Dans la pente du toit

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Cette chose si délicatement ordinaire et cruelle qu'est l'expérience de la mort, comment la dire, comment l'écrire ? Comment lui trouver un traitement approprié quand aucun traitement, précisément, n'a pu s'appliquer ni à mon père, ni à ma sœur, morts tous les deux à quelques semaines d'intervalle, de mort lente ? Comment collecter sans vomir cette langue noire de la mémoire, ce mal ?J'ai pensé à Bohumil Hrabal juché sur son toit en pente au soleil de Prague, assis sur sa chaise aux pieds sciés, il écrit en équilibre instable, et soudain cet hiver il est mort, il est tombé du toit. Et ça m'a fait peur, car tout ce que je croyais impossible perdu enfoui, gravement détérioré vraiment incinéré massacré s'est mis à crier, crier.Comment se remettre d'aplomb chaque matin, comment tuer la peur ?Comment tuer la peur, je me le demande.A.-M. G.
Publié le : mercredi 25 mai 2016
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EAN13 : 9782021332841
Nombre de pages : 192
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couverture

DU MÊME AUTEUR

L’Homme de Blaye

Flammarion, 1984

 

Voie non classée

Flammarion, 1985

 

L’Insomniaque

Flammarion, 1987

 

Le Monarque égaré

Flammarion, 1989

et Seuil, « Points » no 205

 

Chambre noire

Flammarion, 1990

 

Aden

Seuil, 1992

prix Fémina

et « Points Roman » no R642

 

Photos de familles

Seuil, « Fiction & Cie », 1994

 

Merle

Seuil, 1996

 

L’Amour de loin

Actes Sud, 1998

Avant la mort, j’écrivais des romans. Pourtant cela ne commence pas là. Nous n’avons que le temps. A peine. Mon père, puis ma sœur, subitement ils sont morts, lentement. Et je n’ai aucun dieu tout-puissant à froisser, sacrifier ! En guise de faire-part : mugissements, hoquets, injures, je manque de respect. Et moi je dois me souvenir ! Que tout cela est frivole. Pas d’ironie, la douleur est humaine, de telles phrases s’entendent, des digressions. On se met à comparer l’écrit avec la réalité, or l’écrit est réel, la réalité a du mal. Impensable ! Ma cadette et mon père ravagés lentement, de mort lente. Que ma peur est petite ! Il y a le tombeau ; littéraire. Le crématoire ; textuel.

Écrire est devenu impensable. Je mets en mémoire Word 6. L’ordinateur saisit. Chaque soir, je ferme, je quitte. De l’inécrit, congelé. Viande froide. Un cadavre textuel, j’en ai peur. Je ne reviens pas voir, j’oublie. Égarée, hébétée, comment dire, je ne parle pas, les mots me quittent. Je ne suis pas sincère, ni véridique. Je ne me souviens pas.

L’ordinateur a la mémoire bête, illisible. Une fois imprimée, elle est « justifiée ». Pas beau à voir. Je n’ai jamais lu ça, ce monstre, je ne sais pas le faire. Je vais le faire. L’horreur des mots est concrète, très matérielle, cette détérioration textuelle, vomissante.

 

 

Je ne me souviens pas. Je ne reconnais pas ce cadavre, couvrez-le. Il faut que je l’achève. Au travail ! J’écris dans la cuisine, je cuisine l’écrit. Il y a des cuisines de famille, comment dire, et en plus il faudrait écrire la mort en capitales monumentales ! Et vite ! Je claque des dents, de froid.

