Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans

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Les habits collent à la peau. Ils nous protègent et nous exposent. Le vêtement happe le regard social et trahit notre part d’ombre. Les hommes et les femmes ne sont pas égaux dans cette course aux apparences.
Dans ce livre, Lydia Flem raconte les vêtements de ses souvenirs. Elle mêle avec malice le grave au frivole. Sur un mode ludique, elle poursuit sa quête de l’intime en adoptant une forme devenue classique depuis les Je me souviens de Georges Perec dans les années 1970. Cette forme, Perec l’a métamorphosée après l’avoir empruntée à l’artiste américain Joe Brainard, ami de son ami Harry Mathews.
De la petite fille à l’amante, de la séductrice à la militante des droits de la femme et des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans), Lydia Flem s’amuse à psychanalyser nos gestes et nos codes vestimentaires. Cette promenade personnelle croise la garde-robe de nos souvenirs collectifs, photographies de mode, stéréotypes du savoir-vivre, scènes de cinéma, mots de la littérature, images de l’histoire et de l’actualité.
Comme dans ses livres précédents, Lydia Flem explore ce qui appartient à chacun et à tous, le plus singulier et le plus universel.
Publié le : jeudi 3 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021307689
Nombre de pages : 256
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ISBN 978-2-02-130768-9
© Éditions du Seuil, mars 2016
www.seuil.com
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.À Georges Perec1
Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.2
Je me souviens du point zigzag.3
Je me souviens que je jouais avec les chapeaux de ma grand-mère et qu’elle me
disait : « T’as une tête à chapeaux. »4
Je me souviens des manches chauve-souris, des manches kimono, des manches
bouffantes, des manches gigot.5
Je me souviens dans les portraits de la Renaissance de la manche crevée ou à
c r e v é s qui présente des fentes par lesquelles on fait voir la doublure de couleur,
souvent d’étoffe différente.6
Je me souviens de la robe de Blanche-Neige, dans le film de Walt Disney, avec
des taillades rouges dans ses manches ballon bleues.7
Je me souviens d’une longue robe coquelicot que j’ai portée à Venise sous l’orage.8
Je me souviens que mon premier parfum s’appelait C a b o c h a r d de Grès :
« Cabochard, elle n’en fait qu’à sa tête. »9
Je me souviens de l’expression « être fagotée comme l’as de pique ».10
Je me souviens des robes de métal dans le film Qui êtes-vous Polly Maggoo ? de
William Klein. J’ai longtemps cru que c’étaient des créations de Paco Rabanne.11
Je me souviens que dans Blow up de Michelangelo Antonioni, Veruschka joue son
propre rôle de mannequin. Elle est la fille du comte von Lehndorff-Steinort qui participa
à la tentative d’attentat contre Hitler, le 20 juillet 1944.12
Je me souviens qu’il y a toujours des chaussettes orphelines.13
Je me souviens combien c’était difficile d’apprendre à nouer ses lacets quand on
était petit.14
Je me souviens des Habits neufs de l’empereur et du petit enfant qui s’écrie : « Le
roi est nu. »15
Je me souviens de la manière dont on se tortillait, adolescente, sur la plage, pour
enfiler son maillot sans que personne voie rien.16
Je me souviens que Casanova écrivait : « C’est ce rien qui m’intéresse. »17
Je me souviens de Sami Frey en costume sur son vélo, jouant à l’Opéra-Comique,
les quatre cent quatre-vingts « Je me souviens » de Georges Perec.18
Je me souviens de la collection de boutons que ma grand-mère gardait dans une
boîte de chocolats. On les utilisait comme pions pour jouer à tic-tac-toe.19
Je me souviens de la scène où Audrey Hepburn, dans Vacances romaines, se
déchausse à l’abri de sa robe de bal, puis tente à tâtons, de son pied nu, de retrouver
l’escarpin perdu.20
Je me souviens que j’aimais le son des mots lambrequin, brocart, colifichet,
giroline, pourpoint, falbala.21
Je me souviens du Petit Chaperon rouge et de Ces dames aux chapeaux verts.22
Je me souviens de ma prof de maths qui ôtait la ceinture de sa robe en tissu
imprimé pour dessiner une circonférence à la craie sur le tableau noir.23
Je me souviens de mon chandail préféré quand je suis rentrée à la g r a n d e école,
en fine laine bleu marine. Lorsqu’il fut usé jusqu’à la corde, ma mère protégea les
coudes avec des renforts de daim.24
Je me souviens de la remarque : « Tu es habillée un peu olé olé, non ? »25
Je me souviens du rose s h o c k i n g d’Elsa Schiaparelli qui lui avait été inspiré par la
robe d’un nonce apostolique.26
Je me souviens que j’ai longtemps dormi nue.27
Je me souviens que Mary Quant avait inventé la minijupe pour que les femmes
puissent courir et attraper le bus.28
Je me souviens d’avoir su, puis oublié, le nom des mouches : l’assassine près de
l’œil, la galante sur la joue, la généreuse sur la poitrine, l’enjouée dans le creux du
sourire.29
Je me souviens que dans mon enfance, le dimanche matin, on prenait le petit
déjeuner en pyjama et robe de chambre.30
Je me souviens qu’avec une camarade de classe nous guettions la robe de la
mariée à la sortie de l’église, le samedi midi après l’école.31
Je me souviens que je pensais ne jamais me marier parce que je croyais que le
blanc ne m’allait pas.32
Je me souviens que chez les lutins on exigeait que nous fassions des nœuds plats
avec les deux pans de notre foulard. Nous répétions en chœur : « droite sur gauche et
gauche sur droite », « droite sur gauche et gauche sur droite ».33
Je me souviens qu’avec l’arrivée des peignoirs en nylon, on faisait peur aux
enfants en les menaçant de prendre feu s’ils s’approchaient trop près de la flamme de
la cuisinière.34
Je me souviens d’avoir été si bien déguisée et grimée en toréador lors d’une fête
enfantine que j’avais gagné un prix. On m’avait réellement prise pour un garçon.
