Récits de l'histoire d'Espagne, depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, suivis d'un tableau chronologique des dynasties collatérales de l'Espagne, par Mme d'Altenheym-Gabrielle Soumet

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E. Ducrocq (Paris). 1865. In-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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RÉCITS
DE
L'HISTOIRE D^ËSPAGNE
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DE E.' MJCROCQ
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SAINT-PENIS. — TVPOGIUPIIIE DE A. MOULIN.
RECITS
L'HISTOIRE D'ESPAGNE
DEPUIS LES TEMPS ANCIENS JUSQU'A NOS JOURS
SUIVIS
DUH TABLEAU CHRONOLOGIQUE SES DYNASTIES COLLATERALES
^<w7rT-\ DE L'ESPAfiNE
PAR
W*f D'ALTENHEYM
y/ — GABRIELLE SOUMET —
PARIS
LIBRAIRIE DE L'ENFANCE ET DE LA JEUNESSE
E. DUCROCQ-
Successeur do P.-C. IiEHURY
55, ÏÏDE DE SETÏS'E
INTRODUCTION.
L'Espagne, pays aux grands souvenirs, offre
dans son histoire des moments pleins d'un hé-
roïsme tout chevaleresque ; rien n'est plus beau
que son passé, examiné de haut et sans préjugés.
Le peuple de l'ancienne Voirie, l'Espagnol, n'est
généralement pas compris; aussi, comme il sait
demeurer muet au milieu de ses rudes souf-
frances, il sait de même relever fièrement la tête
devant quiconque le regarde en face pour le pein-
dre soit dans ses malheurs, soit dans ses succès,
soit dans ses revers, soit dans ses triomphes. Il ne
craint pas l'oeil de l'observateur; il ne redoute pas
la plume de l'historien. Il a la conscience de sa
gloire.
i
2 ÀISTOtRE D'ESPÀGNÉ.
Prenons donc d'une main impartiale cette
plume, ou plutôt ce pinceau du peintre scruta-
teur, qui veut retracer les grandes figures d'une
nation mise au premier rang parmi les nations
européennes, d'une nation qui a donné à la
France du xix° siècle son impératrice Eugénie.
Doux nom de souveraine et de mère, sympa-
thique à tous ! Et puisque nous l'avons placé à la
tête de ce livre, comme • une auréole , espérons
qu'il rayonnera sur la destinée de notre oeuvre.
Oui, Sa Majesté Eugénie, à la fois Espagnole et
Française, daignera, nous n'en doutons pas, ho-
norer de son suffrage ces Récits faits à la jeunesse
française et espagnole, sur l'histoire de son beau
pays. Après la France, l'Espagne, c'est justice.
Nos lecteurs ordinaires, nos jeunes lecteurs,
attendent avec impatience ces pages écrites pour
eux, dans le double but de les initier aux faits
mémorables du passé et du présent de la Péninsule,
et de les mettre à même d'en estimer et d'en
aimer de plus en plus leur digne Impératrice, leur
gracieuse Souveraine.
INTRODUCTION. 3
DIVISION DU LIVRE.
Nous avons divisé ces Récits en trois parties;
la première embrasse les temps- reculés de la do-
mination des Carthaginois, des Romains et des
Goths; elle comprend les progrès des Arabes et
leur conquête, jusqu'à l'apparition du défenseur
de la nationalité espagnole [712].
Nous appelons cette partie de nos Récits l'his-
toire ancienne de l'Espagne, ou de Vlbérie.
La seconde partie s'étend du règne de Pelage
[712] jusqu'à celui d'Isabelle la Catholique, vers
la fin du xve siècle. Nous l'appelons le Moyen
Age.
La troisième partie s'ouvre avec le xvic siècle
et descend jusqu'à la moitié du xrx\ Nous l'appe-
lons les Temps Modernes.
Cette trilogie de Récits offre trois aspects diffé-
rents sous lesquels se montrent à nous ces vail-
lants défenseurs du vieux sol de l'antique Espagne,
ou de Yttérie.
Au premier plan Carthage et Rome jettent leur
reflet de gloire sur la Péninsule belliqueuse, pour
faire place plus tard aux invasions des Barbares.
4 HISTOIRE D'ESPAGNÈ.
Parmi ceux-ci les Goths se dessinent fièrement, et
lorsque Récarède embrasse le christianisme, un
élément puissant s'ajoute aux mâles vertus de ces
peuples. Tiennent ensuite les Arabes, et la lutte
commence bientôt entre ces nouveaux conquérants
et les noble* indigènes à la tête desquels marche
un valeureux chef, Pelage, l'ennemi terrible des
Sarrasins.
Au second plan, nous voyons en présence la
Croix et le Croissant; c'est dans cette histoire le
moment qui frappe le plus les yeux de tout lecteur
impartial ; l'ère des fortes luttes et des magni-
fiques dévouements; sans conteste le Moyen Age a
été l'époque la plus importante pour l'Espagne,
l'époque de ses héros, de ses grands hommes et
de ses hauts faits. Du vnic siècle au xvi% nous
avons à parcourir huit siècles de combats, de vic-
toires, d'héroïsme et de foi.
Enfin, au troisième plan, la découverte récente
de ['Amérique, en ouvrant à la Péninsule le che-
min des richesses, en lui livrant la terre de l'or,
lui enlève une partie de la majesté de son attitude
à l'égard des autres nations. L'Espagnol, pour être
lui, a besoin d'être sobre et fier; de dormir,
comme Le Cid, sur le sol, à la clarté des étoiles,
INTRODUCTION. 5
enveloppé des plis de son manteau, et ne deman-
dant rien aux hommes pour respirer l'air de son
ciel d'azur. L'Espagnol, en courant à la fortune,
descend de son piédestal chevaleresque : il est plus
riche et moins brillant. Cependant de nobles figu-
res apparaissent encore dans cette nouvelle ère
des temps modernes ; de grands rois, de grands
capitaines, de grands politiques, de grands pen-
seurs; l'on peut encore glaner, au milieu de ses
moissons séculaires, des lauriers et des palmes
pour en ceindre le front de l'Espagne rajeunie, et
pleine d'espérance dans son avenir, comme de
gloire dans son passé.
Nous nous sommes attachés à reproduire spé-
cialement l'histoire du royaume de Castille et des
royaumes dont il est sorti; quant à ceux d'Ara-
gon, de Navarre, etc., comme il serait presque
impossible, dans un simple abrégé, d'en retracer
toutes les vicissitudes, nous n'en parlons ici que
pour indiquer leur mutuel enchaînement avec
l'histoire principale d'Espagne, qui est propre-
ment celle de Castille.
On racontait autrefois de charmantes légendes
auxquelles la naïveté des âmes candides ajoutait
fi * HISTOIRE D'ESPAGNE.
foi ; parmi ces légendes populaires on cite celle-
ci : Le bienheureux saint Jacques, lé Majeur, pa-
tron de l'Espagne, se présenta un jour devant le
trône de Dieu et dit :
« Seigneur, permettez-moi d'intercéder pour
mon pays de prédilection auprès de votre majesté
toute-puissante. J'aime, vous le savez, cette terre
fertile où coulent le lait et le miel, comme jadis
dans la terre de promission. Permettez-moi, divin
Roi, de demander pour l'Espagne toujours le plus
beau ciel et le plus doux climat?... »
« J'exauce cette première demande. »
Saint Jacques s'inclina humblement, et reprit :
« Permettez-moi, divin Roi, de demander pour
l'Espagne toujours les vins les plus précieux et
les fruits les plus excellents?... »
« J'exauce cette seconde demande. »
Le grand saint Jacques reprit :
« Permettez-moi, divin Roi, de demander pour
l'Espagne toujours les plus vives, les plus jolies,
les plus gracieuses femmes? »
« J'exauce cette troisième demande. »
L'infatigable intercesseur reprit :
« Permettez-moi, divin Roi, de demander pour
INTRODUCTION. 7
l'Espagne le meilleur de tous les gouverne-
ments?»