 

 

En ce jour, j’ai vu notre cuisine illuminée de lumière électrique, le petit pan de mur jaune, les casseroles bien brillantes et la cuisinière de marque Rosières, les pots d’herbes aromatiques, et la table de la cuisine avec ma tasse à café et la cafetière, je me suis vue sans le secours d’un miroir survivante des morts, vivante avec les vivants, déjà morte, qui croise son double va mourir, en cet état j’ai pensé à Bohumil Hrabal qui écrit dans la pente du toit, qui tape à pleines mains les touches du clavier, et cela m’a fait peur car tout ce que je croyais impossible perdu enfoui gravement détérioré vraiment incinéré massacré s’est mis à crier, crier, et à moi-même je me suis dit : je peux à nouveau me raconter ma vie tu peux tenir, je vais tenir, je vais faire le journal d’un autre qui te raconterait ma vie au présent prosaïque, je peux écrire le texte d’une autre en tant qu’un autre à la première ou à la troisième personne, et même à la deuxième personne, masculin féminin, une personne qui raconterait, en fumant des cigarettes et en buvant du café à sa table de cuisine, cette chose insensée, comment se remettre d’aplomb chaque matin, comment transformer par la parole, par les mots, page après page, l’inécrit en écrit. Et ce n’est pas pour voir clair, être claire, je ne veux pas être vue. Je veux m’obscurcir. En cet état. Malheur à qui rencontre son image. J’écrivais des romans. Maintenant, je cherche le traitement d’un texte.

A Bohumil Hrabal qui me sauve l’esprit.

A mon père

A ma sœur

A Suzie.

CETTE NUIT, ASSISE SOUS LA LAMPE, COMME J’AI FROID, SANS SOMMEIL. JE NE ME SOUVIENS PAS. JE NE SUIS PAS SINCÈRE, NI VÉRIDIQUE. J’ÉCRIS.

Maintenant, notre mère au téléphone dit : c’est le moment. Vous devriez venir, convocation cessantes toutes affaires, sévère. Elle a gardé ensuite la même gêne dans la voix, l’aversion, la menace au conditionnel. Depuis peu nous savons que notre père a un cancer, avant c’était un ganglion puis une tumeur bénigne en observation, puis on a dit le mot comme si de rien n’était, un mal qui répand la terreur mal que le Ciel en sa fureur on en meurt ce n’est rien, lisez-vous la presse. Pourtant nous voilà soudain en voyage, et nous nous sommes tous rendus au rendez-vous, selon la consigne qu’il faudra faire front maintenant.

 

 

Débarquer en plein soleil devant la maison ressemble à une offensive armée. C’était la veille de son extraction, elle dit : papa a choisi de prendre le taureau par les cornes. Une image virile, ensuite on a évité les grossièretés. Claquer les portières de la voiture faisait un bruit considérable. Ma sœur va au-devant, elle se précipite dans le jardin, elle a son propre cancer depuis des années nous le savons. Il y a quelques mois, il a dit, excédé, qu’est-ce qu’elle a encore ta sœur avec son cancer, c’était une récidive. Nous étions devant le fait accompli. Nous étions une famille unie. Le fait n’est pas accompli. Le fait est que nous avons la mort à envisager un cas de figure, nous essayons de faire bonne figure, on se demande s’il y a des Chambres de cristal des Anges des Démons des Monstres sous-marins. S’il y a encore des Dames à la Licorne des lucioles.

 

 

Maintenant je pense que la mort en ce jardin, une pensée déplacée. Déjà je ne me tiens pas bien. Notre destinée est entre des mains indélicates et malveillantes. Le danger serait de fraterniser.

 

 

Les choses sont lentes comme aller les uns vers les autres, s’embrasser sur les joues sans se regarder les yeux. Notre mère fait semblant d’avoir des affaires à régler dedans, des rangements qui ne souffrent pas. Elle revient. L’autre jour dans le métro je me suis levée indignée, c’était suffocant d’être assise au milieu des gens mais debout aussi, entre deux stations je voulais demander pardon tout de suite à quelqu’un, n’importe qui, d’en être rendue là, entre où et après, nul endroit où se mettre en état d’arrestation, nous n’avons rien à nous dire.

Rien à ajouter, d’avance inexcusés, le fait accompli.

 

 

Nous voilà réunis à la maison tous ensemble, c’est moins grave que dans le métro puisque nous sommes ensemble ce jour de mai. Notre mère avance avec nous, à petits pas elle retarde nos pas. C’est un jour dangereux. Nous allons faire très attention. Les mots restent à la traîne, ils ne valent rien. Ce n’est pas la peine de regarder derrière, sur la solitude, sur l’envie imbécile de ne pas en être, de s’excuser avec précaution, attention derrière il n’y a personne. On se demande qui a le droit.

