Narmada

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A travers ce récit de voyage, Bertrand Tardé nous promène au cœur de l'Inde centrale, lieu de passage de toutes les invasions. Son fil d'Ariane, la Narmada, nous conduit du sapiens sapiens au gigantesque barrage de Sardar Sarovar. On y croise des sages et des brigands sataniques, on y revisite quelques décors des aventures du Mahâbhârata et l'on y dérive sur des moments de plénitude, nés au fil de l'onde. Le tout servi par un style concis, où l'humour et la poésie donnent le tempo. D'étape en étape, on y voit surgir une Inde débarrassée des clichés et bien plus proche de nous que l'on ne pensait au départ. A l'issue de cette lecture, on acquiert le pied marin pour naviguer dans l'inextricable complexité de la civilisation indienne.

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Bertrand Tardé
Narmada
Au fil de l'Om




RÉCITS DE VOYAGE









Éditions Le Manuscrit













© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7847-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748178470 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7846-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748178463 (livre imprimé)







AMARKANTAK


Bombay. Minuit vingt. Le troisième millénaire n’est
encore qu’un embryon privé d’aurore, une mystérieuse
carte peinte de nuit où le trajet sinueux de Narmada
Sutra se dessine en creux sur mes rêves. Mille trois cent
douze kilomètres à sillonner d’est en ouest le cœur du
Madhya Pradesh jusqu’à la côte du Gujarat, le long des
rives de la Narmada, berceau de l’histoire ancienne de
l’Inde. Voilà le chemin que m’a conseillé Gita Mehta
entre les lignes.
Il me faudra ordonner le flot de légendes et d’écrits
qui s’attachent à son histoire. A la fois rivière, femme et
serpent, il semble qu’elle ait suscité l’admiration de ses
riverains depuis les origines. Et chose plus étonnante,
chacun de ces mythes est toujours bien vivace, même
ceux élaborés par les tribus pré aryennes, encore très
implantées tout le long de son bassin. De la préhistoire
au gigantesque barrage de Sardar Sarovar, elle reste
l’enjeu de tous les rêves et de toutes les luttes.
Les plus vieilles légendes de ces tribus pré aryennes
associent la Narmada au culte d’une déesse mère
étroitement liée à leur dieu Mahadéo, avatar d’un pré
Shiva. Selon eux, une race mi-homme mi-serpent
hanterait toujours la région. Plus tard, les Aryens la
9
feront fille de Shiva, (en hindi, Amarkantak désigne
l’endroit situé sous la pomme d’Adam où la rivière jaillit
de la gorge de Shiva). Fruit d’une transe de son père, le
torrent de sueur prit la forme d’une femme
extraordinairement envoûtante. Les ascètes eux-mêmes
s’enflammaient de convoitise quand elle les invitait à la
poursuivre. Shiva admirait tant ses pernicieuses
transformations qu’il la nomma Narmada – la délicieuse
– et la bénit de ses paroles : « Tu seras à jamais sacrée, à
jamais intarissable. » Puis il la donna en mariage à
l’océan ! On prétend aussi que Vyasa, ce sage semi
légendaire de la Haute Antiquité, à qui l’on attribue
l’arrangement des védas, y aurait dicté le Mahâbhârata
sur ses rives.
D’autres mythes la nomment fille de la lune, fille des
pères demi-dieux de l’humanité ou femme de Vishnou,
le Conservateur. Sa Sainteté est si grande, qu’elle dissipe
les effets néfastes de Saturne, qui drainent sur ses berges
les malheureux hantés par la folie. Mais l’argument
suprême prétend qu’il suffit au pèlerin de regarder la
Narmada pour être purifié alors que le Gange requiert
au moins un bain. Depuis, des centaines de pèlerins
cheminent de l’embouchure à la source puis retour, la
boucle devant être bouclée en trois ans, trois mois et
trois jours.

Deux jours plus tard, je débarque à la gare de
Jabalpur. J’y réserve une place sur l’omnibus de 6 heures
le lendemain en direction de Pendra road. De ce
terminus ferroviaire, je grimperai en bus jusqu’à
Amarkantak, le village né de la source de la Narmada.
Nuit blanche ponctuée par les sifflets des
locomotives qui déchirent la nuit sous mes fenêtres.
10
Caresses de brumes matinales sur mes yeux chassieux
tandis qu’une brise aigre douce me tarabuste au fond de
mon trishaw. Je me réchauffe d’un thé au lait à la gare,
le regard dérivant sur les corps endormis à même les
quais et parfois capté par la beauté d’un vieillard ou d’un
œil de biche cerné de khol. Enfin l’omnibus apparaît
avec trois heures de retard, sur un interminable chorus
de serre-freins, décoré de tous ces visages se préparant à
la ruée, derrière les barreaux qui protègent chaque
fenêtre. Je suis encore neuf, sous cellophane, étanche à
ce prodigieux grouillement qui m’a pourtant manqué
depuis des années.

Je me réveille doucement sur la banquette en bois, le
travelling d’une campagne dénudée s’insinue petit à petit
au-delà de mes rétines et sème en catimini une pincée
d’intemporalité au creux de mon âme. Les quelques
paysans timides qui partagent mon compartiment
prennent corps. Cette fragile symbiose ne résiste pas au
diktat du rythme qui m’habite encore. La lenteur du
train distille un venin toujours plus épais à mesure que
les heures s’égrènent et que le terminus ne devienne l’un
de ces mirages qui vous tiennent en haleine toute une
vie, jusqu’à la folie. La rigueur grandiose de cette plaine
minérale se corrompt en un décor d’apocalypse prêt à
m’engloutir dans son trou noir. Je trépigne et me
rengorge, refusant d’admettre la réalité de ce premier
palier de décompression, nécessaire à l’accès du sas
indien. Puis la torture s’interrompt au milieu de nulle
part. Un bâtiment de briques balayé de poussière, deux
passerelles qui enjambent les voies et des centaines
d’yeux braqués avec indulgence sur ce Blanc affublé
d’un sac à dos.
11
Dès la sortie, je m’en remets au premier rabatteur qui
m’enfourne dans une jeep digne de David Niven. On
tourne, on vire, mais on ne roulera en direction des
monts déjà baignés d’or qu’une fois le véhicule
surchargé jusqu’à la gueule. Lacet après lacet, on
s’arrache à la plaine pour pénétrer une forêt traversée
par des éclairs de singes et des torrents bonhommes.
Enfin la nuit tombe, je suis le dernier passager quand la
jeep stoppe aux portes du petit hôtel minable. Il fait un
froid de canard.

