
hérftt)ii%; une religieuse frayeur à nos cœurs.

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