 

 

Il est assis dans un fauteuil de jardin, contre la haie, à l’abri du vent. Il craint le vent, les courants d’air. Approchons. Il faut approcher. Demain on l’opère, c’est lui qui a choisi. Voilà une consolation décisive. Emmitouflé en plein soleil, sous le parasol, il craint le soleil. La tête enfouie sous les écharpes jusqu’au-dessus des oreilles, sur la tête le chapeau de ma mère, une vieille femme de comédie, j’ai peur d’elle. De cette femme il se donne l’air, plus que sournois, buté encore plus qu’à son ordinaire, le regard gris jaune épuisé posé dans l’herbe, qu’est-ce qu’il a regardé tout le temps dans cette herbe en mai.

Au soleil il a froid, on ne peut pas le réchauffer dit notre mère, comme s’il était sourd. Parce qu’il a du mal à parler elle croit qu’il devient sourd. Il dit : je ne suis pas sourd, j’entends ce que tu dis. Allons rentrons à présent. Nous restons debout en cercle autour de lui, nous lui faisons de l’ombre il craint l’ombre. Il chasse nos ombres avec sa main blême de vieille femme, ses doigts blancs ses ongles de corne pâle les lunules blêmes, il nous écarte. Quand même dit ma mère embrassez votre père. Comme s’il était sourd, si j’osais te dire parle plus bas tais-toi, mais déjà les mots sont faibles, nous manquons de moyens pour ce qu’il faudrait en penser, rien à en penser que de maigrelet, chiche, rien que de laid, avorté. Il tire sur son plaid. Ma sœur le remonte. Il la repousse. Notre mère fait les gros yeux comme quand nous avions dix ans : laissez-le tranquille.

Les arbres les buissons indécents scintillèrent de mille feux un décorum en papier doré, de la poudre aux yeux d’or de Vierge Marie en ce mois de mai, de pollen, de fils de fées suspendus, il n’y a pas de centre de gravité à cette bulle empoisonnée. Je pique vers le sol à toute allure, seules des pensées injurieuses me venaient à l’esprit, mauvaises comme des coups de bec de rapace, pour crever quelque chose. A moi elle explique : ça l’agace. Déjà elle parle à sa place. Ses yeux lancent des éclairs, furibonds, est-ce qu’on va me foutre la paix. Il ne met plus son dentier, ça l’agace. Nous étions une famille unie. Ma sœur et moi comme des jumelles, quinze mois d’écart, on nous confondait tellement elles se ressemblent, tellement elles sont pareilles, la même taille, les habits de l’une vont à l’autre, ce sont les mêmes. Je n’aime pas ce ton. Mais ce n’est pas à toi qu’il parle, pas à nous, c’est aux autres. Aux gens, à sa mère bonne-maman, aux voisins, aux patrons, aux papes, militaires journalistes ministres arbitres fascistes, la terre entière lui veut du mal depuis, on ne sait plus quand ça a commencé, y compris Dieu notre Seigneur cette charogne. Tais-toi. Ma sœur me jette un regard trouble, oblique vite détourné. Ne dis pas ça Dédé, gronde maman gentiment.

 

 

Au retour c’était le soir de l’extraction, elle et moi nous nous sommes arrêtées pour faire un vœu dans une église de campagne où nous n’étions jamais entrées, selon le règlement, en ces circonstances nouvelles, nous avons fait brûler des cierges, un pour son mari mon père, un pour ma sœur sa fille, un pour nous deux et toute la famille, et il n’était que temps. Ainsi soit-il Sainte Vierge des Douleurs des Calamités notre Espérance, le fruit de tes entrailles est béni Sainte Marie Mère de Dieu. J’ai le hoquet Dieu me l’a fait vive Jésus je ne l’ai plus (dix fois sans respirer).

 

 

Comment tuer la peur, je me le demande ? Comment peut-on tuer un spectre d’une balle en plein cœur, trancher sa tête de spectre, le prendre à sa gorge de spectre ?

