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Le jour du souvenir

De
173 pages

L'occupation allemande en Tunisie vue à travers le prisme de l'enfance.

Publié par :
Ajouté le : 02 juin 2002
Lecture(s) : 335
EAN13 : 9782748111880
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Le Jour du Souvenir
Corinne Eugénie Ergasse
Le Jour du Souvenir
AUTOBIOGRAPHIE/MÉMOIRES(FICTION)
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748111893 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748111885 (pour le livre imprimé)
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« Un avion militaire s’est écrasé hier, dans une rue commerçante de Tunis, faisant des dizaines de morts et de blessés. Le pilote, descendu trop bas pour faire signe à sa famille nous ont appris des témoins, a heurté des lignes haute tension avec son engin avant d’en perdre le contrôle. Il est mort sur le coup. » La Dépêche de Tunis, 25 mai 1943.
Tunis, 1941. Angèle N. a six ans et habite rue Chicly. Elle est la quatrième d’une famille de six enfants. Deux autres bébés sont venus au monde mais n’ont pas survécu, Maurice, l’aîné, qu’elle n’a donc pas connu, et Claudine, sa cadette, au visage d’ange paraîtil, mais à l’époque, la stérilisation des biberons n’est pas encore entrée dans les mœurs. L’appartement, modeste, est situé au deuxième étage, audessus du boucher et en face du marchand de charbon. L’odeur de la viande qu’on débite mê lée à celle du sang incommode, surtout l’été. Quant aux bruits de hachoir, ils font frissonner les jeunes imaginations. Heureusement, la terrasse commune où se trouve la buanderie offre un terrain de jeux à ciel ouvert. Les deux « grands », Victor et Mar cel, y jouent souvent au rami ou à la chkob, assis en
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tailleur. Quand l’un d’eux est sur le point d’empor ter la partie, il fait bisquer l’autre en entonnant le re frain rituel : « Un boga bien frais, c’est si bon, c’est si bon quand ça glisse ! » Le boga est cette espèce de cidre noir gazeux et très sucré dont raffolent les pe tits Tunisiens, boisson que le perdant doit payer au vainqueur. Marcel, le cadet, véritable petit caïd, est de toutes les bagarres orchestrées par les polissons du quartier. Né un 16 janvier, il doit son prénom au saint du calendrier, comme Angèle doit le sien au film de Pagnol et sa sœur Gaby à l’actrice Gaby Morlay, très en vogue dans les années trente. Le père Isaac ou Jacques, comme on l’appelle, a un emploi de magasinier à l’aérodrome d’ElAouina. Sur les photos qui restent de lui, il a un faux air de Maurice Chevalier. On le respecte, voire le redoute pour ses colères froides. Il parle peu, un regard lui suffit pour faire taire les bavards. Assis en bout de table, il semble présider les dîners familiaux comme du haut d’une chaire. Sa femme le sert toujours en premier en prenant bien soin de lui donner le gras du bouillon et les meilleurs morceaux de viande. Il aime la vie et ses plaisirs parmi lesquels le jeu et les femmes. La sienne, il l’a rencontrée par l’in termédiaire d’un entremetteur, pratique courante à l’époque. À voir ainsi les époux sous le dais, la mère d’Eu génie se souvient de sa propre jeunesse. Il lui suf fisait de s’accouder au balcon pour attirer nombre de soupirants. Il est vrai qu’une beauté blonde aux yeux lavande ne se rencontre pas à tous les coins de rues, surtout à Tunis. Comme le veut la tradition, Jacques casse un verre, symbole de la destruction du premier Temple. Il glisse ensuite l’anneau sacré à l’index gauche de sa femme, là où court une veine qui atteint directement le cœur autre symbole. La mère connaît bien le caractère de sa fille, aussi lui atelle fait la leçon avant la cérémonie. Eugénie
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a, c’est vrai, « du caractère ». On lui a bien expliqué qu’il fallait fermer les yeux sur certaines pratiques, que l’homme était ainsi fait, mais elle ne peut s’em pêcher de regimber. Quant à ses enfants, elle y veille comme une louve, ou plutôt une ogresse. Elle pré fère en effet et de loin la morsure aux fessées ; les avantbras de sa progéniture sont là pour en témoi gner, qui porteront encore longtemps en médaillon gravé la marque des dents maternelles. Toute cette chair qui lui « appartient », elle y mord volontiers comme pour la modeler : une ogresse. Son domaine s’étale sur les neuf mètres carrés de sa cuisine, où elle passe les trois quarts de ses jour nées. Si, débordée de travail, elle accepte de temps à autre l’aide de sa bellesœur, elle ne laisse à per sonne le soin de mitonner les plats, appliquant les recettes héritées de sa mère. Au tout début de sa vie conjugale, elle a bien eu quelques ratés, mais au fil des ans, son œil a appris à évaluer au gramme près les proportions de chaque ingrédient. Tels les textes sacrés transmis par les ancêtres, les secrets de la cui sine appartiennent à la culture et constituent pour la fille à marier une dot importante. À chaque célébra tion de fête correspondent des plats plus ou moins compliqués mais, du msoki à la molokheya, Eugé nie est passée maître dans son art, et s’il lui arrive quelque défaillance, il lui faut bien atteindre qua rante de fièvre pour consentir à garder le lit. La moindre soupe préparée par autrui la rebute. Elle ne manque pas, d’ailleurs, de le signifier à la sup pléante, en l’occurrence sa bellesœur Émilie, par une grimace dont elle ne se départira pas, même en vers ses propres filles. Contrairement aux sculpteurs ou peintres qui, voyant leur génie reconnu, forment des élèves qui construiront l’œuvre qu’ils se conten teront de signer, elle ne supporte pas qu’on « usurpe » son rôle. Même devenue très âgée et la main gauche
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déformée par l’arthrite, elle mettra un point d’hon neur à préparer, entre autres, le couscous du ven dredi. En attendant et le salaire de Jacques ne suffisant pas à nourrir toute la maisonnée, elle s’ingénie à accommoder les restes. Une fois par semaine, elle prend le TGM, le train qui, de Tunis, dessert La Gou lette et Marsa, pour se rendre sur le port et y mar chander le poisson tout frais pêché, généralement du thon, du rouget ou du mulet dont les œufs, une fois enfarinés et accompagnés de riz, forment un plat consistant. Plus tard, sa réputation de cordonbleu dépassera le cadre familial, et les relations des uns et des autres viendront volontiers goûter sa cuisine, sous son regard bienveillant.
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