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Billal, ou le récit imaginaire d'un g'nawi

De
313 pages
Moi, je suis dans mon trou. Je les vois se bousculer entre eux. Tout est mélangé: le pur avec l'impur, l'original avec la copie. Vas-y, toi, cherche où est le vrai g'nawi! Ils sont morts, les grands maîtres. Il n'y a maintenant que des bâtards qui chantent et qui proclament qu'ils possèdent les secrets des jnoun. La musique g'nawa est notre âme. Quand je réfléchis sérieusement et avec sérénité, je me dis: Si tous les g'nawi se mettaient d'accord entre eux, une fois pour toutes, alors ils se réuniraient et déposeraient une plainte contre ces voleurs de notre âme. "Mais dis-moi, avec qui veux-tu t'engager? Les g'nawi sont tous dispersés, rongés par leur misère et leur haine. Ils ne sont jamais d'accord."
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contact@manuscrit.comBillal, ou le récit
imaginaire d’un g’nawi© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0689-X(pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0688-1 (pourle livre imprimé)Abdellah Hanaï
Billal, ou le récit
imaginaire d’un g’nawi
DOCUMENT/REPORTAGE/INVESTIGATIONIntroduction
AVANT-PROPOS
Le récit de vie est une gigantesque entreprise où
segèreuneéconomiedesignificationspluriellesàl’in-
térieurd’unindividu qui,pourmaintenirsonportrait
socialdanslatransparence,metenscènelesdifférentes
stratégies et défenses destinées à construire un éloge
personnel. Celui-ci serait conçu comme une force de
désir visant à transposer sur l’extérieur une volonté de
représentation de soi. Par cette position subjective, le
narrateursedonneàlirecommemémoirequotidienne
enverslui-mêmeetenversl’autre. Lesmotsdétiennent
le privilège d’une identité qui veut elle-même s’impo-
ser comme unique référent. De ce point de vue, il est
à noter que le locuteur veille à conserver une présence
souveraine, sujet investi par les effets du vécu mais in-
vestissantégalementdansl’espacedelaparoledesdésirs
à la recherche d’un accomplissement.
Par ce mouvement, le récit marque une repré-
sentation sociale travaillée par les mêmes implications
subjectives, celle d’une volonté désignant les multiples
figures d’un procès symbolique voué à plaider par des
vœux et des désaveux. La plaidoirie est admise dans
une confrontation verbale où le sujet est condamné à
être divisé en celui qui parle, témoigne, et aussi en ce-
lui qui est prêt à recevoir l’effet de ses propres juge-
ments. Lasubjectivitédevientdonc,parlebiaisdecette
7Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
articulation dynamique, une opération pratiquée sur
le jeu des recouvrements et des inversions. Le jeu en
lui-même ne peut maintenir l’ordre des significations
quedanslahiérarchieinstabledesvéritésetdescontre-
vérités converties en métaphores et produisant à leur
tour des figures imaginaires, à cerner dans une réalité
en perspective. Le narrateur se place dans un mouve-
ment différentiel entre ce qu’il dit et ce qu’il ressent ;
il est meneur de son jeu, détenteur du pouvoir de la
parole. Cette dernière est la seule arme qui l’inscrive
contre sesactionsobsédantes etpour ses désirsrecher-
chés. Cecidonneparlasuiteàlaplaidoiriel’imaged’un
mouvement de liberté destiné à capter des vérités en
fuite, ou plutôt ancrées dans une ambiguïté profonde.
Face à lui, le narrateur entre en lui-même, ouvert à la
contemplation. Les mots s’installent sur des modalités
métaphoriques qui bénéficient du jeu de l’affirmation
etdel’occultation. Lesprofondeursdeviennentsimples
leurrespuisquetoutfusionnesousl’effetd’unestratégie
langagièrequisedonneledroitderéinscrirelasurface
suruneconfusionnéed’unstockdesignesdispersésqui
cachent,séduisent,etendernièreinstances’effacent.
Le narrateur traverse, en quelque sorte, l’émer-
gence de sens qui peuvent le guider vers ses propres
contradictions, lieu où le procès-récit se définit sur la
trame d’une parole glissante portant en elle la marque
dusoupçon.Cequiestditnepeutconstituertoutela
vérité ; il est ouvert à une interprétation où le jeu du
contournement se déchiffre peut-être en d’autres si-
gnifications, en d’autres petites histoires qu’on décèle
àpartirdelareprésentationmétaphoriquedelaparole.
Les mots qui s’érigent en porteurs de vérité sont aussi
ceuxqui,parexcèsounaïveté,livrentdescontrevérités.
Parsaformelangagière,lerécittend,derrièrelaproli-
férationdessens,àinstaurerundispositifparlequelle
narrateur met en avant son refoulement, dépouillé de
toute apparence. La sémantique humaine devient une
situationidéaleoùs’acheminelaparodied’unevolonté
8Abdellah Hanaï
résolue à s’inscrire dans les transfigurations d’un désir
quis’exaltedanssarévolteetsadéception. Billal,notre
narrateur, a vécu à nos côtés des moments intenses. Il
a voulu se faire valoir dans l’entreprise de l’écoute. Il
s’est écouté lui-même tendrement et violemment. Les
sentiments ont été différents selon la situation où il se
trouvaitconfrontéàlarésolutiondesonénigme. Nous
l’avonssuivi,écouté,pourindiquerlapossibilitédetra-
duire ses sentiments, ses opinions, en perspective, en
acte revendicateur. Les déclarations de Billal ont fait
circulerdanssonrécit,d’unepart,ledésird’unmysti-
cisme à garder loin de la théâtralisation folklorique, et
d’autrepart,ladéceptiond’unpratiquantrituelbaigné
d’incertain.