Pour un combat aussi désespéré il vous faut un trait magique et empoisonné, trempé dans un mensonge trop subtil pour qu’on puisse le trouver sur terre. C’est là une entreprise pour le rêve, mes seigneurs !

 

C’est là une entreprise pour le rêve, mes seigneurs !

 

 

Le chirurgien cancérologue de la gorge lui a laissé le choix. Il lui a dit : nous opérons maintenant ou nous attendons fin août ? Il partait en vacances je l’ai su après c’est son droit c’est normal dit ma mère, on comprend c’est naturel, ils ont un dur métier ces médecins. Nous sommes en mai. Choisissez, c’est comme vous voulez. Notre père a dit : tout de suite. Il croyait qu’il avait le choix entre intervenir ou attendre. Mais non aucune chance opéré ou non, on l’a su après, pas lui, nous. On a surtout su après qu’on substitue désormais rayons et chimie au supplice de l’égorgement chirurgical, qui ne donne pas une chance de plus et abîme beaucoup. Je lis dans le Monde des sciences ce vigoureux article de vulgarisation médicale. Il y a de ces titres, lisez-vous la presse. Qui pose les bonnes questions au bon tribunal.

 

 

Un silence se fit. Dans le couloir ma mère pleurait faiblement il l’a consolée : c’est pas à toi que ça arrive, c’est à moi, jusqu’ici on n’a eu que du bon temps, nous deux on a été heureux. Il croyait que ce serait comme pour son phlegmon, en 1943, une extraction sans anesthésie sans électricité, clandestin, il tenait lui-même la bougie, le bon chirurgien-dentiste l’a débarrassé de sa cochonnerie, reparti aussitôt se cacher dans les bois, réfractaire au STO. Il en a bavé, il s’en est sorti. Il prend son cancer pour un phlegmon, on va lui faire une extraction. C’est ce qu’il dit, on ne sait pas ce qu’il en pense. Il porte une écharpe autour du cou comme s’il avait attrapé une angine. Il s’étrangle, il bave, il a du mal à avaler. Notre mère nous téléphone, maintenant venez si vous voulez entendre sa voix une dernière fois parce que ensuite il n’aura plus de voix. Nous voilà prévenus juste le temps, on ne sait de quoi. Plus de voix de cordes vocales d’œsophage de larynx étranglé égorgé, on n’imagine pas d’avance. Vous avez le choix. Tout de suite. A nous il annonce : vous savez.

 

 

Vous savez dit le chirurgien cancérologue de la gorge, au bout de six heures d’attente. Nous avons attendu dans la chambre sans savoir que cela durerait six heures. Cet homme est fatigué. Il est appuyé au chambranle sur le seuil, il n’entre pas. Circonspect hostile il se demande à qui il a à faire, il y a des gens qui ne tiennent pas le coup les femmes surtout. Je ne vous cache pas. Brusquement j’entends les aigus. Rien, il est comme nous, fatigué. Je n’aime pas ce ton sa connivence, nous nous tenons à distance. Maintenant il dit : c’est une chirurgie lourde très mutilante peu de perspectives. Le choix entre quoi. Je regardais l’ossature précise de sa main tenant son coude, l’autre soutient son menton, en blouse blanche. Ahurie laide je le regardais, en même temps mon visage s’élargissait s’étalait, pleine lune plate, au milieu la bouche convulsée froncée l’œillet atroce obscène comme un cul, il va le voir. Je suis morte de honte. Il croit peut-être que nous allons pleurer gémir. Mais non, maintenant il montre son poing fermé pour donner une idée de la tumeur, inopérable. Il voulait qu’on l’aime. Il voulait qu’on soit d’accord. Puisque c’était le choix de mon père.

