Recueil de pièces intéressantes relatives aux événements qui ont eu lieu à Bordeaux et dans le département de la Gironde en 1814 et 1815, la plupart de ces pièces inconnues jusqu'à ce jour

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Impr. de Fernel (Bordeaux). 1817. France (1814-1815). In-12.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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RECUEIL
DE
PIECES INTERESSANTES
A BORDEAUX ,
DE L'IMPRIMERIE DE FERNEL
Rue du Grand-Cancera, n° 28
1817
Les formalités voulues parla loi ayant
été remplies , nous userons du droit
qu'elle accorde, si quelqu'un faisait im-
primer le présent Recueil sans notre
consentement.
INTRODUCTION
LA brochure qu'on va lire n'est autre
chose qu'un Recueil de pièces dont la
plupart sont ignorées. Mais , vont nous
dire plusieurs personnes, nous connais-
sons les faits qui y sont contenus , et
même , ou nous y avons pris part , ou
nous en avons été les spectateurs ; que
sert donc de nous entretenir de choses
qui nous sont si généralement connues?
A cela nous répondons :
Que l'oeil le plus attentif laisse tou-
jours quelque chose derrière lui ; qu'il
a été impossible de tout voir , et qu'au
surplus , tout le monde ne s'est pas trou-
vé à Bordeaux , et que c'est précisément
pour les étrangers que nous avons pensé
a former ce Recueil.
On s'apercevra facilement qu'il au-
rait pu y avoir plus d'ordre dans la dis-
tribution des morceaux qui le composent.
On y remarquera, par exemple , que
le jugement du Duc d'Enghien est précé-
dé d'une notice intéressante sur ce brave-
descendant du Grand Condé , et que-
certaines dates ne se suivent pas.
Mais nous observerons à nos lecteurs,,
que plusieurs personnes nous ayant té-
migné le désir de posséder ce Recueil
nous nous sommes décidé à le livrer à
l'impression tel qu'il est Heureux s'il
peut plaire à quelques-uns-! C'est alors
que nous nous croirons suffisamment
dédommagé de nos peines
Nous prions les personnes qui auraient
quelques pièces nouvelles à nous faire
part pour ajouter à un travail dont non»
nous occupons, de vouloir les faire par-
venir à l'imprimeur de celte brochure ,
avec leurs noms ; elles peuvent compter
sur notre discrétion, si elles ne veulent
pas être connues.
D.
RECUEIL
Relative aux Evénement
du 1814 1815 1816
Et inconnues jusqu'à ce jour.
COPIE d'une Lettre écrite à une Dame
qui s'était réfugiée à la campagne , lors
de l'approche des Anglais à Bordeaux,
ourelation exacte de ce qui s'est passe
le 12 Mars 1814 en cette ville
Bordeaux 17 Mars 1814.
MADAME,
Comme le plus pressant et le plus intéressant
pour vous, est d'avoir les détails que vous me
A
(2 )
demandez, je vais entrer, en matière sans d'au-
te préambule.
L'approche des Anglais avait mis la ville-
dans une grande fermentation ; les malveillans
ou les gens trompés par leur trop de crédulité,.
Vépandaient les bruits les plus défavorable* : à
les entendre , on eut cru que les Anglais met-
traient tout a feu et à sang; aussi la désertion fut-
elle considérable ; un grand nombre d'habitant
partirent à la hâte pour Libourne , ou autres
lieux voisins. Les autorités tinrent plusieurs,
conseils présidés par. le sénateur Cornudet ;
on y agitait les plus sinistres projets; il ne
s'agissait de rien moins que d'incendier la.
rade, d'abattre plusieurs quartiers de la. ville,
de forcer le peuple a se défendre.
M. le Préfet et M. le Maire surtout s'op-
posèrent fortement à ce qu'on ne prit aucune
de ces résolutions ; on dit même , qu'il y eut-
prise de corps entre M. le Préfet et M. Cornu-
det. Celui-ci, voyant le parti contraire plus fort
que le sien , se retira à Libourne, où il est en-
core , et où, dit-on,, il. cherche à faire tout
le mal possible.,
Le 8, le 9 et le 10 furent employés à faire
évacuer, les bureaux d'administration , les
caisses publiques , le lycée , les hôpitaux
militaires , en un mot , taut ce qui est. du
( 3 )
gouvernement. On avait établi des postes fran-
çais a St-Julien , à la Chapelle du Bequey.,
( et je me rappellerai long-tems de celui-là
car mon ami D ... , que vous devez con-
naître, et moi, y fûmes arrêtés le 9 mars) au
pont de la May, et jusqu'à Castres, où était
la gendarmerie. Le 11, il y eut une légère
escarmouche , trois gendarmes furent portes
Liesses à l'hôpital St-Raphaël. Nous reçûmes le
même jour (nous Gardes royales ) l'ordre du
Commissaire du Roi , M. de Taffart-de-Saint-
Germain , cet ordre portait ; « de nous ren-
» dre le lendemain 13, vers les 9 heures du
» matin , sur la place St-Julien , non en
» corps organisé, mais isolément et comme
" attiras par la curiosité, sans armes , et mu-
» nis d'une cocarde blanche : il nous fut en-
» joint de mettre la cocarde au chapeau des
» l'apparition de» Anglais, et de crier : Vive
» le Roi! vive nos libérateurs ! " Cet ordre
fut ponctuellement exécuté, comme vous
allez le voir.
Le lendemain matin, cinq ou six cavaliers
anglais poursuivaient un pareil nombre de
gendarmes, presque jusqu'à la Chapelle du
Bequey ; cette circonstance annonçant l'ar-
rivée prochaine des Anglais , les autorités se
déterminèrent à évacuer la ville , et à en faire
( 4 )
sortir tout ce qu'il y avait de troupes , compo-
sées de quelques détachemens des soldats de
la commune et de quelques gendarmes.
La garde urbaine prit les armes, et se mit sur
deux rangs à la place St-Julien, pour faire
observer le bon ordre et contenir la populace ,
qui y était en grand nombre.
L'évacuation de la ville par les autorités
par les troupes et annonçait assez qu'on
était dans la disposition de se rendre , pour
qu'on n'en pût douter ; et ce qui con-
firme cette présomption ; fut l'arrivée, vers les
huit heures du matin, d'une quarantaine de
cavaliers anglais : ce petit détachement entra
dans la ville avec des paroles de paix ; plusieurs
de ceux qui le composaient étaient Français , et
le parlaient par conséquent très-bien. Ils fu-
rent conduits à la commune, où ils deman-
dèrent qu'on livrât le magasin des vivres
établi à Bacalan ; ils y furent conduits sur-le-
champ , sans essuyer la moindre insulte et
sans en faire à personne. Alors , le peuple qui,
quelques instans auparavant avait paru cons-
terné , donna dans un excès contraire : la joie
était peinte sur tous les visages, la toilette
était recherchée, chacun manifestait assez ou-
vertement son impatience de voir arriver les
Anglais, qu'on regardait, avec raison comme
( 5 )
des libérateurs. Il est vrai que le bruit ceu
rait qu'un Prince Français était dans l'armée,
et le peuple, toujours avide du merveilleux et
de la nouveauté, témoignait hautement sa ca-
tisfaction. On s'était porté en foule au pont
de la May , où un piquet de cavalerie anglaise
s'était arrêté et avait mis pied à terre. Leur
bonne tenue et leur aménité augmentèrent la
confiance des habitans : ce n'était plus des vain-
queurs ennemis qu'on se disposait à,recevoir,
mais des amis , des alliés, des libérateurs plu-
sieurs parlementaires anglais , ou officiers su-
périeurs, qui passaient par intervales sur le
grand chemin, étaient salués au cris de vive
les Anglais !