J’avais cinq ans. Cette méprise ne m’avait fait aucun plaisir, au contraire. Ce n’était pas
du jeu.35
Je me souviens que ma mère prononçait des mots merveilleux comme crêpe de
Chine, fil d’Écosse, ciel de lit, ceinture coulissante, gros-grain, échancrure,
pattemouille.36
Je me souviens de Chapeau melon et Bottes de cuir.37
Je me souviens du tailleur Chanel rose que portait Jackie Kennedy à Dallas, le
22 novembre 1963. Il sera exposé au public en 2103.38
Je me souviens de l’expression « avoir une taille de guêpe ».39
Je me souviens d’avoir fait de l’auto-stop près de l’abbaye du Thoronet dans un
pantalon et un débardeur d’un magnifique bleu pervenche.40
Je me souviens de la question : « Tu crois qu’elle se teint ? »41
Je me souviens que le mot t i r e t t e pour fermeture Éclair est un belgicisme. L i c h e t t e
aussi.42
Je me souviens de shipshape and Bristol Fashion.43
Je me souviens de la silhouette de Charlot. Dans Les Temps modernes, il chante
« Je cherche après Titine » en suivant des yeux les paroles de la chanson, écrites sur
ses manchettes, jusqu’au moment où celles-ci s’envolent. Ensuite il improvise dans
une langue imaginaire.44
Je me souviens des costumes qui me faisaient rêver, enfant : mousquetaire,
danseuse étoile, cosaque, explorateur, cow-boy et Indien, clown, garde de
Buckingham Palace.45
Je me souviens de ma terreur, au cinéma, devant les uniformes nazis.46
Je me souviens que le Washington Post a révélé en 1997 le passé hitlérien du
tailleur Hugo Ferdinand Boss.47
Je me souviens d’une femme qui se vantait de conserver toujours le même nombre
de cintres dans sa garde-robe. Si elle voulait s’offrir un nouveau vêtement, elle devait
se défaire d’un plus ancien.48
Je me souviens des collants de couleur chair de trois danseurs de Béjart : Jorge
Donn, Germinal Casado, Paolo Bortoluzzi.49
Je me souviens des petites culottes de mon enfance en coton blanc dont les
élastiques blessaient parfois la taille et le haut des cuisses ou irritaient les fesses et
l’entrejambe.50
Je me souviens des trois parures de Peau d’âne : couleur du Temps, couleur de
Lune, couleur du Soleil.51
Je me souviens que j’adorais patiner avec mon père, l’hiver. Il me racontait des
histoires de son enfance, à Hambourg. Avec une patience infinie, il laçait les bottines
en cuir noir de mes patins à glace. Pour que le laçage ne soit ni trop lâche ni trop
serré, il fallait souvent refaire les mêmes gestes : tirer sur les lacets entrecroisés,
retenus par des œillets, puis accrocher les derniers centimètres des cordons autour
des petits crochets de métal et terminer par un double nœud.52
Je me souviens de la robe vermillon de ma poupée Barbie et de son maillot or et
blanc.53
Je me souviens que ma mère traçait une raie parfaitement droite dans mes
cheveux avant de les attacher.54
Je me souviens des mots de la passementerie comme de noms de petits gâteaux :
cannetille, macaron, guipure, embrasse, torsade, pain de sucre.55
Je me souviens de Marcel qui avoue : « Je ne saurais dire aujourd’hui comment
Mme Verdurin était habillée ce soir-là. »

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