Undenosprincipauxobjectifsestdesavoircom-
mentuntelrécit,quivientd’unhommeordinaire,peut
s’imposer dans la réalité sociologique ; et aussi com-
mentdécalquer,surunetramelangagière,desperspec-
tivesréellesoùlesapparencessontconfrontéesauxpro-
fondeurs. Faut-ilreconnaîtrequelerécitestuneposi-
tion consciente qui creuse de l’intérieur opaque pour
surgir au dehors, effet visible d’une réalité à définir
entre les feintesd’une symbolique apportant à l’obser-
vationdesvéritésérigéesensensationsconfuses? Nous
sommes conscient que les mots ne sont pas toujours
dans la vérité ; ils se déconnectent mais au moins, ils
serventàattirerleregardsurdesfailles. Cequiheurtela
perceptionetdéjouelanaturehumainedanslefauxse-
raitl’enjeudusimulacrenaissantdansl’abîmedel’illu-
sion.
TelestlerécitdeBillal,lafigurerituellequi,tout
aulongdesavie,avouluplanterunprinciperéférentiel
autourduquelgravitesonquotidien. Saparoleamisen
procèscettevolonté,ellel’adécritepourqu’ellesoitvue
et reconnue comme lieu de perte, ou plutôt d’une vie
idéaliséedanslatromperie. Parler,pourBillal,arepré-
senté l’occasion de se reconnaître trahi par son propre
jeu : jeu d’une croyance qui nous a donné auprès de
9Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
lui un rendez-vous magique avec des esprits dont nous
avonsfaitlaconnaissancedansuneconfusionquiaré-
gné du début à la fin.
10SiIblîsn’existaitpas,iln’yauraitpasd’enfer.
Billal Si Mohamed
11PREMIEREPARTIELERÉCITITINÉRAIRE D’UNEFILIATIONSACRÉE
C’est la première fois qu’on me demande de ra-
1conter ma vie de g’nawi. Cela m’honore et m’inquiète
en même temps. Ce n’est pas simple de me rappeler
tout ce que j’ai vécu. Tu vois, je ne suis pas d’hier.
J’ai vécu tant de choses. Ma vie de g’nawi est mêlée à
ma vie personnelle. Je ne peux pas les séparer. Tout
ce que j’ai construit dans ma vie a toujours été lié à ma
trajectoire de g’nawi. Quand j’étais petit, vers l’âge de
1. G’nawi: pratiquantduriteG’nawa. Nousavonsgardélaformulation
populaire pour le masculin, g’nawi, et pour le féminin, g’nawia.
G’nawa : l’histoire de cette ethnie noire renvoie à la conquête par
MansourEddahbidel’Afriquenoire(Soudan,Sénégal,Guinée, Mali)
en 1591. Il rapporte des pays conquis de l’or et des esclaves noirs
qui servent de main d’œuvre dans les grandes villes (Fès, Meknès,
Marrakech, Essaouira) et les plantations du sud. L’étymologie du
nom G’nawa reste une question confuse. Certains la lient au mot
«ganga»(grandtambour),d’autresévoquentuneappellationberbère
(« iguinaouen », c’est-à-dire les hommes noirs). G’nawa désigne
maintenant les descendants des anciens esclaves.
Cf. LAPASSADE, Georges, Derdba: lanuitdesGnaoua, Marrakech,Traces
duprésent,1998;«LesGnaouad’Essaouira,lesritesdepossessiondes
anciensesclavesnoirsauMaghreb: hieretaujourd’hui»,in L’hommeetla
société,n 39-40,1976;«RecherchessurlasituationduGnaouaetdes
religionspopulairesextatiquesenAfriqueduNord»,in Bulletind’études
berbères,n 11,1977. PÂQUES,Viviana,«Letierscachédumondedans
laconceptiondes GnawaduMaroc», in Journaldelasociétédesafricanistes,
tomeXLV,fasc. I-II,1975; L’arbrecosmiquedanslapenséepopulaireetdanslavie
quotidienneduNordOuestafricain, Thèseprincipale, Institut d’Ethnologie,
Musée de l’homme, 1964 ; Lareligiondes esclaves. Recherchessur laconfrérie
marocainedesGnawa,Bergame, Moretti&Vitali,1972. DERMENGHEM,
Emile, Lecultedessaintsdansl’Islammaghrébin,Paris, Gallimard, 1954.
17Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
cinqans,j’étaisdéjàatteint. Tuvasmedemandercom-
ment, je te répondrai avec une simple anecdote. Pen-
dantlafêted’Achoura(fêtetraditionnellepourlaquelle
on confectionne plusieurs sortes de gâteaux et où on
offre des jouets aux enfants ; cf. lexique), mon père
m’avait acheté des crotales en métal. Quel joli cadeau
pour moi ! J’ai aimé le son du métal quand je les ai
manipulés. Et depuis, ces qraqab (sorte de castagnettes
enmétal)sontdevenuslagrainequiagerméjouraprès
jour en moi. Mon père n’a pas apprécié mon attache-
ment déraisonnable à mon petit jouet. Il me disait :
« Tu ne veux pas devenir un haddawi (errant) ou un
g’nawi ! Jette ce maudit jouet. »
Mesparentsm’ontenvoyéàl’écolemaisjen’étais
pas ce genre d’enfant qui veut apprendre à lire et à
écrire. Et l’accès à la scolarisation, à mon époque,
n’était pas facile. Etre à l’école supposait déjà d’avoir
des parents capables de m’acheter des crayons et des
livres. Je ne sais pas pourquoi mon père a voulu
m’envoyer à cette fameuse école. Il savait d’avance que
le prix de l’école dépassait ses moyens, lui qui n’était
qu’un simple artisan non qualifié. Alors, j’ai senti
son hésitation, ce qui m’a donné un argument pour
justifier mes absences suivies parce qu’il y avait une
autre école, très vaste, qui m’attendait et que j’aimais
beaucoup : c’était la Place. Quand je sortais le matin,
au lieu d’avoir un livre dans mon cartable, j’y mettais
mescrotalesetjeprenaislaroutedecetteplacehabitée
par la musique et le spectacle. Le seul cercle qui me
séduisait, c’était celui de G’nawa et je ne savais pas
pourquoi ce chantm’attirait. Etait-ce parce que j’avais
les crotales, ou peut-être, comme je le dis toujours,
moi, qu’il y avait quelque chose d’un g’nawi dans mon
âme ? Et comment veux-tu que je t’explique cela ?
Mongrand-pèren’avaitjamaisétég’nawimaismamère
nous racontait qu’il y avait un arrière-grand-père du
côtédemonpèrequiétaitunbondanseur. Ilm’arrive
de faire la liaison comme ça, sans me poser trop de
18Abdellah Hanaï
questions,enmedisantquejesuisréellementl’héritier
de mon arrière-grand-père, non de mon père ni de
mon grand-père. Aucun des deux n’était g’nawi. En
fait, je ne crois ni à la transmission ni à cette baraka,
mais on ne peut pas trancher, il y a trop de choses qui
n’ontpasderéponseaucœurdenotredestin. Honnê-
tement, pour moi, sans essayer de chercher trop loin,
je dis que c’est à cause des crotales que je suis devenu
g’nawi. C’est à cause de ce maudit jouet que je suis
devenu ce que je suis. J’aime bien le son des crotales,
c’est presque de la folie si je te dis que ces crotales
ont un peu l’odeur de mon arrière-grand-père. Bref,
quand j’allais sur la place, je ne voyais que le cercle des
g’nawietjerestaisàcôtédesspectateurs. Abdennabi,le
maître g’nawi, remarquait toujours ma présence et ma
fascination. J’étais fidèle à G’nawa. Mon père ne me
disait jamais rien à propos de l’école. Dans sa tête, il y
avait trop de choses plus sérieuses. Quant à ma mère,
elle était très soupçonneuse à mon égard. Quand elle
meposaitdesquestions,jeluirépondaisqu’ellen’avait
qu’à me suivre là où j’allais. Et un jour elle m’a pris
la main dans le sac : elle m’a trouvé accroupi devant
les g’nawi, complètement absorbé jusqu’à l’os. Elle
m’a insulté, et quand elle a voulu porter la main sur
moi pour me frapper, le maître lui a dit sagement que
j’étais un petit g’nawi. J’étais surpris que le maître me
défende. Sa parole a paralysé la main de ma mère et
elleestpartie,melaissantdansmavéritableécole.
Lesoir,quandjesuisrentréàlamaison,jem’at-
tendais à la colère de mon père. C’était un père grand
etnoircommemoietjetejurequesagifleavaitlaforce
d’une bombe mais, c’est bizarre, je n’ai même pasreçu
cette gifle. Tout ce qu’il m’a dit, c’est : « Puisque
l’école ne veut pas s’installer dans ta cervelle, apprends
un métier. » Et j’ai essayé tous les métiers sans jamais
rien en retenir. La place était ma seule attraction ; le
sondescrotalesetdu hajhouj(sortedeguitarerectangu-
laire à trois cordes ornée d’anneaux et de coquillages)
19Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
remplissait mon corps et mon esprit. J’étais réelle-
ment mordu et j’ai demandé au maître de me prendre
comme apprenti. Le maître a accepté sans hésitation
parce que, comme il l’avait remarqué, il avait vu mon
destin dans mes yeux. C’était un compliment et j’étais
content de l’entendre de la bouche de ce vieux maître.
Et je vais te dire une chose, j’étais fier d’être accepté
par cette école. C’est pour cela que je dis toujours aux
g’nawideMarrakechqu’êtreg’nawiestunapprentissage
etpasunebaraka,cequ’ilsneveulentpasadmettre. Ce
sont des arriérés, ils ont la tête pleine de toiles d’arai-
gnées. Ils veulent introduire dans G’nawa n’importe
quoi : les jnoun (pluriel de jinn : esprit, diable), les
diables,lesesprits,n’importequoi;labaraka,latrans-
mission, c’est vraiment n’importe quoi ! Ils ne veulent
pas comprendre qu’être g’nawi, c’est être artiste, c’est
apprendre à jouer du hajhouj et à manipuler les cro-
tales. Dis-moi, qu’est-ce que va foutre un diable entre
lescrotalesetlehajhouj? Lescrotalesluicasseraientles
oreilles ! Ce n’est pas un lieu de paix pour lui, il serait
emmerdé. Mais ces pauvres g’nawi veulent croire que
lamanipulationdescrotaleséquivautàlamanipulation
souterraine d’un esprit. Eh bien, tu vois, ils veulent
croire à l’intervention du diable et tout cela colle bien
parcequenoussommesdéjànoirsetquenoussommes
tous devenus des diables. Si c’est ce qu’ils veulent, on
est avec eux parce qu’on chante avec eux et on n’a pas
le choix si on veut devenir un m’aâllem (dénomination
traditionnelle pour maître). C’est vrai, le monde des
m’aâllemestunmondecompliqué. Maismoijedisque
pourêtreunm’aâllem,ilfautseulementtravaillerleha-
jhouj,avoirsanotedansl’oreille. Etsitesoreillespar-
viennentàbienpossédercettenaaghma(note),elles’im-
pose. Etvoilàcequidevienttonmelk(espritquipossède
lecorps)àtoi. C’esttonoutildetravail. Unbonm’aâl-
lem de Marrakech croit que la note est un saken (esprit
qui habite le corps). Le hajhouj n’est pas comme les
autres instruments de musique ; il est différent. On
20Abdellah Hanaï
s’attache vite à ses cordes mais il faut apprendre à en
jouerpourfairevenirunmelk. Dececôté-là,c’estvrai,
G’nawa, c’est le melk. C’est trouver entre les cordes
cequipeutdébarrasseruncorps,parexemple,d’Aïcha
2Qandicha . Il faut donc déjà avoir son melk à soi. Un
m’aâllem ne peut l’être qu’en ayant ce pouvoir de faire
parler son hajhouj. C’est le vrai certificat. La baraka
existe, mais après la première reconnaissance. Com-
mentpeut-onsuivrelesmillevisagesd’AïchaQandicha
3ou de Hammouda , si l’on n’a pas le melk de la mu-
sique ?
