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Premier livre conçu et écrit en italien par l’écrivain bengali de langue anglaise Jhumpa Lahiri (Prix Pulitzer 2000), En d’autres mots est le journal d’une passion clandestine pour la langue italienne, qui s’offre à elle autant qu’elle se refuse. Une histoire d’amour et d’initiation qui nous plonge dans les pages limpides de cette traversée linguistique et métamorphique vers une langue étrangère.


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« un endroit où aller »

EN D’AUTRES MOTS

Premier livre conçu et écrit en italien par l’écrivain bengali de langue anglaise Jhumpa Lahiri (Prix Pulitzer 2000), En d’autres mots est le journal d’une passion clandestine pour la langue italienne, qui s’offre à elle autant qu’elle se refuse. Une histoire d’amour et d’initiation qui nous plonge dans les pages limpides de cette traversée linguistique et métamorphique vers une langue étrangère.

Extrait

Pendant vingt ans, j’ai étudié la langue italienne comme si je nageais le long des contours [d’un] lac. Toujours à côté de ma langue dominante, l’anglais. La longeant toujours. C’était un bon exercice. Bon pour les muscles, pour le cerveau, mais pas vraiment palpitant. En étudiant une langue étrangère de cette façon, on ne peut pas se noyer. L’autre langue est toujours là pour te soutenir, te sauver. Mais on ne peut pas nager sans prendre le risque de se noyer, de couler à pic. Pour connaître une nouvelle langue, pour s’immerger, il faut quitter la rive. Sans bouée de sauvetage. Sans pouvoir compter sur la terre ferme.

J. L.

Jhumpa Lahiri

Romancière américaine originaire du Bengale, née à Londres et vivant à Rome, diplômée de la Boston University, où elle a suivi des études de littérature anglaise et de littérature comparée, Jhumpa Lahiri est l’auteur à succès de L’Interprète des maladies (prix Pulitzer 2000, Mercure de France), et plus récemment, chez Robert Laffont, de Un nom pour un autre (2006), Sur une terre étrangère (2010) et Longues distances (2015).

Du même auteur

L’interprète des maladies, Mercure de France, 2000 ; Folio no 3828.

Un nom pour un autre, Robert Laffont, 2006 ; 10-18 no 4307.

Sur une terre étrangère, Robert Laffont, 2010.

Longues distances, Robert Laffont, 2015.

JHUMPA LAHIRI

En d’autres mots

traduit de l’italien 
par jérôme orsoni

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À Paola Basirico,
Angelo De Gennaro
et Alice Peretti.

La traversée

Je veux traverserun petit lac. Il est vraiment petit, et pourtant l’autre rive me semble trop éloignée, au-delà de mes capacités. Je sais qu’au milieu le lac est très profond et, même si je sais nager, j’ai peur de me trouver seule dans l’eau, sans aucun soutien.

Il se trouve, le lac dont je parle, dans un lieu retiré, isolé. Pour s’y rendre, on doit marcher un peu, à travers un bois silencieux. De l’autre côté, on voit une maisonnette, l’unique habitation sur la rive. Le lac s’est formé tout de suite après la dernière glaciation, il y a des milliers d’années. L’eau est pure mais sombre, sans aucun courant, plus lourde que l’eau salée. Après qu’on y est entré, à quelques mètres de la rive, on ne voit plus le fond.

Le matin, j’observe des gens qui vont au lac comme moi. Je vois comme ils le traversent de manière désinvolte et décontractée, comme ils s’arrêtent quelques minutes devant la maisonnette puis retournent dans le lac. Je compte leurs brasses. Je les envie.

Pendant un mois, je tourne en rond, à quelques mètres à peine de la rive. La circonférence est une distance beaucoup plus significative que le diamètre. Il me faut plus d’une demi-heure pour faire ce tour. Toutefois, je ne m’éloigne jamais de la rive. Je peux m’arrêter, je peux me mettre debout si je me fatigue. Un bon exercice, mais pas vraiment palpitant.