La voix suprême répondit :
« Ah ! saint Jacques, que resterait-il aux autres
peuples, si je t'accordais pour le tien cette qua-
trième faveur? »
Le Bienheureux n'eut rien à objecter à cette
question, qui était un refus; mais, content d'avoir
déjà tant obtenu pour son cher pays, il rendit
grâces à deux genoux au suprême donateur,
maître de toutes choses, et redescendit vers la
terre fertile d'Espagne où l'attendaient des voeux
et des bénédictions.
On voit d'après ce récit légendaire que ce n'est
point en vain que saint Jacques le Majeur est re-
gardé comme le premier patron de la Péninsule
Ibérienne.
RÉCITS
DE
L'HISTOIRE D'ESPAGNE.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
DES TEMPS PRIMITIFS JUSQU'A PELAGE.
I^e Pays.
L'Espagne est, si l'on y joint le Portugal, cette
vaste Péninsule séparée de la France par les Py-
rénées, et baignée dans la moitié de son circuit
par la Méditerranée, et dans l'autre par l'Océan.
Il est en Europe peu de contrées aussi favori-
sées de la nature. Des montagnes inaccessibles,
telles que les monts Cantabriques, la chaîne Ibé-
rique, la chaîne Carpétano-Vettonique, les Sierras
Morena et Nevada ', assurent son indépendance
1 Montagnes noires ou brunes et neigeuses.
i.
10 HISTOIRE D'ESPAGNE.
contre les envahisseurs du dehors ; la fertilité du
sol et la variété du climat permettent d'y obtenir
les productions des tropiques aussi bien que toutes
celles de la zone tempérée ; des mines abondantes
y offrent à l'industrie tous leurs trésors; des ports
nombreux et sûrs y ouvrent au commerce tous leurs
débouchés. En un mot, l'Espagne, même après
avoir perdu ses magnifiques colonies, ou du moins
la plupart, trouverait dans son sol des ressources
inépuisables, si une population plus nombreuse
et plus active savait en tirer parti.
Les principaux fleuves sont le Minho, le Douro,
la Guadiana, le Guadalquivir, -qui se dirigent vers
l'Océan ; la Segura, le Xucar etl'Ebre qui se jettent
dans la Méditerranée.
Quatorze vastes provinces, dont plusieurs por-
taient jadis le titre de royaumes, ont pour capi-
tales des villes célèbres que la suite de ces Récits
nous fera plus d'une fois visiter. De tous les pays
de l'Europe, l'Espagne est peut-être celui qui a le
mieux conservé une physionomie distincte et ori-
ginale. Chaque province offre des nuances très-
tranchées, soit au physique, soit au moral. Consi-
déré en masse, on* peut dire du peuple espagnol ce
qu'en disent les Espagnols eux-mêmes, que le
DES TEMPS PRIMITIFS JUSQU'A PELAGE. 11
fonds de son caractère est une grande circonspec-
tion, une noble fierté, une constante résolution
dans les entreprises, et une sorte d'aversion pour
les nouveautés : ajoutons-y un attachement pro-
fond à la religion catholique, qui est la seule
reconnue en Espagne.
Écoutons un auteur consciencieux :
« Ce qui caractérise le génie de ce peuple, ce
qui indique sa véritable essence, c'est l'orgueil de
la personnalité la plus exaltée ; l'esprit basque ou
ibérien et l'esprit gothique se sont mutuellement
pénétrés dans les Fueros du pays basque, de la
Navarre et de l'Aragon, tous saturés de la plus
inflexible indépendance. Ce caractère, plus faible
dans la Catalogne, ainsi que dans la Castille, va
s'effaçant dans le royaume de Yalence et cède à un
génie différent dans le midi de la Péninsule. Il y
a du métal brut, il y a de l'or en barre dans cette
raideur de formes, dans cette volonté tenace dont
on méconnaît la vraie nature
» Les constitutions antiques de ce pays ont, il
est vrai, quelque chose de dur, de rude et même
de cruel. Le meurtre y figure à peine comme un
crime ; la vengeance, comme l'aigle des mon-
tagnes battant de ses larges ailes, y pousse des
12 HISTOIRE D'ESPAGNE.
cris d'enthousiasme ; mais la loyauté est assise au
foyer de l'État, mais la magnanimité est grande.
On a dit de l'Anglais qu'il se considère comme une
forteresse ambulante, hérissée d'instruments de
guerre, et que pour l'aborder il faut le mettre en
état de siège. Cela est bien autrement vrai pour
l'habitant du nord de l'Espagne; toute sujétion lui
devient radicalement impossible, il marche dans
sa fière liberté ' ».
On ne trouve pas dans la Péninsule les animaux
féroces de l'Asie et de l'Afrique ; on y voit seule-
ment ceux des climats tempérés, tels que l'ours et
le loup. Le ciel est pur et serein; on y respire cet
air doux qui rappelle celui de Rome. La main du
Créateur a prodigué aux habitants de l'Espagne,
avec le blé bien grené, les vins les plus précieux,
l'huile la plus substantielle, le miel le plus délicat,
les fruits les plus exquis, les nombreux troupeaux
aux toisons les plus fines, source inépuisable de
richesses. Les laines les plus belles sont celles que
produisent les troupeaux voyageurs, ainsi nommés
parce qu'ils sont ambulants, et qu'ils passent le
printemps dans les montagnes et l'hiver dans les
provinces méridionales, sous la conduite des mot-
1 Baron de *** (Considérations sur l'Espagne).
DES TEMPS PRIMITIFS JUSQU'A PELAGE. 13
très bergers, qui évitent avec soin de se rencontrer
en chemin, afin de ne pas se nuire dans la jouis-
sance des pâturages.
En eux l'on retrouve le type pur de l'Espagnol :
constance, fermeté, loyauté, grandeur d'âme, cir-
conspection, sobriété, reconnaissance et fidélité.
Si les femmes espagnoles ont été de tout temps
remarquables par leurs grâces et leur beauté, —
surtout dans certaines provinces, comme Valence
et l'Andalousie, — le sol de l'Ibérie est également
favorable au développement de l'intelligence.
« Lorsque les Romains, dit à'Ascargorta, subju-
guèrent le monde alors connu, de nulle part il ne
sortit autant d'orateurs et de poètes célèbres que
de la nation espagnole. Les Arabes, qui la conqui-
rent plus tard, s'y policèrent tellement qu'ils por-
tèrent les arts, les lettres, la médecine, l'agricul-
ture et les sciences exactes à un point qui leur
fera toujours honneur.