Enfin , parut le corps principal de cavalerie
anglaise , fort d'environ 800 hommes ; aussitôt
on arbora la cocarde blanche , et des cris de
vive le Roi! vive Louis XVIII vive les
Anglais ! se firent entendre de toutes parts;;
deux individus offrirent le laurier aux Anglais,,
qui l'acceptèrent avec beaucoup de grâce.
Dans le même temps , M. le Maire s'avançait
au-devant des Anglais, accompagné de sa
garde et d'un cortège nombreux ; il harangua
M. le général anglais ; on observa pendant ce
temps un profond silence : et comment l'en-
trait-on interrompu! il exprimait et les voeux
A 3
(6)
des Bordelais pour le retour de l'ordre de cho-
ses , et surtout leur attachement pour leur lé-
gitime Souverain.
M. le général anglais répondit : que c'était.
au nom de Louis XVIII qu'il prenait posses-
sion de la ville qu'il traiterait, non pas comme
conquise, mais comme alliée; que ce n'était
point aux Français qu'il faisait la guerre , mais
à leur gouvernement. A ces mots, des cris de
vive le Roi! vive les Anglais ! vive George !
furent mille fois répétés.
M. le Maire , de son côté , sortit la croix
de la Légion d'honneur, ôta de son chapeau
la cocarde tricolore , qu'il jetta loin de lui
avec dédain , et y substitua une belle cocarde
blanche ; aussi-tot ses gardes en firent autant.
Rien n'était plus agréable à voir pour les Bor-
delais que ces braves gendarmes plaçant leurs
casques , et fouler aux pieds de leurs chevaux
ces oiseaux voraces trop long-temps nourris
du sang Fiançais.
Nous prîmes les devant , au nombre d'une
douzaine, et nous nous présentâmes aux postes
de la garde urbaine, établis à la place Saint-
Julien; les gardes qui n'étaient pas prévenues,
de ce qui venait de se passer , crièrent à bas
la cocarde, et croisèrent leurs bayonnettes
sur quelques - uns de nos gens ; mais le
(7)
torrent se précipita, et les gardes urbaines
sacrifiant leur amour-propre à la tranquilité
publique , abandonnèrent leurs postes , et se
retirèrent isolément. Aussitôt , la première
compagnie de la Garde royale , organisée dans
l'ombre du mystère, fut mise sur pied , et oc-
cupa les principaux postes.
Les Anglais et le cortège de M. le Maire
traversèrent la rue Bouhaut, couverts de lau-
riers , et au milieu des acclamations de tout le
peuple , qui s'y était porté en foule , les cris
de vive Louis XVIII ! vive le Maire ! vive
les Anglais! se firent entendre , et l'on peut
dire, qu'à l'exception de quelques misanthropes
la réjouissance était générale : les boutiques
étaient fermées ; les travaux étaient suspen-
dus ; chacun voulait avoir sa part dans la joie
publique. Jamais Bordeaux n'avait offert un
aspect aussi riant ; il est vrai que le temps
était très-beau , la chaleur excessive, on eût
dit être au mois d'Août.
Une seule chose tenait, encore les esprits
en suspend , et semblait arrêter les derniers
élans de la joie publique et générale : on ne
voyait point le Prince Français , on le cher-
chait en vain au milieu des généraux alliés ,
on portait des regards inquiets de tous côtés.
Mais cette cruelle incertitude ne fat pas lon-
(8)
gue. Les Anglais étaient entrés à 11 heures du
matin dans la ville : S. A. R. le Duc D'AN-
GOULÊME y entra vers les 3 heures, non-comme
les tyrans ou comme les despotes, escortés
par une garde formidable:, mais seul., et au
milieu de son peuple , qui s'était jeté en
foule sur son passage ! Tel le bon Henri IV
parcourait les rues de sa capitale , sans autre
escorte que l'amour de ses sujets et ses nom-
breux bienfaits.
On fit annoncer un Te Deum pour les 4 h.,
à la Cathédrale ; et le Prince s'y rendit ac-
compagné de M. le Maire et de toutes les
autorités. Les voûtes du Temple rétentirent
long-temps des cris de Vive le Roi! vive Son
Altesse Royale !
Le Prince sortit par la nouvelle porte , et
-traversa , par conséquent, toute la nef sans
garde., sans escorte , extrêmement pressé par
le peuplé jaloux de le voir et de lui témoi-
gner son bonheur. On conduisit Son Altesse
Royale jusqu'au Palais royal. Enfin, l'aboli-
tion des impôts vexatoires, de la conscription,
de la tyrannie, la certitude d'un bonheur pro-
chain , le.retour de la justice ,de la seule li-
berté désirable , tels furent les résultats de
cette journée glorieuse , qui n'a pas coûté
une seule goutte de sang.
(9)
La rivière n'est pas encore entièrement libre
et navigable, mais c'est la seule chose qui
manque au bonheur des Bordelais , et nous
espérons que cet obstacle sera bientôt levé.
Voilà , Madame , les détails que vous me
demandez. Je regrette vivement de n'avoir pas
su mieux les rendre ; mais je vous certifie
qu'ils sont vrais , ayant été à même de tout
examiner et de tout entendre.
Puissiez-vous , du reste, trouver dans l'exac-
titude que j'ai mis à vous répondre , une
preuve de mon zèle à vous prouver que j'ai
l'honneur d'être ,
Madame, votre obéissant serviteur,
ADRESSE AU ROI. (I)
SIRE
IL est enfin brisé le sceptre de la tyrannie
La France respire. Le règne du bonheur va
recommencer.
(I). Cette adresse, votée par le Corps muni-
oipat de Bordeuus , le II Avril 1814, a été portéo
le 13 Suivant , à Monseigneur le Duc d'Angvulème
qui a bien voulu l'accueillir , et se charger de la
faire parvenir au Roi, qui était alors à Hartwell
(10)
VIVE LE ROI ! VIVE SON AUGUSTE FAMILLE !
tel est le voeu du coeur de tous les âges , de
tous les sexes.; tel est le cri mille fois répété.,
chaque jour , à chaque instant du jour.
SIRE, la ville de Bordeaux , heureuse entre
toutes les villes de votre Royaume, a, la
première , proclamé son Roi. Le Corps mu-
nicipal , organe des habitans de cette cité.,
éprouve l'impérieux besoin de vous adresser
l'hommage de son respect, de sa fidélité , de
son amour , au premier moment où il a pu
se rassembler.
Héros de la clémence , Roi très-chrétien ,
Fils de St-Louis, en pardonnant aux erreurs
aux égaremens , aux crimes , vous donnez
aux Français une leçon et un exemple qui
les pénètrent d'admiration et d'attendrisse-
ment.
Oui, SIRE , nos larmes coulent, mais ce
sont des larmes de bonheur et de joie. Vos
•paroles de paix font oublier les maux que nous
causa l'homme méchant, l'ennemi de toute
patrie.
L'Europe entière , ses nobles Souverains,
applaudissent à nos transports , à notre en-
thousiasme. Ils reçoivent le prix de leur*
magnanimes efforts : ils rendent à la France
son Roi ; la paix des nations est assurée-
( 11 )
Que ne devons-nous pas aussi à cette Nation
grande et généreuse qui vous offrit un toit
hospitalier , qui a amcné'au milieu de nous
MONSEIGNEUR LE DUC D'ANGOULEME. , votre
digne représentant , le vertueux époux de la
plus intéressante Princesse , à laquelle s'at-
tachent des souvenirs si nobles , si attendris-
sans !
Nous nous' abandonnons , SIRE , à votre
autorité tutélaire. Venez , ô Roi si désiré ,
venez : remontez sur un trône que vos vertus
vont purifier ; et reprenez cette couronne qui.
ne cessa jamais de vous appartenir.
VIVE LE ROI !