Au matin, Amarkantak se révèle enfin. Installé à une
table bancale, disposée devant l’échoppe d’un marchand
de bonbons et de halva, je sirote mon thé tandis qu’un
chien pelé joue les matadors avec les vélos de passage.
Les légendes prennent corps dans ces groupes de
pèlerins qui arpentent la rue principale, drapés de grenat
ou d’orange. Ce défilé marque le sol de leurs empreintes
et laisse dans son sillage le symbole de leur
cheminement libérateur. Chacun d’entre eux met à
l’épreuve son endurance, dans l’espoir d’atteindre la
tapa, cette chaleur suprême qui lui permettrait d’acquérir
le pouvoir de faire trembler les dieux eux-mêmes. Ils
s’accrochent à la Narmada comme à une rampe
cosmique qui les relie à l’énergie de Shiva.
En les découvrant, il me semble lire les pages d’un rig
veda fait de chair et de sang, où perce, plus loin encore,
la mémoire des Harapéens, tapie dans leurs chignons ou
au cœur de ce lingam qui rythme leurs étapes, de temple
en temple. Qui sait si parmi eux ne se cache pas l’un de
ces mûndas du fond des âges, vénérant toujours les
Grâma-devatâs dans son village, en souvenir de la
déesse-mère. Un petit groupe, tout de blanc vêtu, se
12
repose sous un abri, ignoré des écoliers qui passent en
chantant dans leurs pantalons kaki et leurs pulls rouges.

La rue principale s’étiole au fil de ma marche et
s’évanouit dans une campagne peuplée de temples et de
réservoirs que surplombent des collines plantées
d’eucalyptus. Je m’arrête aux abords d’un grand bassin,
où des femmes battent leur lessive sur des dalles de
pierre, à l’ombre d’un pipal qui frissonne sur la peau
verdâtre de l’eau. Le temple qui célèbre la source est à
deux pas. Une multitude de boutiques d’offrandes se
blottit au pied du mur d’enceinte, chacune présentant
les mêmes étals de chapelets de fleurs, de noix de coco
et de riz soufflé. Passée la herse de ces marchands
intransigeants, il faut encore affronter la garde
prétorienne des mendiants, alignés à la queue leu-leu,
avec en guise de bouclier un sac de jute tendu par quatre
cailloux où les fidèles compatissants sont supposés
déposer une poignée de riz. J’achète une noix de coco et
deux chapelets de fleurs avant de pénétrer dans le
sanctuaire.
La déesse Narmada s’affiche dès l’entrée. Assise en
tailleur sur un crocodile, elle résume de ses quatre bras
la formidable symbolique attachée à chaque divinité. Le
trident de Shiva, le couple yoni-lingam, la svastika et un
vase rempli de ses propres eaux sacrées. De quoi écrire
une encyclopédie ! Je confie derechef mes offrandes au
brahmane du premier oratoire, en espérant placer mon
voyage sous de bons auspices. L’homme est peu bavard
ou peut être, à l’instar de ses congénères, a-t-il posé trop
de questions aux étrangers de rencontre, avant d’entrer
dans les ordres pour y retrouver le calme. Quoi qu’il en
soit, il accomplit sa mission avec une rigueur
13
indéfectible. Il dépose d’abord la noix de coco devant
une trilogie de statues installée au centre, puis le premier
chapelet de fleurs devant la statue de la terrible Durga,
placée à droite, et le second devant un yoni-lingam
chapeauté d’une tête de cobra qui n’est autre que Shiva
lui-même. L’opération n’a guère duré plus de deux
minutes.

Le cœur allégé, je prends bientôt conscience du
décor. Au centre de l’enceinte chaulée de frais se
détache le bassin central, autour duquel sont distribués
les différents temples. Quelques pèlerins y font leurs
ablutions tandis que les sâdhus discutent, disséminés par
petits groupes. Les lieux sont d’un calme engourdissant.
Croassements, litanies de prières susurrées, clapotement
régulier de l’eau interrompu par le splash retentissant
d’un pèlerin, battements d’ailes d’un pigeon, note
cristalline d’une cloche. Difficile d’imaginer que lors de
la grande fête du Shivaratri, cinquante à cent mille
pèlerins défilent ici chaque jour.
Si la source attire les foules, elle reste invisible,
cachée dans les fondations d’un chétif gopuram. C’est à
peine si je distingue un léger friselis d’eau à la base de
l’édifice. Tout près se dresse un éléphant de pierre sous
lequel rampent des pèlerins dans l’espoir d’éliminer
leurs pêchés. Je m’abstiens de toute contrition
désordonnée et me dirige vers le temple principal où
une série de queues de vaches offertes par les villageois
pendent comme des chasse-mouches. A l’intérieur, je
découvre l’un des deux yantras que compte le pays,
l’autre se trouvant dans le grand temple de Puri, en
Orissa. Cette grande roue de pierre qui représente un
diagramme des dieux se subdivise en rayons creusés
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