» Ce peuple singulier, même au sein de la plus
profonde apathie, dort, mais ne se laisse pas anéan-
tir ; il se marie à la pensée dominante de son gou-
vernement de la manière la plus intime
» Le paysan et le bourgeois libres sont en géné-
ral Hidalgos dans une grande partie de la Pénin-
14 HISTOIRE D'ESPAGNE.
suie ; ils vivent noblement dans une frugale indi-
gence ; mais il ne leur vient pas facilement l'idée
d'améliorer leur destinée par la culture du sol ou
par les spéculations industrielles.
» Ceux qui travaillentde leurs mains pour vivre,
n'ont jamais aux yeux de l'Espagnol, travaillé de
l'épéë pour affranchir leur pays. »
CHAPITRE I.
Phéniciens et Carthaginois.
[1600 AVANT J.-C] -^ Les Phéniciens, peuple
exclusivement adonné à la navigation et au com-
merce, furent les premiers qui découvrirent la
Péninsule ibérique et lui donnèrent le nom d'Es-
pagne l. Séduits parles richesses du sol et la béni-
gnité du climat, ils s'attachèrent tellement au pays
que plus de dix siècles avant l'ère chrétienne, ils y
fondèrent Gadès, aujourd'hui Cadix, dont ils firent
bientôt un vaste entrepôt de commerce. Ils se ré-
pandirent rapidement le long des côtes de l'an-
cienne Bétique (l'Andalousie) ; mais le succès de
1 Du mot phénicien span, qui signifie à la fois caché (parce que ce
pays était pour les Phéniciens une contrée éloignée et peu connue),
et lapin (à cause de la quantité de ces animaux qu'ils y trouvèrent).
16 HISTOIRE D'ESPAGNE.
leurs entreprises finit par porter ombrage aux in-
digènes, et après plusieurs combats dans lesquels
ils eurent le dessous, les colonisateurs étrangers
se virent presque réduits à remonter sur leurs
vaisseaux. Dans leur détresse, ils appellent à leur
secours les Carthaginois, qui étaient aussi Phéni-
ciens d'origine. Ceux-ci accourent à la défense de
leurs alliés naturels et embrassent leur cause avec
ardeur : les habitants ne peuvent résister à ces
nouveaux ennemis et dès lors ils perdent entière-
ment leur indépendance, Carthage devient leur
maîtresse.
Les événements de la première guerre punique
forcèrent les Carthaginois à réunir leurs forces en
Sicile et à abandonner les établissements qu'ils
avaient fondés dans la Bétique ; mais ils y revin-
rent dès qu'ils eurent fait la paix avec les Ro-
mains : ils devaient conserver à tout prix leur
commerce dans cette partie de la Méditerranée. Ce
fut en l'an 237 avant J.-C. que, pour mieux s'af-
fermir dans leurs anciennes possessions, ils en-
voyèrent en Espagne une armée nombreuse sous
les ordres à'Amilcar Barca, père du fameux Anni-
bal. La haine qu'Amilcar portait aux Romains et
qu'il fit jurer à son jeune fils avant de quitter Car-
PHÉNICIENS ET CARTHAGINOIS. 17
thage, était partout et toujours le mobile de ses en-
treprises. En débarquant sur la Péninsule, il vou-
lait y exercer ses troupes par une lutte préparatoire
et procurer à sa patrie les trésors nécessaires pour
arrêter le débordement de la puissance romaine.
En huit ou neuf ans il subjugua laBétique (l'An-
dalousie), pénétra enLusitanie (l'Estramadure et le
Portugal), et marcha de succès en succès, de vic-
toire en victoire, jusqu'au jour où les Celtibères
défirent les Carthaginois dans une bataille rangée,
et forcèrent Amilcar à une fuite si précipitée, qu'il
se noya avec son cheval en voulant traverser à la
nage la Guadiana [226].
On raconte que dans cette bataille, Orizon, un
des chefs espagnols, feignant de se réunir aux
Carthaginois, introduisit dans la place attaquée,
dans la ville d'Hélice (dont on ignore la véritable
situation géographique), un renfort de troupes,
retranchées derrière quelques chariots de bois
qu'ils exposèrent à la vue, ou plutôt à la risée du
camp ennemi ; mais l'hilarité des Carthaginois de-
vait être de courte durée. Au moment de l'attaque,
les Espagnols mettant le feu aux fagots .que por-
taient les chars et excitant les boeufs qui les traî-
naient, répandirent partout le désordre et la ter-
18 HISTOIRE D'ESPAGNE.
reur ; les flammes semblaient courir au milieu
des escadrons en déroute ; les mugissements des
taureaux se mêlaient au choc des boucliers ; tout
fuyait; le sol, rouge de sang, se jonchait de cada-
vres, et le grand capitaine lui-même, Amilcar
blessé, abandonnait la victoire et la vie.
Le jeune Asdrubal, son beau-frère, lui succède
dans le commandement de l'armée ; il marche
contre Orizon, envahit le territoire des Celtibères,
à la tête de cinquante mille hommes ; s'empare de
douze villes ; se concilie par sa modération la
bienveillance des pays conquis ; épouse une prin-
cesse espagnole, qui lui est offerte à la mort de sa
femme ; fonde, sur les bords de la mer, une ville
qu'il appelle Nouvelle-Carthage ; là, aux confins
des magnifiques contrées de Yalence et de Mur-
cie, il établit son quartier général, l'arsenal des
vaisseaux de la superbe rivale de Rome, le point
central de son commerce, la source de ses abon-
dantes richesses : Carthagène, en un mot, destinée
à vivre dans l'histoire.
Après la mort d'Asdrubal, assassiné par un es-
clave, en 220, l'armée proclama Annibal; l'illus-
tre capitaine, élevé pendant dix-sept ans à l'école
des héros, son père et son oncle, réunissait déjà en
PHÉNICIENS ET CARTHAGINOIS. 19
sa personne, à l'âge de vingt-cinq ans, les qualités
des Àmilcar et des Asdrubal cru'il devait bientôt
surpasser.
Comme le soleil, en se levant, éclipse les étoiles,
Annibal se lève et grandit, illuminant de ses vic-
toires le sol de l'antique Ibérie. Il marche contre
les Oïcades, en Gastille, s'empare de leur capitale,
la belle ville à'Altée ; puis, il pénètre dans le
royaume de Léon, assiège Àlbucala, qui apparte-
nait aux Vaccéens, et l'emporte ; Elmantica, au-
jourd'hui Salamanque, se défend moins par la
force que par la ruse ; voici comment : les citoyens
consentent à capituler, à abandonner leurs armes
et à évacuer la place ; le général accepte cette
proposition ; mais il avait oublié les femmes de
Salamanque! Toutes, filles, épouses, soeurs ou
mères des fugitifs, font briller aux yeux du vain-
queur leurs superbes parures, elles livrent leurs
joyaux et emportent leurs poignards, placés sous
leurs tuniques ; le sort en est jeté ! elles rejoignent
leurs maris, leurs parents, et bientôt leurs poi-
gnards, cachés avec soin, passent entre les mains
des vaincus ; ceux-ci rentrent en désespérés dans la
ville ; les soldats, occupés au pillage, tombent sous
leurs coups imprévus ; la lutte se prolonge ; Anni-
20 HISTOIRE D'ESPAGNE.
bal seul peut faire pencher la balance du côté des
Carthaginois. Les Salamantins battus, mais non
désarmés, se retirent sur le sommet d'une mon-
tagne, s'y fortifient et s'y maintiennent quelque
temps ; le général victorieux leur accorde enfin la
liberté de rentrer dans leurs Joy ers [218].