Nous sommes avec le plus-profond respect,
SIRE ,
DE VOTRE. MAJESTÉ ,
Les très-humbles très-obéissans et trés-
fidèles serviteurs et sujets ,
Les Maire , Adjoints du Maire et Membres
du Conseil municipal, de votre bonne ville
de Bordeaux,
Le comte Lynch, maire; le comte M. de
Puysègur , adjoint ; Labroue , adjoint ; de
Piis , adjoint ; Arnoux, adjoint ; le chevalier
de Mondenard, secrétaire-général; Furtado ,
Maydieu , Monbalon , Balguerie junior ,,
de Pontet , Lassabathie- aîné , Mackarty ,
J. B. Nairaà , Clarck , Declercq , cheva-
lier , de Castelnau, Delpit, Denucé , Du-
. faurg aîné , Saint-Amans , Chicou-Bourban,.
Emérigon Archbold
Extrait de la Proclamation de S. A. R.
MADAME , Duchesse d'Angoulême, sous la
date du 22 mars 1815.
« Généraux , officiers , et vous soldats si
dignes de vos chefs , recevez l'expression de
mes sentimens. Vous m'avez renouvelé votre
serment de fidélité ; vous avez été témoins de
l'effet qu'il a produit sur moi. La patrie est
menacée ! Vous fûtes citoyens avant d'être sol-
dats. Dans ce moment, l'intérêt de vos famil-
les , la sûreté de l'état qu'il faut aussi préser-
ver de toute invasion étrangère , l'honneur,
le Roi et la Patrie vous réclament ; je compte
sur vous. Rangez-vous autour du trône , dé-
fendu par la valeur de l'armée et l'amour de
la nation , il est inébranlable. »
Le Ier. Avril, S. A. R. s'étant fait rendre
compte de la position des choses et de l'es-
prit des troupes , dit
" Je vais aller visiter les casernes, dit-elle ,
» et juger par moi-même de la disposition
» des troupes. »
En effet, à deux heures Elle monte en voi-
urc découverte ; une escorte nombreuse d'of-
ficiers-généraux , de chefs de différons corps ,
l'accompagne
( 13)
l'accompagne à cheval ( je vous assure que
cette marche guerrière avait quelque chose
de bien imposant ). On arrive à la caserne
de St.-Raphaël. Un profond silence y règne
à l'entrée de MADAME ; Elle met pied à terre ;
et , passant deux fois dans les rangs avec
cette dignité que vous lui connaissez , Elle
vient ensuite se placer au centre, annon-
çant l'intention de parler aux officiers. Ils
se réunissent autour d'Elle. Alors, d'un ton
très - élevé , Elle leur adresse ces mots :
« Messieurs , vous n'ignorez pas les événe-
» mens qui se passent. Un étranger vient de
» s'emparer du trône de votre Roi , Bor-
» deaux est menacé par une poignée de ré-
» voltés. La Garde nationale est déterminée
» à défendre la ville. Voilà le moment de
« montrer qu'on est fidèle à ses sermons : je
» viens ici vous les rappeler , et juger moi-
» même des sentimens de chacun pour son
» Souverain légitime. Je veux qu'on parle
» avec franchise ; je l'exige... Etes-vous dis-
» posés à seconder la Garde nationale dans
» les efforts qu'elle veut faire pour défendre
» Bordeaux contre ceux qui viennent l'atta-
» quer ? Répondez franchement. »
Pour toute réponse... Silence absolu !
« Vous ne vous souvenez donc plus des
B
( 14)
" sermens que vous avez renouvelés il y a si
» peu de jours entre mes mains !... S'il existe
» encore parmi vous quelqu'un qui s'en sou-
" vienne et qui reste fidèle à la cause du Roi ,
» qu'il sorte des rangs et qu'il s'exprime hau-
» tement. » Alors, un petit murmure se fit
entendre, et l'on vit quelques épées se lever'
en l'air.
« Vous êtes en bien petit nombre , reprit
» MADAME ; mais n'importe , on connaît au
" moins ceux sur qui l'on peut compter. »
Des protestations de dévouement à sa Per-
sonne lui furent adressées par quelques-uns
de la troupe. « Nous ne souffrirons pas qu'on
» vous fasse du mal ; nous vous défendrons ,
» s'écrièrent plusieurs voix. »
« Il ne s'agit pas de moi, mais du service
» du Roi, répondit MADAME avec véhémence :
» voulez-vous le servir. »
« Dans tout ce que nos chefs nous comman-
» deront pour la patrie, nous obéirons: mais
» nous no voulons pas la guerre civile, et
» jamais nous ne combattrons contre nos
» frères ! »
En vain MADAME leur rappela tout ce que
l'honneur et le devoir leur commandaient...
ils furent sourds à sa voix. Avant de les quitter,
( 15 )
Elle leur fit promettre qu'au moins ils contri-
bueraient à maintenir l'ordre dans la ville,
si on y entrait, et qu'ils veilleraient à ce
qu'on ne fît aucun mal à la Garde nationale ,
si on avait de mauvaises intentions contre
elle. MADAME s'en alla , le coeur navré de
ce dont Elle venait d'être témoin ; mais ce
n'était rien encore , en comparaison de ce
qu'il lui était réservé de souffrir!
La visite de la seconde caserne fut bien plus
pénible ; l'esprit de révolte s'y montrait mille
lois davantage ; et ce fut bien plus inutile-
ment encore que MADAME essaya de les rame-
ner dans le chemin de l'honneur.
Malgré le peu de succès que S. A. R. pou-
vait espérer d'une troisième tentative auprès
de semblables troupes , Elle ne voulut rien né-
gliger ; et ce fut au Château-Trompette que les
efforts de son.héroïque courage furent portés
au plus haut point. Quelle réception l'on y
préparait à l'auguste Fille de tant de Rois! De
la vie je ne l'oublierai : j'en ai tant souffert !
Après avoir passé les sombres voûtes de ce
château fort, représentez-vous le coup-d'oeil
qui nous frappa en .entrant dans l'intérieur
de cette caserne, transformée en véritable
repaire de brigands. L'air farouche , la con-
tenance morne et frémissante de rage, corn-
B2
( 16)
me au moment de saisir leur proie, telle nous
trouvâmes cette soldatesque mutinée rangée
sous.les armes.
Avec une ame, une énergie sans égale ,
MADAME leur adressa un discours , fait pour
émouvoir les coeurs les plus endurcis. Dans
tout autre temps ils en auraient été attendris.
Mais à quel excès d'égarement né les avait-on
pas poussés , puisqu'ils semblaient redoubler
de rage. , en écoutant un langage si noble et
si touchant ! Plus l'émotion de MADAME aug-
mentait , et plus Elle redoublait d'éloquence.
Des larmes inondaient son, visage ! « Eh quoi !
» leur dit-elle enfin, est-ce bien à ce même
" régiment d'Angoulême que je parle ? Avez-
» vous pu oublier si promptement les grâces
» dont vous avez été comblés par le Duc
» d'Angoulême ?.... Ne le regardez-vous donc
» plus comme votre chef? ... lui que vous
» appeliez votre Prince ! ! ! et moi , dans
» les mains de qui vous avez renouvelé votre
» serment de fidélité ; moi , que vous nom-
" miez votre Princesse , ne me reconnaissez-
» vous plus? O Dieu ! ajouta-t-elle avec
» l'accent de la plus vive douleur : après
" vingt ans de malheur, il est bien cruel de
» s'expatrier encore ! Je n'ai cessé de faire des
» voeux pour le bonheur de la France ; car ,
( 17)
» je suis Française , moi! et vous , vous
" n'êtes plus Français! Allez, retirez-vous!»