Et puis, un matin, vers la fin de l’été, je vais au lac où je rencontre deux amis. J’ai décidé de traverser le lac avec eux, pour atteindre enfin la maisonnette de l’autre côté. J’en ai assez de rester près du bord.

Je compte les brasses. Je sais que mes compagnons sont dans l’eau avec moi, mais je sais que nous sommes seuls. Après cent cinquante brasses environ, je suis déjà au milieu, dans la partie la plus profonde. Je continue. Après cent autres brasses, je revois le fond.

J’arrive de l’autre côté, j’y suis parvenue sans problème. Je vois la maisonnette, jusqu’alors lointaine, à deux pas de moi. Je vois les petites silhouettes distantes de mon mari, de mes enfants. Il me semble impossible de les rejoindre, mais je sais que je le peux. Après une traversée, la rive connue devient le côté opposé : ici devient là-bas. Pleine d’énergie, je traverse à nouveau le lac. J’exulte.

Pendant vingt ans, j’ai étudié la langue italienne comme si je nageais le long des contours de ce lac. Toujours à côté de ma langue dominante, l’anglais. La longeant toujours. C’était un bon exercice. Bon pour les muscles, pour le cerveau, mais pas vraiment palpitant. En étudiant une langue étrangère de cette façon, on ne peut pas se noyer. L’autre langue est toujours là pour te soutenir, te sauver. Mais on ne peut pas nager sans prendre le risque de se noyer, de couler à pic. Pour connaître une nouvelle langue, pour s’immerger, il faut quitter la rive. Sans bouée de sauvetage. Sans pouvoir compter sur la terre ferme.

Quelques semaines après avoir traversé le petit lac caché, je fais une seconde traversée. Bien plus longue, mais rien de fatigant. Ce sera le premier véritable départ de ma vie. Cette fois en bateau, à travers l’océan Atlantique, pour vivre en Italie.

Le dictionnaire

Le premier livre italien que j’achète est un dictionnaire de poche, avec des définitions en anglais. Je me rends pour la première fois à Florence en 1993. Je vais dans une librairie à Boston qui porte un nom italien : Rizzoli. Une belle librairie, raffinée, qui n’existe plus.

Je n’achète pas un guide touristique, même si c’est mon premier voyage en Italie, même si je ne connais pas du tout Florence. Grâce à un ami, j’ai déjà l’adresse d’un hôtel. Je suis étudiante, j’ai peu d’argent. Je crois qu’un dictionnaire, c’est ce qu’il y a de plus important.

Celui que je choisis a une couverture en plastique, verte, indestructible, imperméable. Il est léger, plus petit que ma main. Il a plus ou moins la taille d’une savonnette. Au dos, il est écrit qu’il contient environ quarante mille mots italiens.

Quand, en flânant aux Offices, parmi les galeries presque désertes, ma sœur s’aperçoit qu’elle a perdu son chapeau, j’ouvre le dictionnaire. Je vais à la partie anglaise pour apprendre comment on dit chapeau en italien. D’une façon ou d’une autre, certainement erronée, je dis à un gardien que nous avons perdu un chapeau. Miraculeusement, il comprend ce que je dis et en peu de temps le chapeau est retrouvé.

Depuis, pendant de très nombreuses années, chaque fois que je vais en Italie, je prends ce dictionnaire avec moi. Je le mets toujours dans mon sac. Je cherche les mots quand je suis dans la rue, quand je retourne à l’hôtel après une promenade, quand j’essaie de lire un article dans le journal. Il me guide, il me protège, il m’explique tout.

Il devient une carte aussi bien qu’une boussole sans laquelle je serais perdue. Il devient en quelque sorte un père, qui fait autorité, sans lequel je ne peux pas sortir. Je le considère comme un texte sacré, plein de secrets, de révélations.

Sur la première page, à un moment, j’écris : provare a = cercare di.

Ce fragment fortuit, cette équation grammaticale, peut être compris comme une métaphore de l’amour que j’éprouve pour l’italien. Une chose qui, au final, n’est rien d’autre qu’une tentative obstinée, un essai continu.