Je vais te raconter l’histoire d’une lila (soirée ri-
tuelle) spécifique. Nous étions invités chez un patient
malade et en commençant à jouer du hajhouj, j’ai vu
de mes propres yeux le melk de cet homme se lever du
lit et commencer à danser. Imagine-toi un corps ma-
lade qui devient fort et qui danse. C’est là que j’ai vu
etquej’aiapprisenmêmetempsquelemelkdelamu-
sique du hajhouj et du son des qraqab a quelque chose
quisortdel’ordinaire. Ilnepeutêtrequedelabaraka.
Ce qui confirme cette expérience, c’est que, lorsque
sa fille nous a apporté le thé, alors que son père était
écroulé au sol, elle a brusquement commencé à dan-
ser avec une violence incroyable. Quand elle est tom-
béeàterre,épuisée,évanouie,lecorpsdesonpères’est
levé et il a recommencé à danser, comme s’il y avait
un échange entre les deux mlouk (pluriel de melk), ce-
lui de la fille etcelui du père. Mon compagnon et moi
étionsfatiguésdejouerdevantcetéchangeentrelepère
etlafilleetj’étaischaquefoisobligédechangerlanote.
Crois-moi, c’était comme une montée et une descente
jusqu’à l’épuisement des deux corps. Chaque corps a
2. Lalégendeditqu’Aïcha Qandichaest unecréature àmoitiéanimale
et àmoitiéhumaine. La nuit, ellesetransformeenfemmeséduisante
pourcapturerles célibataires dominésparl’éros.
3. Esprit représenté par la couleurrouge. C’est l’esprit du sanget des
abattoirs.
21Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
4trouvé son hal (état intérieur) , la fille comme le père,
etnousavonsbulethéensemble, danslapaix.
C’estvrai,ici,ilyadesmloukquivisitentlesgens.
Il y a des mlouk qui entrent sur notre territoire. Mais
le g’nawi, le vrai g’nawi, doit être sain dans son corps ;
illuifautêtreunbonmusicienpourdistinguerunbon
esprit d’un mauvais. La note musicale du hajhouj sé-
duittoutlemonde,l’humainetlediable,lemauvaiset
lebon. Lesinvitationsdanslesmaisonsn’ontpourbut
que de chasser le mal du corps ou de l’espace. De ce
côté-là, les esprits existent mais il faut savoir à qui on
a affaire. Si c’est un jinn iblîssi (esprit satanique ; réfé-
5rence à Iblîs : Satan), non musulman,ilfautlechas-
ser, c’est un porteur du mal ; il fait souffrir le corps.
6Quant au jinn rabbani (divinisé) , c’est un jinn comme
nous, musulman, il nous visite parce qu’il aime notre
musiqueetqu’ilaimebiendansersurelle. Maislecôté
diaboliquedelamusique,onnepeutrienyfaire. C’est
commeça,lamusique: elleintroduitennousdesper-
turbationsetdesvibrations. Etmonmelkàmoi,Billal,
l’assume bien. Si un g’nawi n’est pas sain dans son es-
prit et dans son corps, et n’est pas un bon pinceur de
cordes pour nourrir le jinn diabolique jusqu’à ce qu’il
parte, G’nawa devient de la rigolade. C’est vrai, dans
le monde de G’nawa, il ne faut pas jouer avec ça, il
faut être capable. Sinon, va jouer sur la Place, dans
un restaurant ou dans un hôtel. On revient toujours
à ce que je t’ai dit : tout tourne autour du hajhouj, il
fautêtremaîtredu hajhouj etilne fautjamaiscompter
4. Chez les soufis, onlerapprochede: sakina(paix divineau centrede
l’être). A cepropos, nous conseillons au lecteurdevoir: GUENON
René, Aperçus surl’ésotérisme islamiqueetle taoïsme, Paris, Gallimard, 1973 ;
etdumêmeauteur, Aperçussur l’initiation, Paris, EditionTraditionnelle,
1996.
5. SelonBillal,lejinniblîssiestunefiguredumal,manipuléeparIblîs.
6. PourBillal,«rabbani»serapporteàunespritquireprésentelebien
etdefoimusulmane. Il s’opposeau jinniblîssi. Lejinnrabbani peut
devenir un melk paisible.