Pourra- t-on jamais croire que , dans cet
instant , il se soit trouvé un être assez vil pour
oser répondre avec ironie : je ne réponds rien,
parce que je sais respecter le malheur. Au
seul souvenir de tant d'insolence , tout mon
sang bouillonne encore ; jamais je n'éprouvai
un tel mouvement d'indignation (I).
MADAME donna le signal du départ ; un
(I) La mémoire de l'auteur ne lui a pas retracé
un trait qu'elle auraient peint avec son style pleîn.
de charmes. MADAME adressa successivement trois
discours à des troupes différentes dans l'intérieur
du Château-Trompette. A la dernière , qui était
rangée en bataille dans la demi-lune du Château
le capitaine Corseron de Villenoisy, officier du 66e.
de ligne, sortit seul des rangs quand MADAME eut
cessé de parler; il se jeta aux pieds de S. A. R. ,
et lui dit : « J'abandonne pour jamais une bande des
» traîtres ; je supplie V.A.. R. de permettre que je la sui-
» ve partout. » MADAME répondit : « Non , bon jeune
» homme, vous allez vous perdre ; retournes à votre
" poste, " Mais il persistait, malgré les instances de
MADAME, lorsqu'un chef de bataillon, a la demi-
solde , M. Landais , qui avait suivi le cortége , fit
cesser cette scène touchante , en disant au jeune
homme : « Viens ace moi , brave camarade nous la
" suivrons ensemble. "
B 3
( 18 )
roulement de tambour se fit entendre ; et nous
repassâmes sous les batteries de ce triste fort ,
le coeur encore plus déchiré que lorsque nous"
y étions entrées.
Pour adoucir l'amertume de ce pénible ca-
lice , il semblait que MADAME eût réservé
pour la fin de sa course la revue qu'elle se
proposait de faire de cette fidèle Garde natio-
nale , qui s'était mise en bataille sur le su-
perbe quai qui s'étend le long des bords de la
•Garonne. Une scène bien différente de celle
dont Elle venait d'être témoin l'attendait-là.
Lorsqu'Elle parut , un cri général de vive le
Roi ! vive Madame ! se fit entendre. A la vue
de la profonde douleur répandue sur son vi-
sage , on semblait redoubler encore d'atta-
chement pour Elle ; et c'est avec transport
qu'on le lui exprimait. Elle eut beaucoup de
peine à se faire entendre de la troupe nom-
breuse qui l'entourait. Elle adressa à cette
Garde fidèle tout ce que son coeur lui inspira
de plus noble , de plus sensible , pour lui ex-
primer combien Elle était touchée de tant de
zèle et de dévouement pour le Roi. « Je viens,
» ajouta-t-elle, vous demander un dernier
" sacrifice.... Promettez-moi de m'obéir dans
» tout ce que je vous demanderai ». Nous le
jurons ! — « Hé bien ! continua MADAME ,
(19)
» d'après ce que je viens de voir , on ne peut
» compter sur le secours de la garnison ; il
» il est donc inutile de chercher à se défendre.
» Vous avez assez fait pour l'honneur ; je
» prends tout sur moi : conservez au Roi
» des sujets fidèles pour un temps plus heu-
» reux. Je vous ordonne de ne plus combat-
» tre ». Non , non , relevez-nous de notre
serment!... nous voulous mourir pour vous !
On se presse autour de la voiture , on saisit
la main de MADAME , on la baise , on l'inonde
de larmes , on demande pour toute grâce ,
qu'il soit permis aux braves Bordelais de ré-
pandre leur sang : l'enthousiasme est porté
jusqu'au délire ; toute la ville le partage , et
mêle ses cris de vive le Roi ! à ceux de la
Garde nationale.
En cet instant , Bordeaux offrait un coup-
d'oeil unique dans son genre. Jamais on ne
vit un spectacle plus étonnant , et jamais po-
sition ne fut plus intéressante que celle où se
trouvait MADAME ; car , au moment où elle se
voyait environnée de tant d'hommages et
recevait le tribut d'attachement de tous les
coeurs , Elle était placée exactement en face
de ce général Clausel, qui , de l'autre côté
de la rivière , se trouvait témoin des touchans
hommages qui étaient offerts à S. A. R. II
( 20 )
ne pouvait perdre un seul des témoignages
d'amour qu'on lui prodiguait , dont le son
parvenait distinctement jusqu'à lui ; il en
fut très-alarmé , et fit braquer ses canons de
ce côté. Les drapeaux blancs qui flottaient
a toutes les fenêtres , et qui ornaient si bien
le quai , étaient aussi une perspective fort dé-
sagréable pour lui. Jamais , en effet, la ville
n'avait été plus belle. Pour le plus beau jour
d'entrée , il aurait été impossible qu'elle fut
plus brillante en signes de royalisme de tout
genre. La population paraissait doublée ; et
lorsque MADAME retourna au Palais , Elle fut
accompagnée par tout ce peuple fidèle, qui
la bénissait les larmes aux yeux , et s'unissait
du fond du coeur à ses regrets et à sa douleur.
Enfin , sur les vives instances de tous les
fidèles Bordelais, et pour le salut de la France
entière, MADAME s'éloigne, entourée de braves
quine quittent S. A. R. que lorsque qu'elle est
embarquée sur le Wanderer , sloop of war ,
destiné à porter MADAME en Espagne (I).
Voici les adieux qu'elle fit imprimer et dis-
tribuer avant son départ : c'est un monument
digne de sa grande ame et de ses nobles sen-
timens ; nous les rapportons ici.
( I ) Extrait de la brochure écrite par madame
la comtesse de Damas.
( 21 )
« Braves Bordelais ! nous dit-elle , votre fi-
» délité m'est connue , votre dévouement sans
» bornes ne vous laissé entrevoir aucun dan-
» ger ; mais mon attachement pour vous ,
» pour tous les Français , m'ordonne de le
» prévoir ; mon séjour plus long-temps pro-
» longé dans votre ville pourrait aggraver vo-
» tre position , et faire peser sur vous le poids
» de la vengeance ! Je n'ai pas le courage de
» voir les Français malheureux , et d'être la
» cause de leur malheur.
» Je vous quitte , braves Bordelais , péné-
» trée des sentimens que vous m'avez expri-
» mes, et vous donne l'assurance qu'ils se-
« ront fidèlement transmis au Roi.
» Bientôt, avec l'aide de Dieu, dans des
» circonstances plus heureuses , je vous té-
» moignerai ma reconnaissance et celle du
» Prince que vous chérissez.
» Bordeaux , Ier. Avril 1815.
» MARIE-THÉRÈSE ».
Lettre d'une Dame Bordelaise , royaliste ,
écrite sous la data du 14 Avril 1815, sur
les événentens qui se sont passés à Bor-
deaux , et en réponse à une lettre écrite
par un général , partisan de Bonaparte ,
connu sous le nom de la lettre M
Bordeaux, 14 Avril 1815.
J'ai reçu, il y a trois jours , Général, vo-
( 22 )
tre lettre sans date , adressée à mon mari et
à moi ; en vertu du saint noeud qui nous lie,
lui et moi ne faisant qu'un , je répondrai ,
si vous voulez-bien, pour l'autre moitié de
moi-même , comme la moitié la plus calme
et la plus patiente : depuis plusieurs jours mon
intention était de vous remercier du service
que vous avez rendu à la personne que je vous
avais recommandée ; les malheureux événe-
mens qui se succédaient me faisaient retar-
der de jour en jour ; on ne pouvait guère
écrire sans en parler , et sans se faire part des
craintes qu'ils faisaient naître. Sachant fort
bien que notre façon de penser était totale-
ment opposée , je ne voulais pas blesser votre
opinion ; faire de la peine à un ami par une dis-
cussion inutile, ce qui ne changerait en rien
le cours des événemens , voilà ce qui m'arrê-
tait , et m'arrêterait peut-être encore , si vo-
tre lettre n'était venue me décider : vous n'a-
vez pas eu cette générosité, Général ; vous
avez voulu accabler ceux que vous avez cru
vaincus , mais qui sont loin de l'être. Vous
m'attaquez nominativement pour me défier ;
Trous me jetez le gant; je le ramasse : et si
ma franchise vous déplaît, si mes expressions
vous choquent , ne vous en prenez qu'à vous ;
TOUS m'y avez forcé,
(23 )
Je suis royaliste, Général, et j'en fait gloire;
mon opinion fut , est , et sera toujours la
même, indépendamment du temps et des cir-
constances : telle est ma profession de foi.