Nous ne suivrons pas Annibal sur les rives du
Tage, où il défait cent mille Espagnols par son ha-
bileté stratégique et par son imposante troupe d'é-
léphants rangés en bon ordre aux bords du fleuve;
nous ne le suivrons pas dans ses autres expédi-
tions à travers ces pays qu'il ne regardait que
comme de faciles conquêtes ; le héros visait plus
haut; nous l'avons vu dans nos Récits de Rome
païenne tourner vers la rivale de Carthage ses ar-
mes victorieuses ; aujourd'hui nous le voyons
commencer ses hostilités en attaquant une ville
protégée par Rome, une ville importante, nous
avons nommé SAGONTE !
Sagonte, à présent Murviedro, avait été fondée
par une colonie grecque, et elle jouissait d'une
étroite alliance avec la république.
L'attaque d'Annibal irrita d'autant plus les Sa-
gontins, qu'à la fin de la première guerre puni-
que, leur indépendance leur avait été garantie : ils
PHÉNICIENS ET CARTHAGINOIS. 21
Se plaignirent au sénat de cette violation du traité ;
mais, au lieu de leur envoyer les secours qu'ils
demandaient, les Romains se contentèrent défaire
parvenir aux Carthaginois ce qu'on appellerait au-
jourd'hui une note diplomatique, et abandonnèrent
leurs fidèles alliés à leurs propres ressources. Les
assiégés ne perdirent pas courage ; pendant huit
mois ils résistèrent à toutes les attaques de leur re-
doutable ennemi. Passé ce temps, Annibal parvint
à ouvrir une brèche, par laquelle il pénétra dans
la ville; mais, en quelques heures, les Sagontins y
avaient élevé de nouveaux retranchements derrière
lesquels ils prolongèrent une défense opiniâtre.
Une horrible famine vint mettre le comble à leurs
maux ; cependant la faim qui torturait leurs entrail-
les ne leur fit point accepter les propositions d'An-
nibal : le désespoir doublait l'héroïsme. Enfin,
voyant leur ruine inévitable, ils allumèrent un
grand bûcher, dans lequel ils jetèrent tout ce
qu'ils avaient de plus précieux ; et, pendant la
nuit, ils tentèrent une sortie impétueuse, attaquè-
rent l'ennemi étonné de cet effort désespéré ; vain
courage ! sublime trépas ! ils périrent sous le nom-
bre. Alors les femmes de Sagonte, qui du haut des
vieux murs embrasés observaient le combat, riva-
22 HiSTÔtRE D*ESPAGNE.
lisant d'héroïsme, poignardèrent leurs enfants et
périrent elles-mêmes, soit par l'épée, soit par les
flammes qui dévoraient leurs maisons et leurs édi-
fices : Annibal ne devait conquérir que des cen-
dres, des cendres immortelles, là où son orgueil
venait chercher des esclaves.
[216]. — La destruction de Sagonte fournit à
Rome l'occasion' de rompre avec Carthage. En Es-
pagne, elle produisit d'autres effets. Les Ilergètes
et les Basques, peuples maîtres du territoire entre
l'Èbre et les Pyrénées, consternés d'une pareille
catastrophe et convaincus de l'égoïsme des Ro-
mains, se soumirent aux Carthaginois.
Annibal sut si bien se faire pardonner sa do-
mination que, lorsqu'il traversa les Pyrénées et
les Alpes pour combattre les Romains chez eux, il
entraîna à sa suite vingt mille Espagnols qui pri-
rent une part glorieuse aux batailles du Tésin, de
Trébie, de Trasimène et de Cannes. Néanmoins
ne croyant pas pouvoir compter d'une manière
absolue sur la bonne foi de peuples, qui, pour
loyaux qu'ils fussent, devaient vivement regretter
la perte de leur indépendance, il avait laissé en
PHÉNICIENS ET CARTHAGINOIS. %È
Espagne quinze mille Africains sous les ordres de
son frère Asdrubal. Ils étaient chargés de protéger
le pays, de l'embouchure du Bétis ' jusqu'aux rives
de l'Èbre, tandis qu'un corps de dix mille fantas-
sins et mille chevaux, commandés par Hannon,
maintenait la population turbulente de la Cata-
logne et de la Navarre.
Les événements justifièrent cette précaution.
En effet, dès que Rome eut pénétré le dessein
qu'avait Annibal de porter ses armes en Italie,
elle résolut de le priver des ressources qu'il pour-
rait puiser en Espagne, en y transportant le théâ-
tre de la guerre. Cnéas Scipion, à la tête d'une
forte armée, attaqua et battit Hannon ; la soumis-
sion de tout le pays entre l'Ébre et les Pyrénées
fut le prix de ses victoires. Son frère Publius,
nommé proconsul, lui amena des renforts pour
activer les opérations de la campagne, et alors les
deux généraux passèrent l'Èbre et relevèrent les
murs de la célèbre Sagonte.
Les Édétàns voulurent profiter d'une absence
momentanée des vainqueurs pour secouer leur
joug ; ils payèrent cher cette audace : leurs princi-
' Le Guadalquivir, en arabe Guad-al-KeWr, le grand fleuve.
24 HISTOIRE D'ESPAGNÉi
pales villes furent prises d'assaut et livrées à la raj
pacité des soldats. Asdrubal se réfugia dans les
montagnes de la Lusitanie, où il put éviter le
choc de ses ennemis.
Déjà les Scipions se flattaient d'avoir fait ac-
cepter la servitude à des peuples aussi belliqueux
qu'amoureux de leur indépendance. Éblouis de
leurs succès et impatients de les couronner par
un coup décisif, ils crurent pouvoir diviser leurs
forces. Les Espagnols allaient leur faire cruelle-
ment expier cette faute. Bientôt Publius, aban-
donné de ses alliés, périt dans une bataille que lui
livrèrent les Suessétans, unis aux Carthaginois,
non loin de la ville actuelle de Sangûesa 1, et
Cnéas, accourant au secours de son frère, subit le
même sort.
[208]. — Rome alors confia la continuation de la
guerre à Publius Cornélius Scipion, fils de Publius.
Le jeune proconsul n'avait que vingt-quatre ans ;
mais c'était un héros qui devait un jour s'ap-
peler l'Africain. A son arrivée dans la Pénin-
sule, il trouva les Romains retranchés sur l'Èbre ;
ranimant leur courage par son exemple, il leur fit
1 En Navarre»
PHÉNICIENS ET CARTHAGINOIS. 25
mépriser la faible protection qu'ils demandaient à
un fleuve et les conduisit en Bétique, sans se lais-
ser arrêter par aucun obstacle.