22Abdellah Hanaï
surlem’aâllempourt’apprendreàjouer. Souviens-toi,
quand monpremier maîtrem’a regardéendisantà ma
mèrequedansmesyeux,ilvoyaitlanaissanced’unvrai
g’nawi, il n’avait pas tort. Mais à aucun moment il ne
m’a donné l’occasion de toucher son hajhouj. Chaque
fois que je faisais une tentative, il me disait ironique-
ment: «Joueavectescrotales,Billal,tuesencorepetit
pour ça. Regarde seulement avec tes yeux comment je
fais avec mes doigts quand je pince les cordes, mais ne
touchepasencoreàça.»J’étaisobsédéparl’envied’ap-
prendreetd’êtrevitereconnuentantquem’aâllem. J’ai
passébeaucoupdetempsaccroupiàcôtédemonmaître.
Pourmoi,quitterl’écolefutungrandapaisement;ac-
cepter la ruse de mon m’aâllem et l’exploitation qu’il
faisait de ma personne était pour moi un plaisir parce
quejesavaisquej’allaisapprendrelesecretduhajhouj.
C’est un instrument envers lequel j’ai de l’amour et de
la fascination. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en
écoutant le hajhouj, je retrouve mon hal. Et depuis,
j’ai compris qu’en moi, il y a vraiment un melk. C’est
pourcelaquej’aisupportémonlongséjoursurlaPlace,
auprès de mon ancien m’aâllem, que Dieu bénisse son
âme. Entre nous, je t’avoue qu’il n’a jamais voulu me
donner son savoir. Quand ma mère lui rendait visite
une fois par semaine, il lui donnait un peu d’argent,
ça faisait plaisir à tout le monde. En grandissant, j’ai
conclu que pour apprendre, il faut voyager et errer en
jouant du hajhouj. Ma première ville a été Beni Mel-
lal. J’étais un g’nawi errant. J’ai gagné ma vie comme
ça,enétanthaddawi,chanteurg’nawietjenesaispassi
c’était une insulte ou une carrière pour moi. C’est là
où j’ai appris à tailler le bois et à fabriquer moi-même
monhajhouj. Etmonmelks’estconfirméenmoiparce
que je suis devenu un vrai m’aâllem. Je fabrique mon
hajhoujet je le fais parler. C’est ça un g’nawi : la maî-
trisedel’instrument;etc’estça,lavéritableinitiation:
ellepasseparl’apprentissage,parl’erranceetonnepeut
compter que sur soi-même. Ce n’est pas en passant le
23Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
hajhoujau-dessusdel’encensquesetransmetlabaraka,
il faut travailler. Un g’nawi est un artiste et un artiste,
pourmoi,estceluiquisaitfaireparlersoninstrument.
Dansmesvoyages,c’estcequej’aiapprisetj’aiaussiap-
pris à accorder mon instrument. Un m’aâllem n’a pas
besoind’acheterunhajhouj,ildoitlefabriquer,choi-
sirleboisquiconvientetl’accorderencasdecrise. J’ai
apprisdansmesvoyagesàfairecelaetenrevenantàMar-
rakech,j’avais moninstrumentsouslebras.
Etais-jereconnuparlesautresm’aâllem? Lare-
connaissance s’est imposée par ma note musicale. Je
vaiste raconter une histoire trèsintéressante et qui ré-
sume tout : en retournant à Marrakech, comme je te
l’ai dit, je possédais le hajhouj. Je suis allé sur la Place
pour revoir mon m’aâllem. C’était pour moi un mo-
ment très fort que de retrouver mon ancien maître de
train de jouer un morceau à un client contre quelques
billets séduisants. Le temps n’avait rien changé en lui.
Il étaità lamême place, son véloretourné derrière lui.
C’estvraiquej’aimoiaussiétéséduitparcesbilletsqui
tombaient de temps en temps. Après le salut de mon
m’aâllem qui était content de me revoir, je me suis fait
uneplaceàcôtédeluiavecmonhajhoujpouraccompa-
gnersanote. Aufonddemoi,cetterencontreétaitune
joie mais lui, en se retournant vers moi et d’un air un
peuméprisant,m’adit: «Billal,changedeplace.»Eh
oui ! Mon m’aâllem n’a pas voulu que je sois au même
niveau que lui. Et si la sagesse g’nawi dit que deux vi-
pèresnepeuventpasresterdanslemêmetrou,c’estque
c’est vrai : dans le monde de G’nawa, il y a cette jalou-
sie. Unm’aâllemn’ensupportepasunautre. Maisune
chosequej’aigagnée,c’estquelaphrasedemonm’aâl-
lemvoulaitdirequej’étaisdevenuung’nawicommelui.
C’était pour moi une grande reconnaissance et je n’ai
pasbesoindecertificatpourêtreunm’aâllem. Sonre-
jet envers moi signifiait que mon melk avait dérangé le
sien. C’est vrai, en respectant sa demande impérative,
j’ai changé de place etj’ai commencéà joueren faisant
24Abdellah Hanaï
monproprecercle. JesuisreconnuparlaPlace,lesgens
ont écouté ma note. Quelques minutes plus tard, le
même client, celui qui écoutait mon ancien m’aâllem,
est venu s’asseoir à côté de moi en me disant que mon
hajhoujproduisaitunenaaghmaspéciale. Etj’aivumoi
aussi tomber les billets autour de mon instrument. Si
jepeuxparlerdemavictoiredanslemonde,cetévéne-
ment a marqué ma mémoire. Le retour de Billal était
celui d’un vrai g’nawi.