Jugez d'après cela du sentiment que ma fait
éprouver votre lettre et la proclamation qui y
était jointe ; jugez de ce que j'ai ressenti en
voyant le brave et loyal M entraîné par
un enthousiasme peu réfléchi , se faire l'écho
de quelques folliculaires obscurs , et se ren-
dre l'apôtre de la calomnie; oui, Général,
de la calomnie. Vous calomniez les Bourbons,
que vous deviez respecter ; vous les accusez
de nous avoir trompés, d'avoir manqué à leurs
promesses. Et sur quelles preuves appuyez-
vous cette étrange assertion ? Je croyais que
vous alliez nous apporter en preuve quelque
acte émané du trône en contradiction de ce
qu'ils avaient promis ; je m'y attendais même,
car lorsqu'un homme tel que vous, à la face
des nations , hasarde un pareil reproche, il
faut le soutenir par des faits certains , authen-
tiques , irrécusables , et qui les démontrent
vrais jusqu'à l'évidence. C'est ce que vous
n'avez pas fait , Général ; c'est ce qu'il vous
était impossible de faire. En effet , qu'avaient-
ils promis? la paix et le bonheur, de faire
refleurir le commerce , de protéger l'agricul-
( 24 )
ture, de maintenir les militaires dans leurs
rangs, les titres et les honneurs qu'ils avaient
si glorieusement acquis , la faculté de parler
et d'écrire librement. Depuis un an , n'étions-
nous pas en paix avec tout l'univers? Le com-
merce commençait à se relever des pertes énor-
mes que lui avait fait essuyer une guerre aussi
longue que désastreuse ; nos vaisseaux, en
couvrant les mers , exportaient le produit de
notre sol et de notre industrie, et nous rappor-
taient , en échange, les richesses des deux
(inondes. L'agriculture , qu'une loi de sang
avait depuis long-temps anéantie , renais-
sait au bonheur , et ne se serait bien-tôt
plus ressouvenu du passé. Les militaires jouis-
saient de leurs titres , de leurs décorations ,
et de la considération due à leurs services
plusieurs , il est vrai , avaient perdu une par-
tie de leur fortune , par la suppression des
dotations ; mais étoit - ce à Louis XVIII
qu'ils devaient imputer cette perte , et les
auraient-ils conservées, si Bonaparte eût conti-
nué de régner ? j'en appelle à vous-même.
Les Maréchaux avaient auprès du Roi
les prérogatives et les honneurs dont ils
jouissaient jadis , et avec une distinction
plus flateuse encore. Ils étaient en possession
de tous les Gouvernemens, et remplissaient
auprès
( 25 )
auprès de Sa Majesté des places de confiance*
qui avaient toujours été l'apanage des Maisons
les plus illustres. Si une économie devenue
nécessaire , pour ne pas grever le peuple déjà
trop malheureux , avait forcé de licencier
une partie des officiers de qui la paix rendait
d'ailleurs les services inutiles , n'avaient-ils
pas obtenu des retraites ?
Quant à la liberté de la presse , Ja circula-
tion du Nain Jaune , dés Femmes et du
Mémoire de Farnez, répondent pour moi
beaucoup plus victorieusement que je ne le
pourrais faire.... Voilà ce qu'ils avaient pro-
mis , voilà ce qu'ils ont tenu. Ajoutez à ces
nombreux bienfaits près de trois cent mille
Français , condamnés à périr de froid et de mi-
sère dans les déserts de la Sibérie et dans les
prisons d'angleterre , rendus à leur patrie et à
leurs familles ; à cette patrie qu'ils n'auraient
jamais revu, si Louis XVIII ne fût remouté
sur le trône de ses ancêtres ! La France , sous
son gouvernement paternel , oubliait déjà
vingt-cinq ans de malheurs , en se livrant a
l'espoir le plus doux ; le plus certain et le plus
riant avenir embellissaient encore le présent :
voilà ce qui était réel, incontestable.
Que nous apporte maintenant Bonaparte ?
La guerre!.... une guerre d'extermination, et
C
(26)
tous les. fléaux qui l'accompagnent. On né
pouvait atteudre rien autre chose de lui; la
dévastation , la mort, voilà son escorte ordi-
naire, Cependant ces proclamations menson-
gères vous promettaient la paix. Et vous, qui
accusez les Bourbons de crimes imaginaires ,
vous vous taisez devant cette imposture ? Que
dis-je , vous y applaudissez, et le répétez com-
plaisamment! Au lieu de cette paix que nous
possédions, il attire sur notre malheureux
pays l'Europe entière, Voilà ses bienfaits .
ils sont dignes de lui ! Et de quel droit vient-
il nous replonger , malgré nous, dans un
abîme plus profond que celui dont à peine
nous sortions ? De quel droit prétend-il en-
core nous gouverner? Je vous interpelle à vo-
tre tour , vous , qu'il y a douze ans , après
ses campagnes d'Italie, et sa fuite honteuse
d'Egypte , ne le jugeâtes pas digne d'être le
premier magistrat d'un fantôme de républi-
que, et qui vous y opposâtes de tous vos
moyens : quels faits si glorieux ont pu depuis
changer ainsi votre opinion sur son compte,
à vous le faire regarder comme l'homme ap-
pelé , par le destin, a régir l'Univers? est-
ce l'assassinat de Pichegru ; le meurtre du duc
d'Enghien , pris en pays étranger ; l'exil de
Moreau , qu'il n'a pu faire condamner ? est
(27)
ce pour avoir , par une insigne perfidie , pro-
flté de la division qui existait entre le Roi
d'Espagne et son fils , division qu'il avait
peut-être fomentée , envahi l'Espagne, au
mépris du droit des gens , et même de la politi-
que ; est-ce pour l'avoir dépeuplée , rava-
gée , et y avoir sacrifié plus de trois cent
mille Français , honteux de périr pour une
cause aussi inique ? est-ce pour avoir anéanti,
par une coupable et gigantesque ambition, une
armée formidable sous les glaces de la Russie ?