De là il jeta les yeux sur Carthagène, qui, sous
les auspices d'une habile administration, avait
donné un essor prodigieux à son commerce, et
s'était ainsi élevée à un tel degré d'opulence et
de splendeur, qu'elle était devenue le siège du
gouvernement et l'entrepôt général des trésors et
des munitions des Carthaginois. Scipion l'attaqua
par terre, en même temps que Lélius bloquait avec
sa flotte l'entrée du port ; l'imprévoyance des as-
siégés causa leur ruine. Le gouverneur de la place,
persuadé qu'il n'avait rien à craindre pour la par-
tie de l'enceinte que protégeait la mer, reporta
toute son attention sur les fortifications qui ne
présentaient pas cette défense naturelle. Le géné-
ral romain profitafde cette imprudence. Tandis
que, simulant une fausse attaque par terre pendant
une marée basse, il attirait les'Carthaginois de ce
côté, quinze cents jhommes d'élite franchissaient
le mur opposé, presque sans coup férir. Bientôt le
son des trompettes ennemies retentissant au milieu
de la ville, vint frapper d'effroi les assiégés ; une
troupe de soldats commandés par Magon, se réfugia
2
26 HISTOIRE D'ESPAGNË.
dans la citadelle et essaya de repousser les agres-
seurs ; mais elle dut se rendre à discrétion après
une courte résistance, et les immenses richesses
accumulées dans la place tombèrent au pouvoir des
vainqueurs.
Scipion savait agrandir la victoire ! Il défendit
que ses soldats passassent au fil de l'épée les ci-
toyens vaincus ; il rendit la liberté aux prison-
niers, ne se réservant que les esclaves pour le ser-
vice des vaisseaux ; et lorsque les femmes de
Carthagène, tremblant pour leur vertu ou pour
l'innocence des jeunes filles, vinrent se jeter à
ses pieds, tout en larmes, il les rassura par des
paroles de respect et les fit garder par un vieil-
lard, comme un dépôt sacré, confié à l'honneur
du peuple romain. Tel était Scipion, à juste titre
surnommé le Grand.
CHAPITRE II.
Les Romains.
Mais si la prise de Carthagène valut à Scipion
la réputation d'un général des plus habiles, la
générosité qu'il montra dans son triomphe acheva
de lui gagner tous les coeurs. Une jeune fille
d'une éblouissante beauté se trouvait au nombre
des prisonniers de guerre qui furent présentés à
Scipion. Elle avait été promise en mariage à un
prince celtibère, nommé Alucius; le chef, ayant
appris le sort de sa captive, fit mander son noble
fiancé et lui dit : « Espagnol, je sais que tu
aimes cette jeune fille ; je te rends un bien si
précieux. Son honneur a été respecté ; je ne te
ferai pas un don qui ne serait point digne de
t'être offert par moi et d'être reçu par toi. Seu*
28 HISTOIRE D ESPAGNE.
lement, je te demande en retour ton amitié pour
le peuple de Rome dont je suis ici le représen-
tant. »
Le père de la prisonnière se jetant aux genoux
du général lui offrit une rançon considérable; il
la refusa généreusement, et remit entre les mains
du futur époux et la fiancée sans tache, et l'or de
la fiancée.
Alucius, en possession de tous ces trésors, ras-
sembla bientôt quatorze cents cavaliers d'élite qu'il
présenta à Scipion pour les incorporer dans les
escadrons romains : la reconnaissance des nobles
coeurs complète toujours la victoire.
Ce que le général avait fait en faveur de cette
jeune fille il le fit pour un jeune homme, à peine
adolescent, qui se trouvait parmi ses prisonniers
africains. Le Numide, qui allait être vendu comme
esclave, conduit en présence de Scipion, lui ap-
prit qu'il était petit-fils du roi Gala et neveu de
l'illustre Massinissa, l'allié puissant de Carthage,
le terrible ennemi de Rome. Le général, en poli-
tique habile, combla de présents et d'honneurs
le jeune homme, et le renvoya sous bonne es-
corte au camp du prince numide, subjugué au-
tant qu'attendri par cet acte de haute magnani-
LES ROMAINS. 29
mité. On sait que Massinissa passa bientôt du côté
de Rome.
Pour subjuguer un peuple, les conquérants ne
sauraient employer une arme plus sûre que celle
de leurs vertus. Unis, les Espagnols auraient
réussi à conserver quelque temps encore leur
indépendance ; mais dès que le bruit de tant de
générosité se fut répandu parmi les Celtibères,
une grande partie du pays situé entre l'Èbre et le
Douro se déclara.pour Scipion, et ses adversaires
les plus redoutables devinrent ses plus précieux
auxiliaires.
Cependant les Carthaginois n'avaient point perdu
tous leurs alliés. Même après qu'Asdrubal, défait
près de Bécula ', eût été forcé de se retirer dans
les Pyrénées, d'où il alla en Italie secourir son
frère Annibal, ils soutinrent avec énergie la cause
qu'ils avaient embrassée : Carthage leur avait en-
voyé Hannon avec de nouveaux renforts.
Oringi, non loin de Jaën, fut la première vic-
time dé sa fidélité. Assiégée par les Romains, cette
ville tomba en leur pouvoir, après une vigou-
reuse résistance, et fut livrée au pillage. Iliturgi,
place voisine d'Andujar, fut à son tour détruite,
1 Aujourd'hui Baeza.
2.
30 HISTOIRE D'ESPAGNE.
en punition de son dévouement aux Carthaginois.
Castulon ' n'échappa au même sort qu'en se
soumettant. Mais les habitants d'Estapa, dignes
émules des Sagontins, préférèrent la mort à l'es-
clavage. Réduits à la dernière extrémité, ils brû-
lèrent leurs meubles, tuèrent leurs femmes et
leurs enfants, et s'entr'égorgèrent de leurs pro-
pres mains, martyrs d'une noble cause et d'un
désespoir héroïque, mais aveugle.
Impatient de chasser les Carthaginois du sol de
l'Espagne, Scipion assiégea et prit Cadix, où s'é-
taient renfermés les débris de leurs troupes, et
se rendit ensuite à Rome, laissant le gouverne-
ment de la Péninsule aux proconsuls Lucius Len-
tulus et Lucius Manlius.
L'absence de Scipion parut à Andobal et à Man-
donius, chefs ilergètes, une conjoncture favorable
pour secouer le joug étranger; grâce à leur zèle
et à leur activité, ils parvinrent à réunir près de
Lérida trente mille fantassins et quatre mille che-
vaux. Ces forces, qui, bien dirigées, auraient pu
prolonger une lutte sérieuse contre les troupes
romaines, furent détruites dans une seule bataille,
non sans un grand carnage de part et d'autre.
' Aujourd'hui Cazorla.
LES ROMAINS. 31
}. ndobal périt avec plus de la moitié de ses sol-
dats ; ceux qui survécurent n'achetèrent leur salut
qu'en livrant lâchement Mandonius aux ennemis
de leur pays.
A partir de cette époque, l'Espagne, devenue
province romaine, jouit quelque temps d'une assez
grande tranquillité. Mais un peuple brave ne s'ac-
coutume guère au poids des chaînes, surtout
quand l'avarice et la cruauté des tyrans les ren-
dent de plus en plus pesantes. Aussi le feu de
l'insurrection ne tarda-t-il point à éclater sur dif-
férents points de la Péninsule.
Elle était alors divisée en deux gouvernements
que Rome confiait à deux préteurs annuels. : celui
de l'Espagne citérieure, qui comprenait le pays
s'étendant des Pyrénées à l'embouchure du Douro;
et celui de l'Espagne ultérieure qui embrassait la
Bétique et la Lusitanie '.