Voilàuneautreanecdotequej’aivécueiln’yapas
très longtemps : je suis passé sur la Place et Abdellatif,
unancienm’aâllemg’nawi,m’agentimentappelépour
l’aider à former un joli cercle autour de lui. J’ai ac-
cepté cette invitation avec modestie et nous avons tra-
vaillé jusqu’à minuit. Le cercle autour de nous était
parfait, sans faille. Nous étions deux à jouer, chacun
avec son hajhouj. Et dans les yeux d’Abdellatif, j’ai vu
la joie qui saluait les dirhams tombant à côté de nous.
Lem’aâllemAbdellatifétaitsatisfait,etmoiaussi,j’étais
content d’avoir gagné ma journée. A la fin, après le
spectacle, Abdellatif a ramassé quelques pièces jaunes -
jenemesouviensplussic’étaientdeuxdirhamsoudeux
dirhamscinquante-etmelesadonnéesenmedisant:
«Prends,Billal,cettebaraka.»Aveccolère,j’aijetéles
piècesenl’airenluirépondantavecmépris: «Voilàta
barakadisperséedansleciel!»Depuis,c’étaitlaguerre
entre nous : on ne se parlait plus. Je veux tout sim-
plement te montrer qu’entre les g’nawi, il y a quelque
chosedemalsain. Jenesaispassic’estdelajalousieou
quelque chose qui fait partie de nous. Je te donne un
exemple: situdemandesàAbdellatif,quejereconnais,
moi, comme m’aâllem, comment est Billal, crois-moi,
ilvaterépondreautomatiquement: «Billaln’estqu’un
fouetunsimplehaddawi.»Ilnevajamaisreconnaître
cequejevauxréellemententantquemusicien. Lesan-
nées ont passé et le hasard nous a obligés encore à une
confrontation: j’étaisinvitéàdînerparunamideSidi
Mimoun. CetamiaunfrèrequivivaitenAngleterreet
25Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
chaquefoisquecelui-cirevenaitaubled,ilavaitl’habi-
tude d’organiser une petite fête. Cette fois-là, il avait
invité Abdellatif. La soirée a bien commencé et puis,
Abdellatifs’estmisàjouer. Alafin,lefrèreaditàAb-
dellatif: « Donne tonhajhouj à Billalpourqu’il nous
fasse écouter sa naaghma. » Sais-tu ce que le fameux
Abdellatif a répondu ? « Les cordes de mon hajhouj
vont craquer et je n’en ai pas de rechange. » La nuit
s’est terminée sur cette note d’un vieux m’aâllem. Cet
Abdellatif est encore vivant et tu peux le questionner à
propos de cet événement. Pourquoi a-t-il refusé ? Je
te laisse deviner.
Après mon retour à Marrakech, mes parents ont
vu que j’étais devenu un adulte béni ou maudit, je ne
sais pas, par la musique g’nawa. Crois-moi, j’ai laissé
l’empreintede monnom sur la Place : Billal,le fils du
Mouqaf(quartierdelamédina),s’estimposéparmiles
anciens. Attention, il existed’autresBillal, comme ce-
lui de Mellah ou de Sidi Youssef Ben Ali. Si tu veux
identifiermaprésencesurlaPlace,précisebien: Billal
duMouqaf. G’nawaestdevenumontravail,macarrière
et aussi un portrait social dans mon derb (rue étroite).
Monpèreavouluquejedeviennemenuisiercommeun
de mes frères, ou plombier, comme un autre d’entre
eux. Mais le métier que j’ai choisi était inscrit en moi
sans que je le décide. Et je me demande si être g’nawi
est réellement un métier. En tout cas, jusqu’à main-
tenant, je le suis encore. Je suis invité comme m’aâl-
lem dans les soirées, au restaurant et dans les manifes-
tations folkloriques ; voilà la véritable initiation. C’est
l’apprentissage qui donne au g’nawi le vrai sens de la
baraka. Après mon long voyage, je me suis définiti-
vement installé à Marrakech en tant que g’nawi et fa-
briquant de hajhouj. Je me suis consacré aussi à la fa-
brication des t’bol (tambours) et je suis encore capable
de fabriquer des crotales. Je me suis donné à fond à
mon métier. J’ai employé mon temps à jouer du haj-
houj etj’aicherché d’autres notes capablesd’alimenter
26Abdellah Hanaï
mon melk. Le moment le plus favorable pour écouter
lamusiqueduhajhouj,c’estlanuit. Commentveux-tu
accepter aujourd’hui un g’nawi incapable de fabriquer
son propre hajhouj ? Et comment aussi le reconnaître
comme g’nawi s’il est incapable d’accorder son instru-
ment ? Je puis te dire que ma fierté, ou plutôt ma ba-
raka,estdevoirveniràmoidegrandsm’aâllempourme
demanderdeleurfabriquerdeshajhouj. Cen’estpasde
labaraka,ça? Cen’estpasdelareconnaissance? Bref,
c’estma proprereconnaissancequedesavoir fabriquer
unhajhouj etdesavoiraussilefaire parler.