est-ce pour avoir sacrifié à Léipsick les res-
tes de cette brave armée , pour se sauver une
seconde fois, en faisant couper ce pont qui leur
ôtait toute espèce de retraite ? est-ce pour
avoir accablé d'humiliations et d'opprobres le
chef auguste de la religion , et pour s'être
porté jusqu'à frapper ce vieillard vénérable
dont il aurait dû respecter l'âge et le saint
ministère? est-ce pour avoir attiré dans la
France toutes les nations indignées contre
nous , et ne respirant que la vengeance ? est-
ce pour avoir exposé Paris à toutes les hor-
feurs qu'on exerce dans une ville prise d'as-
saut , pour avoir exposé ses superbes monu-
anens , l'admiration de l'univers , au même
sort qu'il fît subir au Kremlin et au reste de
Moscow ? est-ce , enfin , pour avoir plongé
C2
(82)
la France dans un abîme de maux dont rien
ce semble ne pouvait nous retirer, si la magna"
nimité des vainqueurs n'eût été encore plus
grande que nos malheurs? voilà ses nou-
veaux droits à l'amour des peuples ! voilà ce
qui le rend digne, selon vous, de nous don-
ner des lois ! je ne lui en connais point d'au-
tres : le reste a été dû à la valeur et au
nombre de ses troupes ,. et à l'espèce de magie
qu'il exerçait sur leur esprit par des victoires
si chèrement achetées. Ce ne serait pas , sans
doute , les derniers momens de son règne qui
commandent l'admiration ? Cet homme im-
pitoyable, qui ne connut jamais un tendre
sentiment, dout aucune émotion douce ne
vint mouiller la paupière , fut ému pour la
première fois ; il pleura , non sur les maux
de notre malheureuse patrie, mais sur son
sort. Le lâche ! il pleura ; on le vit, tremblant
pour sa vie , supplier son escorte de le pré-
server de la fureur du peuple ! on le vit , à
Orgon , arborer la cocarde blanche , et crier
vive le Roi !.... voilà votre idole ! Eh ! c'est
à cet homme , qui ne sut être grand ni dans la
prospérité, ni dans le revers !— c'est à cet
homme que l'aimée française a confié son
honneur !.... Oui , quoique vous en ayez dit,
l'armée ne l'a perdu, que du moment qu'elle
( 29 )
a trahi en abandonnant les sermons qui la
liaient au Roi , le déshonneur français ne date
que du premier Mars Mais non ; ce n'est
pas la France , ce ne sont pas des Français qui
se sont rendus coupables ; ce n'est qu'une
petite partie que la France ne reconnaît plus
pour ses enfans ; grâces au ciel , le plus grand
nombre est pur! O France , ô ma patrie, on
peut encore être fier de t'appartenir.
Vous parlez , Général , de l'unanimité des
suffrages qui l'ont rappelé ; vous cherchez à
vous tromper vous-même , et il est impossi-
ble que vous pensiez ce que vous dites. In-
terrogez les militaires eux-mêmes ; quelque
intérêt qu'ils aient à cacher la vérité, ils
vous diront que la consternation a remplacé
partout l'allégresse ; que le silence le plus
profond a régné sur son passage, et qu'à
l'exception d'eux et de quelques gens de la
lie du peuple ( payés à trois francs par
jour ) , il ne s'est pas élevé une voix en sa
faveur ; ils vous diront que , renfermé dans le
fond des Tuilleries, cet homme , rappelé par
l'amour de son peuple, n'ose en sortir, de peur
de rencontrer un poignard vengeur ; ils vous
diront que les Iles des Tuilleries restaient
quelquefois plusieurs jours sans s'ouvrir ; que
les gardes sont doublées partout , et que la.
C3
( 30 )
défiance et la crainte l'environnait
Ah ! ce n'est pas ainsi qu'en agissent les bons
Rois qui comptent sur l'affection de leurs
peubles ; ce n'est pas ainsi qu'en agissait Louis
XVIII , qu'il faut toujours citer quand on
veut peindre la bonté et la loyauté. Interro-
gez les militaires de Bordeaux qui se sont avilis
par la plus basse trahison ; qui , après avoir
renouvelé le 27 Mars entre les mains de l'au-
guste fille de Louis XVI, et à la face du ciel
et de la terre, le serment sacré de mourir
pour son Roi, ont refusé de le défendre; qui,
après avoir fraternisé avec la Garde nationale,
dans un dîné donné par cette dernière , n'at-
tendaient que son passage à la Bastide pour
tomber sur elle et l'égorger ; demandez-leur
la joie qu'à inspiré l'arrivée du général
Clausel, et les acclamation? unanimes qu'ex-
cita la vue du drapeau révolutionnaire , ils
vous diront qu'une trentaine d'hommes sans
souliers, et déguenillés, stipendiés par la
police ( militaire ), faisaient seuls entendre le
le cri de vive l'empereur, que les échos mêmes
ne voulurent pas répéter; ils vous diront que
les sifflets et les cris de vive le Roi! couvri-
rent leurs voix, sous les fenêtres mêmes du
général Clausel , étonné de la solitude qui
régnait dans cette immense ville , converti par
(31)
son arrivée en un vaste désert ils vous
diront que leur indigne conduite les a bannis
de toutes les maisons honnêtes ; qu'ils ont
'sentis qu'on rougissait de les aborder, et
que leurs anciens amis ne les regardaient plus ;
ils vous diront que le premier Avril aucune,
mais pas une seule femme ne s' est montrée
au spectable; que les abonnés ont juré de n'y
pas mettre les pieds, tant que le drapeau ja-
cobin flotterait sur cet édifice ; il vous diront
qu'il n'y a pas une femme qui , en passant
à leur côté , ne les fixe avec l'expression du
mépris, et ne fasse raisonner à leurs oreilles,
l'infâme nom de traître... ils vous diront que
la fermentation la plus grande règne parmi
toutes les classes ; qu'il leuraété défendu , par
leur général de crier vive l'empereur , à
des rixes que cela occasionuail , et dont ils ne
sortait pas toujours victorieux; ils vous di-
ront que la moitié de la troupe veille toutes
les nuits , et que des canons sont toujours
pointés dans les casernes; ils ajouteront que
la désertion est grande , et qu'ils sont sur un
volcan; ils vous diront que personne jusqu'à
ce jour n'a voulu accepter, la place de
Maire , et qu'elle est encore vacante ; que
les démissions sont nombreuses dans les ad-
ministrations civiles et militaires que le cours
( 31 )
de la justice est interrompu , et qu'enfm tout es
bouleversé; ils vous diront encore qu'on n'ose
les faire partir dans la crainte d'un soulève-
ment , et que le Préfet a déclaré qu'il par-
tait avec eux , si on s'obstinait à les éloigner.
Voilà, Général , des faits dont il vous sera
facile d'avoir la preuve et qui vous convain-
cront de la joie excessive qu'ont manifesté
les Bordelais lors du changement survenu dans
leur sort.
Ne croyez pas que ce soit seulement à Bor-
deaux et à Paris qu'on pense ainsi ; des lettre»
de presque toutes les parties de la France ,
des lettres plus véridiques que les journaux ,
qui, dans ce temps de liberté, ne peuvent im-
primer une ligne qui ne soit soumise à la cen-
sure la plus sévère; des lettres authentiques
assurent que l'indignation est la même par-
tout ; le soldat lui-même commence à mur-
murer et à l'accuser de l'avoir trompé en lui
promettant' la paix , et l'entraînant dans les
horreurs de la guerre la plus terrible , et dont
le résultat , j'espère peu éloigné , nous déli-
vrera de celui qu'on a nommé à juste titre
le fléau des Nations. Son triomphe ne peut
être long : des armées formidables le mena-
cent sur tous les points ; déjà même, s'il faut
en croire des bruits qui paraissent certains ,
( 33 )
Lille serait au pouvoir des Alliés, et leurs
avant-postes seraient à Arras. Comment Bo-
naparte pourrait-il s'opposer au torrent qui
fondra sur lui, du nord, de l'est et du midi,
surtout étant obligé de laisser garnison dans
toutes les villes de France , comme dans un
pays conquis, sans argent, sans matériel d'ar-
mée et ne trouvant aucune ressource dans un
peuple qui l'a en exécratien.