 

 

Et toi ma chérie ma petite sœur ma Doudou Framboise, Françoise Sazot, ma Sassou Zizou Françou Fanchon Fanchou, ma Doudou petite sœur de mon cœur, la nuit j’allais à la fenêtre dire mon chapelet d’amour voir les proportions de tout cela, la nuit c’est une erreur on ne voit pas tout en noir on voit juste, le jour illumine défigure travestit, le jour divertit, la nuit on est rendu tout cru aux réalités sarcastiques sans divertissement, vous savez vous savez nous avons de chers mourants de mort lente, les gens se consternent, ils vous prennent en considération, par-dessus le marché ils vous excusent d’être infréquentable. Calme-toi. Il se lève et vient près de moi. Attention le chagrin sale bête immonde répugnante, elle pue de la gueule, elle fouaille l’entraille le pus des charognes, allons l’insincérité ! le chagrin est plaisant sujet, préférable à tout prendre à la peur, qui rend imbécile. Maintenant il y a les photos d’avant le cancer, et celles d’après. Celles d’après vieillissent à toute vitesse. Comme si leur mort était déjà vieille lune vieille histoire.

 

 

Je me demandais pourquoi meurent-ils ensemble subitement lentement j’aurais voulu une réponse qui signifiât quelque chose, elle et lui, mon père et sa fille, dans une famille de quatre membres comment trancher la question en deux, comprendre la section anatomique par moitié, bras branche généalogique, comment s’arrache entière par moitié de soi l’histoire, s’accouche le corps mort, je réclame j’implore une explication ! J’exige. Je pense en écrivant ces mots que je n’ai aucun talent à être folle entièrement.

 

Ce quartier excentré ressemble encore, ne ressemble plus beaucoup, à vrai dire n’a plus rien à voir avec l’espèce d’étendue suburbaine d’après guerre cabossée que nous avons connue, où nous sommes nées, où nous avons grandi, on aurait dit à l’époque un champ bombardé, mais en réalité les vraies bombes étaient tombées ailleurs, pas très loin d’ici, sur les chantiers navals et la base sous-marine, et pas sur notre petite maison d’angle de l’impasse, alors Mamie Louise et ma mère les entendaient siffler et après un bref silence sidérant elles explosaient, pas toujours sur la cible, parfois ils visaient juste, mais on en avait tellement vu atterrir sur des jachères, en pleine campagne, sur des terrains vagues, et même des quartiers pas concernés, avec des morts et des blessés qui n’en valaient pas la peine, par chance sur notre impasse il n’y en a pas eu, ni sur les champs de Luze, le temps tout seul s’était chargé du chambardement les bombes n’y étaient pour rien, que l’oubli, l’abandon.

 

 

Je me souviens d’un souvenir. Ce jour-là, la chaleur faisait languir les sœurs, ma mère et ma tante, à l’ombre sur le banc côte à côte assises, des masses immobiles devant le paysage convulsé, il palpite de mille soubresauts immobiles en bloc, une révulsion de mémoire. Il n’y a plus de formes, évidemment, plus personne, plus d’ombre portée, or c’est une apparition.

Jour de chaleur, de grisaille, de même que le soufre des fresques il tombe en poudre, cendreux vert-de-gris. C’étaient des édifices ces femmes, elles sont en poussière. Elles étaient surexposées à notre vue, vieilles photos déjà. S’éteignant du dedans à petit feu, déjà soufre, cendre, grisaille, pourtant des formes encore pleines et puissantes. Des ventres pleins d’entrailles bénies, des seins d’épais liquide nourricier, pétrifiées ensemble à l’ombre du tilleul tu te souviens, maman et sa sœur. Quel tableau, jambes écartées par la chaleur, la robe d’été remontée aux genoux, énormes, tout le paquet des plis immobiles plombé entre leurs mollets nus. Accoudée sur ses cuisses, l’une en avant penche son buste lourd, ses poings bombent ses joues. Les crans huilés du coiffeur collés au front froncé, moite, paupières mi-closes sur le globe blanc, elle pose sur l’herbe fauchée un regard en fente qui dort faux, attention, elle dort. L’autre veille. Elles dorment, comme dorment les statues, regardant brûler au-dedans leurs yeux sans prunelles. L’autre veille de même, c’est notre mère. Comme nous les aimions.

 

 

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