Tu me dis que le g’nawi doit toujours être d’ori-
gine noire mais de nos jours, tout est mélangé. A vrai
dire, il y a des blancs à Casa, à Meknès, à Tanger, par-
tout. Il y a maintenant partout des g’nawi noirs et des
g’nawi blancs. Tant mieux si le blanc a accepté d’être
g’nawi, ce n’est qu’un compliment de plus fait à notre
métieretje ne veuxpassavoircommentcesblancssont
devenusdesg’nawi,parlabaraka,parl’initiationoupar
l’apprentissage. Pour moi, la seule mesure est d’errer
etd’apprendre. Impossibledeconcevoirung’nawisans
errance. Nos ancêtres étaient des errants et c’est ça la
vraieinitiation. Cen’estpasparcequelem’aâllemUn-
tel t’a donné la baraka que tu es un g’nawi. Ça, c’est
vraiment de la comédie. On ne peut pas dire non plus
que tous les noirs soient des g’nawi : mes parents sont
noirsmaisilsn’aimentpascettemusique,mesfrèreset
sœurssontnoirsetilsnesontpasg’nawi. Mesenfants,
qui sortent de ma peau, ne sont pas des g’nawi. C’est
doncclair: êtreg’nawi,c’estd’abordapprendreunmé-
tier et ce que je veux, moi, dans l’avenir, c’est que tous
les g’nawi du Maroc se conçoivent comme des artistes,
comme des chanteurs et pas comme des g’nawi, parce
quenoussommesdesartistesetquenousavonsunpu-
blic universel qui aime notre musique. Pourquoi res-
ter retranché dans ce monde mythique des esprits, des
diables et des mlouk ? Il m’arrive de dire que si notre
27Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
trajectoireestencorearriérée,c’estàcausedecettesalo-
perie de mlouk et d’esprits. Je suissûr que lesgens qui
viennent nous voir, viennent pour écouter notre mu-
siqueetnonpourvoirundiabledanser. Est-cequetoi,
dans ta vie, tu as vu un esprit danser ? Il faut être un
musulmanetunboncroyantpournepasacceptertoute
cettecomédiedeBabaHammoudaetdeLallaMira. Ce
n’est que de la comédie, à tel point que le g’nawi est
devenu un charlatan ou un sorcier. Nous étions déjà
mendiants à nos débuts et ça, c’est une étiquette diffi-
cileàenlever. Maisnoussommesmaintenantdansune
situationpire: laprésencedesdiablesetdesespritsau-
tour de nous et des mythes vides ne nous aident pas à
avoir le portrait d’un véritable artiste. Moi, je me vois
commetelparcequejefaisdelabonnemusique,maissi
lesgensveulentdela belle musiqueet enpluscette co-
médiedesmlouk,nousn’avonspaslechoix,nousavons
accepté cette pièce faite par nous et encouragée par le
spectateur. Cequejeveuxtedire,c’estquejenesuispas
contre les esprits, ni contre les mlouk. Dans le Coran,
il y a des versets qui parlent de ce monde des esprits ;
ça,cen’estpasàdiscuter,maispourquoimêle-t-onces
esprits à notre musique ? Pour le folklore ? Ce n’est
plus rentable, on ne veut plus de folklore, on veut être
des artistes qui chantent à la télé, sur des scènes ou à
la radio ; ça, c’est une belle récompense. J’ai toujours
rêvé d’avoir un grand orchestre où il n’y aurait que des
hajhouj, où le melk n’aurait rien à faire parmi nous.
J’ai voulu avec d’autres m’aâllem former un orchestre
commel’orchestrenationaldeRabat,maiscesm’aâllem
sont trop bornés, ils n’ont pas d’ambition, ils veulent
restercollésàleursmlouketàleursjnounetquandune
lilaestorganiséedansunemaison,c’estlàleurpanache.
Moi,Dieulesait,jeveuxplus,jeveuxproduireunemu-
siquequisoitécoutéecommeonécouteOmKalthoum
ou Mohamed Abdelwahaab. Il ne faut pas attendre le
moisde chabaane(moisquiprécèdelapériodedujeûne)
28Abdellah Hanaï
ou le mois de ramadan (mois du jeûne chez les musul-
mans)ouunelilaorganiséedansunemaisonpourfaire
écouterlamusiqueouplutôtpourgagnertavie.
Me suis-je trompé en choisissant ce métier ? De
toutesfaçons,ilesttroptardpourchangerd’itinéraire.
J’aipresquelacertitudequemondestinaétéconçudans
tag’nawit(savoir-faire investidans l’âme, sorte de gnama
gnama). Il m’arrive de me demander pourquoi je suis
ung’nawi. Je mesuisdit que c’étaitdû au hasard, mais
pasdutout: quandj’aiinterrogémamère,ellem’adit
quemonarrière-grand-pèreétaitg’nawi. Iladoncfallu
attendredeuxgénérationspourquej’apparaissesousle
nom deBillal. Monarrière-grand-pèreétaitun m’qad-
dem(responsabledurite)àCasablanca. Quandjeréflé-
chis bien, la musique G’nawa était donc déjà connue ;
c’est un héritage. La baraka peut tarder, mais elle re-
vient. Il faut y croire. La génétique est essentielle dans
la formation d’un g’nawi. Je n’étais pas g’nawi au dé-
part et je le suis devenu en découvrant ma vérité. Les
g’nawideshôtelsetdesrestaurantsnesontquedeschan-
teursoudesmendiantsdéguisés. J’aiétég’nawidansun
restaurant pendant huit ans, mais je n’en étais pas un
vrai ; j’étais chanteur et je jouais pour gagner ma vie.