Vous accusez quelques Bordelais d'avoir avili
la France , en reconnaissant les premiers les
Bourbons ! Général , vous êtes dans l'erreur ;
permettez que je la relève. Ce ne sont point
quelques Bordelais , c'est au nom de tous ,
sûre de n'être désavouée par aucun , que je
réclame l'honneur de les avoir proclamés les
premiers. Oui , tous, par un mouvement una-
nime, nous les accueillîmes , les reconnûmes,
leur jurâmes amour, fidélité sermens que
nous tiendrons mieux, que l'armée n'a tenu
les siens ; et, malgré votre ironie , nous au-
rions prouvé que nous savions défendre ceux
que nous chérissons , si la plus insigne per-
fidie n'eût enchaîné la valeur de nos braves ,
brisant leurs armes d'être retenus par des or-
dres supérieurs; ils auraient peut-être succom-
bé : mais du moins ils auraient péri pour la
plus belle des causes. Eh ! quel Français
(34)
pourrait regretter la vie en la perdant pour
son Roi ! Oui, Général, sans la basse trahison
du général Decaen , sans la magnanimité de
l'auguste Princesse que nous étions fiers de pos-
séder, Bordeaux eût ajouté à sa gloire en dé-
fendant son Roi et sa liberté. Mais cet Ange
descendu du ciel a remercié la Garde nationale
de l'intérêt qu'elle lui témoignait les larmes
aux yeux, et lui défendit de tenter une résis-
tance inutile , puisque les canons étaient déjà
montés de l'autre coté de la rivière , ajoutant
qu'elle ne voudrait pas qu'une goutte de sang
coulat pour elle. Eh ! voilà cette vertueuse
Princesse digne des respects de l'univers, que
de vils journalistes , dans des articles qui ont
soulevé d'indignation , ont osé représenter
comme une femme furieuse , ne respirant que
le meurtre et le carnage : l'horreur dont on
est pénétré en lisant ces horribles blasphê-
mes est trop forte pour être exprimée !
Heureusement pour votre gloire , Général,
heureusement, j'ose le dire, pour moi même ,
voulant encore pouvoir estimer mon ami , on
ne peut vous reprocher une trahison sembla-
ble à celles de Bordeaux , de Toulouse , etc.
Vous n'avez fait que suivre les ordres envoyés
de Toulouse , et auxquel vous ne pouviez
vous opposer ; vous n'ayez pas , comme le gé-
(35)
néral Decacn protesté soir et matin d'un dé-
vouement sans borne , quand une corres-
pondance active avec les ennemis les assurait
du contraire ; vous n'auriez pas donnez l'ordre
d'assassiner des Français fidèles à leur Roi et
à leur serment ; vous en auriez été incapable ,
j'en suis convaincue; votre ame franche et no-
ble n'eût pu soutenir une, dissimulation aussi
odieuse ; elle en aurait eu horreur. On ne
peut que blâmer en vous votre feu de joie
et votre proclamation, dont vous pouviez,
dont vous deviez même vous dispenser. Com-
ment se peut-il faire que celui qui, l'an passé,
se crut à peine délié par l'abdication de Bona-
parte , du serment qu'il lui avait prêté , ait
pu, cette année, faisant taire le cri impérieux
de sa conscience, se croire affranchi de tous
devoirs envers Louis XVIII, dont il accepta
les bienfaits, et à qui il jura fidélité libre-
ment et sans y être contraint dites , Géné-
ral, comment concilier de telles idées, et
par quel raisonnement pourrez-vous vous jus-
tifier ?
Vous trouverez , sans doute , ma lettre
un peu forte ; je suis sûr qu'elle a excité plus
d'une fois votre colère , et que vous avez eu
de la peine à la contenir jusqu'à la fin. Géné-
ral , imitez-moi ; j'ai pu contenir la mienne en
( 36)
vous lisant, ne croyez pas qu'elle soit le fruit
d'une imagination exaltée , vous seriez dans
l'erreur. L'effervescence que m'avait oceasioné
ces événemens malheureux et humilians
est calmée; je les envisage actuellement avec
tout le sang froid de la raison : elle ne vous
étonnera pas cependant , si vous voulez reflé-
chir que la joie vous a fait oublier les conve-
nances et même l'amitié qui nous lie, en nous
envoyant, pour les distribuer, des écrits qui
ne pouvaient que nous faire de la peine , vu
notre opinion bien connue de vous, et que je
vous aurais renvoyés , si je n'eus préféré les
anéantir , n'y en ayant que trop de répandus.
Si vous vous rappelez avec quelle joie, quel
orgueil vous triomphez , sans qu'aucune ligne
de nous vous eût provoqué , vous verrez que
je n'use que d'une représaille bien légitime,
et que ce n'est qu'à corps défendant que je
me suis ainsi prononcé , non par crainte ,
mais par amitié.
Je vous assure , Général, que j'aurais dé-
siré ne pas entrer dans cette discussion, et
qu'il m'eût été, bien doux de vous trouver de
mon avis; pourquoi faut-il que nos opinions
soient si divisées , quand nos coeurs sont si
unis ! C'est la dernière fois que je traite un
sujet aussi pénible , à moins cependant , que
vous
(37 )
Tous ne m'y forciez , en m'attaquant de non-
veau , car je suis française , et je ne sais pas
refuser le combat. Adieu, Général, quand
vous aurez assez pesté , juré , jeté tout
ce qui se trouvera sous votre main , j'en ap-
pellerai à M de sang-froid , comme jadis
on en appela à Philippe à jeun ; et il sera
forcé de convenir que je n'ai pas tout-à-fait
tort. En attendant, Général, recevez mes;
remercîmens et les voeux que je ne cesserai
de faire pour votre bonheur. Dans quelque
circonstance que vous vous trouviez , sou-
venez-vous que vous avez , à Bordeaux , deux
vrais amis , qui, malgré la différence d'opinion,
vous sont toujours tendrement attachés , et
seront toujours prêts à vous en donner la
preuve. D
Lettre à un officier de la ligne , pour le dé-
tourner de prendre du service pour Bona-
parte : lors de sa seconde usurpation.
Bordeaux, le 25 Juin 185.
Mon AMI ,
J'ai dû plus d'une fois à tes conseils le
bonheur d'avoir évité de grandes fautes; et
celles que j'ai commises sont, je l'avoue , le
résultat de mon indocilité à tes leçons, et
( 38 )
d'un attachement déraisonnable à mes idées.
Ce sont de ces fautes qui partent de l'inex-
périence et d'un enthousiasme déréglé ; mais
toi , mon ami; toi, que j'ai toujours connu
calme et modéré, renonceras-tu à ces quali-
tés précieuses , pour n'écouter qu'un senti-
ment . d'une aveugle confiance , ou plutôt
qu'un attachement condamnable pour un or-
dre de chose qui ne peut durer? J'abjure toute
partialité , tout fanatisme ; je veux te tenir
le langage de la véritable amitié : tu ne re-
marqueras dans mes discours ni aigreur, ni
désir de te faire gratuitement de la peine. Je
me flatte que tu me pardonneras l'innocente
liberté que je prends de te faire des observa-
tions : tu, le dois d'ailleurs; car j'ai toujours
bien reçu tes couseils, et si je ne m'y suis pas
conformé dans toutes les circonstances , la
fatalité qui me poursuit en est la seule cause.
Lis donc , et réfléchis.
Tu vas rejoindre ton régiment : ce dessein
était grand il y quinze jours , vingt-quatre
heures même ; il n'était pas selon la justice,
car tu n'étais pas relevé de ton serment au
Roi : mais je consens à mettre cette consi-
dération à part. Dans la lutte qui se préparait,
tu voulais partager les dangers de tes com-
pagnons d'arme : si cette résolution n'était pas.
juste , elle était noble au moins , et méritait
des éloges (I).