Les habitants de la première de ces deux vastes
provinces se soulevèrent contre le préteur Caïus
Sempronius dont l'armée fut entièrement vaincue
et qui mourut des blessures qu'il avait reçues
dans la bataille. La contagion de la révolte gagna
de proche en proche l'Espagne ultérieure et les
' L'Andalousie et le Portugal.
32 HISTOIRE D'ESPAGNE.
Romains eurent à craindre un soulèvement géné-
ral ; malheureusement le même esprit de discorde
qui l'avait placée sous leur domination rendit
inutiles les efforts tardifs qu'ils firent pour la
secouer.
[191]. — Caton le Censeur, premier personnage
consulaire envoyé dans la Péninsule, débarqua à
Rosas, ancienne colonie fondée par les Rhodiens
en Catalogne, et rétablit, après plusieurs combats,
la supériorité des armes de la république.
Les années suivantes Fulvius Nobilior soumit
les Vacéens, dont la capitale était Palencia, et cul-
buta les Celtibères dans une bataille livrée près
d'Ébura '. Ces défaites successives découragèrent
les Espagnols ; ils parurent se résigner à ne plus
mordre leur frein qu'en silence.
C'est en ce temps-là que les conquérants fondè-
rent une colonie latine à Tarifaj et une colonie pa-
tricienne à Cordoue, qu'ils restaurèrent et embel-
lirent.
[ISO]. — Cependant une partie des indigènes,
qui aimait mieux jouir de la liberté dans des ré-
gions arides et désertes, que d'accepter l'oppres-
sion que lui offraient des plaines fertiles, s'était
1 Aujourd'hui Talavera.
LES ROMAINS. 33
retirée dans les montagnes, et de là ils se rendirent
si redoutables par leur valeur et leur intrépidité,
que les soldats romains refusèrent de s'engager,
à la suite du consul Licinius Lucullus, dans des
défilés qui y formaient comme un labyrinthe
inextricable. Scipion VAfricain, le second du nom,
s'offrit à l'accompagner, et son exemple entraîna
la jeunesse romaine.
Lucullus, que la pauvreté rendait cupide et la
cupidité cruel, déshonora la république par sa
conduite dans l'Espagne citérieure. Cauca, l'un
des principaux centres des Yaccéens, lui ouvrit ses
portes sous la garantie d'une capitulation, et à
peine fut-il entré dans la ville qu'il la livra à la
fureur et à la rapacité de ses soldats : sur vingt
mille habitants, quinze cents seulement purent
s'échapper pour dénoncer à leurs compatriotes une
aussi monstrueuse perfidie. Le préteur Sulpitius
Galba semblait ne chercher qu'à enchérir sur les
atrocités de son chef. Il avait attiré un grand
nombre de Lusitaniens, en leur promettant, en
échange de leur soumission, la possession d'un
territoire plus fertile que celui qu'ils abandon-
naient. Quand il les vit réunis, séparés de tous
les leurs et incapables de se défendre, l'odieux
34 HISTOIRE D'ESPAGNE.
préteur les fit traîtreusement massacrer : c'est
ainsi, à cette époque, que la république achevait
la conquête de l'univers !
Des milliers de Lusitaniens jurèrent de périr
ou d'exterminer les Romains ; ils coururent aux
armes.
Nous ne signalerons à l'attention de nos lec-
teurs que le courageux Viriatus ou Viriate, que
l'amour de la liberté fit surgir des rangs du peu-
ple, car il n'était d'abord, dit-on, qu'un simple
gardeur de troupeaux. Les écrivains romains "ont
voulu ne voir en lui qu'un brigand; mais si le
désespoir et la soif de la vengeance en firent un
chef de bandits, toujours est-il que, par des idées
nobles et élevées, par des vertus supérieures, il se
montra digne de commander aux années, et sut
racheter par la force de son génie le manque ab-
solu d'instruction dans l'art militaire.
Les Lusitaniens se mirent en marche pour tra-
verser la Turditania — partie de l'Andalousie; —
mais leur impatience les conduisit dans un pays
montueux, dont les défilés étaient occupés par l'en-
nemi. L'impossibilité de forcer le passage les con-
traignit à traiter avec Caïus Vetilius, successeur de
Galba, qui leur renouvela les offres de ce dernier,
LES ROMAINS. 38
à condition qu'ils reconnussent l'autorité de Rome.
Les guerriers espagnols hésitaient, quand Viriatus
s'écria : «Avez-vous donc oublié la perfidie de Lu-
cullus et de Galba? Suivez mon conseil, et nous
nous tirerons du piège dans lequel nous sommes
tombés! » — «Nous vous obéirons ! » répondirent
les Lusitaniens. Et aussitôt le nouveau chef déploya
sur une très-grande ligne un corps de cavalerie,
afin de faire croire aux Romains qu'il allait leur
présenter bataille, et pendant qu'ils s'y disposaient
de leur côté, sa petite armée, divisée en pelotons
peu nombreux, se retirait par des sentiers cachés
pour se rallier à Trebola.
Yetilius, furieux de s'être ainsi laissé jouer par
un berger, eut hâte de reprendre une éclatante
revanche, oubliant que la témérité est souvent en-
nemie du succès. Dès que ses troupes en désordre
se furent imprudemment engagées dans les gorges
des montagnes qu'elles avaient à traverser, les
soldats de Yiriatus fondirent tout à coup sur elles
et en firent un affreux carnage. Le général romain
lui-même tomba entre les mains des vainqueurs,
et l'épée de l'un d'eux abattit sa tête. — [146 av.
J.-C]
Le préteur Caïus Plancius, qui débarqua l'année
36 HISTOIRE D'ESPAGNE.
suivante en Espagne, avec dix mille fantassins et
treize cents chevaux, eut aussi le dessous en plu-
sieurs rencontres. Le préteurde l'Espagne citérieure
fut également vaincu dès la première bataille ; son
successeur essuya le même sort. Le nom de Yiria-
tus retentit alors dans toute l'Espagne comme ce-
lui d'un libérateur, que les habitants saluaient
avec enthousiasme de l'Èbre au Guadalquivir.
Alarmée des succès et du prestige toujours crois-
sant du chef lusitanien, Rome essaya de lui oppo-
ser Fabius Maximus Émilien, frère de Scipion le
Jeune. Ce général entra en lice avec de nombreux
renforts; néanmoins il acheva son consulat sans
avoir remporté aucun avantage sur son adversaire.
L'année suivante, il fut plus heureux comme pro-
consul; mais loin de se laisser abattre par ses re-
vers, Yiriatus sut si bien réparer ses pertes qu'il
mit en pleine déroute les successeurs d'Émilien. Il
conclut avec Servilius un traité que ratifia le Sé-
nat, et par lequel il fut convenu qu'il y aurait paix
et amitié entre le peuple romain et Yiriatus. La
guerre avait duré quatorze années.
On ne sait point d'une manière positive quelles
étaient les limites du territoire de Yiriatus ; il est
probable qu'il s'étendait à la plus grande partie de
LES ROMAINS. 37
l'Espagne ultérieure. Il voulait faire sa capitale
d'Arsa 1, ville bâtie près de la Guadiana, à égale
distance de Cordoue et d'Alcantara. Il s'occupait
de l'agrandir et d'y développer les arts de la paix,
quand il apprit, avec la plus grande surprise, que
les troupes romaines marchaient sur ses États,
sous la conduite du consul Servilius Cépion.
Cépion, sans aucune déclaration de guerre, se
présenta devant Arsa avec une armée nombreuse.