Ung’nawidoitêtrenoir. Maiscelaneveutpasdireque
toutnoirestg’nawi. Ilpeutjouerduhajhouj,maissans
être g’nawi. Tag’nawit est un héritage qui vient de nos
ancêtres de l’Afrique noire. Un blanc ne peut pas être
un g’nawi, même s’il joue du hajhouj, car tag’nawit ne
convientpasàunblanc. Chezunnoir,tuperçoislesang
de la danse, du geste. Un blanc peut jouer au g’nawi
mais il n’en sera jamais un. Et les g’nawi que l’on voit
aujourd’hui sont des bâtards. Les vrais sont morts, et
c’estbiendommagequ’onn’aitpasleursdisques. C’est
unmanque. C’estpourcelaquemonrêveàmoi,Billal,
c’est de devenir une grande figure de G’nawa. Parce
que je suis un vrai g’nawi, j’ai hérité de la note musi-
cale g’nawa. Personne ne me l’a apprise. Et dire que
j’aiapprisseul, c’estunmiracle : enapprenantàjouer
29Billal, ou le récit imaginaire d’un g’nawi
du hajhouj, j’ai découvert que mes doigts étaient ma-
giques. J’étais g’nawi avant ma naissance, et il a fallu
attendre des années avant que je ne me réalise dans ce
rite.
Je fabrique des hajhoujs et je les vends. Un haj-
houjfabriquéparmessoinsn’estpaslemêmequecelui
fabriquéparunsimpleartisan. Voilàlesecret. Jepense
quej’ailabaraka,quivientdemonarrière-grand-père.
Les gens doués de bonne foi pour défendre le vrai rite
de G’nawan’existentpas. Ilyena toutsimplementqui
cherchent à gagner de l’argent sur le dos de G’nawa,
voilà la vérité. Tout le monde bricole. Ils veulent tous
dire quelque chose mais en fait, ils ne disent rien. Et
cette chanson se répète depuis la mort de Mohamed
V. Quand un festival est organisé, les g’nawi y parti-
cipent en tant que décor. Tu veux la vérité ? Il n’y
a pas de musique G’nawa. Où est tag’nawit ? Pour-
quoi voit-on encore des g’nawi sur la place Djemaa el
Fana? Dis-moipourquoi…Lesbandesdeg’nawisurla
Placeressemblentàdestroupeauxdeboucs: ilssautent
partout. Qu’est-ce que cela signifie, un g’nawi sur la
Place ? Que le g’nawi est un misérable, qui vient de-
manderl’aumône. C’estàcausedecelaquelamusique
G’nawa n’évoluera jamais et restera un mode de men-
dicité. Un vrai g’nawi doit avoir sa fierté et son élé-
gance, protéger son héritage de la dégradation. Il n’y a
plusdeg’nawi,je te le répète. Ilyadescharlotsdégui-
sés en noirs qui passent leur temps à faire s’entrecho-
querdescrotalespouravoirunpeud’argent. Quandtu
vois aujourd’hui des g’nawi ambulants se balader entre
les cafés pour amuser les clients, il faut prier et recon-
naîtrequ’iln’yaplusdeG’nawa. Commentveux-tuau-
jourd’huiqu’ung’nawipuisseparleràunesprit? Com-
mentveux-tuquelesgenscroientencorequ’ilyadansla
musiquedeG’nawaquelquechosedemagique? Leses-
pritsnesuiventpaslesg’nawiambulants,ilsneviennent
pas sur la Place. Un esprit a ses exigences : une scène
propre,ung’nawisaindecorpsetd’esprit. Lapropreté
30Abdellah Hanaï
ducorpsetdesvêtementsfaitpartiedesrèglesdelalila.
L’encensapourfonctiondechasserlemaletdepurifier
l’atmosphère. Quand un esprit entre en scène, il doit
sentir le beau, la propreté. La musique l’attire, le sé-
duit ; lesodeurs l’excitent. Baba Hammouda est de ces
esprits qui exigent une scène propre. Mira, la séduc-
trice, impose aux femmes de s’habiller élégamment et
de semaquiller. Voilà une vraie lila, où l’on peutren-
contrer tag’nawit. Quand Mira se présente, la beauté
descendduciel. Ettouteslesfemmesdeviennentbelles,
même les laides… C’est magique. Mira est une femme
magique qui change de visage et fait changer les autres.
7D’après les ancêtres, certains disent que Mira est une
jinniya(féminindejinn)nonrabbaniya;d’autresdisent
que Mira n’est pas une jinniya, qu’elle est une femme
comme toutes les autres qui s’est transformée en melk.
Certainsdisentmêmequ’elleétaitunebellefemmequi
avaitrefusédesemarieretquesesparentsl’avaientobli-
gée à épouser un homme qu’elle n’aimait pas. La nuit
desnoces,c’est-à-diredelaconsommationdumariage,
elles’estfaitebelleetlorsquesonépouxestentréedans
la chambre, elle l’a tué et a pris la fuite. C’est ce que
les gens racontent mais personne ne sait où est la vé-
rité. Dieuseullesait. IlyenaquidisentqueMiraétait
la mère adoptive de Sidi Ahmed Ben Nacer, un grand
saint.
Voilàcequejechercheréellement: réussiràpra-
tiquerleritedefaçonélégante,sanstricherie,sanspro-
fanation. Si tous les g’nawi se donnaient cette condi-
tion comme principe de foi, il n’y aurait pas cette ma-
lédiction sur nous. La baraka aurait sa vertu. Mainte-
nanttoutadisparu. Commentveux-tuencorecroire?
Tout est sali. La baraka, c’est avoir la foi. Un g’nawi
ne peut donner la baraka. Sinon, je me la donnerais à
7. MiraestunespritfémininpropreauriteG’nawa. Elleestassociéeàla
couleurjaune. C’est unefiguremultiple: séduction, ruseet fortune.
Lalégendelaprésentesoit commeunereine, soitcommeunefemme
battue par son époux et vengeresse.
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