Mais que les choses sont changées ! aujour-
d'hui que le ciel s'est déclaré contre Bonaparte,
que les désastres de Moscow viennent de se
renouveler dans les plaines de Fleurus ; au-
jourd'hui que Bonaparte a perdu le maté-
riel de son armée, l'élite de ses troupes , et ses
meilleurs généraux ; aujourd'hui qu'une plus
longue résistance de sa part ne serait qu'une
témérité condamnable , puisqu'il ne peut op-
poser à un ennemi aguerri et nombreux qu'une
masse d'hommes inexpérimentés et sans dis-
cipline , dont le résultat ne peut être au plus
que de retarder sa chute de quelques jours ,
augmenter le carnage, et attirer sur la capi-
tale une guerre désastreuse et terrible ; au-
jourd'hui que l'intention de l'Europe est géné-
ralement connue pour ne vouloir point traiter
avec Bonaparte ; aujourd'hui que la majeure
partie des Français proclament les Bourbons
par leurs voeux secrets, et répudient l'homme
de l'île d'Elbe ; aujourd'hui, dis-je, prétendre
soutenir ce même homme est nn crime de lèze-
nation , fût-il même le légitime souverain.
(I). L'auteur désavoue cette maxime: il sait trop
bien que ce qui est injuste ne saurait être noble;
mais il écrivait à un ami extrêmement prévenu,
il fallait lui.faire bien des concessions , pour s eu.
faire écouter favorablement.
D a
( 40 )
Je ne fais , mon cher ami , que te rendre
tes propres expressions. Combien de fois as-tu
blâmé la Princesse d'avoir excité à la résis-
tance, lorsqu'il y avait , disais-tu , impossi-
bilité physique? Je veux éviter toute discus-
sion sur la véracité de cette prétendue im-
possibilité mais , mon ami , le torrent qui
entraîne les événemens, dans le courant de Juin,
est-il moins violent que celui du premier
Avril. Le séjour de la Princesse à Bordeaux
attira sur nos rives le général Glausel et qua-
rante hommes ; la déroute complette que
Bonaparte vient d'éprouver , ouvre' un che-
min jusque à la capitale aux nombreux et
formidables alliés : de quel côté est l'impos-
sibilité physique ?
Tu es essentiellement honnête bobine ,
mon cher ami ; l'idée d'un crime te révolte.
Pourquoi donc veux-tu devenir criminel en
te lançant dans une entreprise criminelle ? Tu
ne peux alléguer, pour ta justification , ni le
point d'honneur, ni l'amour-propre, ni l'amour
de la patrie. Le point d'honneur te fait une loi
d'être fidelle à tes premiers sermons , qui
devraient être d'autant plus inviolables qu'ils
ont ont été prêtés volontairement, et entre
les mains d'une femme.- Sais-tu bien que, dans
le temps heureux de la chevalerie , tout che-
( 49
Valier qui aurait manqué à de pareils sermens
durait été déclaré infâme pour cause de félo-
nie ? D'un autre côté , l'amour-propre ne
commande pas de persister dans une cause
où l'on reconnaît avoir été trompé ; et c'est
précisément le cas où tu te trouve , car on t'u
dit, tu me l'as toi-même révélé en confidence,
que Bonaparte nous apportait la paix signée
avec toutes les puissances ; qu'instruit par le
malheur , il venait pour nous rendre heureux;
que Marie-Louise et son fils allait incessamment
arriver à Paris , et mille autres absurdités de
cette nature , au moyen desquelles Bonaparte
a grossi son parti et s'est rouvert le chemin du
trône. Eufin, l'amour de la patrie exige impé-
rieusement que tu fasses le sacrifice de ton
opinion comme le plus grand obstacle à son
indépendance , à son bonheur , la patrie :
d'ailleurs , n'a point rappelé Bonaparte ; l'ar-
mée seule, excitée par des intrigants , l'a désiré,
pour voler à de nouvelles conquêtes , pour
cueillir de nouveaux lauriers. Les soldats, ac-
coutumés depuis vingt ans à tenir le premier
rang en France , n'ont pu souffrir d'être pla-
cés au second ; et l'abolition du gouverne-
ment militaire leur a paru un outrage qu'ils
ont voulu venger.
Pat tagerais-tu ses sentimens, mon cher ami?
D 3
(42)
songe que tu n'es pas fait pour être toujours-
soldat ; ta santé altérée par sept années de
guerre, la douceur de tes moeurs , le désir de
tes parens , tout semble te porter au mariage;
époux et père, tributaire de l'état , tu sentiras
bientôt que l'état de citoyen se trouve placé
par la nature, au-dessus de celui de soldat
et qu'il n'a pu entrer que dans l'esprit d'un
soldat parvenu de donner la priorité à l'ar-
mée , en substituant le gouvernement mili-
taire au gouvernement civil.
D'un antre côté , ce n'est pas sans raison que
les peuples ont consacré le droit de légitimité}
cas tu conviendras que si de beaux faits d'arme
suffisaient pour mériter un trône , Turenne ,
Condé , Maurice , Lannes , Moreau , auraient
dû en avoir ; et que , de nos jours , il faudrait
en ériger en faveur de Soult , Wellington ,
Blücher , Masséna, etc. , etc. Et où prendre
tant de trônes si ce n'est sur les ruines de ceux,
qui sont déjà formés?quelle anarchie dès-lors !
quel état continuel de guerres et de divisions?
Chaque état ayant le plus grand intérêt à por-
ter sa puissance militaire au plus haut degré;
négligerait tout le reste, que deviendrait le
commerce, l'agriculture, les arts? Les citoyens
opprimés , appauvris et entièrement découra-
gés pourraient-ils supporter les charges de
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l'état? pourraient ils s'acquitter envers leurs
gouvernement? Il faudrait les y contraindre
par la violence , de là les poursuites, les sai-
sies , les ventes forcées , et mille autres injus-
tices aussi révoltantes. Que résulte-t-il donc
d'un gouvernement purement militaire? que
lorsqu'il s'aggrandit au-dehors par l'effort de
ses armes, il n'offre dans l'intérieur que l'i-
mage de la désolation et de la misère. Tel a
toujours été le gouvernement de Bonaparte.
Si tu en doutais , je te citerais ton père obligé
de quitter son commerce pour n'avoir pu
supporter les énormes impositions qu'il lui
fallait payer ; et tout récemment obligé de se-
mer, dans son bien, des bette-raves dont il était
bien sûr de ne retirer , au lieu de sucre , que
perte de temps et de terrain.
Ne penses pas, mon bon ami, que je m'écarte
de mon sujet. Comme ton attachement pour
le gouvernement actuel ne provient point
d'aucune cause infamante, mais uniquement de
la persuasion où tu es qu'il peut seul faire le
bonheur de ta patrie , je devais tâcher de dé-
truire cette opinion ; car je suis certain que si
mes réflexions , et celles qu'elles pourront te
suggérer, te persuadent , tu changeras tes pro-
jets , parce que tu est trop homme de bien
pour persister dans une cause que tu saurais
être contraire à l'intérêt de ta patrie.
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Je me suis abstenu dans ces réflexions, de te
mettre sous les yeux la douleur de tes pa-
rens, en te voyant s'éloigner d'eux , surtout
de ta pauvre mère, que tu prives, parton ab-
sence, de l'appui que Dieu semblait lui avoir
conservé miraculeusement.
Je ne te parle pas non plus de moi , de ma
sincère amitié ; outre que tu ne serais peut-
être pas disposé à croire à mes vives alarmes
sur ton compte , je craindrais qu'au défaut de
raisons valables et légitimes tu m'accusasses
de vouloir employer la séduction.
Adieu donc cruel, ami ; si je n'ai pu te
convaincre , si tu as le funeste talent de réfu-
ter les solides raisons par lesquelles je combats
ton départ, adieu ; suis le torrent qui t'en-
traîne ; sacrifie à une vaine fumée de gloire,
à un enthousiasme déplacé , et tes parens , et
ton ami, et ton repos. Haïs-moi, si tu le peux,
pour me punir d'avoir élevé le trouble dans
ton coeur ; je n'en.ferai pas moins des voeux
pour toi , et ma plus cruelle peine sera de
n'avoir pas pu te conserver à ma tendresse.
CHABAUD , fils.

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