Vingt ans après avoir acheté mon premier dictionnaire, je décide de m’installer à Rome pour un long séjour. Avant de partir, je demande à l’un de mes amis, qui a vécu à Rome pendant plusieurs années, si un dictionnaire électronique en italien, une sorte d’application à télécharger sur mon téléphone, me sera utile pour pouvoir y chercher des mots à tout moment.

Il rit. Il me dit : “D’ici peu, tu habiteras à l’intérieur d’un dictionnaire italien.”

Il a raison. Après deux mois à Rome, peu à peu, je me rends compte que je ne consulte pas souvent le dictionnaire. Quand je sors, il a tendance à rester dans mon sac, fermé. Par conséquent, je commence à le laisser à la maison. Je perçois un changement. Un sentiment de liberté et en même temps de perte. J’ai grandi, au moins un peu.

Aujourd’hui, j’ai bien d’autres dictionnaires sur mon bureau, plus grands, plus denses. J’en ai deux monolingues, sans le moindre terme anglais. Désormais, la couverture du plus petit semble un peu décolorée, un peu sale. Les pages sont jaunies. Certaines ne sont plus bien attachées à la reliure.

D’habitude, il reste sur la table de nuit, où je peux le consulter facilement pour y chercher un mot inconnu en lisant. Ce livre me permet d’en lire d’autres, d’ouvrir la porte d’une nouvelle langue. Il m’accompagne, aujourd’hui encore, quand je pars en vacances, pendant les voyages. Il est devenu une nécessité. Si par hasard, quand je pars, j’oublie de l’emporter avec moi, je me sens un peu mal à l’aise, comme je me sentirais si j’oubliais ma brosse à dents ou une paire de chaussettes.

Désormais, ce petit dictionnaire me fait plus penser à un frère qu’à un père. Et pourtant, il me sert, il me guide encore. Il est plein de secrets. Il est toujours, ce petit livre, plus grand que moi.

Le coup de foudre

Jarrive à Florence à la tombée de la nuit, quelques jours avant Noël. Je fais ma première promenade dans l’obscurité. Je me trouve dans un lieu intime, sobre, joyeux. Magasins décorés à cette période de l’année. Ruelles étroites, bourrées de monde. Certaines ressemblent plus à des couloirs qu’à des rues. Il y a des touristes comme ma sœur et moi, mais pas beaucoup. Je vois les personnes qui vivent ici depuis toujours, qui marchent d’un pas pressé, sans faire attention aux palais. Qui traversent les places sans s’arrêter.

Je suis venue pour une semaine, pour voir les palais, pour admirer les places, les églises. Mais dès le début, mon rapport à l’Italie est tout aussi auditif que visuel. Bien qu’il y ait peu de voitures, la ville bourdonne. Je perçois un bruit qui me plaît, des conversations, des phrases, des mots que j’entends partout où je vais. Comme si toute la ville était un théâtre qui accueillerait un public légèrement inquiet, bavardant avant le début du spectacle.

J’entends l’excitation avec laquelle les enfants se souhaitent un joyeux Noël dans la rue. Un matin, à l’auberge, j’entends la tendresse avec laquelle la femme qui fait le ménage dans la chambre me demande : “Avete dormito bene ?” Quand un monsieur derrière moi veut me dépasser sur le trottoir, j’entends la légère impatience avec laquelle il me demande : “Permesso ?”

Je ne parviens pas à répondre. Je ne suis pas capable d’avoir la moindre conversation. J’écoute. Ce que j’entends, dans les magasins, dans les restaurants, suscite une réaction instantanée, intense, paradoxale. La langue semble déjà être à l’intérieur de moi et, en même temps, tout à fait extérieure. Elle ne semble pas être une langue étrangère, bien que je sache qu’elle l’est. Elle semble, si étrange que cela puisse paraître, familière. Je reconnais des choses, bien que je ne comprenne presque rien.