Yiriatus, surpris d'une telle trahison et incapable
de résister à un pareil déploiement de forces,
abandonna la capitale qu'il ne pouvait défendre et
se retira dans les montagnes de la Nouvelle-Cas-
tille. Cépion l'y suivit; mais le chef lusitanien,
éludant ses attaques, se contenta de harceler les
légions par de fréquentes escarmouches et de trou-
bler leur marche.
Yiriatus aspirait à la paix ; il ne profitait de cha-
que succès que pour essayer de nouer des négo-
ciations avec ses implacables ennemis. Le consul
feignit d'accueillir les propositions qu'on lui fai-
sait, et en même temps il méditait un dessein
atroce, qu'il put malheureusement mettre à exécu-
1 Aujourd'hui Azuaga.
3
38 HISTOIRE D'ESPAGNÊ.
tion. A force d'or et de promesses, il parvint à
corrompre les députés chargés par Yiriatus de né-
gocier la paix, et ces traîtres promirent d'assassi-
ner le défenseur de leurs libertés. Son caractère
plein de franchise et de confiance leur facilita ce
crime. Comme sa tente était ouverte à toute heure
au moindre de ses soldats, les meurtriers s'y in-
troduisirent à minuit, au moment où il se reposait
tout armé, et ils lui plongèrent un poignard dans
la gorge, la seule partie du corps que ne couvrît
pas son armure. Le héros expira sur-le-champ,
heureux de n'avoir pas le temps de reconnaître les
traîtres qui payaient ainsi sa généreuse bienveil-
lance.
Grâce au ciel, en tout temps et en tous pays, la
justice des hommes s'associe à celle de la Provi-
dence pour punir certains forfaits. Quand les as-
sassins de Viriatus réclamèrent à Cépion la récom-
pense de leur infâme perfidie, il leur dit qu'ils pou-
vaient se contenter de ce qu'ils avaient déjà reçu,
sinon qu'ils n'avaient qu'à faire valoir leurs pré-
tentions à Rome. Le lâche Cépion voulait profiter
du crime et non le payer. Les Lusitaniens, cons-
ternés de la perte de leur vaillant chef, honorèrent
sa mémoire par des pompes funèbres, et surtout
LÈS ROMAINS. â9
par des larmes que répandirent leurs yeux sur son
cadavre tout sanglant, leurs yeux si peu habitués
aux pleurs!...
La Lusitanie venait de tout perdre en perdant un
seul homme ; nul ne pouvait le remplacer : avec
Yiriate la liberté avait fui le sol des Espagnes.
Bientôt les aigles romaines furent portées en
triomphe sur les bords du Guadalquivir et dans
presque toute la Péninsule.
Cependant il y avait encore des hommes qui ne
les regardaient passer qu'en frémissant : les Celti-
bères étaient de ce nombre. Restés debout, ils dé-
fendirent leur indépendance avec un courage iné-
branlable.
Lorsque Quintus Pompée s'avança dans leur pays
à la tête de trente mille fantassins et de deux mille
cavaliers, ils s'enfermèrent dans Numance, ville
située près des sources'du Douro. Le général ro-
main exigeant qu'ils rendissent leurs armes et dé-
molissent leurs fortifications, lesNumantins répon-
dirent avec une noble indignation que les braves ne
déposent les armes qu'avec la vie. Le désespoir sup-
pléa au nombre, et Pompée, vaincu dans la pre-
mière bataille, dut s'estimer heureux d'obtenir le
rachat des prisonniers et le paiement d'une in-
40 HISTOIRE D^SPAGNË*
demnité de trente mille talents. [138 avant
J.-C]
La fière république refusa de ratifier un traité
qui blessait son orgueil.
Au printemps suivant les légions se présentèrent
de nouveau devant Numance ; cette fois quatre
mille Espagnols repoussèrent plus de vingt mille
assaillants, et le consul Hostilius Mancinus, chef
des fugitifs, dut, pour échapper à une ruine com-
plète, reconnaître par un nouveau traité l'indépen-
dance des vainqueurs.
Rome viola ce traité avec la même déloyauté
que les précédents. Seulement, pour se justifier
en quelque sorte, elle ordonna que le consul,
chargé de chaînes et sans vêtements, fût livré aux
ressentiments des Numantins.
« Le sacrifice d'un seul, répondirent-ils, ne peut
compenser la violation de la bonne foi publique. »
Et depuis le matin jusqu'au soir le malheureux
Hostilius resta exposé aux mépris de ses conci-
toyens et aux dédains de ses ennemis.
Des désastres successifs mirent la République
dans de graves embarras. Le nom de Numance
avait grandi ; l'effroi qu'inspirait ce nom était tel
qu'on n'osait plus le prononcer dans le sénat, et
LES ROMAINS. 41
qu'on n'y désignait plus cette ville que par ces
mots : terreur de l'empire. Les légions romaines re-
fusaient de marcher contre elle ; enfin Rome choi-
sit pour continuer fa guerre d'Espagne, Publius
Scipion Émilien, le destructeur de Carthage. Il
fallait, à tout prix, rétablir l'honneur des armes
romaines, il fallait vaincre la grande, la magna-
nime Numance !
Scipion, à la tête de soixante mille combattants,
fait ravager les plaines des environs, ferme la ville
de doubles retranchements bien fortifiés, et at-
tend avec patience que le temps et la famine lui
servent d'auxiliaires contre sa terrible ennemie.
Numance cependant ne renfermait que huit mille
hommes en état de porter les armes. Ils firent vai-
nement des prodiges de valeur ; huit assiégeants
étaient opposés par Scipion à chaque assiégé ; la
famine vint abattre leur courage ; ils demandèrent
à capituler ; on leur répondit qu'il fallait se rendre
à discrétion ou périr
Us périrent!
« Hommes et femmes, ranimés par une espèce
de boisson dont ils faisaient usage à l'entrée des
combats, sortirent impétueusement, et comme des
tourbillons, par deux côtés différents, détruisant
42 HISTOIRE D'ESPAGNE.
tout ce qui s'opposait à eux et cherchant la mort
au milieu des ennemis. Ils combattirent avec tant
d'acharnement et de fureur qu'il n'y eut qu'un
Scipion qui pût empêcher la fuite de ses légions ;
mais enfin la supériorité du nombre devait l'em-
porter. La plus grande partie des Numantins tom-
bèrent glorieusement au champ d'honneur. Le
peu qui en étaient restés voulurent s'ouvrir un
passage, l'épée à la main, au travers des retran-
chements ruinés de l'ennemi; mais les femmes
coupèrent les sangles des chevaux et obligèrent
leurs maris, ou leurs parents, à renoncer à leur
projet. Alors avec une présence d'esprit admirable,
ils se retranchèrent en bon ordre, fermèrent les
portes de la ville, celles des maisons, et préférèrent
devenir victimes de la faim, plutôt que de souf-
frir la honte de se rendre à discrétion.
La mort venait à pas lents, et la fureur ne per-
mettait pas à ces hommes courageux de souffrir de
si longs délais : les uns prirent du poison, d'autres
s'ôtèrent la vie avec leurs propres armes ; plusieurs
mirent le feu à leurs maisons et furent consumés
daus les flammes
Embrasée de tous côtés, une grande partie de
Numance étant réduite en cendres, et tous ses ha-
LES ROMAINS. 43
bitants ayant été sacrifiés sans pitié, les ruines, le
sang, la solitude et l'horreur furent les trophées de
Scipion ; son indignation, à la vue d'un triomphe
aussitôt évanoui qu'obtenu, explique la fureur
avec laquelle il fit détruire le petit nombre de. mai-
sons qui avaient échappé aux flammes ' ».
Ainsi fut anéantie la fameuse Numance, après
avoir résisté quatorze années aux maîtres du
monde et soutenu quinze mois d'un blocus rigou-
reux. Sa chute arriva l'an 133 avant l'ère chré-
tienne.
Les débris fumants de cette célèbre ville éclai-
rèrent une longue paix; elle se prolongea durant
huit lustres ; mais les conquérants eux-mêmes al-
laient se déchirer sur les mêmes champs de ba-
taille, témoins de leurs triomphes. Marins, vaincu
par Sylla, trouva en Espagne d'ardents défen-
seurs; Sertorius,h la tête d'une faible armée de
proscrits italiens, soutint une lutte opiniâtre contre
des généraux romains qui commandaient plus de
cent mille hommes. Assuré du dévouement de tous
les Espagnols, l'habile Sertorius établit dans la Pé-
ninsule un gouvernement à l'instar de celui de la
* D'Ascargorta
44 HISTOIHE D ESPAGNE.
République ; il y créa un sénat, composé de trois
cents nobles romains ; il créa aussi des magistrats,
des tribuns du peuple pour gouverner les deux
provinces et fonda des écoles pour la jeunesse. Dès
lors la reconnaissance lui acquit des partisans ;
simples et enthousiastes, les Espagnols entourè-
rent de respect et d'admiration un homme qu'ils
croyaient spécialement aimé des dieux; on ra-
conte qu'une biche blanche le suivait en tous
lieux, et que le peuple était persuadé que cette
biche venait du ciel, donnée par Diane, qui se ser-
vait de l'entremise du jeune animal pour décou-
vrir à Sertorius les secrets de l'avenir et les choses
cachées. Quoi qu'il en soit, son gouvernement pa-
cifique et ses brillants succès alarmèrent la Répu-
blique. Elle envoya contre lui Cneus Pompée, sur-
nommé le Grand. L'habile capitaine vit lui-même
l'étoile de sa fortune pâlir. La lutte se prolongeait,
lorsqu'un traître vint au secours de Pompée : Ser-
torius tomba dans un banquet sous le poignard de
l'ambitieux Perpenna, qui n'aspirait à rien moins
qu'aie remplacer. [73 avant J.-C]
Mais l'ambition ne suffit pour remplacer un
grand homme ! La chute de Sertorius entraîna
celle de son parti. Pompée défit Perpenna et le
LES ROMAINS. 45
condamna à mort : en trois ans l'Espagne entière
fut pacifiée. Les villes d'Osma et de Calahorra qui
essayèrent de résister, en poussant la fureur du
patriotisme jusqu'à se nourrir de chair humaine
durant les horreurs du siège qu'elles soutinrent,
furent rasées. Toutefois il faut que Pompée n'ait
pas trop abusé de la victoire ; caries Espagnols se
rangèrent décidément de son côté lorsqu'il disputa
l'autorité suprême à César, et quand celui-ci l'em-
porta, ils ne se soumirent qu'à la force.
Il n'est donc pas étonnant que les fils de
Pompée aient pu chercher en ce pays à venger
leur père. Ils y firent assez de progrès pour forcer
César à s'y transporter en personne. Comme d'au-
tres fois, César vint, vit et vainquit, mais il ren-
contra à Munda ' une résistance digne du con-
quérant des Gaules. Il s'y livra une bataille si
sanglante que César avait, en en parlant, coutume
de dire, qu'ailleurs il avait combattu pour Vhon-
neur et la gloire, mais qu'à Munda il avait combattu
pour la vie. Le résultat en fut néanmoins fatal pour
les fils de Pompée : l'aîné fut tué par Didius, ami-
ral de l'escadre, et le cadet ne trouva son salut
qu'en se réfugiant chez les Celtibères.
1 Aujourd'hui Monda, près de Malaga.
3.
46 HISTOIRE D'ESPAGNE.
Jules César fit passer au fil de l'épée plus de
vingt mille de ses adversaires, à Cordoue ; bientôt
il prit Séville, et les cités restées fidèles au parti
vaincu eurent à subir d'énormes contributions.
La réduction complète d'une contrée aussi riche
que l'Espagne était d'une telle importance, que
quand Auguste se vit le maître absolu de l'Empire,
il vint à Tarragone et entreprit de subjuguer la
Cantabrie et les Asturies. La liberté, réfugiée dans
ces montagnes, résista quelques années encore;
mais Agrippa finit par éteindre dans la Péninsule
jusqu'à la dernière étincelle d'indépendance : elle
ne forma plus dans l'Empire romain qu'une pro-
vince divisée en Tarragonaise, Bétique et Lusi-
tanie.
Ainsi transformée, l'Espagne oublia peu à peu
dans les douceurs d'une longue paix son antique
nationalité ; elle abandonna même ses usages pour
adopter ceux de ses conquérants et confondit sa
langue avec la leur. Yingt-cinq colonies romaines
établies dans la Péninsule y répandirent de toutes
parts les bienfaits de l'agriculture, qui, suivant
Columelle, y avait déjà fait de grands progrès sous
le règne de Tibère.
L'aqueduc de Ségovie, le pont d'Alcantara ter-
LES ROMAINS. 47
niné par Trajan, et beaucoup d'autres monu-
ments de ce genre attestent à la fois la prospérité
publique de cette époque et le génie des espa-
gnols, soit pour la conception, soit pour l'exécu-
tion des grandes entreprises.
Non contente de se distinguer dans les oeuvres
d'art et dans les travaux mécaniques, l'Espagne
aspira à rivaliser avec sa puissante métropole .par
l'élégance et la vigueur des compositions litté-
raires. Les écrits des deux Sénèques et la Pharsale
de Lucain honoreront à jamais Cordoue, leur patrie.
Bilbilis, berceau de Martial, à peine connue sous
le nom de Bubierca, serait depuis longtemps ou-
bliée, si son souvenir ne se rattachait à celui de
ce gracieux poëte.
En même temps la gloire militaire conservait
toujours tant d'attraits pour les Espagnols, que
plusieurs d'entre eux obtinrent les honneurs du
triomphe. Les empereurs Trajan, Adrien, Marc-
Aurèle, Maxime et Théodose II, étaient d'origine
espagnole.
CHAPITRE III.
Les Barbares.
Lorsque les Barbares du Nord envahirent l'Ita-
lie, il était impossible que l'Espagne ne se res-
sentît pas de la terrible secousse qu'ils impri-
mèrent au monde romain.
Nous n'entrerons pas ici dans des détails mono-
tones pour nos jeunes lecteurs ; il nous suffira de
leur indiquer, par quelques noms et quelques
dates, les principaux faits de cette époque sans
éclat et sans intérêt ; ainsi que le voyageur, au
milieu d'un désert aride, se contente de jeter de
loin en loin quelques jalons pour retrouver son
chemin.
En 409 de l'ère chrétienne, la faiblesse de .
l'empereur Honorius engagea Stilicon, son gêné-

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