Ce que je reconnais ? C’est une belle langue, certes, mais ça n’a rien à voir avec la beauté. Il me semble que c’est une langue avec laquelle je dois avoir une relation. Il me semble que c’est une personne que je rencontre un jour par hasard, à laquelle je me sens tout de suite liée, attachée. Comme si je la connaissais depuis des années, même si tout est encore à découvrir. Je sais que je serai insatisfaite, incomplète, si je n’apprends pas cette langue. Je me rends compte qu’il existe un espace à l’intérieur de moi où elle sera à son aise.

Je ressens une connexion avec la langue ainsi qu’une séparation. Une proximité ainsi qu’une distance. J’éprouve quelque chose de physique, de troublant, d’inexplicable. Une agitation indiscrète, absurde. Une tension exquise. Un coup de foudre.

À Florence, je passe la semaine à deux pas de la maison de Dante. Un jour, je vais voir la petite église, Santa Margherita dei Cerchi, où se trouve la tombe de Béatrice. L’être aimé, la source d’inspiration du poète, toujours inaccessible. Un amour inassouvi, marqué par la distance, le silence.

Je n’ai pas vraiment besoin de connaître cette langue. Je ne vis pas en Italie, je ne connais aucun Italien. J’en ai seulement le désir. Mais au final, le désir n’est rien d’autre qu’un besoin fou. Comme dans tant de relations passionnelles, mon engouement deviendra une dévotion, une obsession. Ce sera toujours quelque chose de déséquilibré, non partagé. Je suis tombée amoureuse, mais ce que j’aime est indifférent. La langue n’aura jamais besoin de moi.

À la fin de la semaine, après avoir vu tant de palais, tant de fresques, je retourne en Amérique. J’emporte avec moi des cartes postales, des petits cadeaux, qui rappellent le voyage. Pourtant, le souvenir le plus clair, le plus vif, est quelque chose d’immatériel. Quand je pense à l’Italie, j’entends de nouveau certains mots, certaines phrases. J’entends qu’ils me manquent. Ce manque me pousse, peu à peu, à apprendre la langue. Je me sens soit portée par le désir soit hésitante, timide. Je demande à l’italien, avec une légère impatience : “Permesso ?”

L’exil

Mon histoire avec l’italien a lieu en exil, dans un état de séparation.

Chaque langue appartient à un lieu spécifique. Elle peut migrer, elle peut se propager. Mais le plus souvent une langue est liée à un territoire géographique, un pays. L’italien appartient surtout à l’Italie tandis que moi je vis dans un autre pays, où l’on ne peut pas le rencontrer facilement. D’où il est résolument absent.

Je pense à Dante, qui attendit neuf ans avant de parler à Béatrice. Je pense à Ovide, banni de Rome dans un lieu lointain. Dans un avant-poste linguistique, entouré de sons étrangers.

Je pense à ma mère qui écrit de la poésie en bengali en Amérique. Depuis presque cinquante ans qu’elle s’y est installée, elle n’a pas pu trouver un livre écrit dans sa langue.

En un sens, je me suis habituée à une espèce d’exil linguistique. Ma langue maternelle, le bengali, est une langue étrangère en Amérique. Quand on vit dans un pays où sa propre langue est considérée comme étrangère, on peut ressentir un sentiment d’étrangeté permanent. On parle une langue qui semble secrète, inconnue. Il manque une correspondance entre la langue et l’environnement. Un manque qui crée une distance à l’intérieur de soi.

Dans mon cas, il y a une autre distance, un autre schisme linguistique. Je ne connais pas le bengali à la perfection. Je ne sais ni le lire ni l’écrire. Je le parle avec un accent, sans assurance, comme si c’était une seconde langue, si bien que j’ai toujours perçu une disjonction entre lui et moi. Par conséquent, je pense que ma langue maternelle est aussi, paradoxalement, une langue étrangère.

En ce qui concerne l’italien, l’exil a un aspect différent. À peine nous sommes-nous connues, la langue et moi, que nous nous sommes éloignées l’une de l’autre. Ma nostalgie de l’italien peut paraître idiote. Et pourtant, je la ressens.